Égypte : la suppression des subventions creuse le fossé entre salaires et prix

Les fortes variations des prix sur de courtes périodes menacent les classes sociales, alors que beaucoup s’orientent vers une forte réduction de leurs dépenses en biens et en services.
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Mai Ali

Depuis des années, l’équilibre entre les prix et les salaires constitue un défi permanent pour le citoyen égyptien, qui souffre d’une hausse des prix ayant dépassé la capacité des salaires à s’y adapter. Cette situation s’est aggravée en raison des décisions économiques prises par le gouvernement, comme la libéralisation du taux de change et la suppression des subventions sur les carburants. Malgré cela, le salaire minimum est resté fixé à six mille livres, ce qui a empêché les salaires de rattraper le niveau de l’inflation et la hausse des prix.

Ibrahim Hussein, qui n’a pas encore atteint la quarantaine et travaille dans le quartier de Sayeda Aïcha, près du centre du Caire, a dû réduire l’usage de sa petite voiture, fabriquée il y a près d’un quart de siècle, en raison de la hausse continue des prix de l’essence, dont la dernière remonte à la fin du mois d’octobre dernier.

Cet employé d’une entreprise du secteur privé raconte : « Je ne peux plus supporter le coût d’utiliser ma voiture tous les jours. L’essence à elle seule me coûte plus de trois mille livres par mois, sans compter les frais d’entretien réguliers. Avec trois enfants à différents stades de leur scolarité, en plus de mes autres obligations (nourriture, vêtements, loyer, médicaments et factures d’électricité, de gaz et d’eau), je n’ai eu d’autre choix que de revenir aux transports en commun. Ce choix aggrave mes difficultés quotidiennes pour me rendre au travail et nuit à ma santé. »

Hussein ajoute que, malgré ces pressions, il n’a pas pu renoncer complètement à sa voiture, dont l’usage est désormais limité aux urgences ou à la famille : « Dans de telles circonstances, la voiture est une bouée de sauvetage », dit-il. Il conclut en exprimant ses difficultés persistantes face à la hausse des prix : « Chaque fois que le taux de change est libéralisé ou que les prix des carburants augmentent, la vie devient plus difficile. Que pouvons-nous faire après cela ? »

 

Des salaires injustes

Selon le dernier recensement économique, publié en 2020, le nombre de personnes employées dans le secteur privé formel et informel s’élevait à 12,6 millions. Les rapports des Nations unies et de la Banque mondiale définissent l’extrême pauvreté comme « la situation de toute personne disposant de moins de deux dollars par jour », soit l’équivalent de 100 livres égyptiennes. En janvier 2023, le ministère de la Main-d’œuvre avait publié une circulaire obligeant les établissements à appliquer la hausse du salaire minimum, et fixé des amendes d’au moins 100 livres et d’au plus 500 livres à l’encontre de l’établissement en cas d’infraction, l’amende étant multipliée par le nombre de travailleurs concernés.

Les prix des produits pétroliers ont fortement augmenté : ils ont bondi à trois reprises au cours de cette année (2024), la première fois en mars dernier, avec une hausse de 15 %, la deuxième en juillet dernier, de 12 %, et la dernière en octobre dernier, de 17 %.

Par ailleurs, le rapport de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS) sur les statistiques de l’emploi et des salaires en 2023, publié à la mi-octobre dernier, a montré que le salaire mensuel moyen des travailleurs du secteur public, du secteur des entreprises publiques et du secteur privé s’est établi à 5 005 livres, contre 4 284 livres en 2022, soit une hausse d’environ 16,8 %.

 

Une étude analytique réalisée par l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR), publiée en septembre 2023 sous le titre « Vers un salaire équitable pour tous en Égypte : les options pour généraliser le salaire minimum », a conclu qu’il était désormais nécessaire de promulguer une loi unifiée restructurant les salaires de l’ensemble des salariés en Égypte, de sorte que leurs salaires augmentent en proportion de la hausse des prix, et de fixer un salaire minimum suffisant pour couvrir les besoins des travailleurs et de leurs familles.

L’étude a demandé une révision des salaires tous les six mois face à la hausse continue des prix, la mise en place de mécanismes contraignants pour appliquer le salaire minimum dans le secteur privé, et l’obligation pour les employeurs qui ne le respectent pas d’indemniser de manière appropriée les travailleurs pour le préjudice subi, eux et leurs familles ayant été exposés à la pauvreté parce qu’ils ont été privés d’une partie de leur salaire.

