Des administrations publiques aux urnes : ce que nous savons de la mobilisation des électeurs

« Zawia3 » a repéré un groupe géré par des personnes liées au parti « Mostaqbal Watan », dans lequel est fixé le nombre de ceux qui reçoivent des primes et des récompenses financières en échange de leur participation au vote.

Zawia3

 

La période de silence électoral prévue dans le cadre du processus de l’élection présidentielle de 2024 a commencé jeudi à midi et s’est poursuivie vendredi et samedi derniers.

On entend par silence électoral la période pendant laquelle toutes les formes de propagande électorale des candidats cessent, afin de ne pas influencer les orientations et les décisions des électeurs et de leur laisser l’espace d’un choix libre, 48 heures avant le début du vote, à partir de ce dimanche matin, dans 11 631 bureaux au sein de 9 367 centres électoraux répartis dans tous les gouvernorats d’Égypte.

Selon la loi sur l’exercice des droits politiques de 1957, modifiée en 2014, l’article (24) dispose que : « La propagande électorale commence à la date de l’annonce de la liste définitive des candidats et se poursuit jusqu’à 12 heures, la veille du jour fixé pour le scrutin ; en cas de second tour, elle commence le lendemain de l’annonce du résultat du scrutin du premier tour et se poursuit jusqu’à 12 heures, la veille du jour fixé pour le scrutin du second tour.

La propagande électorale est interdite en dehors de ces délais, par quelque moyen que ce soit », tandis que les articles (25 et 26) de la loi, relatifs au plafond des dépenses de propagande et à la réception des dons nécessaires, disposent que : « Le plafond est de 500 000 livres (16 200 dollars américains) par candidat, et de 200 000 livres (6 400 dollars) au second tour » ; de même, la part des dons dans le total des dépenses ne peut dépasser 5 % du plafond autorisé pour les dépenses de propagande électorale. Mais l’Autorité nationale des élections a autorisé, par sa décision n° (15) de 2023, le relèvement du plafond des fonds alloués aux campagnes, le maximum que peut dépenser chaque candidat étant porté à 20 millions de livres (648 300 dollars), et à cinq millions de livres (environ 162 000 dollars) en cas de second tour.

Par ailleurs, selon l’article (31) de la loi, un certain nombre d’interdictions s’appliquent pendant la période de propagande électorale, dont les plus importantes sont : « L’utilisation des bâtiments, des installations et des moyens de transport appartenant à l’État ou aux sociétés du secteur public et du secteur des affaires publiques, des institutions dans le capital desquelles l’État détient une part, et des locaux des associations et des institutions civiles, pour la propagande en faveur de l’un des candidats.

La liste des interdictions comprend également l’utilisation des services publics, des lieux de culte, des universités, des écoles, des cités universitaires et des autres établissements d’enseignement publics et privés, la dépense des fonds publics et des fonds des sociétés du secteur public ou du secteur des affaires publiques ou des associations et institutions civiles, et l’écriture, par quelque moyen que ce soit, sur les murs des bâtiments publics ou privés ». Quant à l’article (34), il interdit d’exploiter les prérogatives de la fonction publique pour la propagande en faveur d’un candidat déterminé « d’une manière qui porte atteinte à l’égalité des chances entre les citoyens ». Enfin, l’article (35) de la loi interdit de recevoir des dons ou des contributions de la part d’États étrangers ou d’organisations internationales, ou de toute entité au capital de laquelle contribue une personne égyptienne (physique ou morale) ou étrangère (physique ou morale), ou de toute entité étrangère, quelle que soit sa forme juridique.

Malgré la clarté des articles de loi précédents, qui indiquent de manière tranchée les interdictions que doivent respecter le candidat à la présidence et sa campagne électorale, nous avons relevé un certain nombre de violations et de pratiques qui pourraient indiquer une infraction à ces articles de loi.

Un budget ouvert

Selon un rapport publié par le site économique « Bloomberg Asharq », le montant dépensé par les quatre candidats pour les seuls panneaux publicitaires routiers utilisés dans la propagande électorale est estimé à 400 millions de livres (13 millions de dollars).

Selon la décision mentionnée plus haut, relative au plafond des dépenses de chaque candidat pour sa campagne électorale, qui s’élève à 20 millions de livres au premier tour, le total dépensé devrait être de 80 millions de livres au maximum (259 310 dollars) ; mais le chiffre estimatif annoncé par la plateforme dans son rapport, fondé sur des données recueillies auprès des agences de publicité participant aux campagnes électorales, dépasse le chiffre légal d’environ 320 millions de livres (10 372 700 dollars). Ce qui contrevient aux articles (24 et 25) de la loi sur l’exercice des droits politiques et aux procédures adoptées par la Commission nationale des élections.

