En janvier 1977, le défunt président Mohamed Anouar el-Sadate a décidé d’augmenter les prix de certains produits et denrées de base, dont le pain subventionné. Ces décisions ont alors suscité une vaste colère dans la rue égyptienne, déclenchant ce qui a été appelé l’« intifada du pain », qui a contraint le pouvoir à revenir sur ces décisions.
| L’intifada du pain populaire a éclaté les 18 et 19 janvier 1977, après que le vice-Premier ministre chargé des affaires financières et économiques, Abdel Moneim El-Qaissouni, eut annoncé dans une déclaration devant l’Assemblée du peuple, la veille du soulèvement, une série de décisions économiques, dont la suppression des subventions sur un ensemble de produits de base, augmentant ainsi les prix du pain, du sucre, du thé, du riz, de l’huile, de l’essence et de 25 autres produits importants dans la vie des citoyens, dans ce qui a été appelé l’« ajustement des prix ». Mais la colère qui s’est répandue dans toute l’Égypte a contraint le gouvernement de Sadate à abandonner ses décisions économiques. |
47 ans après ce jour où le gouvernement de Sadate était revenu sur la hausse du prix du pain, le Premier ministre égyptien Moustafa Madbouly a annoncé, lors d’une conférence de presse dans la Nouvelle Capitale administrative, la hausse du prix du pain subventionné de cinq à 20 piastres à partir d’aujourd’hui (1er juin), soit une augmentation de 300 %, indiquant que la subvention annuelle du pain en Égypte s’élève à 120 milliards de livres et que la production annuelle atteint 100 milliards de galettes.
Le ministre de l’Approvisionnement, Ali Moselhy, a ajouté lors de la même conférence que le nouveau prix représente 16 % du coût de la galette, passé à 125 piastres contre 115 piastres l’an dernier, précisant que l’Égypte consomme 8,5 millions de tonnes de blé par an pour la fabrication du pain subventionné.
Le budget général de l’exercice 2024/2025 indique que la facture totale des subventions aux denrées de base s’élève à environ 134,15 milliards de livres, contre environ 127,7 milliards de livres dans le budget de l’exercice 2023-2024. Le ministère des Finances avait annoncé l’allocation de 125 milliards de livres à la subvention du pain dans le budget 2024-2025.
| Selon l’Institut de recherche en économie agricole, rattaché au Centre de recherche agricole, la superficie cultivée en blé est passée d’environ 3,4 millions de feddans en 2021/2022 à environ 3,2 millions de feddans en 2022/2023, tandis que le rendement du feddan de blé est passé d’environ 2,8 tonnes en 2021/2022 à environ 2,9 tonnes en 2022/2023, et que la production totale de blé est passée d’environ 9,6 millions de tonnes en 2021/2022 à environ 10 millions de tonnes en 2022/2023. En 2023/2024, la superficie en blé devrait atteindre environ 3,5 millions de feddans. Le coût de production de la galette de pain baladi « touristique » de 100 grammes s’élève à environ 1,055 livre, et elle est vendue 1,25 livre, tandis que le coût de production de la galette baladi subventionnée s’élève à environ 83,7 piastres et qu’elle est vendue cinq piastres : l’État supporte une subvention d’environ 78,7 piastres pour chaque galette produite, selon les données de l’institut à la fin de l’année dernière. |

Une décision soudaine d’augmenter le prix du pain
Mona Adel, qui habite le quartier d’Al-Haram, dans le gouvernorat de Gizeh, et qui est une veuve subvenant aux besoins de trois enfants, déclare à « Zawia3 » : « Je ne m’intéresse pas beaucoup à l’actualité et aux décisions politiques, mais je suis désormais obligée de suivre chaque jour les décisions gouvernementales liées à la hausse des prix. Je suis une mère responsable de trois enfants, et la hausse continue des prix nous empêche tous de dormir : je n’arrive plus à fournir les produits de base pour notre vie quotidienne. »
Mona Adel affirme que la décision d’augmenter le prix du pain alourdira considérablement le fardeau financier qu’elle supporte chaque mois, d’autant que sa carte de rationnement n’inclut qu’un seul de ses enfants, ce qui réduit la part de pain subventionné qu’elle reçoit, et précise que le pain est un élément essentiel des repas qu’ils prennent tout au long de la journée.
| Après l’application des nouvelles décisions, la part de pain subventionné s’élève à cinq galettes par jour pour chaque personne inscrite sur la carte de rationnement, pour une livre au lieu de 25 piastres, soit 150 galettes par mois au total. |
Commentant la décision, Khaled Fikry, secrétaire général de la division des boulangeries à la Fédération des chambres de commerce, indique qu’ils ont été surpris par la décision du Premier ministre de porter le prix de la galette de pain subventionnée à 20 piastres, ce qui nécessite de nouveaux mécanismes de travail entre le gouvernement et les boulangeries qui reçoivent la farine subventionnée, ce qui n’a pas été convenu avant la publication de cette décision.
