{"id":20825,"date":"2025-02-05T18:51:32","date_gmt":"2025-02-05T16:51:32","guid":{"rendered":"https:\/\/zawia3.com\/syria-2\/"},"modified":"2025-02-05T18:51:32","modified_gmt":"2025-02-05T16:51:32","slug":"syria-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/zawia3.com\/fr\/syria-2\/","title":{"rendered":"La chute du tyran et l\u2019espoir d\u00e9mocratique de la Syrie"},"content":{"rendered":"<p>Quarante-cinq ans, ce n\u2019est pas un simple chiffre, c\u2019est une vie enti\u00e8re r\u00e9duite aux murs d\u2019une cellule glaciale, sous la poigne d\u2019un r\u00e9gime qui avait fait du temps son arme la plus meurtri\u00e8re. L\u00e0-bas, dans la prison de Soue\u00efda, o\u00f9 les noms s\u2019effacent et les visages disparaissent, un homme est sorti d\u2019une obscurit\u00e9 fabriqu\u00e9e par la tyrannie, comme un lapin sort du chapeau d\u2019un magicien, non par miracle, mais parce que l\u2019instant a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019emprise de l\u2019impossible.<\/p>\n<p>Sa famille ne savait rien de lui. Pas seulement parce qu\u2019il avait disparu, mais parce que l\u2019oubli faisait partie de la punition. Le syst\u00e8me de r\u00e9pression ne se contente pas d\u2019enfermer le corps\u00a0: il efface la trace de son propri\u00e9taire, l\u2019exile dans le vide, en fait une ombre suspendue entre la vie et la mort. Telle est la loi des tyrans\u00a0: Pinochet jetait ses opposants des avions, les mafieux dissolvaient leurs ennemis dans l\u2019acide, tandis que le r\u00e9gime d\u2019Assad a invent\u00e9 sa propre forme d\u2019extermination\u00a0: une vie arrach\u00e9e dans une cellule sinistre, o\u00f9 la douleur n\u2019est pas un moyen de tuer, mais de prolonger la mort le plus longtemps possible.<\/p>\n<blockquote><p>Mais m\u00eame les r\u00e9gimes les plus brutaux reposent sur des fondations fragiles\u00a0: en quelques jours, un r\u00e9gime r\u00e9pressif qui se croyait \u00e9ternel s\u2019est effondr\u00e9, apr\u00e8s que sa machine de guerre eut englouti la vie d\u2019un demi-million de personnes dans des massacres qui semblaient sans fin.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le 8 d\u00e9cembre, alors que je suivais les c\u00e9l\u00e9brations des Syriens dans les rues de Berlin, ma s\u0153ur m\u2019a appel\u00e9 pour m\u2019interroger sur la catastrophe syrienne et sur les nouveaux djihadistes. Je l\u2019entendais mal, tant le vacarme des voitures arborant les drapeaux de la r\u00e9volution syrienne couvrait tout. Et lorsque j\u2019ai enfin compris la question, ma r\u00e9ponse est venue spontan\u00e9ment, peut-\u00eatre un peu h\u00e2tivement\u00a0: \u00ab\u00a0Laisse-les faire la f\u00eate pour l\u2019instant, nous ferons l\u2019analyse plus tard, et peut-\u00eatre, cette fois, sans nos lunettes orientalistes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, les fid\u00e8les catholiques c\u00e9l\u00e8brent la f\u00eate de l\u2019Immacul\u00e9e Conception de la Vierge Marie, jour qui symbolise la puret\u00e9 absolue. Un instant, je me suis demand\u00e9 si cette co\u00efncidence avait une signification plus profonde, car ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 en Syrie ressemblait \u00e0 un miracle. Depuis quand les dictatures s\u2019effondrent-elles ainsi\u00a0? Depuis quand l\u2019histoire renonce-t-elle \u00e0 son penchant \u00e9ternel pour la r\u00e9pression\u00a0? Tandis que les responsables politiques, dans les capitales lointaines, \u00e9taient absorb\u00e9s par leurs guerres diplomatiques, les Syriens qui n\u2019avaient pas encore \u00e9t\u00e9 vaincus se soulevaient \u00e0 Idleb, o\u00f9 ils \u00e9taient rassembl\u00e9s depuis 2017, pour mettre l\u2019arm\u00e9e du r\u00e9gime en fuite. Certains d\u2019entre eux n\u2019avaient qu\u2019une moto et une d\u00e9termination in\u00e9branlable, comme si la volont\u00e9 seule suffisait \u00e0 affronter l\u2019arsenal de la tyrannie.