Craintes d’une suppression des subventions en nature : qu’est-ce qui attend les familles pauvres en Égypte ?

Les familles égyptiennes s’inquiètent de plus en plus d’une éventuelle suppression des subventions en nature sur les produits de rationnement et de leur conversion en subventions monétaires, dans un contexte économique difficile
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Rasha Ammar

Devant l’un des points de distribution des produits de rationnement du gouvernorat de Gizeh, Houda (54 ans) se tenait, perplexe, contemplant sa ration du mois d’août. Elle raconte qu’elle a l’habitude de recevoir les rations de sa famille depuis plus de 30 ans, au cours desquels la situation a beaucoup changé et de nombreux produits ont disparu sans retour, tandis que les pressions économiques sur les familles les plus démunies se poursuivent.

Houda, veuve et mère de trois filles, raconte : « Il y a 30 ans, j’étais chez mon père : six frères et sœurs, ma mère et mon père. Nous recevions tous les produits que nous utilisions à la maison sur la carte de rationnement, même les détergents et le savon, à des prix dérisoires ; mais avec le temps, les produits ont commencé à diminuer continuellement et leurs prix ont augmenté. Ces dernières années, nous avons entendu beaucoup de nouvelles sur la suppression des subventions aux produits de rationnement, et nous espérons que cela n’arrivera pas, d’autant que tous les prix ont atteint des records, ce qui nous a empêchés de suivre et a provoqué une pénurie de produits de base chez nous. »

Elle ajoute : « Je perçois la pension de mon père, qui était fonctionnaire dans le secteur de l’irrigation et de l’assainissement, car mon mari n’était pas fonctionnaire et ne touchait pas de pension. Nous recevons chaque mois quelques produits de rationnement, dont l’huile, le sucre, les pâtes et le pain, mais je ressens un énorme fardeau pour couvrir les besoins mensuels de ma famille, en raison des fortes hausses des prix ; je consacre en outre la plus grande partie de mon revenu à l’éducation de mes filles. Le rationnement et les subventions sont donc une nécessité vitale dont nous ne pouvons pas nous passer. »

Il y a quelques jours, le gouvernement égyptien a annoncé la suppression, à compter du 1er septembre prochain, de la distribution de sucre supplémentaire sur les cartes de rationnement, lancée en décembre dernier au prix de 27 livres le kilo afin d’équilibrer le marché et d’augmenter l’offre de sucre, à raison d’un kilo par carte de trois personnes ou moins et de deux kilos par carte de quatre personnes ou plus. Cette décision a suscité l’inquiétude des citoyens quant à la suppression d’autres produits des cartes de rationnement, avant que le gouvernement ne précise que la décision ne concerne pas le sucre subventionné mais uniquement l’offre supplémentaire.

Les craintes des Égyptiens ne sont pas sans fondement : il y a quelques mois, le gouvernement a officiellement affirmé, par la voix de son porte-parole Mohamed El-Hamsani, son intention de « travailler à la conversion des subventions en nature en subventions monétaires, ce qui signifie que chaque citoyen recevra chaque mois une somme d’argent fixée à l’avance ; par exemple, une famille de cinq personnes recevra jusqu’à 5 000 livres par mois ».

Ces déclarations avaient alors suscité une vague de colère : certains estimaient que la somme de cinq mille livres ne couvrirait que le coût du pain après la hausse de son prix due à la suppression des subventions, tandis que d’autres prévoyaient un doublement des prix des biens et services sur le marché local si le gouvernement franchissait ce pas. Cela a poussé El-Hamsani à préciser qu’« aucun montant n’a encore été fixé pour les subventions monétaires », expliquant que la somme mentionnée dans ses déclarations « n’était qu’un exemple, et il n’est pas prévu que le gouvernement l’applique dans le cadre de sa politique de remplacement des subventions en nature par des subventions monétaires ».

Il a déclaré que « les subventions monétaires couvriront un certain nombre de services et non tous les services : si l’on suppose que le coût des subventions atteint mille livres par personne et par mois, et que la famille compte cinq personnes, elle recevra donc cinq mille livres par mois, et ce n’est qu’un exemple ».