Khaled Fikry dénonce, dans un entretien avec « Zawia3 », la précipitation dans l’application d’une telle décision, qui nécessite beaucoup d’études, soulignant que le gouvernement doit d’abord se préparer en prenant les mesures nécessaires pour appliquer de telles décisions stratégiques : « Le prix du pain est resté inchangé depuis 1988 ; pourquoi n’a-t-on pas reporté la décision pour une courte période, afin que toutes les parties concernées par la fourniture du pain subventionné puissent se préparer à son application ? » Sur le poids du pain, le secrétaire général de la division des boulangeries a précisé que le poids actuel de la galette est de 90 grammes, soulignant que la décision du gouvernement n’a pas abordé le poids de la galette après l’application de la hausse de son prix.
| En 2014, le gouvernement a réduit le poids de la galette de 130 à 120 grammes, puis l’a de nouveau réduit en 2016 à 110 grammes ; la dernière de ces tentatives date de 2020, lorsque son poids est passé à 90 grammes, son poids actuel. |
Dans ce contexte, Mohamed El-Gizawy, employé dans l’une des boulangeries de pain baladi relevant du système de subvention gouvernementale dans la zone du 6-Octobre, dans le gouvernorat de Gizeh, affirme que leur boulangerie sert entre 500 et 700 citoyens par jour, et qu’ils respectent le poids de la galette fixé par l’État, qui s’est récemment stabilisé à 90 grammes. Il s’attend à ce que la décision d’augmenter le prix de la galette suscite le mécontentement des bénéficiaires de ce système, d’autant que beaucoup d’entre eux comptent sur les économies de pain pour les convertir en denrées de base.
Il nous explique qu’il exerce ce métier depuis plus de 40 ans, soulignant que la galette de pain est la ligne rouge sur laquelle compte le citoyen pour assurer sa subsistance quotidienne, et que c’est pourquoi toute décision d’augmenter le prix du pain subventionné est toujours reportée. Mona reprend la parole et explique : « Je n’achète pas le pain subventionné tous les jours, car je tiens à en économiser la plus grande partie sur la carte de rationnement, afin qu’elle se transforme en points que je peux utiliser pour augmenter mes autres produits mensuels, qu’il s’agisse du sucre ou de l’huile, car depuis que ces produits sont passés au prix libre sur la carte, leurs quantités ont beaucoup diminué. »
| Le nombre de bénéficiaires des subventions aux denrées de base a atteint 63,6 millions de personnes (50 livres par mois pour quatre personnes inscrites sur la carte, et 25 livres par personne et par mois au-delà), selon les données de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques. Face aux répercussions de la crise russo-ukrainienne, le Conseil des ministres a décidé en mars 2022 une augmentation de 100 livres pour la carte de rationnement sur laquelle est inscrite une seule famille, d’environ 200 livres pour la carte comprenant deux ou trois familles, et de 300 livres pour les cartes comprenant plus de trois familles, pour un coût estimé à environ 833 millions de livres par mois. |
Mélanger le maïs au blé : une nouvelle tentative de réduire la subvention du pain
Le président Abdel Fattah al-Sissi a déclaré, lors de l’inauguration de projets de développement dans la Nouvelle Vallée la semaine dernière, que le coût de la galette de pain subventionnée pour l’État a atteint 1,25 livre, indiquant que la galette coûte à l’État environ 130 milliards de livres de subventions. Il a proposé d’introduire 20 % de maïs à la place du blé dans la production de la galette, ce qui, selon lui, épargnerait à l’État l’importation de deux millions de tonnes de blé, pour un coût de 600 millions de dollars. Le président a souligné que le mélange du maïs au blé est devenu la seule solution, la production agricole ne croissant pas au même rythme que la population, rappelant que les Égyptiens ont augmenté de 25 millions depuis 2011.
