Les vendeurs ambulants : des gagne-pain menacés par les projets d’aménagement

Nul ne peut exercer le métier de vendeur ambulant sans avoir obtenu une licence à cet effet auprès de l’unité locale ou de l’arrondissement compétent du gouvernorat

Khaled Eldakhil

Au cœur du Caire, là où les bruits de la ville tumultueuse se mêlent aux cris des vendeurs ambulants, se dévoile une scène quotidienne pleine de défis et de conflits. Les rues se transforment en théâtre d’un jeu du chat et de la souris entre les vendeurs ambulants et les forces de police, qui tentent d’imposer l’ordre et de maîtriser le chaos. Dans le même temps, d’autres vendeurs continuent d’occuper les trottoirs et les chaussées, autour des marchés, des stations de métro ou des gares routières, ce qui entrave la circulation des passants et étouffe le pouls de la vie dans les artères de la ville. Cette crise, qui se manifeste à chaque coin de rue, soulève des questions sur l’équilibre entre le besoin de gagner sa vie et le droit à une ville plus organisée et plus humaine.

Entre ces deux scènes se dessine l’histoire affligeante de la rue égyptienne, qui n’est plus un bien public que chaque citoyen a le droit d’utiliser : il n’y a plus d’espace pour respirer depuis que les vendeurs se pressent par milliers dans les rues du Caire.

Nous n’avons pas trouvé de statistique officielle récente sur le nombre estimé de vendeurs ambulants en Égypte ou au Caire, car ils font partie de l’économie informelle/parallèle marginale, qui constitue l’un des mécanismes de survie des pauvres, ce qui rend son recensement difficile ; mais selon une statistique publiée par l’Organisme central des comptes en 2014, l’Égypte compte environ cinq millions de vendeurs ambulants (le volume de leur commerce a été estimé à environ 80 milliards de livres par an), dont 1,5 million dans le seul Grand Caire (appellation administrative regroupant les gouvernorats du Caire, de Gizeh et de Qalyubiya), tandis que des estimations officielles parues en 2017 indiquent que, dans les seuls quartiers de Wast al-Balad (centre-ville), Al-Mousky et Bab al-Shaariya, le nombre de vendeurs ambulants atteignait environ 13 000.

Un système changeant au cœur des rues du Caire

Le quartier de Helwan se situe dans le secteur sud de la capitale, Le Caire. Il est classé comme ville industrielle depuis les années 1960 et compte plus d’un demi-million d’habitants, selon le recensement officiel de l’Égypte de 2017, publié par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques.

La zone entourant la station de métro de Helwan et la gare routière principale s’est transformée en marchés informels bondés, où les vendeurs proposent toutes sortes de marchandises, en premier lieu des fruits, des légumes et des vêtements bon marché. En revanche, la plupart des habitants du quartier se plaignent de l’encombrement et de leur difficulté à accéder facilement au métro ; ils sont parfois exposés à des tracasseries ou à des altercations avec les vendeurs, qui ont commencé à imposer leur emprise sur la rue, malgré la présence permanente d’une unité de la police de la circulation et des services publics à quelques mètres du métro, qui n’intervient pas.

Chaabane, vendeur de fruits et légumes qui occupe un espace devant la station de métro de Helwan, explique que chaque personne présente sur le marché paie un loyer pour l’espace qu’elle occupe. Le montant du loyer est calculé en fonction de la surface et de l’emplacement : il diffère selon que l’on occupe un espace sur le passage piéton ou sur l’esplanade devant l’entrée de la station.

Chaabane n’a ni précisé ni révélé qui était le bailleur, ni s’il relevait de l’administration du quartier de Helwan, qui gère officiellement ces espaces, de l’Autorité des services publics ou du commissariat de police ; mais il a expliqué qu’ils louent leurs espaces par l’intermédiaire de l’un des vendeurs, qui jouit de la confiance de tous et qui assume cette tâche d’intermédiaire entre la partie qui loue et les locataires. Chaque marché de Helwan a en effet un certain nombre d’intermédiaires qui le gèrent, organisent le travail selon des règles coutumières et perçoivent une rémunération en échange.

Abdou, chauffeur de taxi à Helwan, ajoute pour sa part que c’est la mafia qui régit le travail dans la rue et qui attribue à chacun sa part d’espace en fonction de ses moyens financiers. Il n’a pas voulu donner d’explication explicite au terme « mafia », mais il désigne certains sous-officiers et auxiliaires de police comme étant, selon ses mots, le point d’équilibre de toute l’affaire : sans eux, le chaos régnerait sur le marché informel.

