Photographie : Haidar Kandil
Conception graphique : Aya Saber
Montage vidéo : Khaled Abdallah
Freddy El-Baiady, député à la Chambre des représentants égyptienne pour le Parti social-démocrate égyptien, a participé à l’examen de plusieurs questions législatives et de contrôle, et a présenté plusieurs demandes d’information (« talabat ihata », un outil de contrôle parlementaire) portant sur divers sujets, dont la réforme du baccalauréat (thanaweya amma), les accidents de train et les politiques économiques du gouvernement.
Dans cet entretien, El-Baiady évoque le rôle du Parlement dans le contrôle du gouvernement et l’impact de l’absence d’opposition sur le travail législatif, ainsi que sa vision de la situation économique, des droits humains et de l’avenir de la vie politique en Égypte, entre autres questions.
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Le Parlement et l’opposition
Pour commencer, nous aimerions parler des demandes d’information que vous avez présentées sur de nombreux sujets controversés. Y a-t-il eu une réponse ou une suite à ces demandes ?
Il est important de préciser que toutes les demandes d’information ne sont pas examinées. Certaines ont effectivement été débattues, tandis que d’autres n’ont fait l’objet ni d’un examen ni d’une réponse. Néanmoins, ces demandes ont eu un large écho dans les médias et l’opinion publique.
Selon la procédure en vigueur, les demandes d’information sont présentées au Parlement, qui les examine en coordination avec la commission compétente, et les responsables les étudient ou y répondent. Certaines demandes ont effectivement été débattues, et pour certaines, nous avons réussi à obtenir une réponse. Par exemple, j’ai présenté une demande d’information concernant le pont en construction dans le quartier d’Héliopolis, une zone urbaine et culturelle. Ce pont était considéré comme une défiguration du quartier, et une demande d’arrêt de sa construction a effectivement été présentée. La demande a été satisfaite et la construction du pont a été arrêtée.
En revanche, d’autres demandes n’ont été ni examinées ni satisfaites. Mais au bout du compte, c’est notre rôle, et nous l’assumerons jusqu’à notre dernier jour au Parlement, car c’est une mission que le peuple nous a confiée, quel que soit le degré de réponse.
De nombreuses critiques visent le Parlement quant à son rôle de contrôle du gouvernement. Qu’en pensez-vous ?
Le rôle du Parlement est fondamentalement un rôle de contrôle et de législation, mais le Parlement remplit-il suffisamment ce rôle ? Malheureusement, la réponse est non. Quand il s’agit de prendre des mesures ou de demander des comptes à un ministre, ou de rejeter un projet de loi du gouvernement, nous constatons que la majorité a tendance à voter en faveur du gouvernement, parce que la majorité qui contrôle le Parlement est composée de partis loyalistes. Malgré la présence de quelques membres de l’opposition qui expriment fermement leurs opinions au Parlement, la majorité se range toujours à l’avis du gouvernement, même lorsque cet avis n’est pas le meilleur pour le citoyen et pour la patrie.
Malheureusement, la majorité se range toujours à l’avis du gouvernement, et c’est un problème. Il faut une véritable écoute de l’avis contraire, car une opinion opposée à celle du gouvernement n’est pas nécessairement nuisible pour lui ou pour le pays. Bien au contraire, il arrive souvent que l’opposition formule des avis et des propositions qui servent l’intérêt du gouvernement et l’intérêt général. Pourtant, le gouvernement ignore ces avis, pour découvrir plus tard que les écouter aurait donné de meilleurs résultats. Ce qu’il faut, c’est analyser et étudier les avis contraires avant de les rejeter, car cela favorise des décisions qui servent l’intérêt de tous, du gouvernement comme du pays.
Vous avez dit que certaines demandes d’information ne sont ni examinées ni débattues. Pourquoi ?
Cela relève des politiques du Parlement, qui décide des demandes qui seront examinées et de celles qui seront ignorées. Cela dépend de l’appréciation par le Parlement de l’importance des demandes présentées, et plusieurs facteurs indépendants de la volonté de leurs auteurs entrent en jeu. C’est le Parlement qui décide des demandes qui seront débattues ou ignorées.
Que pensez-vous de la performance de l’opposition au Parlement ?
La crise de l’opposition au Parlement tient à son petit nombre, et certains membres comptés dans l’opposition n’exercent pas réellement leur rôle d’opposants. Ceux qui s’opposent vraiment au sein du Parlement sont peu nombreux, et même si leurs voix sont parfois fortes, leur influence reste malheureusement peu visible, car c’est la majorité qui finit par l’emporter. C’est un problème lié à la composition d’un Parlement dominé par les partis loyalistes ; si l’opposition comptait davantage de membres, son influence serait plus grande, au profit du citoyen et du pays, et pas seulement de l’opposition. Plus la diversité des opinions est grande, plus elle a un effet positif sur le décideur et conduit à voter les décisions les plus utiles.