<\/p>\n<p>J\u2019ai aussit\u00f4t repens\u00e9 aux 82 hommes qui avaient d\u00e9barqu\u00e9 sur les c\u00f4tes cubaines \u00e0 bord du <strong>\u00ab\u00a0Granma\u00a0\u00bb<\/strong> en 1956 et qui avaient failli \u00eatre an\u00e9antis d\u00e8s leurs premiers pas, mais qui avaient trouv\u00e9 dans les montagnes et la jungle de quoi r\u00e9organiser leurs rangs, pour revenir trois ans plus tard seulement et mettre Batista en fuite.<\/p>\n<p>Mais l\u2019histoire n\u2019est pas facile \u00e0 dig\u00e9rer pour ceux qui pensent que la d\u00e9mocratie n\u2019est pas pour tout le monde. En 2015, alors que les Syriens \u00e9taient \u00e9cras\u00e9s sous les bombardements russes et les missiles iraniens, des amis de l\u2019opposition syrienne m\u2019ont demand\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi nous laissez-vous mourir\u00a0? Pensez-vous vraiment que la d\u00e9mocratie n\u2019est pas pour les Arabes\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote><p>Peut-\u00eatre connaissais-je la r\u00e9ponse depuis longtemps, mais je ne voulais pas l\u2019admettre. Aujourd\u2019hui, je la vois se d\u00e9voiler clairement sous mes yeux. Le jour m\u00eame o\u00f9 les Syriens se sont lib\u00e9r\u00e9s du tyran de Damas, le journal <strong>\u00ab\u00a0Le Monde\u00a0\u00bb<\/strong> pla\u00e7ait l\u2019information \u00e0 la une, tout comme <strong>\u00ab\u00a0The Guardian\u00a0\u00bb<\/strong>, mais <strong>\u00ab\u00a0La Repubblica\u00a0\u00bb<\/strong> n\u2019a pas support\u00e9 longtemps le poids de cet \u00e9v\u00e9nement et est pass\u00e9e, d\u00e8s le soir, \u00e0 la couverture du Grand Prix de Formule 1 d\u2019Abou Dhabi. Et d\u00e8s les premi\u00e8res heures de ce moment historique, la presse europ\u00e9enne \u00e9tait obs\u00e9d\u00e9e par une seule question\u00a0: sommes-nous \u00e0 l\u2019aube d\u2019un nouveau califat\u00a0?<\/p><\/blockquote>\n<p>Ces questions auraient pu sembler innocentes, mais elles portent au fond la m\u00eame vieille tendance\u00a0: lorsque les Arabes tentent d\u2019arracher leur libert\u00e9, on ne les voit pas comme des individus aspirant \u00e0 la justice, mais comme une bombe \u00e0 retardement mena\u00e7ant la \u00ab\u00a0stabilit\u00e9\u00a0\u00bb du monde. Quant au tyran, bourreau jusqu\u2019\u00e0 la veille, il devient soudain un garant de la s\u00e9curit\u00e9, f\u00fbt-ce au prix du sang de millions de personnes.<\/p>\n<blockquote><p>Mais la libert\u00e9 est-elle un instant\u00a0? Ou une \u00e9preuve qui se prolonge bien apr\u00e8s la chute du tyran\u00a0? Les Syriens savent que leur joie d\u2019aujourd\u2019hui ne signifie pas la fin de l\u2019\u00e9preuve, mais le d\u00e9but d\u2019une nouvelle confrontation, o\u00f9 la victoire se transforme en responsabilit\u00e9, et l\u2019avenir en lourd fardeau sur les \u00e9paules de ceux qui ont longtemps subi l\u2019oppression. Ils ont arrach\u00e9 l\u2019instant de leur d\u00e9livrance \u00e0 l\u2019emprise du despote, mais une question va les poursuivre\u00a0: le monde les laissera-t-il \u00eatre vraiment libres\u00a0?