De son côté, Mohamed Mashaal, professeur d’économie à la faculté d’agriculture de l’université du Caire et membre du conseil d’administration de l’Autorité générale de la réforme agraire au ministère de l’Agriculture, explique que la décision d’augmenter le prix de la galette fait partie des décisions reportées depuis plus de 30 ans, soulignant que les circonstances actuelles ont imposé à l’État de décider d’ajuster le prix, alors que la part du blé importé par l’Égypte atteint 45 %, ce qui en fait l’un des pays qui importent le plus de blé au monde.
Dans le même contexte, un rapport du ministère américain de l’Agriculture indique que le volume des importations égyptiennes de blé au cours de la campagne 2023/2024 a atteint environ 11,9 millions de tonnes, en hausse de 2,9 % par rapport à la campagne 2023, qui se termine en juin courant. Pour la campagne en cours, le rapport prévoit que les importations égyptiennes de blé atteindront 11,6 millions de tonnes, la deuxième plus faible quantité importée par l’Égypte au cours des dix dernières années. La production égyptienne a atteint environ 9,6 millions de tonnes de blé, tandis que le pays en importait 9,1 millions de tonnes par an à la fin de l’année dernière ; il produit huit millions de tonnes de maïs et en importe 8,5 millions, et l’industrie des aliments pour animaux, avec les quantités gaspillées, consomme environ la moitié des quantités produites et importées, selon les données de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques.
Mohamed Mashaal déclare à « Zawia3 » que le président al-Sissi s’est distingué par des décisions qu’il qualifie d’« audacieuses » par rapport à ses prédécesseurs, son gouvernement prenant des décisions que les gouvernements précédents évitaient parfois, voire contournaient à d’autres moments. Il explique que les décisions précédentes de réduction de la taille du pain avaient pour premier objectif de réduire le volume des subventions supportées par l’État, et qu’elles ne semblent plus suffisantes, face aux crises économiques mondiales qui ont directement affecté tous les pays, dont l’Égypte.
Au sujet de la proposition d’ajouter 20 % de maïs au blé dans la composition de la galette de pain, le membre du conseil d’administration de l’Autorité générale de la réforme agraire la justifie par le fait qu’elle contribue fortement à réduire la part supportée par le budget général pour l’importation de blé, d’autant que l’Égypte est autosuffisante en production de maïs, contrairement au blé, dont la part importée dépasse 45 %.
Commentant ce point, Mohamed, l’employé de la boulangerie de Gizeh, reprend la parole et affirme que la proposition d’ajouter du maïs à la galette n’est pas nouvelle : ce mode de fabrication a déjà été appliqué par le gouvernement, mais il y a été renoncé parce que la proportion de maïs mélangé dépassait 20 %, ce qui a affecté le produit final, son aspect et son goût, et l’a rendu peu appétissant pour les citoyens, qui s’y sont opposés, si bien que le pouvoir y a renoncé. Il fixe comme conditions de réussite de cette proposition le changement du type de maïs et le fait de ne pas dépasser 20 % de maïs ajouté au blé, afin que son effet sur l’aspect final du pain ne soit pas important.
| En dix ans, le budget de la subvention de l’État à la galette de pain est passé de 19 milliards de livres dans le budget 2013/2014 à 90,7 milliards de livres dans le budget du nouvel exercice, selon les données du ministère des Finances. Dans le même temps, la population de l’Égypte s’élevait en 2013 à environ 83,7 millions d’habitants ; en 2014, elle est passée à environ 85,8 millions, pour atteindre aujourd’hui environ 106 millions 389 000 habitants à l’intérieur du pays. |
En 2014 a été créé le système de points pour le pain non utilisé, et le système de subventions alimentaires a été restructuré par l’informatisation des cartes de rationnement et la multiplication des points de vente pour les citoyens, tout en continuant à fournir le pain baladi subventionné sur les cartes de rationnement, à raison d’environ 250 à 270 millions de galettes par jour.
En calculant la valeur de la subvention budgétaire à la galette sur la base des taux de change du dollar au cours de ces dix années, on constate une baisse de la facture de la subvention du pain de 2,7 milliards de dollars en 2023-2024 à 1,8 milliard de dollars dans le budget de l’année prochaine, soit une contraction de 33 % due à des politiques gouvernementales successives, comme la réduction du poids de la galette de 130 à 90 grammes, ainsi que la réduction du nombre de bénéficiaires de 76,8 millions à 66,7 millions, selon les derniers chiffres du nombre de bénéficiaires du pain dans le budget général.

