Hisham Kassem est un éditeur et homme politique égyptien d’opposition. Quelques mois avant son emprisonnement, en octobre dernier, il a été choisi pour présider le conseil d’administration du Courant libéral en Égypte, qui regroupe quatre partis : le Parti conservateur, Réforme et Développement, Al-Dostour et Égypte Liberté, ainsi qu’un certain nombre de figures politiques, de personnalités publiques et d’hommes d’affaires.
Kassem a été arrêté pour diffamation et outrage à des policiers, sur la base d’une plainte déposée par l’ancien ministre de la Main-d’œuvre Kamal Abou Eita, ce qui a suscité de vives critiques d’organisations de défense des droits humains en Égypte, qui ont qualifié l’affaire de persécution politique.
Kassem a purgé sa peine de prison et en est sorti en annonçant qu’il ne reviendrait pas sur ses positions et qu’il maintenait son appel à mettre fin au pouvoir militaire en Égypte et à sa mainmise sur l’économie nationale.
Voici le texte de l’entretien…
– Parlez-nous du Courant libéral libre
Le courant libéral repose sur l’idée que la révolution égyptienne d’avant 1952, à l’ombre de laquelle nous vivons encore, s’est réalisée dans le cadre d’une économie libre.
Nous sommes entrés dans la période du pouvoir militaire en 1952, et en peu de temps, le régime militaire a compris que contrôler le pouvoir par la seule répression politique ne suffisait pas, et que son emprise devait s’étendre à l’économie : c’est ainsi qu’a commencé le processus de nationalisation, qui a marqué le début de la ruine de l’économie égyptienne.
Il y a eu une volonté délibérée de brider l’initiative privée par une force bureaucratique qui compte aujourd’hui environ quatre millions de fonctionnaires, alors que 80 % des emplois sont fournis par le secteur privé, qui constitue le pilier de l’économie ; une grande partie des emplois sont considérés comme marginaux, alors qu’ils représentent en réalité l’économie libre.
C’est l’orientation du courant libéral, que ce soit au sein du Courant libre, fondé avant que je ne sois jeté dans une affaire montée de toutes pièces et emprisonné, ou de l’Appel libre et du parti qui en découlera, que j’ai l’intention d’annoncer en septembre prochain, et qui s’articule autour de l’appel à réduire le rôle du gouvernement en tant qu’acteur économique, à élargir la force de travail dans l’économie libre et à étendre également le rôle de la société civile : autrement dit, nous appelons à ce que le gouvernement soit le gardien et le régulateur de l’économie, et non l’acteur principal.
Le courant libéral est une idée ancienne en Égypte. Il y a eu des tentatives pour le faire revivre, menées par le docteur Saïd El-Naggar (qui a prôné le libéralisme dans les années 1980 et 1990, en fondant l’association du Nouvel Appel), puis il y a eu des tentatives du parti Al-Wafd, et l’expérience du parti libéral Al-Ghad.
Le pouvoir en Égypte guettait les tentatives du parti Al-Ghad : il l’a confronté à une hostilité injustifiée et à une destruction organisée dès qu’il a obtenu sa licence et est descendu dans la rue, en particulier après qu’il eut présenté un candidat à la présidentielle à l’époque (il fait référence à la candidature de l’homme politique égyptien Ayman Nour à l’élection présidentielle face à l’ancien président Mohamed Hosni Moubarak en 2005). L’idée du Courant libéral libre est donc ancienne et se renouvelle périodiquement, et des partenaires m’aident à préparer le parti naissant.
– Votre emprisonnement a-t-il affecté le Courant ?
Bien sûr, il l’a affecté négativement, car nous cherchons à attirer un certain nombre de cadres ayant des expériences de gestion réussies et croyant à l’économie libre, d’autant que l’une des principales raisons de l’échec du processus après 2011 et du retour au pouvoir militaire a été l’échec économique et la gestion de ce dossier par l’État.
Beaucoup de cadres ont des capacités de gestion avérées, mais ils évitent la confrontation avec le pouvoir et les régimes répressifs, que ce soit en Égypte ou dans tout autre pays. Malgré cela, nous continuons à chercher à attirer davantage de membres, car nous pensons que le régime militaire vit ses dernières étapes : il en est arrivé à un degré d’échec et de mauvaise gestion économique qui ne lui permettra pas de durer longtemps.
Nous devons donc être prêts à sortir de l’impasse dans laquelle le pouvoir militaire nous a entraînés, d’autant que je pense qu’elle s’aggravera dans la période à venir.
– Comment voyez-vous le dialogue national ?