Les déclarations d’El-Hamsani, même après avoir été précisées, ont maintenu la peur chez les citoyens, d’autant que le Premier ministre Moustafa Madbouly les a fait suivre d’autres déclarations sur d’éventuelles hausses du prix du pain, lorsqu’il a annoncé lors d’une conférence de presse en mai dernier qu’« il est nécessaire d’augmenter le prix du pain pour réduire le volume colossal des subventions ». Effectivement, l’Égypte a relevé de 300 % le prix de la galette de pain subventionnée, à 20 piastres, à partir de juin dernier.

Le Premier ministre a évoqué également l’orientation de son gouvernement vers la suppression des subventions en nature sur les produits et leur remplacement par des subventions monétaires, déclarant : « La valeur annuelle de la subvention du pain en Égypte s’élève à 120 milliards de livres, et la production annuelle atteint 100 milliards de galettes. » Il a indiqué que son gouvernement étudie la conversion des subventions en nature en subventions monétaires pour les familles éligibles, tout en affirmant que l’État restera attaché aux subventions, en particulier sur les produits de base, et que ce qui se passe n’est qu’une tentative de les rationaliser ; il a précisé que les subventions monétaires ne seront pas un montant fixe mais seront liées au taux d’inflation et aux prix mondiaux, et que le gouvernement vise à élaborer une conception de la conversion des subventions en espèces avant la fin de l’année, afin de mettre en place un plan et de commencer l’application à partir du budget de l’exercice 2025-2026.

 

Pourquoi maintenant ?

Selon des observateurs, l’essentiel des mesures égyptiennes dans le dossier économique est lié aux conditions du Fonds monétaire international, qui a souligné à plusieurs reprises que les autorités devaient convertir les subventions en nature, y compris les subventions aux carburants et à l’énergie, en subventions monétaires, en élargissant les programmes du filet de protection sociale, comme le programme « Takaful et Karama », par lequel le gouvernement verse des aides monétaires conditionnelles pour soutenir les familles pauvres et les plus démunies.

En revanche, le porte-parole du Conseil des ministres, Mohamed El-Hamsani, affirme que la levée des subventions n’est pas nécessairement une condition du Fonds monétaire international, soulignant que ces mesures s’inscrivent dans un programme de réforme économique purement égyptien : « Même si le FMI demande de rationaliser les subventions et de procéder à certaines réformes du budget général de l’État, cela n’a jamais été, à aucun moment, une condition qui nous était imposée, mais avant tout une volonté et une détermination égyptiennes ; la réforme est un intérêt égyptien avant d’être une condition du FMI. »

De son côté, le député Diaa El-Din Dawood déclare, lors de son entretien avec Zawia3, que la plupart des mesures économiques adoptées par le gouvernement ces dernières années sont directement liées aux conditions du Fonds monétaire international, qualifiant le gouvernement Madbouly de « gouvernement du Fonds », qui cherche essentiellement à appliquer les conditions sans tenir compte de leurs effets sur le citoyen égyptien, désormais confronté à des pressions croissantes sur son niveau de vie.

Dawood met en garde contre les graves conséquences que pourraient avoir de telles mesures si elles étaient adoptées, en termes de montée de la colère et d’insatisfaction des citoyens à l’égard de l’action gouvernementale, surtout au vu des hausses sans précédent des prix des produits de base, soulignant que la conversion des subventions en nature sur les produits, en particulier les denrées alimentaires, déjà liées au cours du dollar, impose au citoyen des charges supplémentaires concernant avant tout son alimentation, en particulier pour les produits stratégiques dont il a essentiellement besoin.

