Au début de l’année 2022, l’Égypte a commencé à faire ses premiers pas dans le tunnel d’une violente crise économique : les tensions intérieures et extérieures se sont accrues et la situation financière s’est aggravée avec la dépréciation de la livre et le recul de l’investissement étranger. Une réalité amère s’est alors révélée, faite d’un besoin pressant de devises fortes et d’une incapacité manifeste à faire face à des obligations de dette croissantes ; et tandis que le gouvernement s’efforçait d’assurer les besoins essentiels, les espoirs se sont peu à peu évanouis face à un effondrement économique annoncé, qui commençait à resserrer son étau sur des secteurs vitaux comme le tourisme, le commerce et la finance.
C’est alors que le fonds souverain d’Abou Dhabi (ADQ) a saisi l’occasion d’étendre son influence d’investisseur sur le marché égyptien, en acquérant des participations stratégiques dans cinq entreprises de premier plan du marché égyptien. Cette opération n’était pas un simple investissement, mais une maîtrise de l’art de tirer parti des crises, présentée formellement comme une composante d’une stratégie bien conçue pour soutenir l’économie égyptienne en difficulté, alors que celle-ci fait face à des pressions croissantes, en raison des hausses records des prix de l’alimentation et de l’énergie, sur fond d’échec économique interne et des guerres que connaît la région.

L’affaire du siècle pour ADQ (Abu Dhabi Holding)
Par une opération d’une valeur dépassant 1,8 milliard de dollars, ADQ a renforcé sa présence dans des secteurs économiques centraux, comme les services financiers, les engrais et la technologie, dans le cadre d’un accord annoncé en mars 2022 pour fournir des liquidités à l’Égypte. Les participations acquises par la société comprenaient des actions de la Commercial International Bank (CIB), de la société Fawry, de la société Abou Qir Fertilizers, de la société MOPCO et de la société Alexandria Container and Cargo Handling. Bien que la Bourse n’ait pas annoncé officiellement l’identité de l’acheteur, des informations ont confirmé que le gouvernement égyptien avait alors accepté de vendre ces participations dans le cadre d’un accord d’investissement d’une valeur pouvant atteindre deux milliards de dollars.
Le détail des acquisitions est le suivant : « Commercial International Bank : vente de 17,15 % de ses actions pour 911,5 millions de dollars ; Abou Qir Fertilizers : vente de la totalité de la participation de la Banque nationale d’investissement, soit 21,5 %, pour 391,9 millions de dollars ; MOPCO : vente de 20 % de la participation de l’État pour 266,6 millions de dollars ; Alexandria Container and Cargo Handling : vente d’une participation de 32 % pour 186,1 millions de dollars ; quant à Fawry, le gouvernement a vendu une participation de 11,8 % pour 54,9 millions de dollars. »
L’économiste Abdelnabi Abdel Muttalib évoque la trajectoire de la privatisation en Égypte, affirmant qu’il y a quelques années, au lendemain de la pandémie de coronavirus, le gouvernement égyptien a entrepris de préparer un vaste programme de privatisation, baptisé « programme des introductions en Bourse » pour masquer le mot « privatisation », chargé d’une amertume historique. Quarante entreprises publiques et du secteur public, ainsi que deux ou trois entreprises appartenant aux instances souveraines, devaient être introduites à la Bourse égyptienne ; mais le climat du marché n’était pas propice à la couverture de la souscription que recherchait le gouvernement. C’est ainsi qu’est née l’idée de vendre directement des participations à des investisseurs arabes, au premier rang desquels des investisseurs émiratis, dans une démarche qui ressemblait à une double opération : une vente pour attirer des devises fortes et une consolidation de l’image de l’Égypte comme économie ouverte.
Le chercheur en économie poursuit, pour Zawia3, le récit du scénario des introductions : « Alors que des entreprises rentables comme la Commercial International Bank, Abou Qir Fertilizers et Alexandria Container étaient destinées à trouver le chemin des investisseurs du Golfe, il aurait été logique que le gouvernement cherche à développer ces entreprises et à profiter de leurs revenus ; mais l’option la plus proche a été la vente directe des participations à Abu Dhabi Holding, sans recourir à l’offre publique, compte tenu du besoin pressant de liquidités. L’État n’a pas su adopter d’autres solutions, qui étaient en réalité plus proches de l’essence du développement durable, comme la restructuration des entreprises, l’injection de nouveaux investissements ou la modernisation de leur technologie, ce qui aurait renforcé leur productivité et contribué à stimuler le produit intérieur brut. »
L’économiste attribue cette décision au désir pressant de l’État de se constituer d’importantes réserves monétaires : elle n’est pas le fruit du hasard, mais s’inscrivait dans un plan de long terme en vue des négociations attendues avec le Fonds monétaire international, sachant que les conditions du Fonds ne sont un secret pour personne ; comme si l’État avait une longueur d’avance sur le Fonds, en appliquant progressivement ces conditions avant de s’adresser à lui pour obtenir des prêts.