Cela signifie-t-il que vous considérez l’alliance électorale entre l’opposition et les partis loyalistes lors des élections de 2020 comme positive, et qu’elle devrait être renouvelée parce qu’elle renforce la présence de l’opposition au Parlement ?
Ce n’est pas le moment de prendre cette décision, car de nombreuses données manquent. Lorsque nous avons décidé, en 2020, de participer aux élections législatives au sein d’une alliance électorale avec les partis loyalistes, nous avons estimé que c’était le seul moyen d’entrer au Parlement. Nous avions de nombreux candidats sur les sièges uninominaux, mais ils n’ont malheureusement pas été élus, bien qu’ils le méritaient. Certains ont contesté les résultats en justice, mais ces affaires n’ont toujours pas été tranchées. C’est pourquoi nous avons considéré que c’était la seule voie pour entrer au Parlement et y traiter les dossiers.
Au Parti social-démocrate égyptien, nous essayons toujours d’être positifs et de participer à la scène politique tant qu’il en existe la possibilité. Nous avons posé des conditions claires en entrant dans cette alliance : il s’agissait d’une alliance électorale seulement, et non politique. Nous n’avons pas renoncé à nos principes d’opposition aux politiques du gouvernement au sein du Parlement, et nous avons agi selon notre vision. À travers notre expérience, les observateurs ont vu comment le parti et ses députés ont exprimé clairement leurs positions, et nous avons parfois été le seul parti à s’opposer fermement aux politiques du gouvernement.
Quant aux prochaines élections, nous n’avons pas encore arrêté notre position définitive. Nous attendons davantage d’éléments qui nous aideront à prendre la décision. Lors des élections précédentes, il y a eu un débat interne au parti sur l’entrée dans l’alliance avec les partis loyalistes, et certaines voix au sein du parti s’y opposaient, mais la majorité a approuvé l’alliance. Il n’est donc pas encore temps de parler des prochaines élections sans une vision complète et claire.
Certains estiment que l’alliance avec les partis loyalistes fait perdre à l’opposition sa condition la plus importante, l’indépendance. Qu’en pensez-vous ?
Je respecte cette opinion différente et j’en reconnais la pertinence. Mais la question qui se pose ici est la suivante : comment cette alliance pourrait-elle faire perdre son indépendance à l’opposition ? Elle n’a imposé aucune condition politique et n’était pas une alliance purement politique. Aucune pression n’a été exercée sur les députés du parti pour qu’ils adoptent des politiques ou des positions déterminées. Les députés du parti n’ont été soumis à aucune contrainte, et aucune ligne rouge ne leur a été fixée.
Nous avons parlé et pris nos positions sur la base de nos principes et de notre vision politique. Cela signifie que nous avons bénéficié d’une indépendance totale et que nous avons agi librement, à l’exception des restrictions imposées à tous sur la scène politique, comme les restrictions à la liberté de la vie politique, aux médias et à la liberté d’expression. Mais notre alliance avec les partis loyalistes ne nous a imposé aucune contrainte, ni en tant que parti, ni à nos députés au Parlement.
Le Parlement est accusé d’avoir adopté des lois qui ont alourdi le fardeau des citoyens et qui étaient injustes, et d’avoir insisté pour les faire passer malgré les objections soulevées contre la plupart d’entre elles, comme ce fut le cas pour le Code de procédure pénale. Pourquoi ? Et qu’en dites-vous ?
Il vaudrait mieux poser cette question à la majorité qui contrôle le Parlement et au gouvernement. Par exemple, pour le Code de procédure pénale, nous avons rejeté le projet sur le principe ; le Parlement a reçu de nombreuses observations et objections à ce texte, et malgré le soutien de la majorité, nous avons tenté de nous saisir des amendements et nous en avons présenté beaucoup, mais ils ont tous été rejetés. Cela signifie que le gouvernement et la majorité sont déterminés à ne pas accepter les amendements ou les avis contraires des différents partis.
Le texte a été adopté comme ils le voulaient, sans écouter aucun amendement ni aucun avis d’opposition. C’est pourquoi la question doit être posée au gouvernement et à la majorité : pourquoi n’écoutez-vous pas les avis contraires et les amendements proposés par les représentants du peuple, qui représentent différentes catégories ? Nous défendons les intérêts des avocats, des journalistes, de la justice et d’autres catégories. Nous n’avons aucun intérêt personnel, et nous estimons qu’il est dans l’intérêt de la justice et du citoyen que la loi soit équitable.