Selon un certain nombre de vendeurs avec qui « Zawia3 » s’est entretenu, certains policiers facilitent la mainmise des vendeurs sur les trottoirs et les rues, en percevant des sommes d’argent en échange de leur tolérance envers l’occupation de la voie publique ; les années précédentes, le policier lui-même allait jusqu’à diriger ces activités (ils peuvent percevoir plus de 50 livres par jour de chaque vendeur).

De temps à autre, les forces de sécurité, en coopération avec les employés du quartier de Helwan, mènent un certain nombre de campagnes pour retirer les étals des vendeurs ambulants des rues principales, notamment de la place de la Gare, mais ceux-ci reviennent rapidement, bien que le quartier ait organisé un marché dans la zone d’Ain Helwan, attenante à la gare routière officielle. Les vendeurs préfèrent pourtant ne pas s’installer à l’intérieur du marché, car le quartier impose des frais supplémentaires pour les espaces loués.

À Roxy, à Héliopolis, les habitants de la rue El-Selehdar se plaignent de l’entassement des vendeurs ambulants, qui ont occupé les trottoirs et l’entrée des immeubles d’habitation. Yasser, l’un des vendeurs, raconte qu’il travaille dans la rue depuis deux ans et sait qu’il existe une personne qu’on a pris l’habitude d’appeler « le Docteur », qu’il n’a jamais rencontrée, mais qui est responsable de la gestion de tout le secteur, de tous les commerces et de tous les vendeurs de la rue. Tout le monde traite avec lui par l’intermédiaire de ses hommes et de ses assistants, présents partout, qui collectent des tributs quotidiens variant selon le cours du dollar et la valeur de la monnaie locale, en échange de l’autorisation de rester sur place sans obstacle ni objection de la part des propriétaires des commerces de la rue. Aucun nouveau vendeur ne peut rejoindre le système sans l’accord préalable du « Docteur ».

Dans le quartier d’Al-Ataba, au centre du Caire, les choses semblent plus claires : Ali, vendeur de chaussures, n’a pas hésité à parler de vendeurs influents qui collectent les tributs quotidiens auprès de leurs collègues avant de les remettre au commissariat de police. Ahmed, vendeur, affirme quant à lui que tout le monde paie la redevance quotidienne, qu’il s’agisse de propriétaires de commerces ou de vendeurs à l’étalage, et que le plus souvent, le vendeur ambulant qui occupe un espace dans la rue dépend du commerce voisin ou de celui d’en face. Il ajoute : « Même la vendeuse de mouchoirs, qui s’assoit pour mendier, est obligée de payer sa redevance quotidienne, sinon on l’empêche de s’asseoir. »

« Zawia3 » a recueilli les avis et impressions d’un certain nombre de citoyens sur le phénomène. Sami Abou El-Cheikh, du gouvernorat d’Alexandrie, affirme que le pouvoir, qui a imposé aux citoyens des impôts exorbitants et des taxes supplémentaires, a décidé de « nous vendre le chaos » en laissant le phénomène s’étendre, puis en décidant de le combattre pour gagner encore plus d’argent, soit par les tributs, soit par la légalisation.

Samir El-Amir, citoyen du Caire, souligne pour sa part que l’occupation d’un espace dans la rue et sur les trottoirs est devenue un commerce lucratif : le vendeur se passe de louer un local commercial et supprime les postes du loyer, de l’électricité, des salaires des employés et des impôts, ce qui signifie que le bénéfice revient entièrement au vendeur et au fournisseur. Il ajoute : « Les vendeurs ambulants sont aussi devenus une bombe à retardement, car ils sont utilisés comme hommes de main, que ce soit par le pouvoir lui-même, comme cela se produit en période électorale, ou par d’autres parties. Ils se sont multipliés et se sont assuré l’impunité, et il n’y a pas de solution à leur problème sans l’intervention des autorités exécutives : la rue est désormais occupée par eux, et il faut sanctionner les fonctionnaires corrompus qui leur facilitent leur commerce et leurs violations de la loi. »

Galal, du quartier de Moharram Bey à Alexandrie, raconte qu’il existe dans le quartier une association caritative qui compte quatre antennes, et que cette association viole la loi en exploitant un certain nombre de kiosques sur la « place Al-Rassafa », en contrebas du trottoir et sur la chaussée ; mais ses responsables le justifient en disant qu’ils obtiennent des licences, ou ils contournent la loi en apposant sur le kiosque quelques slogans patriotiques ou le nom d’une initiative gouvernementale en vogue, ce qui leur confère un caractère quasi officiel.