Abdel Muttalib s’interroge : « L’État visait-il un véritable investissement, ou s’agissait-il seulement de combler le déficit de la dette ? En réalité, le capital étranger cherche toujours le profit et ne place pas son argent dans des entreprises déficitaires. Contrairement aux débuts de la privatisation dans les années 1990, lorsque le capital recherchait de nouvelles opportunités en Égypte, avec l’ambition de transformer les entreprises déficitaires en entités rentables, la situation est aujourd’hui différente. Les Émirats, par exemple, ont ouvert leurs portes aux investissements, ce qui les pousse, lorsqu’ils cherchent à investir hors de leur territoire, à rechercher des entreprises rentables aux revenus garantis. »
Il indique que le pouvoir a emprunté une voie qui lui permet d’affirmer qu’il avance sur le chemin de l’économie libre et qu’il cherche à faire entrer des devises fortes pour combler le déficit de la balance des paiements ; mais le programme d’introductions en Bourse qui a été appliqué n’a pas réussi, et l’Égypte s’est finalement retrouvée face à une seule option : la vente directe comme voie facile, au lieu du développement.
Il conclut en s’interrogeant : « La mise en vente des actifs est-elle une alternative ou une partie d’un plan plus vaste ? En vérité, il apparaît clairement que l’État est désormais déterminé à obtenir des devises fortes par tous les moyens, ce qui a fait des actifs égyptiens une destination d’investissement attractive, avec une disposition à payer des sommes énormes pour y investir ; nous avons d’ailleurs vu ce qui a effectivement été payé pour Ras El-Hekma. C’est un tableau qui montre une volonté débordante d’attirer le capital arabe et qui dessine un paysage économique qui ressemble en apparence à une voie vers des gains, alors que son essence réside dans la course effrénée du gouvernement pour se constituer une réserve de devises fortes à n’importe quel prix. »

Le gâteau de l’investissement en Égypte
Les cinq entreprises dont ADQ a acquis des parts comptent parmi les plus importantes et les plus influentes du marché égyptien : elles figurent sur la liste Forbes des 50 entreprises les plus puissantes du pays. Le total des actifs de ces entreprises est estimé à environ 19,6 milliards de dollars, et leur valeur boursière à près de 10 milliards de dollars ; ensemble, elles représentent près de 39 % de la pondération de l’indice principal de la Bourse égyptienne, l’« EGX 30 », ce qui renforce leur position stratégique dans l’économie égyptienne.
Environ 26 mois seulement après la conclusion de l’acquisition de parts dans cinq des plus importantes entreprises égyptiennes, Abu Dhabi Holding est parvenue à engranger des bénéfices de 890 millions de dollars, soit environ la moitié de son investissement de 1,8 milliard de dollars. Une analyse minutieuse des budgets annuels et des rapports de performance financière des sociétés cotées en Bourse fait apparaître des bénéfices impressionnants pour la « Commercial International Bank » (CIB) et « Fawry ». Le « fonds souverain d’Abou Dhabi » détient 17,15 % des actions de la Commercial International Bank, considérée comme la plus grande banque privée d’Égypte, avec des actifs dépassant mille milliards de livres à la fin juillet 2024. Au cours des deux dernières années, la banque a réalisé des bénéfices énormes d’environ 73 milliards de livres, ses bénéfices ayant augmenté de 84 % en 2023 par rapport à l’année précédente. « Fawry » a également réalisé des bénéfices remarquables : ses bénéfices ont augmenté de 198 % en 2023 par rapport à 2022, pour atteindre 715 millions de livres. Quant à la société « Alexandria Container and Cargo Handling », ses bénéfices ont atteint environ 4,3 milliards de livres au cours de l’exercice 2022/2023, en hausse de 110 % par rapport à l’exercice précédent, puis ont augmenté à 6,3 milliards de livres en 2024 ; « Abou Qir Fertilizers » a réalisé des bénéfices historiques de 14,6 milliards de livres au cours de l’exercice 2022/2023, portés par la hausse de la demande mondiale d’engrais et de leurs prix en raison de la guerre russe en Ukraine. Quant à la société d’engrais « MOPCO », elle a réalisé un bénéfice net de 10,2 milliards de livres au premier semestre 2024, en hausse de 114 % par rapport à la même période de l’année précédente.
Grâce à ces investissements, Abu Dhabi Holding a pu récupérer environ 50 % de la valeur de ses investissements initiaux en une courte période n’excédant pas deux ans et demi, en engrangeant des bénéfices de 890 millions de dollars sur un investissement total de 1,8 milliard de dollars, tirant profit des solides bénéfices d’exploitation réalisés par ces entreprises, ainsi que des gains résultant de la hausse de leurs actions sur le marché.

La crise de la dette et les liquidités en dollars
Selon Ahmed El Agamy, professeur d’économie et de finances publiques et vice-doyen de la faculté des études juridiques et des transactions internationales de l’université Pharos d’Alexandrie, les décisions de l’État s’expliquent par son besoin pressant de liquidités en dollars face à des obligations de dette croissantes : le pouvoir cherche à limiter au maximum ses pertes en vendant une partie de ses actifs, et non leur totalité, en conservant une autre partie pour garantir la continuité des flux de trésorerie en dollars. Dans cette équation, l’essentiel reste de fournir aux analystes l’ensemble des données pour parvenir à une compréhension globale de la question, ce qui n’est pas le cas actuellement.