Le parlementaire égyptien souligne que les revendications des citoyens lors des révolutions du 25 janvier et du 30 juin étaient étroitement liées à la justice sociale et à la sécurité sociale, et que l’effondrement de ce système signifierait placer l’État tout entier face au citoyen. Il ajoute : « Je pense que personne ne peut supporter le coût sécuritaire que pourrait entraîner toute forme d’agitation sociale due à la dégradation de la situation économique, même si les gens ont supporté des chocs, des séismes et des volcans en raison de la mauvaise gestion du dossier économique au cours des dernières années. »

Il affirme son rejet catégorique de la proposition de convertir les subventions en nature en subventions monétaires, présentée au Parlement depuis 2016, et prévoit que le gouvernement ne franchira pas ce pas dans un avenir proche, compte tenu des graves répercussions qu’il aurait sur la paix sociale, en veut pour preuve l’hésitation concernant la hausse du prix du pain subventionné et l’incapacité du gouvernement à adopter les augmentations avant près de trois ans de discussions.

Dawood souligne l’importance pour le gouvernement de rouvrir la discussion avec le Fonds monétaire international au sujet des décisions de levée des subventions sur les produits de rationnement, qui touchent directement la vie des familles modestes dépourvues de protection sociale leur permettant de résister aux crises actuelles et successives, affirmant que la réalité en Égypte ne permet pas d’appliquer de telles décisions et qu’elle exige au contraire de renforcer la couverture de protection sociale des citoyens, en particulier des catégories les plus démunies.

Selon la Banque centrale d’Égypte, le gouvernement adopte par nécessité des politiques budgétaires d’austérité pour traiter l’endettement croissant de l’État, qui a atteint 93,5 % du produit intérieur brut en 2021, contre 73,8 % au début de 2013. En conséquence, près de 35 % du budget général ont été consacrés au paiement des intérêts, ce qui accroît la pression sur les citoyens.

Avec un taux d’inflation qui a atteint 35,2 % fin décembre dernier et des hausses de prix successives, les tentatives du gouvernement pour y faire face se limitent à des décisions comme le relèvement du salaire minimum ou l’augmentation des montants des programmes de protection sociale et des pensions. Pourtant, tous les citoyens ne bénéficient pas de ces décisions, qui ne suivent d’ailleurs pas le rythme de l’inflation et de la hausse des prix.

Si le gouvernement a relevé le salaire minimum des employés de ses institutions à six mille livres, pour les secteurs public et privé, ainsi que les pensions, dont le minimum a été porté à 1 500 livres, les travailleurs de l’agriculture, des professions libérales ou du secteur informel ne bénéficient toutefois d’aucune augmentation décidée par le gouvernement.

Selon les chiffres officiels, une famille de quatre personnes a besoin de 3 218 livres par mois pour couvrir ses besoins essentiels (selon les chiffres de 2020), des chiffres qui ont été multipliés depuis en raison de l’inflation.

En 2016, l’Égypte a adopté une vision conforme aux objectifs de développement durable des Nations unies, incarnée par la stratégie de développement durable 2030. L’élimination de la pauvreté est l’un des principaux objectifs des Nations unies : elle a été fixée comme premier objectif du Programme de développement durable à l’horizon 2030, adopté par l’Assemblée générale des Nations unies en 2015, qui appelle à éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout. Le concept de pauvreté dépasse ici le manque de revenus ou de moyens de subsistance durables et s’étend à la faim, à la malnutrition, au manque d’accès à l’éducation, à la santé et aux services de base, et à la marginalisation.

Le programme Takaful et Karama a contribué à sortir une partie des pauvres de Haute-Égypte de l’extrême pauvreté : le taux de pauvreté national, c’est-à-dire la proportion de la population vivant sous le seuil de pauvreté, a baissé de 32 % en 2017-2018 à 29,7 % en 2019-2020. La pauvreté a reculé de 52 % à 48 % dans les gouvernorats de Haute-Égypte au cours de la même période, selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques.

En revanche, des observateurs estiment que le montant des aides mensuelles est inférieur au seuil national de pauvreté fixé par le gouvernement (10 300 livres par an), et il en va de même lorsqu’on compare ce que perçoit une personne au titre des programmes de protection aux taux d’inflation actuels. Le gouvernement a par ailleurs alloué près de 529 milliards de livres aux programmes de protection sociale dans le budget 2023/2024.