 

 

La suppression des subventions sur les carburants

Mahmoud El-Askalani, président de l’association Citoyens contre la vie chère, estime qu’à l’heure où les prix ne cessent d’augmenter en raison de la suppression des subventions sur les carburants, le gouvernement doit prendre des décisions économiques ciblant la classe moyenne, afin de l’aider à préserver son niveau social et de l’empêcher de glisser vers les catégories à revenus limités. Ces mesures sont importantes pour alléger le fardeau financier de l’État, tout en garantissant la stabilité sociale grâce à la protection de la classe moyenne.

S’adressant à Zawia3, El-Askalani souligne que la situation économique actuelle menace de nombreuses familles, notamment en raison des pressions découlant de la hausse continue des prix, face à des augmentations de salaires qui ne suivent pas. Il affirme que cette situation alourdit le fardeau de la classe moyenne, dont l’effondrement pourrait donner lieu à un conflit de classes entre pauvres et riches, d’autant que le fossé entre les niveaux sociaux se creuse.

Le président de l’association « Citoyens contre la vie chère » salue les marchés ouverts que le gouvernement organise de temps à autre, notamment lors des fêtes et des occasions sociales, estimant qu’ils apportent un soutien direct aux citoyens. Il ajoute que ces initiatives doivent se poursuivre et se diversifier dans la période à venir. Il souligne également la nécessité de revoir les impôts imposés aux commerçants issus des catégories sociales vulnérables, en proposant de faire porter ces impôts sur les catégories aisées de la société, au moyen d’un accord entre ces classes et le pouvoir, afin que les récentes décisions économiques, comme la suppression des subventions ou la libéralisation du taux de change, n’affectent pas les classes pauvres.

El-Askalani explique qu’il faut cesser de s’orienter vers la suppression totale des subventions sur les prix des carburants et se contenter d’augmentations minimales. Il faut aussi parvenir à un mécanisme de travail avec le Fonds monétaire international (FMI) permettant de passer outre cette clause des conditions de l’accord économique. Il souligne que les hausses répétées des prix des carburants ont entraîné des vagues d’inflation et une flambée des prix sans précédent, ce qui a nui aux classes moyennes et pauvres ainsi qu’aux personnes à revenus limités.

Il ajoute que, bien que le salaire minimum soit fixé à 6 000 livres, une large partie des personnes à revenus limités ne le perçoit pas. Il affirme également que le revenu moyen d’une famille de quatre personnes ne devrait pas être inférieur à 13 000 livres par mois, rien que pour couvrir la nourriture et les besoins essentiels. Il avertit que nous sommes au bord de l’effondrement de la paix sociale, surtout si la situation actuelle perdure sans que des solutions radicales soient apportées aux problèmes économiques qui accablent le citoyen.

 

 

Valeur de la monnaie et structures des revenus

La famille de Sabrine Mohamed, une mère au foyer d’une trentaine d’années, fait face aux mêmes difficultés que beaucoup d’autres dans la même classe sociale. Avec la hausse continue des prix, son mari a été contraint de chercher un emploi supplémentaire en plus de son travail principal, qui couvre à peine les besoins de la famille en nourriture et le loyer mensuel.

Sabrine indique que ses deux enfants ne voient plus leur père tous les jours : il part travailler à sept heures du matin et ne rentre qu’après 23 heures, ce qui nuit à sa santé et à sa relation avec sa famille. Son mari travaille dans une entreprise privée, où il occupe un poste de magasinier pendant les heures de travail du soir.

Sabrine explique qu’elle compte sur les initiatives gouvernementales récurrentes pour subvenir aux besoins essentiels de la famille à certaines périodes. Elle espère que la hausse continue des prix s’arrêtera et qu’un contrôle efficace des marchés sera imposé pour maîtriser les prix, afin que les familles ne deviennent pas la proie de la cupidité des commerçants alors que l’inflation se poursuit.

En novembre 2016 a été prise la première décision de libéralisation du taux de change de la livre égyptienne face au dollar, suivie de dévaluations successives : la livre égyptienne est passée de 8,8 livres pour un dollar à environ 50 livres pour un dollar américain actuellement, la valeur du dollar ayant augmenté d’environ 470 % par rapport à la livre, ce qui a érodé le pouvoir d’achat de la livre égyptienne sous l’effet de l’inflation et de la vie chère galopante.

