Mohamed Yehia a eu quatre ans il y a deux mois. Ses parents ont commencé à chercher une école où l’inscrire en maternelle pour la nouvelle année scolaire 2026/2027, offrant une bonne éducation sans trop grever leur salaire de 8 000 livres par mois. Ils ont toutefois découvert la réalité complexe du système éducatif égyptien, qui les a laissés perplexes.
Son père, un employé habitant un quartier populaire du Caire, explique que quiconque s’intéresse à l’éducation en Égypte découvre un étonnant mélange d’écoles, sans doute difficile à retrouver ailleurs. Autrefois, dit-il, l’enfant entrait à six ans en première année du primaire dans l’école publique voisine. Si ses parents avaient de l’argent supplémentaire, ils pouvaient choisir une école privée pour lui offrir un confort qui n’était pas indispensable.
Il ajoute à Zawia3 que la situation a beaucoup changé. Dès les quatre ans de l’enfant, ses parents cherchent une école et découvrent les nombreuses formules dont parlent ceux qui les ont précédés : écoles expérimentales, japonaises, allemandes, nationales coopératives et privées, en arabe ou en langues étrangères, sans compter les écoles internationales. Parallèlement, ils hésitent à choisir les écoles publiques gratuites, en raison des classes surchargées et du manque d’attention accordée aux élèves.
Comme le décrit ce père, il existe effectivement sept catégories d’écoles payantes relevant du ministère de l’Éducation, en plus des écoles publiques gratuites. Les écoles expérimentales, égypto-japonaises, égypto-allemandes et égypto-chinoises concurrencent les écoles privées, tandis que les écoles égyptiennes internationales, publiques internationales et du Nil concurrencent les écoles internationales.
Cela concerne le secteur public. Dans le privé, on trouve les écoles privées en arabe ou en langues étrangères, les écoles internationales privées et les écoles nationales coopératives, qui relèvent d’associations coopératives placées sous la supervision du ministère de l’Éducation.
Ce père explique qu’il est difficile de voir toutes ces catégories sans souhaiter inscrire son enfant dans l’une d’elles, dans l’espoir d’une bonne éducation. Il faut ensuite se résigner à l’école publique gratuite, dont on constate les difficultés à assurer des éléments fondamentaux, comme la présence d’enseignants, des effectifs raisonnables et des activités, parce qu’un salaire trop faible suffit à peine aux besoins du quotidien.
Tamer Chawki, professeur de psychologie de l’éducation à la faculté de pédagogie de l’université Aïn Chams, explique que l’inscription scolaire constitue le premier maillon d’une chaîne de difficultés auxquelles sont confrontés les parents en Égypte.
Ces difficultés, aggravées par le manque d’expérience, commencent par le choix du système : public gratuit, privé ou public payant. Chaque système accepte l’enfant à un âge donné. Les écoles japonaises, par exemple, accueillent les enfants en maternelle dès quatre ans, tandis que les écoles expérimentales les acceptent à partir de cinq ans. Le public gratuit accueille directement les élèves en première année du primaire à six ans.
La scolarité obligatoire commence à six ans, avec l’entrée en première année du primaire. Bien que les écoles publiques payantes imposent deux années de maternelle à partir de quatre ans, l’État ne peut généraliser cette mesure à toutes les écoles gratuites, faute de places pour tous les élèves.
Chawki ajoute qu’un parent peut rechercher une forme de prestige social et choisir un système qu’il ne connaît pas, avant de découvrir qu’il ne correspond pas aux capacités de son enfant. Il peut, par exemple, opter pour une école expérimentale afin d’éviter les difficultés du public gratuit, puis se retrouver confronté à un enseignement en langues étrangères. Ce système exige des aptitudes linguistiques chez l’élève et un bon niveau d’instruction chez le parent pour l’aider, ce qui influence ensuite les résultats scolaires.
L’article 19 de la Constitution égyptienne dispose que l’éducation est un droit pour chaque citoyen, obligatoire jusqu’au secondaire ou à un niveau équivalent, et que l’État garantit sa gratuité dans ses établissements. Il impose de consacrer à l’éducation au moins 4 % du produit national brut en dépenses publiques, avec une progression graduelle vers les taux internationaux. L’article 21 prévoit, en outre, 2 % du produit national brut pour l’enseignement universitaire.
L’éducation vise à construire la personnalité égyptienne et à préserver l’identité nationale. L’État doit tenir compte de ces objectifs dans les programmes et les outils pédagogiques, et assurer un enseignement conforme aux normes internationales de qualité.