Différents points de vue ont été présentés au Parlement au sujet du Code de procédure pénale, certains peut-être justes, d’autres erronés, mais finalement, tous ont été rejetés. Cela soulève un grand point d’interrogation : pourquoi toutes les propositions sont-elles rejetées ? Cette question doit être posée au gouvernement et à la majorité, qui insistent pour faire passer la loi sans aucun amendement.
En outre, de nombreuses lois ont été adoptées bien qu’elles ne soient pas dans l’intérêt du citoyen, mais nous avons joué notre rôle en les rejetant, comme les accords de prêt présentés au Parlement : nous les avons tous rejetés, depuis cinq ans jusqu’à aujourd’hui. Nous avons également rejeté le budget de l’État au cours des dernières années, pour des raisons logiques. Nous avons insisté sur les dépenses constitutionnellement obligatoires en matière d’éducation et de santé. Nous avons estimé que le budget ne respectait pas les obligations constitutionnelles dans ces deux domaines, et nous avons présenté des alternatives conformes à la politique du Parti social-démocrate égyptien.
Nous considérons que le rejet ne doit pas être une opposition pour le principe : nous nous mettons à la place du gouvernement et réfléchissons à ce que nous proposerions si nous étions au pouvoir. C’est pourquoi nous participons toujours de manière positive et présentons des alternatives. Lorsque nous avons rejeté le dernier budget général, nous avons proposé de le réorganiser, en demandant de réduire les dépenses non nécessaires et d’augmenter, conformément à la Constitution, les dépenses consacrées à l’éducation et à la santé. Mais finalement, toutes les propositions ont été rejetées.
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L’économie
Que pensez-vous du recul de l’Égypte dans l’indice de lutte contre la corruption publié récemment ?
Le recul de l’Égypte dans l’indice mondial de lutte contre la corruption a été attristant. L’Égypte a reculé à la 130e place sur 180 pays, alors que nous étions à la 100e place. Cela signifie que nous sommes au plus bas en matière de lutte contre la corruption ; c’est le plus fort recul en 13 ans, depuis notre adhésion à cette institution en 2012. À l’époque, nous avions un score de 32, puis nous avons atteint 37 en 2014, avant de reculer récemment à 30 dans le dernier indice, publié le mois dernier. Cela soulève de nombreux points d’interrogation et tire la sonnette d’alarme.
La corruption est comme un cancer qui ronge le corps de la patrie, et si nous ne parvenons pas à l’extirper, elle pourrait nous anéantir tous à brève échéance. Il faut intervenir immédiatement, car cela affecte de nombreux secteurs, dont la réputation du pays, l’attraction des investissements étrangers, la confiance des investisseurs et l’économie en général. Cela affecte aussi la confiance du citoyen dans son gouvernement, ce qui pousse certains à se soustraire à l’impôt, car ils constatent l’absence de transparence et pensent que leur argent ne sera pas dépensé correctement.
Cet indice montre aussi l’absence de justice sociale : des salaires énormes sont versés dans le secteur public, tandis que d’autres ne perçoivent même pas le salaire minimum. Il y a aussi une crise dans le recrutement des enseignants, sous prétexte d’un manque de moyens financiers, sans compter que cet indice révèle l’existence d’une corruption dans les politiques du gouvernement lui-même.
Le sujet est extrêmement grave, et je pense que le Premier ministre doit étudier les raisons qui ont conduit au recul de l’Égypte dans l’indice de lutte contre la corruption. Il faut renforcer le rôle des organes de contrôle comme l’Organisation centrale d’audit, l’Autorité de contrôle administratif et l’organe de lutte contre l’évasion fiscale. Ces organes travaillent efficacement, mais leurs rapports sont souvent négligés et ne sont pas exploités. Il faut activer le rôle de ces organes pour garantir notre retour à des rangs avancés dans la lutte contre la corruption. En outre, il faut ouvrir le champ à une presse et à des médias libres pour affronter la corruption sans crainte, et que personne ne soit au-dessus de la loi ni n’utilise sa fonction pour exploiter l’État. Chacun doit être soumis à la reddition de comptes, dans son domaine de compétence.
Comment voyez-vous la situation économique, et quelles sont les causes qui nous y ont conduits ?
Tout est lié. Lorsque nous parlons de réforme politique et que nous la réclamons, la réforme économique est liée à la réforme politique. Lorsque vous avez un climat politique ouvert et une stabilité politique, cela accroît la confiance des investisseurs, ce qui renforce le domaine économique.