Selon les données de l’enquête sur les revenus et les dépenses des ménages égyptiens de 2018, publiée par la CAPMAS, les dépenses moyennes d’un ménage s’élevaient à 51 399 livres par an, la nourriture et l’alimentation en représentant la plus grande part. Les résultats de l’enquête sur les revenus et les dépenses indiquent que les dépenses alimentaires des ménages égyptiens représentent 37 % du total des dépenses, soit l’équivalent de 19 051 livres, suivies directement des dépenses de logement et de ses dépenses connexes, qui représentent 18,6 % du total des dépenses, soit 9 537 livres sur l’ensemble des dépenses annuelles des Égyptiens. Les données statistiques montrent également que les soins de santé constituent le troisième poste de dépenses des ménages égyptiens, avec environ 10 % des dépenses annuelles des Égyptiens, soit 5 095 livres.

L’étude « Fluctuations du taux de change, salaires et inflation dans le cadre des programmes de réforme économique en Égypte », publiée par la faculté de commerce de l’université de Damiette, a conclu à l’existence d’une relation inverse entre la hausse du taux de change et les salaires réels dans le secteur public. Par conséquent, dans une économie ouverte, il convient de tenir compte des fluctuations du taux de change lors des ajustements périodiques des salaires du secteur public, afin de garantir l’efficacité des politiques monétaire et budgétaire pour maintenir l’activité économique et l’emploi à un niveau élevé, tout en assurant la stabilité des prix et en évitant les effets négatifs de la dévaluation de la monnaie sur la structure de la répartition des revenus et le risque, pour les salariés, de tomber dans le piège de la pauvreté. Outre sa contribution à combler une lacune dans les études appliquées ayant traité de l’impact des politiques des programmes de réforme économique en Égypte, l’étude fournit un cadre institutionnel permettant de tirer des gains de l’intégration de l’économie égyptienne à l’économie mondiale.

L’expert économique Bilal Shoaib souligne que le grand écart entre la hausse des prix et celle des salaires reste un dilemme persistant qui touche directement les citoyens en Égypte. Avec la forte hausse des prix des carburants, comprise entre 30 et 35 %, la plupart des produits de base ont connu des augmentations dépassant 100 %, ce qui a fait grimper l’inflation, qui a atteint par moments 44 % avant de reculer pour se stabiliser dans une fourchette de 26 % à 31 %.

Shoaib affirme que, malgré la hausse continue des prix, les salaires n’ont pas suivi ces augmentations. Et bien que le gouvernement ait fixé un salaire minimum de 6 000 livres, de nombreuses entreprises du secteur privé ne l’ont pas respecté, ce qui creuse l’écart entre salaires et prix. Ce décalage pèse lourdement sur le pouvoir d’achat des citoyens, ce qui renforce la stagnation dont souffrent l’économie égyptienne comme l’économie mondiale, notamment dans un contexte de dépréciation de la livre égyptienne et de libéralisation du taux de change.

Shoaib ajoute qu’il est nécessaire de réévaluer périodiquement les salaires, d’autant qu’il existe un lien étroit entre les prix des produits de base et le cours du dollar. Il insiste sur l’importance de corriger le déséquilibre structurel de la balance commerciale : les importations égyptiennes dépassent 90 milliards de dollars, tandis que les exportations ne dépassent pas 45 milliards de dollars, ce qui contribue à augmenter le coût des produits importés et, par conséquent, pèse sur les prix.

Face aux fortes hausses des prix, le citoyen égyptien peine à assurer ses besoins essentiels, ce qui pousse de nombreuses familles à rationaliser leurs dépenses. Shoaib rejoint les appels à renforcer les programmes de protection sociale et à améliorer les initiatives gouvernementales de soutien aux classes pauvres et aux personnes à revenus limités, soulignant que la persistance de ces conditions pourrait également aggraver les difficultés de la classe moyenne.

Shoaib conclut que les solutions durables résident dans l’augmentation de la production locale, aussi bien dans le secteur agricole que dans le secteur industriel, afin de réduire la dépendance aux importations et de fournir les produits de base à des prix raisonnables, ce qui contribuerait à alléger la pression sur le citoyen égyptien.

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