L’un des propriétaires d’agences de propagande et de publicité participant aux campagnes a confirmé, selon le rapport, que le volume des dépenses a dépassé 400 millions de livres, tout en restant inférieur de près de 30 % à celui de l’élection présidentielle précédente de 2018.

Il a indiqué que « les partis Mostaqbal Watan et Homat Watan contrôlent environ 95 % des publicités extérieures, dont les emplacements sont convenus depuis juillet dernier », c’est-à-dire avant même l’annonce du début du processus électoral et la réception des dossiers de candidature. Selon ce qui a été annoncé, les deux partis sont les principaux soutiens de la candidature du président actuel et candidat Abdel Fattah al-Sissi pour un troisième mandat, ce qui signifie par conséquent que 95 % des publicités ont été consacrées à sa propagande, soit environ 380 millions de livres (12 317 600 dollars) pour les seuls panneaux routiers, tandis que le montant restant a été consacré aux trois autres candidats ; on a d’ailleurs remarqué l’apparition d’un nombre dérisoire de panneaux de propagande en leur faveur, par rapport aux panneaux de propagande d’al-Sissi.

Un quatrième candidat absent


Quatre candidats s’affrontent dans l’édition actuelle de l’élection présidentielle égyptienne : Abdel Fattah Saïd Hussein Khalil al-Sissi, dit Abdel Fattah al-Sissi, Mohamed Farid Saad Zahran, dit Farid Zahran, Abdel-Sanad Hassan Mohamed Yamama, dit Abdel-Sanad Yamama, et Hazem Mohamed Soliman Mohamed Omar, dit Hazem Omar.

Depuis le début des campagnes de propagande, les candidats ont cherché à respecter toutes les pratiques visant à attirer les voix et à faire connaître aux électeurs leurs programmes électoraux, mais la campagne du candidat al-Sissi a délibérément choisi une voie différente.

Le 9 novembre dernier, le conseiller Mahmoud Fawzi, directeur de sa campagne électorale, a déclaré lors d’une conférence de presse diffusée par la chaîne satellitaire « Extra News », en réponse à des questions posées par des citoyens sur le programme électoral du candidat al-Sissi : « Les grands dirigeants présentent des visions et fixent des objectifs larges, et non de simples projets et programmes électoraux. Le programme électoral, c’est le député qui le présente lorsqu’il se présente devant les électeurs de sa circonscription, et le gouvernement peut le présenter lorsqu’il souhaite obtenir la confiance du Parlement. Le programme signifie des projets, mais le candidat al-Sissi présentera une vision, et la vision fixe des objectifs applicables à travers un nombre infini de projets, et c’est ce qui a été effectivement présenté sur le terrain ».

Les réponses du directeur de campagne ont montré la voie qu’elle suit ; ces mots ont suscité des réactions allant du soutien, certains estimant que « le président est connu pour ses réalisations et ses projets nationaux visibles de tous », tandis que d’autres ont vu dans ces déclarations une « moquerie et un mépris » envers les citoyens/électeurs, et rien d’autre qu’une opération consistant à « imposer un fait accompli sans les respecter ni présenter un programme présidentiel clair ».

La campagne d’al-Sissi a continué sur la même lancée, lorsque le candidat s’est absenté de l’émission « Le soir avec Qaswaa », diffusée par la chaîne satellitaire « CBC » il y a quatre jours, qui a accueilli dans un débat tous les candidats à la présidence ; les trois autres candidats ont débattu avec un membre de sa campagne, Emad Khalil, qui a affirmé que son candidat « promet davantage de droits civils, de pluralisme et d’ouverture de l’espace public ».

L’absence d’al-Sissi au débat et la présence d’un représentant à sa place ont suscité la désapprobation d’un certain nombre d’usagers des réseaux sociaux, qui ont vu dans cette scène, selon leurs mots, la meilleure description de l’élection présidentielle en cours, où « les trois candidats débattent avec l’adjoint de l’adjoint du candidat, et pas même avec son directeur de campagne », alors que le candidat lui-même n’a effectué aucune tournée électorale ni accordé d’entretien, et n’a présenté aucun programme clair.

