Le nom d’Al-Argani ne va jamais sans controverse, en particulier lorsqu’il est question de la reconstruction de Gaza. Il a été associé au contrôle du passage de Rafah pendant quinze mois de guerre ininterrompue, qui ont entraîné la destruction presque totale de la bande de Gaza. Le voici aujourd’hui de retour au premier plan de la reconstruction, dont le coût atteindrait, selon son fils, environ 50 milliards de dollars, et dont Al-Argani Group espère obtenir la part du lion.
Le 17 février dernier, Al-Argani Group a annoncé la conclusion d’une alliance stratégique avec China State Construction Engineering Corporation (CSCEC), l’une des plus grandes entreprises chinoises de construction. L’objectif est de renforcer la coopération stratégique et de transférer au marché égyptien les savoir-faire internationaux les plus récents. Selon l’entreprise, ce partenariat s’inscrit dans une démarche de développement du secteur immobilier suivant les normes et les techniques modernes, conformément à la Vision Égypte 2030. Il porte sur le transfert de technologies et l’échange d’expériences afin d’améliorer l’efficacité du secteur immobilier égyptien et de permettre aux entreprises locales d’adopter les meilleures pratiques internationales dans leurs projets futurs, selon les communiqués officiels.
Dans le même contexte, Essam Al-Argani, directeur général du groupe, a annoncé son souhait de participer à la reconstruction de Gaza, dont la première phase coûterait environ 50 milliards de dollars. Lors d’une conférence de presse en février, il a indiqué que le groupe attendait l’annonce officielle de la participation des entreprises égyptiennes à la reconstruction pour soutenir les Palestiniens de l’enclave.
Fondé par l’homme d’affaires originaire du Sinaï Ibrahim Al-Argani, le groupe a connu une forte expansion ces dernières années, passant d’une entreprise locale à un empire économique dont les investissements couvrent plusieurs secteurs essentiels. Depuis la création de sa première société en 2010, il a constitué un vaste réseau d’entreprises actives dans l’import-export, la logistique, la promotion immobilière, le bâtiment et les travaux publics, le transport, le développement agricole et la production de béton prêt à l’emploi, renforçant ainsi sa présence sur le marché égyptien.
Si ses activités étaient concentrées en Égypte, où il possède environ seize filiales, son ascension rapide et son influence croissante ont suscité des interrogations sur ses revenus et ses bénéfices, notamment en raison de ses liens avec des organismes officiels égyptiens. Ces dernières années, le groupe s’est développé à l’international, investissant dans de grands projets en Libye, en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et en Chine. Il se prépare également à entrer dans le secteur de la reconstruction de Gaza, qui pourrait constituer l’un de ses plus importants investissements à l’étranger.
Le contrôle du passage de Rafah
Al-Argani occupe une place controversée dans le dossier de Gaza, notamment concernant la gestion du passage de Rafah pendant la dernière guerre. Il a été accusé d’imposer des frais pour le passage des personnes et des marchandises. Sa société Hala a été l’un des instruments utilisés pour durcir les restrictions économiques pesant sur les Palestiniens de l’enclave : des enquêtes ont révélé qu’elle exigeait des sommes élevées des personnes quittant Gaza par le passage frontalier, jusqu’à 5 000 dollars par personne et 10 000 dollars par camion de marchandises.
En juin dernier, Al-Argani a reconnu que Hala percevait des frais auprès des Palestiniens souhaitant quitter la bande de Gaza. Il l’a décrite comme une agence de voyages, « comme n’importe quelle société présente à l’aéroport ». Il a expliqué qu’elle avait été créée en 2017 pour fournir des services aux voyageurs palestiniens souhaitant franchir le passage terrestre de Rafah vers l’Égypte, affirmant qu’elle avait perçu 2 500 dollars par adulte et n’avait demandé aucune somme pour les enfants.