Et lorsqu’il y a de la transparence dans la reddition de comptes et que l’État renonce à monopoliser l’économie, il y aura certainement une amélioration de la situation économique ; c’est ce que nous avons réclamé au Parti social-démocrate égyptien. Nous estimons que l’État doit retirer sa main de l’économie et laisser la place au secteur privé, ce que les institutions internationales ont également demandé. Mais jusqu’à présent, ces mesures n’ont pas été mises en œuvre comme annoncé. Par exemple, l’État a publié le Document de politique de propriété de l’État il y a plus de trois ans, mais il n’a pas été appliqué comme annoncé.
L’État a aussi publié une stratégie nationale de lutte contre la corruption et créé une académie nationale de lutte contre la corruption, mais tout cela reste lettre morte, et nous n’avons constaté aucune mise en œuvre réelle sur le terrain. Le recul économique est lié au recul politique, et si nous voulons réformer le système, nous devons avancer dans toutes les directions : réforme politique, sociale et économique.
S’agissant du Document de politique de propriété de l’État, que pensez-vous de la vente des actifs ?
Le Document de politique de propriété de l’État était une étape positive, mais le problème, c’est le non-respect de son application. On ne peut pas parler de la vente des actifs de manière générale : des règles l’encadrent. De nombreux pays vendent des actifs, mais selon des règles claires.
Lorsque nous nous orientons vers la vente d’actifs, nous devons savoir ce que nous vendons, comment, à qui et pourquoi. Certains actifs sont liés à la sécurité nationale et ne peuvent pas être mis en vente. Les autres actifs peuvent être vendus si la transparence est assurée, si la vente se fait à un prix équitable et si nous sommes capables d’investir correctement les fonds qui en résultent.
Par exemple, si un investisseur construit un ensemble résidentiel ou un quartier immobilier et le vend, il peut en construire un autre. Et si l’État possède une petite banque et qu’elle est privatisée au profit d’un investisseur, où est le problème ? Cela peut profiter à l’État. Mais la vente d’actifs doit obéir à des règles et des garde-fous clairs, et les actifs doivent être vendus de manière transparente et équitable.
Le gouvernement avait-il d’autres options que la vente d’actifs pour résoudre la crise économique ?
Bien sûr, il y avait d’autres options auparavant, mais nous sommes arrivés à un stade où les options sont devenues très limitées, et le gouvernement n’a plus beaucoup d’alternatives. Et lorsque le gouvernement dit qu’il n’a plus d’options, il devrait expliquer les raisons qui l’ont conduit à ce stade et comment il y est arrivé. Le gouvernement s’est lancé dans l’endettement et dans des mégaprojets sur lesquels il a dépensé des milliers de milliards, ce qui a fait de nous un pays endetté. Nous ne sommes plus en mesure d’obtenir des dons et des aides comme au cours des années passées, car certains pays qui nous aidaient ont cessé de le faire. Nous nous retrouvons donc dans une situation qui nous oblige à recourir à la vente d’actifs.
Que pensez-vous des mesures prises par le gouvernement pour protéger les classes moyennes et pauvres des conséquences de la crise économique ? Les jugez-vous suffisantes ?
La crise est sévère, et un nombre croissant de citoyens ont un besoin urgent de soutien. Bien que le gouvernement ait augmenté les aides économiques et les paquets sociaux, la pauvreté ne cesse d’augmenter, tout comme les prix et l’inflation. Ce que le gouvernement offre est donc insuffisant dans les circonstances actuelles.
Je pense que le gouvernement doit travailler sur deux axes en parallèle. Le premier est l’amélioration de l’économie générale du pays : quand l’économie s’améliore, les citoyens trouvent des emplois, les prix baissent et le taux de pauvreté diminue. Le second est l’octroi d’aides urgentes aux catégories les plus démunies, car le gouvernement est responsable du fait que ces catégories ont atteint un tel niveau de pauvreté et de besoin ; il doit donc leur fournir le soutien social nécessaire de manière urgente et efficace.
Que pensez-vous de l’orientation récemment annoncée par le gouvernement concernant le passage d’un soutien en nature à un soutien en espèces pour les cartes de rationnement ?
Le soutien en espèces est un sujet controversé, sur lequel les avis sont partagés : certains le jugent bon, d’autres s’y opposent. Personnellement, je pense que le soutien en espèces est une bonne idée, à condition qu’il soit mis en œuvre de manière claire et qu’il parvienne effectivement à ceux qui y ont droit. Il faut aussi reconsidérer le montant alloué au soutien en espèces et le réviser périodiquement en fonction de la hausse des prix et de l’inflation. Il est important que ce montant suffise à couvrir les besoins essentiels, ou une partie d’entre eux, d’autant qu’une grande partie des citoyens vivent sous le seuil de pauvreté et sont incapables d’acheter leurs besoins alimentaires de base.