Il n’a aucune crédibilité. Ils veulent lancer une deuxième phase du dialogue national, mais demandons-nous quels ont été les résultats du premier dialogue. Participer au dialogue national, c’est soutenir la pérennité du régime militaire ; et en fin de compte, le régime militaire n’est pas compétent, et l’on peut établir un lien entre lui et les manifestations de pauvreté qui se répandent. Je considère que participer au soutien du régime militaire est immoral.
– Revenons au différend entre vous et l’ancien ministre du Travail Kamal Abou Eita, qui a provoqué votre emprisonnement. Qu’en dites-vous ?
Abou Eita m’a accusé d’être un agent sioniste américain. Je lui ai répondu et j’ai soulevé une affaire qui avait déjà été évoquée à son sujet : il était soupçonné d’être impliqué dans une affaire de corruption financière lorsqu’il dirigeait le ministère, et de nombreuses chaînes satellitaires et plateformes avaient déjà écrit qu’il avait restitué une somme importante qu’il avait perçue, afin d’éviter qu’une action pénale ne soit engagée contre lui ; mais il n’a pas porté plainte contre eux, et je suis le seul à avoir été traduit en justice.
J’ai ensuite déposé une plainte contre lui, car j’estimais que ses accusations constituaient une incitation contre moi (ce qui est pire que l’injure et la diffamation) ; ma plainte a pourtant été ignorée, tandis que le parquet m’a convoqué pour recueillir mes déclarations, et j’ai été surpris, pendant mon entretien avec le substitut du procureur, d’apprendre que j’étais accusé. C’est un mépris de la loi de la part du parquet : on ne peut pas convoquer quelqu’un pour recueillir ses déclarations puis l’arrêter.
Puis j’ai été surpris par la fabrication d’une autre affaire contre moi par le ministère de l’Intérieur, selon laquelle j’aurais insulté des officiers. Je pense que le but était de m’écarter de la scène lors de l’élection présidentielle, parce que j’avais publiquement demandé au président al-Sissi de ne pas se représenter, et que je l’avais tenu pour responsable de la dégradation dans laquelle se trouve l’État et de ce que deviendront les choses dans les dix prochaines années. Il fallait m’écarter pour faire taire ce discours pendant l’élection présidentielle.
– Aviez-vous l’intention de vous présenter à la dernière élection présidentielle ?
Certains ont demandé ma candidature et mon nom a circulé comme candidat à la présidentielle ; mais je me suis demandé comment se présenter alors que l’élection était jouée d’avance. Il était difficile, dans l’état de dégradation sécuritaire dont souffre le pays, que quiconque concurrence al-Sissi lors de l’élection, et les citoyens avaient besoin de sortir du chaos qui a frappé le pays. Nous avons vu lors de l’élection de 2018 à quel point elle relevait de la farce, et comment des candidats comme Ahmed Chafik et Sami Anan ont été réprimés ; et aucune modification garantissant une élection intègre n’a été apportée. Je n’avais donc pas l’intention de me présenter.
Qui auriez-vous soutenu lors de la dernière élection présidentielle ?
Ahmed Tantawy avait une conviction fondée sur des expériences : il a tenté de suivre l’exemple de certains pays d’Amérique latine qui ont réussi à écarter le pouvoir militaire et à rendre le pouvoir aux civils. Même si je pensais que ce n’était pas possible, il croyait sincèrement que cela pouvait arriver, et c’est sur cette base qu’il a annoncé sa candidature. J’ai considéré que les autres candidats à l’élection n’étaient pas sérieux, mais se présentaient pour que l’élection paraisse réelle ; or ce n’était qu’une reconduction d’al-Sissi pour les six prochaines années. Je m’attends, s’il parvient à terminer son mandat, à ce qu’il procède à des amendements constitutionnels pour rester au pouvoir à vie.
– Parlez-nous du Syndicat des journalistes et du rôle qu’il devrait jouer actuellement pour soutenir la liberté de la presse, le dossier des salaires et les questions concernant les journalistes ?
Je ne suis pas les affaires du syndicat ; lorsque je dirigeais Al-Masry Al-Youm, ma relation avec lui se limitait à la signature des embauches. J’apprécie et je respecte Khaled El-Balshy, qui essaie de faire du bon travail, mais je ne pense pas que certains membres du conseil du Syndicat des journalistes jouent le même rôle. Je pense que le Syndicat des journalistes est le syndicat le plus faible d’Égypte, d’autant que le dossier de l’indemnité a une grande influence sur le déroulement et les résultats des élections au sein du syndicat.
– De quoi l’Égypte a-t-elle besoin pour qu’il y ait une liberté de la presse ?