Des chiffres officiels indiquent que le nombre total de membres des familles percevant les pensions Takaful et Karama atteint 22 millions de personnes, soit environ huit millions de moins que le taux officiel de pauvreté ; et l’employé qui perçoit le salaire minimum ne reçoit aucune autre aide monétaire, les programmes de protection sociale n’étant accordés à aucun fonctionnaire.

Les prix des aliments et des boissons en Égypte ont connu une hausse notable de 60,1 % en décembre 2023 par rapport à l’année précédente, plaçant l’Égypte en tête de la liste des pays les plus touchés par l’inflation alimentaire dans le monde, selon la Banque mondiale. La crise a entraîné une hausse rapide des indicateurs généraux de l’inflation, en particulier des prix des denrées alimentaires, en raison de la dégradation répétée de la valeur de la livre égyptienne face au dollar depuis 2016 et de la hausse des coûts d’importation des denrées alimentaires.

Les taux annuels d’inflation alimentaire ont fait des bonds depuis novembre 2016 (premier flottement de la livre) pour atteindre environ 13,1 % en décembre 2018 ; après le changement de l’année de base de 2010 à 2018, le taux est tombé à 0,1 % en décembre 2019, avant de repartir à la hausse à des niveaux plus élevés pour atteindre 60,1 % en décembre 2023.

 

La carte de rationnement

La carte de rationnement, émise pour la première fois il y a environ 83 ans, parallèlement à la guerre mondiale de 1939, a toujours représenté une source de sécurité pour les familles égyptiennes, en particulier les plus pauvres : chaque fois qu’une crise frappait les Égyptiens, les cartes étaient là, et le gouvernement était prêt à augmenter le nombre de produits fournis à prix réduits par leur intermédiaire, pour alléger les souffrances des citoyens. Ce fut le cas pendant la guerre de 1967 ; et dès 1952, parallèlement à la révolution de Juillet, le gouvernement a autorisé la distribution de produits comme la farine, le blé, le sucre, l’huile, le thé, le beurre clarifié, le poisson, la volaille, la viande et certaines conserves, jusqu’à ce que le système économique de l’État passe du socialisme au capitalisme avec l’arrivée au pouvoir de l’ancien président Sadate.

Le nombre de cartes de rationnement en Égypte s’élève à environ 23 millions, dont bénéficient près de 64 millions d’Égyptiens sur une population d’environ 103 millions d’habitants, tandis que la facture des subventions alimentaires en Égypte a atteint 87,2 milliards de livres égyptiennes (environ 5,5 milliards de dollars) selon le budget de l’exercice 2021/2022, dont 50 milliards de livres pour la subvention du pain et 37 milliards pour celle des produits de rationnement.

Le système des cartes de rationnement en Égypte a connu d’importantes évolutions depuis les années 1980 : la croissance démographique a pesé sur le budget, ce qui a poussé l’État à engager des réformes pour rationaliser les subventions et réduire le nombre de bénéficiaires et de produits subventionnés. Avec le temps, le système est passé des cartes en papier aux cartes à puce, et le gouvernement a appliqué des règles plus strictes pour cibler les catégories les plus démunies.

Depuis 2014, le système des cartes de rationnement en Égypte a connu des évolutions notables : après un assainissement complet, près de 10 millions de cartes ont été supprimées, ce qui a réduit le nombre de bénéficiaires à environ 70 millions de citoyens, sur une population égyptienne de 103 millions à l’époque. Aujourd’hui, environ 64 millions de citoyens bénéficient des cartes de rationnement, en plus de 73 millions de bénéficiaires des subventions au pain. Chaque personne reçoit 30 produits subventionnés d’une valeur de 50 livres par mois, en plus de 150 galettes de pain subventionnées.