Que pensez-vous de l’endettement extérieur contracté par le gouvernement au cours des dernières années, et qu’il poursuit encore ?
Nous sommes face à une catastrophe à cause des prêts et des dettes qui se sont accumulés. Nous avons rejeté tous les prêts présentés au Parlement, en tant que députés du Parti social-démocrate égyptien, car nous estimions que ces prêts aggravaient la crise. Nous sommes aujourd’hui face à une dette extérieure de 155 milliards de dollars, la plus élevée de l’histoire de l’Égypte. Convertie en monnaie locale, elle équivaut à 7 500 milliards de livres, à quoi s’ajoute une dette intérieure d’environ 8 000 milliards de livres.
Je pense que beaucoup ne mesurent pas l’énormité de ce chiffre. Pour illustrer : si nous dépensions un million de livres par jour, il nous faudrait 2 739 ans pour atteindre un seul millier de milliards. Nous parlons de 7 500 milliards de dette extérieure et de 8 000 milliards de dette intérieure, une somme effrayante. Mais la grande catastrophe, c’est : où est passé cet argent ? Et pourquoi a-t-on emprunté dans de telles proportions ?
Tous les pays ont des dettes, même les pays développés, mais la question la plus importante est : comment ces dettes sont-elles dépensées ? Le plus grand problème n’est pas seulement l’endettement, mais la manière d’utiliser ces fonds. Malheureusement, ils ont été investis dans des projets sans études de faisabilité suffisantes et dans des dépenses colossales consacrées à des choses non nécessaires, au lieu d’aller à l’amélioration de l’éducation ou à des projets qui allégeraient les souffrances des citoyens.
La santé et l’éducation
Que pensez-vous de la politique du gouvernement dans les dossiers de l’éducation et de la santé ?
J’ai vivement critiqué le nouveau ministre de l’Éducation, et j’ai présenté une demande d’information concernant ses diplômes, dans laquelle j’ai démontré que son diplôme n’était pas authentique, et j’ai demandé que le titre de « docteur » soit retiré de son nom. J’ai ensuite critiqué les politiques menées par le ministre, qui s’est empressé de modifier les programmes scolaires quelques semaines seulement après sa nomination, sans consulter la commission de l’éducation du Parlement, ce qui a suscité mon mécontentement.
Quand nous parlons de développer l’éducation, je ne suis satisfait ni du système actuel du baccalauréat (thanaweya amma) ni du système éducatif dans son ensemble. Je pense que l’éducation a besoin d’être développée, mais cela doit se faire de manière réfléchie et méthodique. Le ministre doit prendre son temps pour étudier les meilleures voies de développement et présenter des plans aux spécialistes, y compris à la commission de l’éducation du Parlement, qui comprend des experts et des représentants du peuple, afin qu’ils donnent leurs avis et leurs propositions.
Malheureusement, ce qui s’est passé, c’est que le gouvernement a présenté une proposition et tente de l’imposer sans véritable dialogue avec la société, se contentant de consulter des partisans de l’idée. Ce n’est pas un dialogue sociétal, mais un dialogue à sens unique. Il faut écouter tous les avis, favorables comme opposés, pour parvenir à la meilleure solution.
En ce qui concerne l’éducation, le problème fondamental est l’élément humain. Nous faisons face à un grave déficit d’enseignants, et leurs salaires sont insuffisants. Il faut donc d’abord se concentrer sur l’amélioration de la situation des enseignants avant de parler de changer les programmes ou le système d’examens. La véritable réforme commence par l’élément humain.
De manière générale, je pense que la crise fondamentale dans les dossiers de la santé et de l’éducation tient à la vision qu’a le gouvernement de ces dossiers. Le gouvernement ne considère pas l’éducation et la santé comme des priorités, et cela ressort clairement des crédits alloués à ces deux secteurs dans le budget général. La réforme de l’éducation et de la santé exige une réelle volonté de l’État et du gouvernement, et une vision claire qui fasse de l’éducation et de la santé deux priorités. Il faut en effet allouer un budget suffisant aux investissements dans ces domaines, mais cela ne s’est pas produit.
En somme, le gouvernement n’accorde pas à l’éducation et à la santé l’attention qu’elles méritent, et n’y consacre pas des dépenses suffisantes ; ces dossiers n’atteignent donc pas le niveau de réforme requis.