Je n’ai aucun doute que nous atteindrons une étape où nous jouirons d’une liberté de la presse totale ; je suis convaincu que cette étape viendra et que ce marasme se dissipera. La presse jouira de sa liberté après l’amélioration de la situation en Égypte et l’éviction du groupe qui monopolise les richesses du pays et a laissé le reste des Égyptiens dans la pauvreté.
– Que pensez-vous du blocage de certains sites de presse indépendants ?
La technologie a permis aux citoyens de briser ces barrières, en utilisant des applications qui leur permettent de contourner le blocage. Le problème est que celui qui prend la décision de blocage ignore tout de la technologie, et ne comprend pas que les décisions de blocage ne font que nuire à la réputation de l’Égypte et de son régime, en le présentant comme un régime répressif et oppressif.
– Que pensez-vous du fait que le syndicat ne dépasse pas l’ancien modèle et ne reconnaisse pas les sites électroniques à eux seuls pour l’inscription de membres au syndicat ?
Le problème réside dans l’organisation syndicale unique, et je pense que tôt ou tard, il y aura un pluralisme syndical, et que le professionnel aura le droit de choisir lequel des différents syndicats sert ses intérêts réels. C’est une situation temporaire et anormale, et toute véritable réforme politique dans l’État y mettra fin.
– Comment voyez-vous le journal Al-Masry Al-Youm depuis votre départ ?
Au cours des dernières années, son niveau professionnel a beaucoup baissé, en particulier après que Mohamed El-Sayed Saleh a été contraint de démissionner à la suite de sa couverture des élections, sans compter la présence d’une personne comme Abdel Moneim Saïd, président du conseil d’administration, habitué à rester constamment dans le giron du gouvernement, ou d’Abdel Latif El-Menawy, lié à Maspero et à la salle de rédaction qu’il dirigeait.
Nous avons aussi vu comment Salah Diab a été emprisonné à deux reprises et intimidé, parce qu’il détient la plus grande part du journal ; ainsi, même si les directions changent, rien ne changera, car le pouvoir ne le permettra plus.
– Que pensez-vous de la republication par des internautes de publications contenant d’anciennes promesses du président sur sa page officielle, et de la suppression de ces publications par les gestionnaires de la page en réaction ?
Monsieur le président a commencé à effacer certaines anciennes publications, ou la campagne qui réclame qu’il rende des comptes : ce sont autant d’indices que ce régime joue les arrêts de jeu. Je pense que les médias sociaux sont désormais capables d’agir à travers les réseaux sociaux, des deux côtés (la campagne populaire de republication de publications contenant d’anciennes promesses, ou la suppression de ces publications), et que les évolutions économiques et technologiques ne permettent plus l’existence d’un régime militaire.
– Quant au rôle actuel de Hamdeen Sabahi et d’ElBaradei, voyez-vous une possibilité de leur retour en tant qu’acteurs de la scène politique, ou est-ce devenu impossible ?
On ne peut pas mettre dans le même panier le docteur Mohamed ElBaradei et Hamdeen Sabahi : chacun d’eux a un profil politique et un rôle différents. Le docteur ElBaradei était un fonctionnaire international, lauréat du prix Nobel ; il a fait une tentative qui n’a pas été couronnée de succès et a laissé des espoirs d’une situation meilleure à l’avenir. Il réside actuellement à l’étranger, mais il est une référence pour les personnalités publiques et les citoyens, et je le vois comme Gandhi. Quant à Sabahi, la situation est totalement différente : il vit dans le pays et reste engagé dans la réalité.
– Comment voyez-vous l’action du Mouvement civil ?
Nous œuvrons pour parvenir à la république, et non à un régime militaire qui gouverne sous le nom de république. Il n’est pas nécessaire que nous travaillions en coordination avec d’autres mouvements ; de plus, nous ne sommes pas d’accord politiquement avec beaucoup de membres du Mouvement civil, et je pense que certains d’entre eux servent de vitrine pour embellir le régime militaire, sans aucune contribution réelle au véritable travail politique. Je ne pense pas qu’il y aura une quelconque coordination avec eux. Je pense que leur rôle est en recul, car ils ne s’engagent plus sur les vraies questions et ne font que donner l’image d’un pluralisme politique dans l’État.
– Pensez-vous que le Mouvement civil a soutenu Ahmed Tantawy dans son affaire ?
Il n’y a eu que quelques communiqués, qui m’ont étonné.
– Comment voyez-vous la crise des procurations de Tantawy ?
Ils ont commis une erreur juridique en organisant des procurations populaires, mais leur objectif était de montrer à quel point les bureaux de l’enregistrement foncier se montraient intransigeants pour accepter leurs procurations ; ils ont donc voulu montrer le nombre de soutiens à leur candidat à travers ces procurations. C’était aussi un message politique de Tantawy : il ne cherchait pas à tricher pour obtenir sa candidature, mais seulement à prouver l’intransigeance de l’État à son égard et à l’égard de ses partisans.
