La hausse de l’essence en Égypte n’a pas encore été annoncée, mais la population en paie déjà le prix

En Égypte, les anticipations d’une hausse des carburants pèsent déjà sur les transports, les prix et le budget des ménages.
Illustration d’un minibus dans une station-service
Image de Ibrahim Elhady Issa

Ibrahim Elhady Issa

Mahmoud Abdallah, 39 ans, employé d’une entreprise privée à Héliopolis, se réveille une heure et demie avant le début de sa journée de travail. Il prend un minibus jusqu’à la station de métro El-Bohouth, puis le métro pour rejoindre son travail. Pour lui, ce trajet représentait simplement un tarif fixe. Mais, avec les spéculations qui circulent parmi les passagers sur une hausse des prix des carburants, il est devenu un poste de dépense à recalculer. Un passager l’affirme sans détour : « Si le gazole augmente, le prix du trajet augmentera. »

Des prévisions annoncent une hausse des prix des carburants au cours de ce mois de septembre. La population égyptienne est dans l’attente d’un relèvement des prix, même si plusieurs experts l’excluent. Les citoyens, de leur côté, ne font pas confiance aux promesses du gouvernement, notamment après qu’il a rompu son engagement de ne pas augmenter les tarifs de l’électricité. Parallèlement, les sites d’information mettent l’accent sur les hausses des prix de l’énergie dans certains pays.

« Si le prix du trajet augmente d’une ou de deux livres dans chaque sens, cela représente une hausse quotidienne, puis hebdomadaire, puis mensuelle », explique Mahmoud à Zawia3. Il ajoute que le simple fait de parler d’une hausse des prix des carburants pousse les commerçants à augmenter les prix des marchandises ou à les stocker, pour se prémunir contre l’augmentation des frais de livraison. Le repas qu’il achète sur le chemin du retour lui coûtera lui aussi plus cher, précise-t-il.

Si la hausse est annoncée, Mahmoud cherchera un moyen de transport moins cher et marchera peut-être une partie du trajet, dit-il. À la fin du mois, l’augmentation se retrouvera répartie dans l’ensemble de son budget, entre transports, alimentation et tout ce qui dépend des coûts de transport.

Une étude analyse le cas égyptien lors de la suppression des subventions aux carburants. Elle souligne que l’acceptation des hausses par la population ne dépend pas uniquement de la perte financière, mais aussi de la manière dont la décision est présentée. Lorsque la suppression des subventions est décrite comme une mesure destinée à sauver l’économie ou comme un « sacrifice national partagé », la perception des citoyens peut évoluer : une perte directe de revenu devient un coût associé, à leurs yeux, à un objectif plus large, comme la stabilité.

La professeure de sociologie Samia Khedr explique que le coût d’une hausse des prix des carburants commence avant l’annonce de la décision, dès que la population commence à l’anticiper. Selon elle, l’annonce d’une augmentation des prix de l’énergie s’accompagne d’une nette dégradation du moral collectif, avant un rétablissement progressif. Les mois qui suivent l’annonce constituent donc une période sensible, susceptible de déboucher sur un rejet populaire.

Elle ajoute que la « rumeur » mérite en elle-même d’être observée, sans constituer automatiquement la preuve que le gouvernement en est à l’origine. Elle fait partie du climat d’anticipation qui précède la décision. Si l’on parle longtemps d’une hausse du prix de l’essence, le consommateur commence à intégrer cette possibilité dans ses calculs : l’automobiliste réévalue ses frais de déplacement, le chauffeur attend un nouveau tarif, le commerçant calcule ses coûts de transport et la famille réorganise ses dépenses. Une forme d’« adhésion à la décision » peut ainsi commencer avant toute hausse officielle.

La préparation des décisions économiques ne passe pas uniquement par les fuites ou les spéculations. Le Fonds monétaire international évoque les « nouvelles budgétaires », c’est-à-dire les informations nouvelles qui modifient les anticipations des individus et des marchés concernant la politique budgétaire. Lorsque les informations arrivent par étapes, le changement attendu entre dans les calculs de la population avant sa mise en œuvre. Les particuliers et les entreprises commencent alors à ajuster progressivement leurs attentes et leurs comportements. Mais l’effet de ces messages dépend aussi du bilan du gouvernement : la communication est plus crédible lorsque les engagements passés correspondent aux mesures effectivement appliquées, tandis qu’un manque de confiance conduit à accueillir les messages officiels avec scepticisme et prudence.