Les droits humains
Que répondez-vous aux critiques adressées à l’Égypte concernant son bilan en matière de droits humains ?
Pour être objectif, tous les pays font l’objet d’observations lors de l’Examen périodique universel en matière de droits humains. Je ne veux pas que l’Égypte se présente à cet examen seulement pour faire bonne figure devant la communauté internationale ; je veux que le gouvernement montre à la société, à l’intérieur, que nous respectons les droits humains. Il m’importe moins que le gouvernement présente une image convenable à la communauté internationale que de voir les normes des droits humains appliquées à l’intérieur. Le citoyen égyptien mérite de vivre dans un environnement qui garantit les droits humains, indépendamment de la vision de la communauté internationale et de sa satisfaction à l’égard du bilan de l’Égypte en la matière.
Bien sûr, nous faisons face à une crise des droits humains et des libertés, mais ce n’est pas un problème propre à l’Égypte. De nombreux pays développés connaissent des crises similaires, comme les États-Unis. Mais l’existence de crises dans d’autres pays ne signifie pas que nous devions nous taire sur les violations commises en Égypte. Nous aspirons à ce que notre pays soit meilleur et jouisse de davantage de libertés et de droits humains, car nous, peuple égyptien, méritons davantage de droits et de libertés.
Pensez-vous que le Parlement dispose d’un réel pouvoir pour débattre des droits et des libertés ?
En théorie, le Parlement dispose d’un grand pouvoir selon la Constitution, y compris la capacité de demander des comptes au gouvernement ou de le démettre. Mais en pratique, cela ne s’est jamais produit, en raison de la domination d’une majorité écrasante au Parlement : les partisans du gouvernement en représentent environ 90 %, et ils se rangent donc à ses côtés dans tous les cas, qu’il ait tort ou raison. Ainsi, lorsque nous tentons d’interpeller le gouvernement ou de lui demander des comptes, nous nous heurtons aux voix de la majorité, qui le soutient automatiquement.
Vous avez été l’un des rares députés à évoquer l’affaire d’Alaa Abd El-Fattah au Parlement et à réclamer sa libération. Pourquoi l’avez-vous fait, malgré les attaques prévisibles contre vous ? Et comment voyez-vous la manière dont l’État traite son affaire ?
Je suis le seul député à avoir utilisé un outil parlementaire officiel dans l’affaire d’Alaa Abd El-Fattah, et je ne le regrette pas. Je considère que c’est le rôle que je dois jouer, tout en sachant d’avance que cela allait déclencher une tempête d’attaques contre moi de la part de certains qui soutiennent la position de l’État. Certains considèrent Alaa Abd El-Fattah comme un membre des Frères musulmans ou estiment qu’il doit rester en prison, ce qui est faux. J’ai néanmoins fait face à de nombreuses accusations en raison de ma position, mais je savais que cela arriverait, et malgré cela, j’ai fait ce que je considère comme mon devoir.
Sur le plan juridique, Alaa Abd El-Fattah a purgé sa peine et aurait dû être libéré en septembre 2024, mais cela ne s’est toujours pas produit. Sur le plan humain, sa mère observe une grève de la faim depuis près de cinq mois, et son état de santé s’est dégradé, car elle est âgée et réclame la liberté de son fils après l’expiration de sa peine.
J’ai présenté cette demande dans l’esprit du médecin qui cherche à sauver la vie d’une mère qui défend son fils, et dans l’esprit du parlementaire qui réclame l’application de la loi et de la Constitution. La demande que j’ai présentée ne concernait pas seulement Alaa Abd El-Fattah : elle incluait d’autres cas similaires, comme Mohamed Adel et Mohamed Oxygen, et d’autres noms que je ne connais pas personnellement, mais dont je connais les histoires, et qui ont purgé leur peine sans être libérés.
J’espère la libération prochaine d’Alaa Abd El-Fattah et de tous ceux qui ont été emprisonnés pour une opinion divergente ou qui déplaît au gouvernement, quelle que soit cette opinion. Même s’il y a des excès dans certaines opinions, cela ne justifie pas d’emprisonner les gens. On ne doit pas emprisonner quelqu’un pour une publication sur Facebook ou un mot qui a irrité le gouvernement.
Pourquoi aucune des demandes de libération d’Alaa Abd El-Fattah n’a-t-elle été satisfaite ? Et pensez-vous qu’une détente soit proche dans le dossier des détenus ?