Selon une analyse publiée début mai 2024 par le site britannique Middle East Eye, la société d’Al-Argani a réalisé plus de 118 millions de dollars de bénéfices en trois mois, de février à avril 2024, en tirant parti du besoin des habitants de Gaza de fuir les horreurs de la guerre israélienne. Les données des listes de voyageurs montrent que les recettes de Hala ont atteint au moins 21 millions de dollars en février et 38,5 millions en mars, avant de bondir à 58 millions en avril.
En janvier 2024, une organisation caritative internationale a annoncé avoir été contrainte de payer 5 000 dollars pour chaque camion d’aide entrant à Gaza par Rafah. Elle a précisé que ces frais lui avaient été imposés par la société Abnaa Sinai, qualifiant la pratique de « pot-de-vin déguisé ».
Avec les premières discussions sur les efforts de reconstruction, le groupe Al-Argani est réapparu au premier plan : ses entreprises ont obtenu des contrats de fourniture de matériel et d’habitations préfabriquées, tandis que des informations indiquaient que les prix imposés étaient très supérieurs à leur valeur réelle.
Par l’intermédiaire d’Abnaa Sinai, le groupe figurait déjà parmi les principales entreprises actives dans l’enclave après la guerre de 2021. Il avait auparavant participé à plusieurs projets à Gaza en 2014. L’entreprise fait cependant face à des accusations d’exploitation de la crise à des fins lucratives, au détriment des souffrances palestiniennes. De récents rapports ont révélé qu’Abnaa Sinai avait limité l’importation d’habitations préfabriquées depuis l’extérieur de l’Égypte, réservant leur fourniture aux entreprises égyptiennes. Le prix d’une unité serait ainsi passé de 2 000 à 10 500 dollars, soit plus de cinq fois sa valeur initiale.
Les estimations du budget de reconstruction de Gaza varient. Selon les estimations des Nations unies, le volume des décombres dépasse 51 millions de tonnes, soit quatorze fois celui laissé par les guerres précédentes dans l’enclave jusqu’en octobre 2023. En mars dernier, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a déclaré que la reconstruction pourrait atteindre 90 milliards de dollars. Le plan égyptien de reconstruction de Gaza, adopté par le dernier sommet arabe réuni au Caire, l’évalue pour sa part à environ 53 milliards de dollars sur seulement cinq ans.
Globalement, les estimations indiquent que l’enlèvement de ces décombres pourrait prendre quatorze ans et coûter environ 1,2 milliard de dollars. Face à cette destruction sans précédent, plus de 1,8 million de Palestiniens sont confrontés à une grave crise du logement, tandis que la reconstruction des habitations détruites devrait se prolonger au moins jusqu’en 2040.
Une tentative de capter les investissements de reconstruction en Libye
Outre Gaza, Al-Argani Group cherche, avec des investisseurs d’entreprises chinoises, à renforcer sa présence dans la reconstruction libyenne grâce à des investissements estimés à environ 2 milliards de dollars, comme l’a révélé Essam Al-Argani le 17 février dernier. Il a précisé que 88 entreprises égyptiennes de construction participaient actuellement aux projets de reconstruction en Libye et que leur nombre devait être porté à 150 dans la période à venir.
Fait notable, Ibrahim Al-Argani est apparu officiellement dans l’ouest de la Libye sous couvert d’activités économiques lors d’une visite où il accompagnait une délégation des services de renseignement égyptiens. Celle-ci a rencontré le chef du gouvernement d’unité nationale, Abdel Hamid Dbeibah, le 17 mai 2023. La rencontre portait notamment sur les projets égyptiens en cours en Libye, une démarche reflétant une coordination à plusieurs niveaux entre Le Caire et Tripoli.
Al-Argani a également étendu ses activités à l’est de la Libye, où il a rencontré Belgacem Haftar, fils du chef militaire Khalifa Haftar. Le 7 juillet 2024, il a signé avec lui des contrats portant sur six projets, dont la construction de nouveaux ponts à Derna et de deux ponts à Ajdabiya, dans le cadre d’un programme de réhabilitation des infrastructures gravement endommagées par la tempête Daniel, qui avait frappé la région en septembre 2023.