Hamed Ibrahim, propriétaire d’un point de distribution des produits de rationnement dans le gouvernorat de Gizeh, nous explique que les choses ont beaucoup changé au cours des dix dernières années, et que les quantités de denrées et de produits distribués aux citoyens n’ont cessé de diminuer : en 2010, par exemple, la part d’une personne était de deux kilos de sucre pour 2,5 livres, d’une bouteille d’huile à trois livres et d’une boîte de thé à 65 piastres, payées en espèces au distributeur ; mais depuis 2014, le gouvernement a délivré des cartes à puce, avec une part de seulement 50 livres par personne, et une hausse des prix des produits sur les cartes de rationnement.

Il ajoute : « Une carte de rationnement pour deux personnes donne droit à 100 livres. Début 2014, cela couvrait le prix de trois kilos de sucre, d’un kilo de riz et d’une bouteille d’huile ; puis les prix des produits ont commencé à augmenter progressivement. Aujourd’hui, une personne obtient un kilo de sucre à 12,60 livres et une bouteille d’huile à 30 livres, avec soit un paquet de thé, soit une boîte de fromage de 100 grammes. »

Il poursuit : « De nombreuses cartes ont été supprimées ces dernières années, après le tri des ayants droit, dont celles des personnes travaillant à l’étranger, des propriétaires de voitures et des personnes à revenus élevés ; on s’attendait à ce que cela s’accompagne d’une augmentation des produits pour les familles éligibles et les plus démunies. »

De son côté, le professeur d’économie politique Kareem El-Omdah commente, lors de son entretien avec Zawia3, que ce qui se passe est une restructuration des subventions et non leur suppression, affirmant que la suppression des subventions en nature sur tous les produits est illogique et pourrait avoir de graves conséquences sociales, et que l’objectif du gouvernement est une restructuration permettant d’exclure les catégories non éligibles afin de dégager un excédent.

El-Omdah souligne la hausse des taux de pauvreté en Égypte, qui ont dépassé 30 millions de citoyens selon les dernières statistiques, ce qui confirme l’importance de maintenir les subventions en nature sur les produits pour les citoyens, en particulier les catégories les plus démunies, tout en poursuivant les politiques d’assainissement visant à priver de subventions les non-ayants droit, notamment en ce qui concerne les subventions aux carburants, à l’électricité et à l’énergie, et en utilisant les économies réalisées pour soutenir les catégories vulnérables.

Il affirme que le dossier des subventions est extrêmement sensible et peut faire l’objet d’une forme de surenchère de la part du gouvernement comme de l’opposition ; mais la suppression des subventions reste impossible compte tenu de la hausse des taux de pauvreté et de l’inflation, et de la dégradation de la situation économique du citoyen égyptien. Ce que le gouvernement doit faire, c’est élargir les politiques de soutien aux pauvres et aux classes vulnérables en contrepartie de la suppression des subventions pour les non-ayants droit.

 

Les répercussions de la suppression des subventions en nature

La plupart des estimations font état de graves répercussions sociales en cas de suppression des subventions en nature sur les produits ou de leur conversion en subventions monétaires, en particulier avec la hausse des prix et de l’inflation. Dans le même ordre d’idées, l’ancien parlementaire, membre du conseil présidentiel du Parti conservateur et dirigeant du Mouvement civil, Talaat Khalil, met en garde contre ces répercussions.

Khalil déclare, lors de son entretien avec Zawia3, qu’il faut d’abord distinguer trois formes de subventions figurant au quatrième chapitre du budget général : les subventions en nature, les aides et les prestations sociales, affirmant que la conversion des subventions en nature en subventions monétaires est totalement inappropriée, en particulier pour le pain et les produits de rationnement, qui sont des produits stratégiques pour le citoyen égyptien.

Il explique que cette conversion est très dangereuse pour le citoyen, car si la subvention se résume à une valeur monétaire que reçoit le citoyen, liée à un produit dont le prix varie sur le marché mondial, elle devient inutile : si le citoyen reçoit par exemple 150 livres pour le pain, il pourra acheter aujourd’hui, mais avec le temps les prix commenceront à augmenter, tandis que la subvention monétaire restera fixe, ce qui signifie qu’il devra supporter une charge supplémentaire pour couvrir ses besoins essentiels ; ainsi, « nous avons placé le citoyen face à des pressions supplémentaires ».