Pourquoi Alaa Abd El-Fattah n’a-t-il pas été libéré ? C’est précisément la question que j’ai posée dans ma demande d’information. Quant à la possibilité d’une détente dans le dossier des détenus, je l’espère. Je pense que la libération de ces détenus d’opinion est dans l’intérêt du gouvernement, avant même d’être dans celui des prisonniers ou de leurs familles. Accorder un espace de liberté et une ouverture politique contribuera à la stabilité de l’État et sera dans l’intérêt de tous ; j’espère que cela se produira bientôt.
À propos du Code de procédure pénale, pensez-vous que ce texte mettra fin à la crise de la détention provisoire ?
La question ne relève pas seulement du volet juridique : elle est d’abord liée aux pratiques. Certes, la loi actuelle fixe une durée à la détention provisoire, mais ce n’est pas le seul problème. Des citoyens arrivent au terme de la durée légale de détention provisoire, puis sont « recyclés » dans d’autres affaires avec les mêmes accusations, pour être de nouveau détenus. Cette pratique est connue sous le nom de « recyclage des affaires », et c’est un problème plus grave que la détention provisoire elle-même.
La loi fixe la durée de la détention provisoire, mais ce qui se passe sur le terrain, c’est que certains sont recyclés dans de nouvelles affaires après l’expiration de leur détention provisoire, et c’est là le véritable défi. Ce problème ne peut être résolu par la seule loi : nous avons besoin d’une réelle volonté et de pratiques transparentes qui garantissent les libertés et mettent fin à ce type de violations. La crise du « recyclage des affaires » est l’un des plus grands problèmes auxquels nous faisons face en matière de droits humains.
Le site de Zawia3 a récemment été bloqué et ajouté à la liste des sites de presse bloqués, sans aucune explication officielle. Le Parlement avait-il un rôle à jouer concernant le blocage des sites ? Et que pensez-vous de la crise du blocage des sites ?
Bien sûr, le Parlement aurait pu utiliser ses outils parlementaires pour demander au gouvernement d’expliquer les mesures prises à l’encontre des sites bloqués, interpeller les responsables et réclamer la levée du blocage. Mais le plus important, c’est que le gouvernement, ou les instances qui décident du blocage, comprennent que nous sommes en 2025 et que le blocage de l’information ou des médias n’a plus de sens. Le monde est devenu petit, et chacun peut accéder à l’information par de multiples moyens.
Bloquer une opinion n’est pas la solution. S’il y a des plateformes ou des chaînes qui critiquent le gouvernement, il faut leur répondre par d’autres opinions et corriger les informations si elles sont fausses, et non bloquer les sites. Bloquer une opinion signifie que le citoyen va recourir à tous les moyens pour accéder à ces informations ou à ces sites, parce qu’il veut savoir pourquoi on les lui a cachés. Ce n’est ni logique ni acceptable, même du point de vue du gouvernement. La solution n’est pas dans l’interdiction de l’information et le bâillonnement des voix, mais dans le débat ouvert et le traitement transparent de l’information.

Questions régionales
Comment évaluez-vous la position du Parlement sur les questions régionales, en particulier la cause palestinienne ? Et que pensez-vous de l’action du ministère des Affaires étrangères ?
S’agissant de la cause palestinienne, au Parti social-démocrate égyptien, nous avons exprimé clairement notre position : soutien au peuple palestinien, rejet du déplacement, qu’il soit forcé, volontaire ou temporaire, et soutien au droit des Palestiniens à établir leur État. C’est l’un des rares dossiers sur lesquels nous nous sommes accordés avec la politique étrangère du gouvernement et avons soutenu sa position.
Au niveau parlementaire, l’État préfère traiter ces dossiers sensibles directement, en coopération avec le ministère des Affaires étrangères et les services de sécurité, et le Parlement n’a pas eu un grand rôle dans ces questions.
Quant à la question du grand barrage éthiopien de la Renaissance, elle a commencé il y a de longues années, et je pense qu’il y a eu des insuffisances ou des retards dans le traitement de ce dossier, ce qui nous a conduits à cette situation difficile. Pour la cause palestinienne et les autres dossiers, je pense que l’action du ministère des Affaires étrangères a été bonne, et que les résultats du dernier sommet (le sommet arabe extraordinaire du Caire, le 4 mars 2025) ont été positifs. Même les pays qui n’ont pas assisté au sommet n’ont pas pesé sur le plan égyptien, soutenu par près de 57 pays arabes et musulmans, et il y a des initiatives positives pour obtenir davantage de soutien international à ce plan.
Pensez-vous que le Parlement doive jouer un plus grand rôle en politique étrangère ?
Oui, je pense que le Parlement doit avoir un plus grand rôle en politique étrangère, et aussi en politique intérieure. Le rôle de contrôle et de législation du Parlement doit s’élargir et ne pas se limiter à l’adoption des lois présentées par le gouvernement. Le Parlement doit avoir un rôle plus influent et plus indépendant.