Des efforts pour augmenter la production de blé
En tête de la liste des pays qui importent le plus de blé au monde figure l’Égypte : ses importations de blé ont atteint en 2023 environ 10,88 millions de tonnes, en hausse de 14,7 % par rapport aux 9,48 millions de tonnes de 2022, provenant majoritairement de Russie, à hauteur d’environ 69,5 % du total des importations de blé.
Les importations mondiales de blé ont été affectées par de nombreuses perturbations au cours des deux dernières années, avec le début de la guerre russo-ukrainienne et ses effets prolongés, dont ont souffert les marchés égyptiens, en particulier avec la hausse de la consommation de blé due à l’augmentation de la population et à l’arrivée de personnes venues des pays voisins.
Après l’embrasement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et la montée des tensions géopolitiques au Moyen-Orient après la guerre à Gaza, Le Caire a ajouté de nouveaux marchés pour importer du blé, dont l’Inde, portant le nombre total de pays fournisseurs de l’Égypte à 22, dont 11 principaux, afin de combler le déficit, estimé à plus de 50 %, entre la production et la consommation égyptiennes de blé.
| Malgré le plan du gouvernement visant à multiplier les marchés fournisseurs de blé, la valeur des importations égyptiennes de blé a reculé de 5 % en janvier et février de cette année, à 614,96 millions de dollars, contre 647,56 millions de dollars au cours de la même période de l’année dernière, soit une baisse de 32,6 millions de dollars, selon le bulletin du commerce extérieur publié par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques. Au cours de l’année dernière, 2023, les importations égyptiennes de blé ont chuté de 11,7 %, à 3,77 milliards de dollars, contre 4,27 milliards de dollars en 2022, soit une baisse de 497,56 millions de dollars, selon des données antérieures de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques. |
La subvention monétaire du pain
Commentant la décision gouvernementale qui s’appliquera à partir d’aujourd’hui, Mahmoud El-Askalany, président de l’association Citoyens contre la vie chère, exprime son inquiétude face à toute décision prise par l’État concernant la galette de pain. Il estime que le fait que le montant de la subvention du pain supportée par l’État atteigne 130 milliards est inquiétant, soulignant que c’est le mécanisme de distribution de la subvention qui permet d’en détourner la plus grande partie, au détriment des bénéficiaires de ce système, par certains propriétaires de boulangeries qui vendent leur quota de farine subventionnée au prix libre.
Il nous indique que, si ces montants étaient distribués directement aux citoyens par le biais de la carte de rationnement, cela réduirait les vols et permettrait à la subvention de parvenir à ceux qui la méritent et à un nombre plus important que les bénéficiaires actuels du système. Il soutient la proposition d’une subvention monétaire du pain au lieu de la subvention en nature, pour sortir de la crise du déficit budgétaire que supporte l’État en raison de l’importation de blé, tout en fournissant aux citoyens le soutien nécessaire.
Mohamed El-Homsany, porte-parole officiel du Conseil des ministres, avait dévoilé les détails de la nouvelle proposition du gouvernement, qui prévoit de transformer la subvention en nature accordée aux citoyens à revenus moyens et faibles en subvention monétaire, consistant à verser des montants déterminés à chaque personne inscrite sur la carte de rationnement, à la place des produits subventionnés. Le chef du gouvernement avait évoqué, lors d’une conférence de presse mercredi, l’intention du gouvernement de proposer la subvention monétaire aux citoyens comme alternative à la subvention alimentaire, annonçant que ce dossier sera soumis à la discussion lors des prochaines séances du dialogue national, et que la fin de l’année en cours sera fixée comme délai pour présenter une proposition déterminant si la subvention monétaire est ou non le meilleur modèle pour l’Égypte.
Entre l’application de la hausse du prix de la galette de pain, la réduction de la part de blé qu’elle contient et la réflexion du gouvernement sur le remplacement de la subvention alimentaire par une subvention monétaire, les craintes de Mona et de millions d’autres Égyptiens demeurent, face à des décisions politiques et économiques qui font apparaître chaque jour davantage d’effets directs sur les produits subventionnés qu’attend plus de la moitié de la population au début de chaque mois.
