La pauvreté impose des restrictions aux règles : des femmes luttent pour se procurer des serviettes hygiéniques

Environ 500 millions de femmes et de filles dans le monde, dont 107 millions vivant dans la région arabe, souffrent d’une précarité économique liée aux menstruations, leurs conditions économiques ne leur permettant pas d’accéder aux produits menstruels, selon les estimations du Fonds des Nations unies pour la population
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Mai Soudi

Nadia Mohamed (25 ans, ouvrière dans une entreprise agroalimentaire) a été surprise de voir le prix des serviettes hygiéniques qu’elle utilise doubler. À la fin de chaque mois, dès qu’elle reçoit son salaire, elle s’attache à acheter ses produits personnels essentiels, puis règle le reste de ses factures et de ses obligations financières, notamment la tontine qu’elle a organisée avec d’autres pour l’aider à préparer son mariage, prévu à la fin de cet été.

Nadia Mohamed se plaint de la hausse du prix des serviettes hygiéniques, en particulier de sa marque préférée, qui lui permet de travailler plus confortablement pendant ses règles que les autres marques, d’autant que son travail exige d’elle des mouvements intenses et continus pendant plus de dix heures par jour. Elle explique qu’après la hausse du prix de son produit préféré, elle n’a eu d’autre choix que de chercher une alternative moins chère.

Ce qui complique encore les choses, c’est que son salaire n’augmente pas au même rythme que les prix : lorsque ses règles arrivent, elles ne s’accompagnent donc plus seulement des douleurs physiques et psychologiques habituelles, mais aussi de pressions financières et de la crainte de ne pas pouvoir se procurer des serviettes hygiéniques pendant toute la durée des règles, serviettes qui représentent pour elle un sentiment de sécurité à l’extérieur.

Elle indique à « Zawia3 » qu’elle a sollicité de nombreuses amies pour trouver une marque de bonne qualité adaptée à son budget limité, espérant que le prix n’augmentera pas de nouveau, car cela la placerait dans un embarras et une impasse graves, selon ses mots.

Le centre Tadwein pour les études de genre a lancé l’année dernière, en collaboration avec l’initiative « Sanad pour le soutien juridique aux femmes » et la fondation « Baraah Amen », une campagne intitulée « Nécessaire, pas un luxe », afin de mettre en lumière la notion de précarité menstruelle et de sensibiliser aux risques liés à la non-utilisation de serviettes hygiéniques pour diverses raisons.

Environ 500 millions de femmes et de filles dans le monde, dont 107 millions vivant dans la région arabe, souffrent d’une précarité économique liée aux menstruations, leurs conditions économiques ne leur permettant pas d’accéder aux produits menstruels, selon les estimations du Fonds des Nations unies pour la population.

Depuis le début de cette année 2024, le prix moyen des serviettes hygiéniques a augmenté jusqu’à 100 % pour certaines marques de fabrication locale, sur fond de grave pénurie de produits importés, difficiles à obtenir.

Alors que le taux de pauvreté en Égypte devrait augmenter en 2025 et pourrait atteindre 36 % de la population, les estimations indiquent que les pauvres représentaient en 2023 environ 33,3 % de la population totale (112,7 millions de personnes), contre 29,5 % en 2019. Cela signifie qu’environ 37 millions de personnes vivaient dans la pauvreté en 2023, ce qui accroît le nombre de femmes souffrant de précarité menstruelle en Égypte.

La précarité menstruelle est une notion avancée par le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) dans son rapport publié en 2021, qui désigne la difficulté d’accéder aux produits d’hygiène liés aux règles, comme les serviettes ; et bien que trois ans se soient écoulés depuis l’apparition de cette notion, des femmes ne parviennent toujours pas à se procurer ces produits.

De son côté, Yasmine Abou El-Azm, gynécologue-obstétricienne à l’hôpital central de Belqas, nous explique que la bonne façon d’utiliser les serviettes hygiéniques est de les changer toutes les quatre à cinq heures au maximum, pour éviter de rester humide pendant de longues périodes, précisant qu’il existe de nombreuses serviettes parfumées, mais qu’il faut éviter ces types en raison des allergies cutanées qu’elles provoquent.