Politique
Pensez-vous que le Parlement actuel soit capable de demander des comptes aux ministres ?
Lorsque la majorité est avec le gouvernement, que l’opposition représente moins de 10 % du Parlement et que l’opposition réelle représente moins de 5 %, il devient très difficile de demander des comptes au gouvernement ou de s’opposer à lui. J’espère que cette situation changera dans le prochain Parlement et que l’opposition y aura une part plus importante, atteignant 40 %. Cela donnerait au Parlement et au gouvernement un meilleur équilibre, et obligerait le gouvernement à bien réfléchir avant de prendre toute décision. Le Parlement serait alors en mesure de demander des comptes au gouvernement et de l’interroger plus efficacement.
Quels critères devraient guider le choix des ministres lors de tout remaniement ?
Je pense que le poste de ministre n’est pas seulement un poste exécutif : c’est avant tout un poste politique. Le ministre doit être capable de définir les politiques publiques, et pas seulement d’exécuter les politiques du gouvernement. Il est censé disposer de conseillers qui l’aident à mettre en œuvre ces politiques. Par ailleurs, les ministres doivent être choisis en toute transparence, sans conflit d’intérêts. Il n’est pas acceptable de nommer un ministre ayant des intérêts privés en conflit avec sa fonction. Par exemple, le ministre de l’Éducation ne doit pas posséder d’écoles privées, ni le ministre de la Santé des hôpitaux.
Pensez-vous que le système politique actuel ait besoin d’une réforme ?
Certainement, et ce n’est pas seulement mon avis. Lors de l’iftar de la famille égyptienne en 2022, le président Abdel Fattah al-Sissi a lancé un appel au dialogue national. J’étais présent à cet iftar, et j’ai entendu le président dire que la réforme politique avait pris du retard et qu’il était temps de l’engager. Le dialogue national est parti de la réforme politique, puis il a été question de réforme économique et sociale. Le point de départ était la réforme politique, comme l’a souligné le président, et j’avais alors salué cette orientation.
Le bon début de tout traitement réside dans la reconnaissance de l’existence d’une crise ; si cet appel du président signifie qu’il y a un problème, alors nous avons réellement besoin d’une réforme. Nous avons peut-être commencé à traiter la crise, mais nous n’avons pas encore terminé.
À propos du dialogue national, que pensez-vous de cette expérience ? Ses conclusions ont-elles été sérieusement prises en compte ?
Le dialogue national était une bonne idée, et notre parti a été parmi les premiers à le soutenir. Nous avons participé à toutes les séances et présenté des documents de politique publique et des idées de réforme. J’espère que le dialogue national ne sera pas un simple événement qui commence et se termine, mais une méthode de gestion de la vie politique, fondée sur la participation et le dialogue entre l’opposition, les loyalistes et toutes les sensibilités politiques.
Le début a été très fort, avec un élan et la participation de spécialistes, mais les conclusions n’ont pas été à la hauteur. J’espère qu’à l’avenir, les conclusions du dialogue national seront sérieusement examinées et mises en œuvre, afin que cet effort ne soit pas vain et qu’il profite au citoyen et au pays.
Comment voyez-vous l’avenir de la vie partisane en Égypte ?
L’avenir de la vie partisane dépend de la volonté politique d’ouvrir l’espace politique. Les partis grandissent et prospèrent lorsqu’ils font partie du pouvoir, ou du moins lorsqu’ils sont présents au Parlement et dans les médias. Mais actuellement, le nombre de députés de l’opposition au Parlement est faible, et les médias ne leur sont pas suffisamment ouverts, ce qui limite leur capacité à communiquer avec le public.
Les partis ne sont pas des associations caritatives : leur rôle est de faire de la politique. C’est pourquoi leur succès dépend de l’espace médiatique qui leur est accordé et de la possibilité qui leur est donnée d’exprimer leurs politiques, pour atteindre l’opinion publique et participer à la prise de décision.
Avez-vous un message particulier à adresser au pouvoir ou au gouvernement ?
La vie politique repose sur l’existence de partis forts et sur le pluralisme partisan. On ne peut pas avoir de vie politique sans partis forts, car l’existence de partis civils forts protège l’État et la sécurité nationale. La crainte d’un retour des Frères musulmans ne doit pas conduire au monopole de l’opinion unique : il faut au contraire des partis civils forts qui offrent des alternatives multiples aux citoyens. C’est la garantie de la pérennité de l’État civil moderne, et le renforcement des partis civils passe par l’ouverture de l’espace médiatique et politique.