El Agamy poursuit, en expliquant à Zawia3 le dilemme entre l’investissement par l’État lui-même et la vente des actifs : « La question qui se pose ici est la suivante : est-il préférable que l’État investisse lui-même ces fonds, d’autant que ces entreprises rentables sont revenues à des investisseurs étrangers venus récolter de gros gains ? Mais la vérité est que la réponse n’est pas aussi simple : les informations qui ont poussé l’État à prendre cette décision restent obscures, et personne n’en connaît tous les détails, ce qui nous amène à nous demander : pourquoi le choix s’est-il porté sur ces entreprises en particulier ? Y a-t-il un arrangement particulier derrière cela ? »
Pour tenter de décortiquer cette décision, El Agamy avance plusieurs hypothèses : « Il se peut que ces entreprises soient déficitaires (ce qui ne s’applique pas à ces entreprises) et que l’État ne soit pas en mesure de les gérer efficacement ; il préfère alors les vendre à des parties capables d’améliorer leurs performances. Dans ce cas, peu importe que l’acheteur soit d’ici ou de l’étranger, car ces entreprises restent soumises à notre système économique et respectent leurs obligations fiscales ; dans certains cas, la vente de parts, voire de participations entières, est bénéfique pour l’État. »
Il évoque une autre hypothèse : « Si ces entreprises sont rentables, quel est le motif de leur vente ? À mon avis, il y a deux motifs possibles : l’un, extérieur, est lié à ce qui ressemble aux conditions du Fonds monétaire international, qui a imposé la vente de certaines entreprises appartenant à l’armée à des investisseurs ; et comme le capital local n’est peut-être pas en mesure d’acheter ces actifs, la meilleure option reste le recours au capital étranger. »
Quant aux motifs internes, il explique : « L’État peut vouloir liquider une partie de ses avoirs à des fins d’investissement nouvelles ou pour compenser un manque de certaines ressources ; il réalise ainsi un profit et réinvestit ces revenus. Ce scénario s’est déjà produit par le passé. La raison principale est peut-être le besoin de l’État de liquidités immédiates pour financer certains projets ; c’est aussi une pratique courante dans le monde des affaires, où les investisseurs doivent vendre certains actifs pour se procurer des liquidités en cas de besoin, comme lorsque le commerçant ou l’investisseur vend ses biens pour couvrir ses dépenses et résoudre une crise imprévue. »

La liberté d’investissement, le mot de passe
Mohamed Mahmoud, chercheur en économie et membre de la commission économique de l’Association égyptienne pour les Nations unies, affirme que la valeur des opérations et le rendement de l’investissement, à l’examen des opérations précédentes, indiquent clairement l’attractivité du marché égyptien, et que la solution ne réside pas seulement dans la vente : apparaît plutôt une orientation plus profonde vers l’expansion sur le terrain et l’application du principe de séparation de la propriété et de la gestion. Car la notion de privatisation en Égypte s’est entachée d’une mauvaise réputation pour plusieurs raisons, au premier rang desquelles l’évaluation erronée des actifs à des valeurs inférieures à leur niveau réel et logique ; et le cœur du défi réside peut-être, pour les entreprises du secteur public, dans le recul de leur productivité dû à une mauvaise gestion dans de nombreux cas, à quoi s’ajoute l’effet négatif des structures bureaucratiques qui entravent les performances générales des entreprises publiques.
Par ailleurs, il existe de réelles possibilités de réussite pour certaines entreprises du secteur public, à condition de s’appuyer sur une équipe de direction issue du secteur privé : certaines entreprises garantissent au gouvernement des revenus durables, en particulier celles qui ont une activité d’exportation, car elles peuvent contribuer à des flux de dollars durables et tangibles ; ce sont des alternatives plus efficaces que la vente, qui n’est qu’un analgésique de court terme et ne constitue pas une solution radicale, selon les déclarations de Mahmoud à Zawia3.
Le membre de la commission économique de l’Association égyptienne pour les Nations unies ajoute : « Lorsqu’on parle du transfert périodique en dollars des bénéfices de la holding et des autres sociétés investisseuses, cela est étroitement lié aux règles de la liberté d’investissement, ce qui met les solutions traditionnelles à la crise du dollar hors de propos, car dans ce cas elles ne servent à rien. D’où la nécessité pressante de se concentrer sur l’exportation industrielle à forte valeur ajoutée fondée sur des intrants locaux, tout en prenant des mesures sérieuses pour réduire les importations, en particulier des produits de luxe et des produits qui ont des équivalents locaux. »
En conséquence, ce chargé de cours à la faculté d’économie et de sciences politiques de l’université du Caire estime que la maîtrise du taux de change et l’élargissement des sources durables de dollars sont devenus une nécessité pressante, en particulier après les récents développements qui ont entraîné une baisse directe des recettes du canal de Suez, source importante des revenus en dollars de l’Égypte.