Et bien sûr, quiconque s’approche du dossier présidentiel doit aller en prison, s’il s’agit d’un candidat sérieux : regardez ce qui est arrivé à Ahmed Chafik et sa disparition de la scène publique, et ce qui est arrivé à Sami Anan, arrêté de manière humiliante pour avoir simplement annoncé sa candidature. Nous ne savons pas non plus où est Ahmed Konsowa, s’il est toujours en vie. Moi, j’ai demandé au président de ne pas se représenter et je me suis retrouvé en prison, et Tantawy aussi.
Le plus étrange est que quiconque entre en prison ne peut plus se présenter, même s’il obtient un jugement de réhabilitation.
Pouvez-vous nous parler de l’expérience de la prison ?
Le traitement a été très mauvais pendant les trois premiers jours de détention. J’ai été placé dans une cellule réservée aux fonctionnaires et aux citoyens qui ne sont pas des délinquants habituels, mais l’endroit était sale et les toilettes extrêmement crasseuses, ce qui m’a poussé à m’abstenir de manger pour ne pas avoir à aller aux toilettes. Le troisième jour, quand on m’a dit que j’allais être jugé, j’ai annoncé une grève de la faim.
À la prison du 10-Ramadan, la situation était totalement différente : c’est l’une des prisons les plus récentes. J’ai d’abord subi un examen médical en raison de ma grève de la faim, pour vérifier que je ne souffrais d’aucune maladie chronique, et le résultat a été que je pouvais être détenu en cellule. Je ne suis pas passé par la phase d’« admission » : je suis entré dans une cellule particulière avec deux autres détenus, et il n’y a eu aucune difficulté logistique ou de séjour pendant ma détention ; mais au bout du compte, on m’avait fabriqué une affaire et j’avais été emprisonné.
– Et que pensez-vous de la récente campagne d’abattage des arbres et des rumeurs sur l’exportation de charbon de bois vers Israël ?
Au-delà de la question de savoir où ira le bois, sur le plan juridique, ces gens peuvent-ils détruire des biens publics de cette manière sans qu’il y ait une décision gouvernementale claire ?
De plus, les arbres sont vendus, et le produit de leur vente doit revenir au Trésor public ; or il n’y a pas été versé, ce qui signifie que nous sommes face à un cas de corruption et d’abus sur les deniers publics qui a atteint des stades incompréhensibles. Nous avons besoin que le gouvernement nous explique sur quelle base des biens publics sont détruits de cette manière, et où va l’argent tiré de la vente de ces arbres.
– Comment voyez-vous Ibrahim El-Organi ?
Je suis convaincu qu’El-Organi n’est qu’une façade pour d’autres, car le volume de ses affaires est démesuré. Une enquête doit être ouverte sur l’entrée de Palestiniens dans le Sinaï par le point de passage terrestre de Rafah via sa société Hala, en échange de sommes exorbitantes allant de cinq à dix mille dollars : cela n’a pu se produire nulle part ailleurs, et ne s’est produit dans aucun autre pays. Je ne pense pas qu’ils aient reçu une quelconque formation en tant que milices ; quant à leur porte-parole, Mostafa Bakry, c’est une personne connue pour changer de discours tous les deux jours, et nous ne prenons donc pas ses propos au sérieux.
Je pense que ce qui se passe relève du prestige social d’Ibrahim El-Organi, de la combine et de la corruption ; cela nous rappelle le dossier de la succession, et c’est une perte de temps.
– Que pensez-vous du rôle du Caire dans la crise de la guerre contre Gaza ?
Je pense que la crise de Gaza a prolongé la vie du régime, car les liquidités qui sont entrées en Égypte visaient à éviter une situation critique après la tension en Libye, à Gaza et au Soudan : toute instabilité en Égypte aurait de graves conséquences pour tous les pays de la région et pour l’Europe. C’est pourquoi, alors que le FMI voulait résilier le contrat d’un prêt de trois milliards de dollars, le montant a été porté à neuf milliards.
– Que pensez-vous du discours hostile aux réfugiés ?
En raison de la présence de dirigeants autoritaires et de la multiplication des conflits dans la région, le nombre de réfugiés arrivant en Égypte a augmenté. C’est certainement un problème, et il est inquiétant de voir monter les voix qui appellent à l’expulsion des réfugiés et le ton hostile à leur égard. Il faut traiter la crise comme temporaire, et le dossier des réfugiés ne doit pas se transformer en un dossier de mendicité pour obtenir davantage d’argent destiné aux réfugiés : beaucoup d’entre eux sont arrivés en Égypte avec des capitaux et se débrouillent.
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