Ses démarches en Libye s’étaient précisées au début de l’année dernière, lorsqu’il était apparu à Derna aux côtés de l’ancien ministre égyptien des Transports Hany Dahi pour annoncer la signature de contrats de construction de nouveaux ponts dans le cadre du plan de reconstruction, avec la participation de l’entreprise émiratie Global Contracting. Début 2024, sa société Neom Real Estate Development avait également obtenu des contrats pour réaliser des projets pour le Fonds de reconstruction de Derna. Ces opérations illustrent l’influence croissante d’Al-Argani dans la reconstruction libyenne, à travers des partenariats avec des acteurs égyptiens, régionaux et internationaux.
Pourquoi le groupe Al-Argani est-il au premier plan ?
Interrogé sur cette question par Zawia3, Malek Adly, directeur du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, répond : « Nous sommes face à une situation complexe. Les régions en guerre ou en conflit ont souvent besoin d’entreprises expérimentées dans ces environnements, capables d’assumer les risques sécuritaires et logistiques. C’est peut-être l’un des facteurs qui ont conduit au choix d’Al-Argani pour réaliser le projet. Mais cette ascension rapide et l’influence croissante de l’entreprise ne peuvent pas être dissociées du contexte politique. Il existe en Égypte un schéma manifeste consistant à confier les grands projets à certaines entreprises, comme nous l’avons vu avec Arab Contractors, puis Orascom, et aujourd’hui Al-Argani. »
Adly ajoute : « La reconstruction de Gaza n’est pas un simple chantier, mais une opération immense qui pourrait dépasser 50 milliards de dollars selon les estimations annoncées. Une question importante se pose : une seule entreprise peut-elle assumer une telle charge financière et administrative ? Même les entreprises égyptiennes les plus riches ne peuvent pas supporter seules ce montant. Le projet sera donc probablement réalisé par un consortium, et non uniquement par Al-Argani. »
Il précise : « Le coût considérable de la reconstruction soulève des questions sur les sources de financement. Même les hommes d’affaires les plus riches de la région ne disposent pas immédiatement de telles liquidités. Il faut tenir compte du fait qu’il peut s’agir d’estimations, mais si Essam Al-Argani a effectivement annoncé un coût de 50 milliards de dollars pour la première phase, il est logique que des plans de financement reposant sur des investissements communs ou un soutien international aient été prévus. »
Il poursuit : « Il y a une dimension politique qu’on ne peut ignorer. L’Égypte s’intéresse à la reconstruction de Gaza non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi pour préserver la stabilité de la région et empêcher tout projet de déplacement forcé susceptible d’affecter sa sécurité nationale, en particulier dans le Sinaï. Confier le projet à un acteur économique local peut donc être considéré comme une stratégie visant à conserver le contrôle total du processus et à empêcher des interventions étrangères nuisibles aux intérêts égyptiens. Des questions demeurent néanmoins sur la transparence de l’opération, la répartition des possibilités entre les autres entreprises et le rôle réel de l’État dans la supervision de l’exécution, afin d’atteindre les objectifs humanitaires et de développement recherchés. »
Pourquoi confier la reconstruction à l’Égypte ?
Talaat Khalil, coordinateur du Mouvement civil et membre du conseil présidentiel du Parti des conservateurs, estime pour sa part que la question essentielle à débattre est : « Pourquoi confier la reconstruction de Gaza à l’Égypte ? » Il explique à Zawia3 que la réponse nécessite de comprendre la réalité de l’enclave.