<\/p><\/blockquote>\n<p>J\u2019ai appel\u00e9 la Ligue des avocats syriens libres \u00e0 Gaziantep, qui m\u2019a confirm\u00e9 que l\u2019opposition avait r\u00e9ussi \u00e0 constituer un commandement militaire unifi\u00e9, regroupant des factions islamistes et la\u00efques, tandis qu\u2019une petite minorit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 Al-Qa\u00efda restait en dehors. Mais malgr\u00e9 cette coh\u00e9sion, des voix en Occident continuent de pleurer le tyran d\u00e9chu, oubliant qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas un garant de la stabilit\u00e9, mais un fabricant de mort. Certains regrettent \u00ab\u00a0l\u2019ordre\u00a0\u00bb qui b\u00e2illonnait les bouches \u00e0 coups de fouet et semait la peur dans tous les recoins de la Syrie, comme si la stabilit\u00e9 ne pouvait advenir que lorsque les patries deviennent des charniers.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re <strong>Paolo Dall\u2019Oglio<\/strong> avait raison lorsqu\u2019il disait que la libert\u00e9 n\u2019a pas de prix, et que les Syriens ne reprendraient leur destin en main que lorsqu\u2019ils auraient retrouv\u00e9 leur unit\u00e9. Ce n\u2019est pas une simple belle formule, mais une r\u00e8gle de survie. Car la route qui commence aujourd\u2019hui est sem\u00e9e de mines, et l\u2019instant de la lib\u00e9ration ne signifie rien s\u2019il ne se transforme pas en projet de construction, et non de discorde et de fragmentation.<\/p>\n<p>Que dire de plus\u00a0? Laissez les Syriens faire la f\u00eate\u00a0: le 8 d\u00e9cembre, ils ont go\u00fbt\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019ont go\u00fbt\u00e9 nos anc\u00eatres \u00e0 la chute du fascisme. Ils savent que le plus dur reste \u00e0 venir, qu\u2019il leur faudra reconstruire une patrie \u00e0 partir des cendres, et que les grandes puissances pourraient ne pas h\u00e9siter \u00e0 faire avorter leur r\u00eave, car leurs int\u00e9r\u00eats ne r\u00e9sident pas dans la d\u00e9mocratie, mais dans les cartes trac\u00e9es avec le sang des peuples. Ils savent aussi qu\u2019ils pourraient se retrouver de nouveau seuls, et que m\u00eame les pays d\u00e9mocratiques pourraient fermer les yeux, plus soucieux de fermer leurs fronti\u00e8res que d\u2019\u00e9largir l\u2019horizon de la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que ce qui s\u2019est pass\u00e9 est un miracle, qui a boulevers\u00e9 les \u00e9quilibres en Occident comme en Orient.<\/p>\n<p>Je n\u2019arrive toujours pas \u00e0 imaginer ce que ressent cet homme qui a pass\u00e9 quarante-cinq ans dans un isolement absolu, et qui respire aujourd\u2019hui l\u2019air libre pour la premi\u00e8re fois depuis des d\u00e9cennies, apr\u00e8s qu\u2019on lui a vol\u00e9 sa vie, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Comment voit-il le soleil\u00a0? Comment serre-t-il la main d\u2019une libert\u00e9 dont il ne reconna\u00eet plus les traits\u00a0?<\/p>\n<p>Au moins pour lui, et pour tous ceux qui ont v\u00e9cu le m\u00eame cauchemar, laissez les Syriens c\u00e9l\u00e9brer cet instant qui semble relever de l\u2019imaginaire. Il est peut-\u00eatre trop beau pour \u00eatre cru, mais il est trop r\u00e9el pour \u00eatre ni\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Laissez les Syriens faire la f\u00eate\u00a0: le 8 d\u00e9cembre, ils ont go\u00fbt\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019ont go\u00fbt\u00e9 nos anc\u00eatres \u00e0 la chute du fascisme. 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