 

Que signifie une hausse de l’essence et du gazole ?

L’examen par Zawia3 de l’évolution des prix des carburants au cours des dernières années révèle des hausses d’ampleur variable selon les périodes. Certaines n’ont pas dépassé quelques piastres par litre, tandis que d’autres ont dépassé 50 % en une seule décision.

Les données historiques rassemblées par Zawia3 montrent que le butane a enregistré l’une des plus fortes hausses ponctuelles : le prix de la bouteille a augmenté jusqu’à 100 % lors de précédents ajustements. La hausse de l’essence 80 et du gazole a, quant à elle, atteint environ 55,3 % en juin 2017.

À l’inverse, les plus faibles hausses ponctuelles ont été enregistrées durant les ajustements limités de 2021 et 2022. Les prix de certains produits ont alors augmenté d’environ 25 piastres par litre, soit approximativement 2,6 % à 4 %. Le marché a également connu une période exceptionnelle de baisses entre la fin de 2019 et le début de 2020, avec des diminutions limitées de 2,8 % à 3,8 %.

L’analyse des prix par Zawia3 entre juillet 2014 et mars 2026 fait apparaître plus nettement la hausse cumulée des carburants. Le prix de la bouteille de butane domestique est passé d’environ 15 à 275 livres, soit une augmentation de plus de 1 730 %.

Le prix de l’essence 80 a bondi de 1,60 à 20,75 livres par litre, soit environ 1 196,8 %. Celui du gazole est passé de 1,80 à 20,50 livres, une hausse d’environ 1 038,8 %.

Le gaz automobile est lui aussi passé de 1,10 à 13 livres, soit une progression d’environ 1 081,8 %. L’essence 92 a augmenté de 2,60 à 22,25 livres, soit près de 755,8 %.

L’essence 95 est passée de 6,25 à 24 livres par litre, soit environ 284 % sur la même période. Cette hausse est inférieure aux augmentations cumulées enregistrées par les autres carburants.

15 % : le scénario le plus proche de la moyenne des dernières hausses

Zawia3 s’appuie sur les six dernières décisions de hausse des prix des carburants, prises entre 2024 et 2026. Trois scénarios de calcul peuvent être construits pour une prochaine augmentation : 10 % comme hypothèse basse, 15 % comme scénario intermédiaire et 20 % comme hypothèse haute. Le scénario de 10 % correspond à un ajustement plus modéré. Le taux de 15 % paraît le plus proche de la moyenne des dernières hausses, qui se situaient effectivement entre environ 12,5 % et 16,9 %. Le scénario de 20 % représente un rattrapage plus important, qui pourrait devenir plus probable si les coûts d’importation des carburants subissaient de fortes pressions liées aux cours mondiaux du pétrole ou au taux de change.

Si l’hypothèse d’une hausse de 15 % était appliquée aux prix actuels, le litre d’essence 80 passerait de 20,75 à 23,85 livres, soit 3,10 livres supplémentaires par litre. Pour l’essence 92, davantage associée à l’usage des voitures particulières, le prix passerait de 22,25 à 25,60 livres, soit 3,35 livres de plus par litre. L’essence 95 augmenterait de 24 à 27,60 livres, soit 3,60 livres supplémentaires. Le gazole passerait de 20,50 à 23,60 livres par litre, soit une hausse de 3,10 livres.

Pour une voiture particulière équipée d’un réservoir de 45 litres d’essence 92, le plein coûte actuellement 1 001 livres. Avec une hausse de 15 %, il coûterait 1 152 livres. L’automobiliste paierait donc 151 livres supplémentaires à chaque plein.

Pour une consommation moyenne de 180 litres par mois, la facture d’essence passerait d’environ 4 005 à 4 608 livres, soit une charge supplémentaire de 603 livres par mois. Sur un an, ce surcoût atteindrait 7 236 livres pour l’automobiliste, si le prix et la consommation restaient identiques toute l’année.

L’effet de la hausse ne se limite pas aux automobilistes. Le gazole entre directement dans les coûts d’exploitation d’une grande partie du transport de marchandises et de voyageurs. Un camion consommant, par exemple, 100 litres de gazole par trajet dépense actuellement 2 050 livres en carburant. Avec une hausse de 15 %, ce coût atteindrait 2 360 livres, soit 310 livres supplémentaires par trajet.