Au sujet du recours de nombreuses femmes à des alternatives aux serviettes hygiéniques face à la hausse continue de leurs prix, Yasmine Abou El-Azm explique que l’utilisation de tissus à la place des serviettes hygiéniques cause des dommages importants, en raison de l’humidité accrue à laquelle elles sont exposées, ce qui augmente le risque d’infections vaginales et cutanées. La médecin commente aussi le recours des femmes aux couches pour bébés comme alternative aux serviettes hygiéniques : « Elles ont une grande capacité d’absorption, ce qui aide les femmes qui ont des règles abondantes, à condition que les couches soient de bonne qualité. »

Elle poursuit en expliquant que les produits de mauvaise qualité, qu’il s’agisse de serviettes hygiéniques ou de couches utilisées par les femmes pendant leurs règles, exposent le corps à l’absorption de substances nocives, ce qui représente des risques pour la santé à moyen et à long terme.

Yasmine Abou El-Azm insiste sur la nécessité de considérer les serviettes hygiéniques comme des produits d’hygiène personnelle de base et de veiller à les rendre accessibles, afin de faire face à ce problème et de préserver la santé générale des femmes.

 

Les serviettes hygiéniques ne sont pas un luxe

Dans cinq pays, dont l’Égypte, les filles et les adolescentes des zones urbaines sont plus susceptibles d’utiliser des serviettes hygiéniques que leurs homologues des zones rurales, qui sont plus susceptibles d’utiliser du tissu. Une fille ou adolescente sur cinq dans les zones rurales n’a utilisé aucun matériel, contre une sur 20 dans les zones urbaines, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé et de l’UNICEF.

La campagne du centre Tadwein pour les études de genre est intervenue dans un contexte de manque de données sur la précarité menstruelle en Égypte, pour mettre en lumière les souffrances des femmes et des filles qui ne peuvent pas assumer le coût de ces besoins féminins essentiels, en raison de leurs budgets limités dans la crise économique actuelle et de la hausse des prix de tous les produits de base qui l’a accompagnée. Cette situation peut pousser les femmes et les filles à remplacer les produits menstruels par des alternatives dangereuses, ou à utiliser une même serviette pendant de longues heures ; ces alternatives peuvent nuire à leur santé, entraîner des conséquences sanitaires extrêmement graves pouvant aller jusqu’à la mort, et limiter leur participation à tous les aspects de la vie.

La campagne a souligné le droit humain des femmes à obtenir des produits menstruels à prix symbolique ou gratuitement, ainsi que la nécessité de rendre ces produits disponibles et accessibles à toutes les femmes et filles de tous âges, ou de les intégrer au système d’assurance maladie, à l’instar de ce qu’ont fait certains pays.

Le désarroi de Somaya Kamal s’est beaucoup accru, d’autant qu’elle est mère de deux filles et qu’elles utilisent toutes trois des serviettes hygiéniques. Elle raconte : « J’achetais chaque mois deux grands paquets, pour profiter des promotions, afin de couvrir nos besoins ; mais après la hausse des prix des serviettes, je n’ai eu d’autre choix que de renoncer à utiliser des serviettes hygiéniques pour moi-même afin de les réserver à mes deux filles, d’autant qu’elles n’ont pas pu utiliser un autre moyen. »

Somaya explique à « Zawia3 » qu’elle a eu recours à des couches pour bébés bon marché pendant ses règles, car elle souffre de règles abondantes, ce qui l’obligeait à changer de serviette toutes les trois heures, alors qu’elle peut utiliser une couche plus longtemps ; cela l’a aidée à réduire ses dépenses et à garder les serviettes pour ses filles, afin de répondre à leurs besoins essentiels.

Elle ajoute que, même si elle a eu recours aux couches pour bébés, leurs prix augmentent eux aussi de temps à autre, ce qui l’oblige à les acheter à l’unité, faute de pouvoir acheter un paquet entier. Elle se plaint de souffrir d’allergies cutanées après chaque cycle depuis qu’elle utilise ces couches, ce qu’elle attribue à la mauvaise qualité du produit qu’elle utilise, imposé par sa situation financière.