Il ajoute qu’ils volent aussi l’électricité, et évoque un incident dont les citoyens ont été témoins le mois dernier : lors d’une tournée d’inspection, la vice-gouverneure a remarqué les kiosques alignés et s’est enquise de leur statut juridique ; un employé du quartier s’est empressé de répondre qu’ils disposaient d’une autorisation, et la responsable a rétorqué : « L’autorisation est temporaire, elle est délivrée pour une occasion comme des condoléances ou un mariage, mais ces kiosques sont fixes, ce qui signifie qu’ils doivent avoir une licence. » Malgré cela, les autorités responsables n’ont pris aucune mesure pour les retirer.

En revanche, un certain nombre de citoyens avec qui nous avons parlé sont favorables à la présence des vendeurs ambulants : selon eux, ils peuvent fermer les yeux sur l’occupation de la voie publique qui provoque des embouteillages, mais ils ne peuvent pas suivre la hausse croissante des prix due à la détérioration de la situation économique et à l’effondrement de la monnaie locale face au dollar américain.

Commentant ce sujet, Mahmoud El-Askalany, président de l’association Citoyens contre la vie chère, l’une des organisations de la société civile qui s’intéressent à la situation économique, affirme que la rue n’appartient plus aux Égyptiens ordinaires : les commerces et les cafés ont occupé les trottoirs avec leurs produits et leurs tables, laissant le citoyen chercher difficilement un itinéraire de rechange pour atteindre sa destination, sur une voie quasi bloquée.

Il ajoute : « Le phénomène des vendeurs ambulants s’est généralisé, et nous le constatons à chaque coin des villes : ils occupent les rues en versant des pots-de-vin et des tributs à un responsable pour qu’il les protège, et ce responsable se comporte comme si la rue était sa propriété personnelle, sans tenir compte de l’intérêt des citoyens. La mafia en vient ainsi à contrôler les rues de l’Égypte et en tire des centaines de millions de livres, que chaque vendeur, ambulant ou fixe, verse chaque mois. »

El-Askalany explique que le pouvoir exécutif était autrefois très strict : dès qu’une infraction était constatée dans un commerce, qui dépassait la surface qui lui était attribuée, cela entraînait un procès-verbal de fermeture ou une forte amende ; mais aujourd’hui, les commerces et leurs activités s’étendent sur de vastes espaces, en fonction du montant du pot-de-vin versé au responsable des autorités chargées de la discipline dans la rue.

Il poursuit : « Dans certains commissariats, des sous-officiers de police refusent de prendre des congés, car ils gagnent des milliers de livres par jour en facilitant le travail des vendeurs ambulants, au point que certains cherchent parfois un piston pour être mutés dans l’un des quartiers commerçants où les vendeurs sont plus nombreux et plus actifs. » Il souligne qu’il est difficile de prouver ces faits de manière irréfutable, bien que tout le monde en ait connaissance, en raison de la protection juridique dont jouissent les policiers, et estime probable que le phénomène s’aggrave dans les années à venir.

 

Les tentatives de légalisation

Le pouvoir tente de combattre le phénomène des vendeurs ambulants en promulguant un certain nombre de lois réglementaires ou en créant/réaménageant des marchés pour les accueillir. En 2020, il a publié la carte des marchés modernes pour résoudre le problème des vendeurs ambulants dans les gouvernorats. La création de ces marchés s’inscrit dans le plan de l’État visant à réaménager les marchés informels, régulièrement touchés par des incendies qui causent de lourdes pertes aux commerçants et à l’État et mettent en danger la vie des citoyens. Le pouvoir avait alors réussi à réaménager 13 marchés dans tout le pays, à lancer la construction de 27 marchés et à préparer le réaménagement de 23 autres, pour un coût total d’environ 457 millions de livres.

En 2022, le président al-Sissi a évoqué, lors de son discours à une cérémonie à l’Académie de police, le phénomène des vendeurs ambulants, ordonnant de commencer à créer deux millions de locaux commerciaux pour y intégrer les vendeurs et mettre fin au problème. Selon lui, ils mettent en évidence les problèmes de la pauvreté et du chômage, ce que le pouvoir refuse de montrer.