 

Mobilisation forcée des employés

Les opérations de mobilisation des voix des électeurs parmi les employés des institutions publiques et de leur orientation vers les bureaux de vote se sont poursuivies. Nous avions déjà publié dans « Zawia3 » un reportage sur certaines formes de mobilisation pratiquées par des parties proches des cercles du régime et par des services de sécurité, intitulé : « Sur ordre direct : des mesures coercitives en préparation de l’élection présidentielle », pour montrer comment les cartes d’identité des employés, des ouvriers et des vendeurs étaient collectées ; c’est ce que nous avons relevé en suivant la scène électorale, qui a commencé ce matin.

 

Mobilisation d’ouvriers de compagnies pétrolières à Port-Saïd pour voter à l’élection présidentielle, au bureau Chouhada Port-Saïd, à Al-Manasra

Mohamed, employé d’un hôpital à Helwan, au sud du Caire, commente : « Ce matin, l’employé responsable des ouvriers est venu me voir et m’a dit qu’il avait besoin de ma carte d’identité, que c’était nécessaire ; quand j’ai demandé pourquoi, il m’a rabroué : “Ne discute pas”. J’ai effectivement été obligé de la remettre, sachant qu’elle serait utilisée dans l’élection en cours », tandis que son collègue Gaber a indiqué que toutes les cartes d’identité des ouvriers leur avaient été collectées le matin, sans qu’on leur demande d’aller voter pour un candidat.

« Zawia3 » a également appris que des directives avaient été données aux employés et aux ouvriers d’un certain nombre d’hôpitaux publics du centre du Caire pour qu’ils se rendent aux urnes et participent au scrutin en cours, le premier jour, après la fin de la journée de travail.

Nagat (pseudonyme), employée d’un hôpital public du quartier de Choubra, a indiqué qu’elle irait voter, mais : « J’annulerai mon vote ou je voterai pour n’importe quel autre candidat, même si je ne connais pas les autres candidats ». C’est ce que nous avons également relevé selon les propos d’un certain nombre d’employés de secteurs relevant des ministères de l’Éducation, des Finances, de la Santé, de l’Approvisionnement et des Waqfs, et de certains centres de jeunesse relevant du ministère de la Jeunesse et des Sports. Par ailleurs, selon un employé d’un restaurant de la ville du 6-Octobre, qui a demandé l’anonymat, des agents de police ont mené une campagne, donnant des instructions aux employés des restaurants de la zone pour qu’ils se rendent le matin aux bureaux de vote et y prouvent leur présence.

Nous avons également relevé que l’Autorité du pétrole a donné instruction à ses sociétés de mobiliser les ouvriers, de les rassembler dans des bus le matin et de les conduire aux bureaux de vote.

Selon un certain nombre d’ouvriers à qui nous avons parlé dans les sociétés (AMOC, Petroleum Cooperative d’Alexandrie, Gemsa Petroleum, Gas Misr, Cairo Oil Refining, Alexandria Petroleum et Al-Hamra Oil), des instructions strictes ont été données par le président de la Fédération générale des syndicats d’Égypte et président du syndicat général des travailleurs du secteur pétrolier, Mohamed Gebran, sur la nécessité de participer au scrutin, faute de quoi la non-participation serait considérée comme un manquement au devoir national.

Ils ont signalé que certains directeurs avaient brandi la menace d’une sanction de 500 livres applicable à ceux qui ne participeraient pas au vote, ajoutant : « Nous n’avons pas 500 livres (16,17 dollars américains) pour nourrir nos enfants, nous sommes donc obligés de participer par crainte de la sanction ».

Selon les modifications de la loi sur l’exercice des droits politiques et ses amendements par la loi (140) de 2020, une amende a été imposée à ceux qui ne participent pas aux échéances électorales : l’article (57) dispose qu’« est puni d’une amende n’excédant pas 500 livres (16,1 dollars) quiconque, inscrit dans la base de données des électeurs, s’abstient sans excuse de voter lors de l’élection ou du référendum ».

 

Mobilisation d’ouvriers de compagnies pétrolières à Port-Saïd pour voter à l’élection présidentielle, au bureau Chouhada Port-Saïd, à Al-Manasra

 

Selon nos entretiens avec un certain nombre de retraités et de bénéficiaires de pensions, notamment du programme « Takaful et Karama », ils ont unanimement déclaré avoir participé au vote « contraints », car les unités sociales les avaient avertis qu’ils devaient prouver leur participation à l’élection, par l’encre phosphorescente sur leurs doigts, pour toucher la pension du mois suivant ; certains d’entre eux y ont vu une exploitation de leur besoin pour les obliger à voter, ce qui constitue une violation des articles (31 et 34) de la loi sur l’exercice des droits politiques, qui interdisent d’utiliser les prérogatives de la fonction publique ou les locaux publics pour orienter les électeurs ou faire pression sur eux afin qu’ils votent pour un candidat déterminé.