Khalil souligne qu’au vu des pressions continues de la vie, le citoyen pourrait être contraint d’acheter d’autres produits ou de dépenser la subvention monétaire pour d’autres besoins, et se retrouverait donc face au même problème pour couvrir ses besoins essentiels en nourriture et en boisson ; dans certains cas, la subvention monétaire pourrait même être perçue par un citoyen irresponsable qui la dépenserait de façon inutile, sans que sa famille en profite.

Il estime que le système de subventions en nature fait l’objet de fuites et de vols, mais que la solution est d’empêcher le vol et de mettre en place des mécanismes et des contrôles garantissant que les subventions parviennent aux ayants droit et en privent totalement les non-ayants droit ; les convertir en subventions monétaires sans aucune étude augmentera considérablement les souffrances du citoyen égyptien.

Une étude de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels indique que les subventions monétaires présentent de très grands défauts lorsqu’on y recourt comme moyen de protection sociale des pauvres. Premièrement, leur valeur réelle, en termes de produits qu’elles permettent d’acheter, diminue avec le temps, à mesure que l’inflation augmente à des taux élevés. Deuxièmement, les subventions monétaires nécessitent un réseau d’information constamment mis à jour et des évaluations continues qui épuisent les ressources à travers un vaste appareil de fonctionnaires chargés de l’évaluation. Troisièmement, les subventions monétaires appliquées ces dernières années excluent encore une large frange des pauvres et souffrent de fuites importantes vers des non-ayants droit. Ce qui ruine la logique même de la conversion, à moins que l’objectif ne soit de réduire les subventions.

Les subventions en nature constituent actuellement en Égypte la meilleure solution aux problèmes de faim et de malnutrition, selon des experts : la conversion aux subventions monétaires pourrait entraîner des problèmes de répartition des ressources financières au sein des familles, notamment l’accaparement des montants des subventions par les membres les plus âgés et les plus puissants dans le système des relations sociales, au détriment des enfants ; en outre, les dépenses imprévues liées à l’éducation et à la santé pourraient pousser beaucoup à dépenser les subventions alimentaires pour autre chose que la nourriture, ce qui aggraverait les problèmes liés à l’alimentation des pauvres en Égypte, selon la même étude.

La Constitution égyptienne dispose, dans son article (17), que « l’État garantit la fourniture des services d’assurance sociale. Tout citoyen qui ne bénéficie pas du régime d’assurance sociale a droit à la sécurité sociale, de manière à lui garantir une vie digne, s’il n’est pas en mesure de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, ainsi qu’en cas d’incapacité de travail, de vieillesse et de chômage. L’État s’emploie à fournir une pension appropriée aux petits agriculteurs, aux ouvriers agricoles, aux pêcheurs et aux travailleurs informels, conformément à la loi. Les fonds des assurances et des pensions sont des fonds privés, qui bénéficient de toutes les formes de protection prévues pour les fonds publics ; ils sont, avec leurs revenus, un droit de leurs bénéficiaires, sont investis de manière sûre et gérés par un organisme indépendant, conformément à la loi. L’État garantit les fonds des assurances et des pensions. »

L’article (79) dispose que « tout citoyen a droit à une alimentation saine et suffisante et à une eau propre ; l’État s’engage à assurer les ressources alimentaires à tous les citoyens. Il garantit également la souveraineté alimentaire de manière durable, et assure la préservation de la diversité biologique agricole et des variétés végétales locales afin de préserver les droits des générations. »

Malgré les garanties de protection sociale des citoyens prévues par les articles constitutionnels et l’insistance sur l’engagement du pouvoir envers les catégories marginalisées et les plus démunies, le système de rationnement reste le dernier soutien, le seul, croient les Égyptiens, qui contribue à couvrir une part importante de leurs besoins alimentaires ; ils aspirent à son maintien dans un contexte économique devenu extrêmement difficile.

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Rasha Ammar
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites d’information égyptiens et arabes et s’intéresse aux affaires politiques et aux questions sociales.

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