Dans le même contexte, la députée Hala Abou El-Saad, vice-présidente de la commission des micro, petites et moyennes entreprises de la Chambre des représentants, a présenté une proposition de loi visant à réglementer l’activité des vendeurs ambulants. C’est la troisième fois que cette proposition est présentée depuis 2019 : elle l’a été deux fois lors de la première législature de la Chambre des représentants, et pour la première fois lors de la session actuelle de la deuxième législature. La proposition de loi comprend une définition précise du vendeur ambulant, selon laquelle est considéré comme tel « quiconque vend ou expose à la vente des biens ou des marchandises, ou exerce un métier ou une industrie sur une voie ou dans un lieu public sans disposer d’un local fixe, et quiconque se déplace d’un endroit à un autre, ou se rend dans les maisons pour vendre ou exposer à la vente des biens ou des marchandises, ou exerce un métier ou une industrie de manière itinérante ».

Selon la proposition de loi, nul ne peut exercer le métier de vendeur ambulant sans avoir obtenu une licence à cet effet auprès de l’unité locale ou de l’arrondissement compétent du gouvernorat ; un insigne spécial distinctif est remis au demandeur une fois les conditions remplies. La licence est valable un an et peut être renouvelée ; la demande de renouvellement doit être présentée avant la fin du dernier mois de validité de la licence, faute de quoi celle-ci est considérée comme nulle à son expiration.

La proposition de loi prévoit de punir les contrevenants d’une amende d’au moins 500 livres et d’une peine de prison d’au moins une semaine et ne dépassant pas 60 jours, ou de l’une de ces deux peines. Ses articles proposés prévoient l’interdiction de harceler le public en lui proposant des marchandises ou en exerçant un métier, ou de stationner dans les rues et places désignées par décision de l’autorité compétente, à proximité des écoles ou dans les lieux où la police interdit leur présence pour des nécessités liées à la circulation, à l’ordre public, à la sécurité publique ou à la santé publique. Elle prévoit également l’interdiction de stationner à proximité des commerces qui vendent les mêmes produits ou exercent le même métier que celui pour lequel la licence est demandée ; la distance entre le demandeur de licence pour un produit et le commerce qui vend ce produit ne doit pas être inférieure à 100 mètres.

Abou El-Saad avait présenté la proposition de loi pour réglementer la question des vendeurs ambulants, qu’elle a qualifiée de nécessaire, alors que le taux de pauvreté en Égypte a atteint 48 % de la population, selon ses termes. Elle a affirmé que « depuis 2000, des diplômés de l’enseignement supérieur entrent dans cette catégorie, et la structure des vendeurs ambulants est devenue totalement différente de ce qu’elle était », soulignant la baisse du niveau de vie et la hausse des taux de pauvreté en Égypte, où les pauvres représentent désormais environ 48 %, et que « la présence des vendeurs ambulants est donc importante et nécessaire pour fournir des biens ou certains services à de larges catégories de la population, car le coût des biens ou des services vendus est moindre et s’adapte aux moyens des classes pauvres ».

Selon la militante des droits humains Fatma Ramadan, la loi régissant les vendeurs ambulants est la loi n° 33 de 1957, qui « n’a été touchée que pour alourdir les peines et les amendes, comme cela s’est produit deux fois auparavant, une fois sous l’ancien président Moubarak en 1981 et une autre fois en 2012 sous l’ancien président Morsi ». Elle attribue l’aggravation de la crise des vendeurs ambulants à la hausse du chômage et à l’absence d’emplois réguliers, en particulier pour les nouvelles générations.

Bien que des responsables, à commencer par le président de la République lui-même, aient multiplié les déclarations affirmant que le pouvoir cherche à résoudre la crise des vendeurs ambulants, aucun d’entre eux n’a expliqué comment intégrer ces catégories dans l’économie formelle de l’État de manière à leur garantir leur subsistance quotidienne et à garantir aux citoyens l’accès à leurs services à bas prix. La question reste ouverte : le pouvoir considère-t-il que ces catégories marginalisées méritent d’être incluses dans ses programmes de réforme économique ?

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Khaled Eldakhil
Journaliste spécialisé dans la couverture des questions économiques égyptiennes

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