62 000 écoles, 25 millions d’élèves et 1,2 million d’enseignants
Selon l’annuaire statistique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement technique pour l’année scolaire 2025/2026, l’Égypte compte 62 690 écoles, dont 52 667 publiques et 10 023 privées.
Elles accueillent 25 772 161 élèves de différents niveaux, dont 23,2 millions dans le public et 2,5 millions dans le privé. Elles emploient 1 260 801 enseignants titulaires et contractuels : 1 050 503 dans les écoles publiques et 210 298 dans les écoles privées.
Selon le budget de l’exercice en cours, 2026/2027, les crédits alloués à l’éducation préuniversitaire et universitaire atteignent 367,329 milliards de livres. Les rémunérations et indemnités des personnels représentent 251,297 milliards, soit 68,4 % du total. Sur 100 livres affectées à l’éducation, 68,4 vont donc aux rémunérations.
Les 31,6 % restants, soit 116,032 milliards de livres, financent le fonctionnement du système : 34,679 milliards pour les achats de biens et services, 1,367 milliard d’intérêts, 8,243 milliards de subventions, dons et prestations sociales, 65,421 milliards d’achats d’actifs non financiers, correspondant aux investissements, et 6,321 milliards d’autres dépenses.
Le budget de l’éducation préuniversitaire et universitaire représente 1,5 % du produit intérieur brut visé, de 24 500 milliards de livres. Il ne dépasse donc pas le quart de l’obligation constitutionnelle fixée à 6 %.

Les écoles publiques
Les écoles publiques gratuites sont les établissements officiels de l’État qui proposent à tous les élèves le programme égyptien en arabe, sans frais de scolarité. Les sommes versées par les élèves ne dépassent pas 550 livres, comme dans le secondaire. Elles correspondent à des services et activités proposés aux élèves. Leur paiement n’est pas obligatoire et certaines catégories en sont exonérées chaque année : orphelins, enfants de personnes mortes ou blessées au service du pays, et personnes présentant une enquête sociale attestant qu’elles ne peuvent payer.
Bien qu’elles soient gratuites et accueillent la plus grande part des élèves du préuniversitaire, les écoles publiques souffrent de difficultés accumulées : effectifs élevés et grave pénurie d’enseignants. Ces conditions les empêchent de remplir leur rôle auprès des élèves.
Lorsqu’il a pris ses fonctions, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement technique Mohamed Abdel-Latif a annoncé des mesures destinées à ramener les effectifs à environ 50 élèves par classe dans la plupart des écoles. Mais cette solution s’est faite au prix du déplacement d’élèves du primaire vers des collèges, et de collégiens vers des lycées, ainsi que du transfert des lycéens vers les cours du soir. La journée scolaire a aussi été raccourcie dans les établissements organisés en deux ou trois rotations : un élève de la première rotation arrive à 7 heures et rentre chez lui à 11 heures. Certaines écoles restent surchargées. L’État vise à supprimer les rotations du soir dans le primaire d’ici à 2027.
Concernant les enseignants, le ministre a pris plusieurs mesures pour réduire la pénurie : restructurer le système du secondaire général en supprimant certaines matières et en retirant d’autres du calcul de la moyenne, allonger les cours, poursuivre les concours de recrutement de 150 000 enseignants sur cinq ans et recourir à des enseignants rémunérés à la séance. Le ministre a finalement annoncé l’absence de pénurie, notamment dans les matières fondamentales. Mais, dans les faits, malgré ces tentatives, le déficit atteint encore environ 400 000 enseignants.
Mohamed El-Sayed, chercheur à l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, explique à Zawia3 que la politique actuelle du ministère de l’Éducation consiste à nier les problèmes. La presse ayant du mal à pénétrer dans les écoles pour observer la réalité, la société ne dispose que des chiffres et déclarations du ministre.
Tamer Chawki souligne, de son côté, que l’enseignement public n’est pas réellement gratuit, contrairement à ce que pensent les parents. Il dissimule de nombreuses dépenses : uniformes et fournitures, livres parascolaires et cours particuliers, devenus une réalité en Égypte pour pallier les insuffisances des écoles.

Sept catégories
Le ministère de l’Éducation a commencé à expérimenter les écoles payantes dans les années 1980 avec les écoles expérimentales. Elles rivalisaient avec les écoles privées de langues grâce à l’enseignement en anglais et à un enseignement linguistique approfondi, pour des frais bien plus faibles. Elles restent les moins chères des catégories payantes : en 2026, leurs frais varient de 2 400 à 5 100 livres selon le type d’école et la classe. Elles portent aujourd’hui le nom d’écoles publiques de langues, ou d’écoles publiques d’excellence en langues, aux classes moins chargées. Leur nombre dépasse 3 000, avec plus de 1,2 million d’élèves de la maternelle au secondaire.