Selon ce scénario, une hausse de 10 % du gazole pourrait se traduire par un relèvement de 5 % à 7 % des tarifs de certains transports collectifs. Elle pourrait aussi ajouter environ 2 % à 4 % au prix de certains produits alimentaires frais, avec un effet variable selon la marchandise et la distance parcourue.

Dans le scénario intermédiaire, une hausse de 15 % signifie qu’un plein de 45 litres d’essence 92 pourrait coûter environ 151 livres de plus. Un camion consommant 100 litres de gazole supporterait, quant à lui, un surcoût direct de 310 livres de carburant par trajet.

Mahmoud Abdallah fait partie des milliers de travailleurs venus des gouvernorats pour chercher un meilleur emploi. Mais il n’a pas les moyens d’habiter à proximité de son lieu de travail. Il passe la semaine au Caire, puis rejoint sa famille le week-end dans son village, rattaché à Mansoura.

Pour Mahmoud, une hausse des prix des carburants pourrait signifier moins de visites à ses proches ou davantage de dépenses mensuelles. Son salaire est fixe, explique-t-il. Il ne peut pas supporter ces coûts supplémentaires, mais il doit aussi voir sa famille. « Les transports me permettent de préserver le lien avec ma famille », dit-il.

L’analyse par Zawia3 des tarifs des trajets entre Le Caire et les gouvernorats après la dernière hausse des prix des carburants, le 10 mars 2026, montre une augmentation d’environ 15 % à 17 %. Pour un salarié dont le revenu est fixe, le retour auprès de sa famille est ainsi devenu plus coûteux.

La hausse n’a pas besoin d’être importante en valeur absolue pour peser sur le budget d’un travailleur. Les trajets les plus courts ont connu de fortes augmentations : le tarif du Fayoum est passé de 50 à 65 livres, soit 15 livres supplémentaires et 30 % de l’ancien prix. Celui de Tanta a augmenté de 43 à 55 livres, soit 12 livres ou environ 27,9 %. À Beni Souef, il est passé de 70 à 85 livres, soit 15 livres ou 21,4 %.

Un travailleur faisant chaque semaine le trajet entre Le Caire et Assiout paiera, par exemple, environ 264 livres supplémentaires par mois pour quatre allers-retours. Le surcoût atteint environ 280 livres pour Sohag et 320 livres pour Qena, à raison d’un voyage hebdomadaire.

 

Hazem Hassanein, membre de l’Association égyptienne d’économie politique, explique que plus les décisions gouvernementales apparaissent comme une orientation définitivement arrêtée, plus ce que l’on appelle le « biais du statu quo » s’atténue. Le citoyen passe alors psychologiquement de la question « La hausse aura-t-elle lieu ? » à « Comment vais-je y faire face ? ». Dans ce contexte, la période précédant la décision devient aussi importante que la décision elle-même : la circulation des informations et des signaux annonçant le changement donne aux ménages et aux marchés le temps de revoir leurs calculs et de s’adapter à ce qui est attendu.

Il ajoute à Zawia3 que l’idée d’« amortir le choc », mise en œuvre par les gouvernements pour faire passer la hausse, ne garantit pas que les citoyens l’accepteront durablement. Si les prix augmentent de manière répétée sans amélioration économique perceptible ni protection sociale correspondante, l’adaptation initiale peut céder la place à une perte de confiance et à un mécontentement accumulé.

Une étude indique que les fuites précédant les décisions économiques ne sont pas toujours fortuites. Elles peuvent devenir un outil destiné à influencer les anticipations des marchés et de la population avant l’annonce officielle. Certaines servent de « ballons d’essai » pour mesurer les réactions à une orientation, tandis que d’autres proviennent des institutions elles-mêmes sans autorisation officielle. Dans les deux cas, recevoir une information sur une décision attendue avant son annonce laisse à la population le temps d’en intégrer la possibilité et de s’y adapter. La décision peut ainsi paraître moins soudaine et moins brutale lorsqu’elle est annoncée.

Alors que la population attend de connaître une hausse devenue certaine, elle cherche déjà des solutions pour réorganiser son quotidien une fois la décision annoncée. Depuis longtemps, elle traite les décisions qui n’ont pas encore été prises comme un nouveau poste dans son budget épuisé.

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Ibrahim Elhady Issa
Journaliste qui s’intéresse aux questions économiques et à leurs croisements avec la justice sociale et les histoires humaines.

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