 

Mobilisation électronique

En suivant certaines applications de réseaux sociaux, « Zawia3 » a repéré un certain nombre de chaînes et de pages électroniques actives au cours des trois derniers jours (soit les périodes de silence électoral officiellement annoncées), qui appellent à mobiliser un grand nombre de citoyens pour participer aux convois de soutien au candidat al-Sissi.

Parmi ces pages figurait un groupe géré par des personnes liées au parti « Mostaqbal Watan », proche du régime actuel, sur l’application Telegram, intitulé « Élection présidentielle 2024, ville de Badr, bureau des expatriés », qui appelle à élire Abdel Fattah al-Sissi pour un troisième mandat, par la mobilisation et le regroupement des électeurs dans des bus dédiés devant les portes de l’université de Badr (première université du groupe Cairo Investment and Real Estate Development, qui gère la société « CIRA Education », fondée en 2013, et liée par des investissements directs annoncés en novembre dernier avec le Fonds souverain d’Égypte, et avec la société Al Ahly Capital Holding depuis 2021), en insistant sur le fait que l’électeur participant doit être un expatrié interne titulaire d’une carte d’identité d’un gouvernorat autre que Le Caire.

Le responsable du groupe a donné ses ordres aux assistants et aux électeurs de diffuser le lien du groupe à tous les employés et à tous les groupes électroniques d’étudiants, disant aux électeurs : « Les bus vous transporteront depuis l’université pour participer et voter, et vous ramèneront, de neuf heures du matin à neuf heures du soir aujourd’hui, pendant les deux prochains jours et jusqu’à la fin des jours de vote, afin d’élire et de soutenir le président al-Sissi ».

Il a insisté sur la nécessité de rejoindre le groupe et d’envoyer toutes les données de l’électeur souhaitant y adhérer, « afin de multiplier les nombres et de déterminer le nombre de ceux qui reçoivent des primes et des récompenses financières en échange de leur participation ».

Selon les instructions des responsables du groupe, les personnes mobilisées une journée entière avant le début du vote, dont des étudiants et des employés de l’université de Badr au Caire et des instituts Badr des sciences et de la technologie, se sont rassemblées à neuf heures ce matin et sont parties de la porte (2) de l’université de Badr ; quant aux participants de l’Université égypto-russe, ils sont partis dans des bus spéciaux depuis l’université, et les organisateurs ont continué à envoyer d’autres bus tout au long de la journée électorale pour rassembler davantage de participants, qui se sont joints dans l’espoir de toucher la récompense, estimée selon ce qui est mentionné dans le groupe à 200 livres (6,4 dollars).

Selon le superviseur du groupe, le plan de route était le suivant : « Les nombres ne sont pas limités, nous ne recevons pas seulement des étudiants, et la seule condition est que la carte d’identité et le lieu de résidence soient hors du Caire. Rassemblement devant la porte 2, puis départ en bus vers le siège du bureau des expatriés, dans le troisième quartier, devant le commissariat de la ville de Badr ; ensuite, les primes et les récompenses financières seront versées, puis retour aux points de rassemblement ».

Des témoignages venus des gouvernorats font également état de pressions pour mobiliser les employés d’organismes publics, dont des écoles, des associations agricoles et des directions de la santé, au moyen du registre des présences.

 

Restrictions à l’encontre de journalistes

La première journée du scrutin s’est achevée par le renvoi, par le Conseil suprême de régulation des médias, des responsables de la plateforme « Saheeh Masr », spécialisée dans la vérification des informations, devant le procureur général, pour enquêter sur des plaintes les accusant de diffuser de fausses nouvelles sur l’élection présidentielle : la plateforme avait publié sur le site X (Twitter) un rapport indiquant que la United Media Services, qui gère la plupart des institutions médiatiques et de presse en Égypte, avait diffusé une liste d’« interdits » à éviter pendant la couverture de l’élection, envoyée aux directions des chaînes de télévision et des plateformes électroniques. Parmi les principaux interdits, selon le rapport de « Saheeh Masr » : l’interdiction de filmer toute infraction entachant le scrutin, l’interdiction de diffuser tout contenu montrant des formes de mobilisation des citoyens par des bus ou autres, ainsi que l’interdiction de montrer la désaffection des citoyens pour le vote.

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