Il précise : « Nous parlons d’une zone d’opérations militaires permanentes, pleine de mines et de restes de guerre. Cet environnement extrêmement dangereux pousse toute entreprise internationale de construction à refuser d’y travailler, aussi séduisantes que soient les offres financières. Les assureurs imposent des sommes astronomiques pour les projets réalisés dans des environnements instables sur le plan sécuritaire, ce qui rend le coût de la reconstruction extrêmement élevé et économiquement déraisonnable pour les grandes entreprises du bâtiment. Tout simplement, aucune entreprise occidentale ou européenne ne risquera d’entrer à Gaza, car elle sait qu’elle peut y subir de lourdes pertes humaines et matérielles. Cela rend la reconstruction dans ces conditions extrêmement complexe. »
Il ajoute : « C’est pourquoi l’Égypte et la Chine sont les deux principaux acteurs de la reconstruction. Ces pays n’abordent pas les pertes humaines de la même manière que les entreprises occidentales. Le partenariat entre le groupe égyptien Al-Argani et une société chinoise qui a réalisé de grands projets dans la nouvelle capitale administrative n’est donc pas fortuit. Il a été conclu en présence du ministre égyptien du Logement, ce qui témoigne de son importance, mais aussi de la nature des acteurs capables d’intervenir sur ce dossier. Les grandes entreprises mondiales, américaines ou européennes, ne peuvent pas assumer les risques liés à l’entrée dans une zone d’opérations militaires : le seul coût de l’assurance suffirait à rendre le projet économiquement non viable. »
Khalil souligne surtout que la reconstruction ne doit pas être abordée comme une simple opération commerciale ou économique : elle doit être liée à une feuille de route politique précise. « Nous ne pouvons pas continuer à tourner dans un cercle vicieux de destruction et de reconstruction sans garanties réelles empêchant la répétition de ce qui s’est produit. Si la reconstruction commence aujourd’hui, qu’est-ce qui nous garantit que les bâtiments ne seront pas à nouveau détruits quelques mois ou quelques années plus tard ? Quelle est la véritable garantie ? La seule est une solution politique juste et durable, assurant la création d’un État palestinien indépendant conformément aux résolutions des Nations unies, et empêchant de nouveaux déplacements, massacres et destructions peu après. »
Il affirme : « Nous ne pouvons pas accepter que l’appui d’Israël, des États-Unis et de l’Europe aux opérations militaires qui détruisent entièrement l’enclave se poursuive, puis que l’on parle de reconstruction sans aucune garantie politique. Il faut un engagement international clair pour empêcher que les démolitions et les destructions se reproduisent. Sinon, la reconstruction ne sera qu’une trêve provisoire avant une nouvelle vague de bombardements et de destructions. Il ne s’agit pas seulement d’une crise humanitaire, mais avant tout d’une question politique. Si un cadre politique clair n’est pas établi avant le début des travaux, nous retrouverons dans quelques années le même spectacle catastrophique. »
Khalil insiste sur le fait que l’Égypte dispose de puissants moyens de pression dans ce dossier et doit les utiliser avec discernement pour que la reconstruction s’inscrive dans une vision politique claire, et ne soit pas seulement un projet économique temporaire. La question n’est pas de choisir une entreprise égyptienne, chinoise ou étrangère pour réaliser les projets, mais de déterminer l’avenir du peuple palestinien et d’apporter des solutions de fond empêchant la répétition des destructions. Il ne s’agit pas simplement de construire de nouveaux bâtiments, mais d’une question d’existence et de droits qui doit être réglée politiquement avant toute discussion sur les chantiers. Faute de quoi, les scènes de démolition et de destruction reviendront rapidement, et les milliards de dollars consacrés à la reconstruction auront été dépensés en vain.
De la controverse sur son rôle dans la gestion du passage de Rafah aux accusations de frais excessifs, puis à sa place centrale dans la reconstruction de Gaza, Ibrahim Al-Argani et son groupe restent des acteurs majeurs de la reconstruction dans la région. À mesure que l’influence d’Al-Argani Group s’étend aux projets internationaux, de la Libye à la Chine, une question domine : s’agit-il d’un partenariat stratégique pour l’Égypte dans la reconstruction, ou d’un investissement dans les souffrances palestiniennes visant d’immenses gains économiques ? Ces interrogations soulignent la nécessité d’une plus grande transparence sur les modalités d’exécution des projets et de garanties pour éviter de reproduire l’exploitation des crises à des fins lucratives.