La dégradation des écoles gratuites, le souhait des familles d’un enseignement en anglais et l’avantage concurrentiel d’un accès au secondaire général avec seulement 140 points au certificat de fin de collège ont attiré les élèves au-delà de leur capacité. Le ministère a dû relever l’âge d’admission en première année de maternelle de quatre à cinq ans dans la plupart des gouvernorats. La qualité de ces écoles s’est également dégradée. L’admission dépend désormais d’un classement par âge, et non du secteur géographique. À Gizeh, selon les faits documentés par Zawia3, des élèves ont même été affectés à près de 100 kilomètres de leur domicile, alors que le gouvernorat respectait le plafond de 50 élèves par classe. Tamer Chawki estime que le système de ces écoles s’est « effondré » en raison d’une admission fondée uniquement sur l’âge. Selon lui, le ministère l’a remplacé par de nouvelles catégories et l’a laissé souffrir, au lieu de le réformer, par exemple en organisant des examens d’admission pour les élèves et leurs parents.
Les écoles égypto-japonaises sont ensuite apparues à partir de l’année scolaire 2018/2019. Elles proposent le programme égyptien avec le modèle japonais d’activités Tokkatsu, qui accorde autant d’importance à la personnalité, aux comportements et aux valeurs qu’aux connaissances. Au début de 2026/2027, leur nombre atteignait 100 dans 26 gouvernorats : 93 en langues étrangères et sept en arabe. Leurs frais atteignent respectivement 20 600 et 13 800 livres, hors uniformes et livres. Sur instruction présidentielle, l’État vise à atteindre 500 écoles. Mais cette expansion a suscité une polémique lorsque le ministre a choisi de transformer des écoles publiques existantes, arabophones, de langues et techniques, en écoles japonaises. Il l’a justifié par la volonté de développer ce modèle et les faibles effectifs des établissements transformés. Le chercheur à l’Initiative égyptienne pour les droits personnels estime que l’État raisonne désormais comme un investisseur plutôt que comme un prestataire de service : il a vu des familles disposant d’un peu d’argent, mais incapables de payer le privé, et leur a proposé des écoles moins chères. Toutefois, au lieu d’en construire de nouvelles, il a transformé les établissements existants, laissant les élèves du gratuit chercher d’autres places.
Sur le même modèle, le ministère a lancé les écoles égypto-allemandes à partir de 2025/2026, en partenariat avec le ministère allemand des Affaires étrangères, avec l’objectif de créer 100 écoles. Au début de la nouvelle année, il n’existait toutefois que deux établissements. Ils enseignent le programme égyptien, avec l’allemand comme première ou deuxième langue étrangère, et délivrent un certificat reconnu par l’Institut Goethe, pour 35 000 livres par an. Les écoles égypto-chinoises sont, elles aussi, seulement deux, à Gizeh et à Menoufia. Elles constituent une contribution chinoise au développement de l’éducation et proposent le programme égyptien, avec l’enseignement du chinois dès la première année du collège, pour des frais comparables à ceux des écoles expérimentales. Ces quatre modèles concurrencent les écoles privées et admettent les élèves après un classement par âge, puis un entretien avec l’enfant et son parent.
Le secteur public développe aussi trois catégories d’écoles internationales. Les écoles égyptiennes internationales EIS reposent sur un protocole tripartite entre l’Organisation du baccalauréat international IBO, les écoles Green Land et le ministère. Elles proposent les programmes du baccalauréat international et délivrent le diplôme IB. Elles ne sont que trois, à Cheikh Zayed, au Cinquième District et à El-Maârag. Leurs frais ont atteint 26 000 livres durant l’année écoulée. Les écoles publiques internationales IPS, lancées en 2018 par le ministère, sont désormais 28. Elles enseignent le programme britannique et délivrent le certificat IGCSE, pour des frais ayant atteint 20 000 livres. Les écoles égyptiennes du Nil, internationales et partiellement financées par le gouvernement, ont commencé en 2010. Elles sont gérées par la Fondation égyptienne pour la gestion éducative, en partenariat avec l’organisme d’examens de l’université de Cambridge. Elles sont aujourd’hui 17 et délivrent le certificat international du secondaire du Nil. Selon Amani El-Far, responsable de leur gestion, les frais des premières classes vont de 32 000 à 65 000 livres selon l’établissement.