 

Des moyens de substitution rudimentaires

L’Égypte classe les serviettes hygiéniques et les autres produits d’hygiène menstruelle dans la liste des « produits de soin du corps », les rangeant dans la catégorie des savons de luxe, des shampooings, des gels douche et d’autres produits considérés comme des « biens provocateurs ». Les droits de douane qui leur sont appliqués atteignent environ 60 %, sans compter les taxes et redevances imposées ensuite, qui entraînent des hausses considérables des prix de vente de ces produits pour leurs consommatrices.

Les catégories de consommateurs varient en Égypte, et la classe pauvre est la plus touchée par la hausse des prix. Parmi elles, Racha, qui habite une petite pièce avec une salle de bains à l’entrée d’un immeuble d’habitation, n’a jamais utilisé de serviettes hygiéniques. Elle explique qu’elle partage avec son mari le travail consistant à répondre aux besoins des habitants de l’immeuble et à nettoyer les escaliers, et que le revenu qu’ils perçoivent ne comporte aucune part consacrée aux serviettes hygiéniques, car ils parviennent à peine à subvenir aux besoins de leurs deux enfants. Elle a donc recours à des morceaux de tissu pendant ses règles, qu’elle tire de vieux vêtements usés qui ne servent plus : elle les découpe et les coud pour pouvoir les utiliser, et les fait bouillir chaque mois dans de l’eau javellisée, selon ses mots.

Racha décrit à « Zawia3 » sa situation pendant ses règles : elle limite délibérément ses sorties de crainte que le tissu ne tombe ou que des taches ne traversent jusqu’à ses vêtements de dessus ; lorsqu’elle est obligée de sortir, elle utilise une couche pour bébé qu’elle achète à l’unité, afin de pouvoir se déplacer en toute sécurité.

Elle confie : « J’ai souvent rêvé d’essayer ces serviettes ne serait-ce qu’une fois, pour connaître la sensation que j’entends décrire par certaines femmes de l’immeuble lorsqu’elles se conseillent la meilleure marque. On parle beaucoup plus des serviettes hygiéniques ces derniers temps, avec la hausse des prix qui a touché tout. »

De son côté, Magda Soliman, responsable de la santé reproductive à la Fondation des questions de la femme égyptienne (CEWLA), explique que les décideurs et les responsables traitent les serviettes hygiéniques comme des produits de luxe, alors qu’elles font partie des produits de première nécessité et d’hygiène personnelle des femmes, liés à leur constitution physiologique.

Magda Soliman poursuit : « Les prix des serviettes hygiéniques ont nettement augmenté, certaines marques enregistrant une hausse de 150 %, ce qui a contraint de nombreuses femmes à renoncer à les utiliser. » Elle souligne que les autres alternatives ont connu des hausses de prix à peu près équivalentes, comme les couches pour bébés auxquelles certaines femmes avaient recours, ajoutant que l’utilisation de tissus pendant les règles provoque de graves maladies cutanées à court terme, et des infections urinaires et du col de l’utérus à long terme, sans parler des dommages psychologiques qu’entraînent ces façons de gérer les règles.

La responsable de la santé reproductive de la fondation met en garde contre l’utilisation de serviettes hygiéniques de mauvaise qualité, en raison des dommages et des risques sanitaires importants qu’elles comportent, d’autant qu’elles sont fabriquées à partir de matériaux dangereux pour la santé.

Elle propose de mettre en place un service fournissant les produits essentiels aux femmes, des écoles jusqu’aux toilettes des lieux publics, des entreprises et des institutions, ainsi qu’un jour de congé mensuel payé pour les travailleuses pendant leurs règles, en raison des douleurs physiques et psychologiques intenses dont elles souffrent pendant cette période.

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Mai Soudi
Journaliste et enquêtrice égyptienne, membre du Syndicat des journalistes

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