Les écoles ou instituts nationaux coopératifs occupent une place différente. À l’origine, il s’agissait d’écoles des communautés française et anglaise créées en Égypte par des gouvernements étrangers. Nationalisées lors de la révolution de juillet 1952, elles ont été regroupées dans une association coopérative de 41 écoles au Caire, à Gizeh, Alexandrie, Minya et Port-Saïd. Sous la supervision du ministère, elles proposent les programmes égyptiens en arabe, anglais et français, et certaines disposent de sections internationales. Elles s’adressent aux enfants des classes moyennes recherchant un enseignement de qualité à un coût modéré.

Mieux apprendre en payant : le débat sur la gratuité et les classes sociales
Un ancien responsable du ministère de l’Éducation, qui a demandé l’anonymat, situe l’origine de cette expansion en 2014. Les écoles se limitaient alors au public gratuit en arabe et aux écoles expérimentales, aux côtés des écoles chinoises et nationales coopératives. L’État a décidé de créer des écoles payantes pour concurrencer le privé et l’international après l’augmentation de leurs tarifs. Pour lui, cette diversité permet aux parents de choisir à des prix adaptés et attire les enfants des classes moyennes qui ne peuvent payer le privé et ne souhaitent pas le gratuit. Il affirme que ces écoles ne nuisent pas aux élèves du gratuit : la plupart suivent le même programme égyptien et l’examen du secondaire général est commun avec les écoles expérimentales, japonaises et allemandes. Selon lui, seul le niveau de confort diffère.
Tamer Chawki considère au contraire qu’une telle multiplicité « n’existe qu’en Égypte ». Dans les pays développés, explique-t-il, un enseignement public de qualité transmet aux élèves de tout le pays un socle commun de connaissances, compétences et valeurs, notamment au primaire et au collège, la diversification intervenant au secondaire. Il avertit que les écoles internationales peuvent négliger l’histoire et la géographie au profit des langues et former des élèves auxquels manquent les connaissances favorisant l’attachement au pays. Il cite l’échec de nombreux élèves de ces écoles en arabe, en instruction religieuse et en sciences sociales durant l’année écoulée, après l’intégration de ces matières au calcul de la moyenne. Il estime aussi que la création de systèmes payants constitue un « contournement » de la gratuité constitutionnelle : incapable d’accueillir tout le monde, l’État a maintenu le gratuit et son engagement à le fournir, tout en créant des écoles attractives qui en détournent ceux qui peuvent payer, afin d’en réduire la pression.
Mohamed El-Sayed, chercheur à l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, souligne que de nombreux pays disposent d’écoles privées et internationales. Les gouvernements peuvent créer des modèles similaires pour réduire l’écart de prix. Mais, ailleurs, l’enseignement public est de qualité et bénéficie de dépenses élevées, tandis qu’en Égypte celles-ci ne dépassent pas le quart de l’obligation constitutionnelle. Il refuse que la classe sociale détermine le type d’école publique accessible à l’élève. L’enfant d’une famille pauvre se trouve privé des écoles qui lui apporteraient une langue et des compétences utiles plus tard sur le marché du travail. Pour lui, l’écart entre gratuit et payant ne relève pas du confort : la présence d’enseignants et les financements ne sont pas un luxe. Il rappelle le recours à 150 000 enseignants rémunérés à la séance, que le ministère ne peut maintenir toute l’année, et l’affectation d’environ deux tiers du budget 2026/2027 aux rémunérations, qui laisse trop peu pour l’enseignement lui-même. Un programme commun ne prouve donc pas l’égalité : la diversité des modèles creuse l’écart entre ceux qui peuvent payer et les autres.
La décision revient finalement au portefeuille des parents et à l’emplacement de leur logement. Chawki conseille aux familles de partir des capacités et des goûts de l’enfant pour déterminer l’âge le plus adapté et son aptitude à apprendre des langues tôt. Il les invite à ne pas comparer leurs enfants aux autres ni suivre la publicité, mais à visiter les écoles, à interroger leurs élèves sur le niveau réel et à choisir selon leurs moyens effectifs. L’ancien responsable ajoute une dernière contrainte : le faible nombre d’écoles payantes et leur éloignement rendent la proximité du domicile aussi décisive que les ressources financières. Une école lointaine, quelle que soit sa qualité, ne sera pas dans l’intérêt de l’élève.
