Ahmed Tantawy : l’Égypte a besoin d’une alternative au pouvoir et à l’opposition (entretien)

Nous sommes la troisième voie, et c’est le secret de nos souffrances : le citoyen égyptien est pris entre la brutalité du pouvoir et la misère de l’opposition
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Haidar Kandil

Rabab Azzam

Images : Haidar Kandil

La guerre génocidaire que connaît la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023 domine la scène publique au Caire : elle a détourné les projecteurs des différends qui agitent les milieux politiques égyptiens, relégués au troisième rang derrière l’attention que portent les citoyens aux accords d’investissement et aux réformes économiques continues que le pouvoir ne cesse d’annoncer, dont les derniers en date sont l’accord de Ras El-Hekma, puis la décision de la Banque centrale de libérer le taux de change de la monnaie locale selon les mécanismes du marché, ce qui a entraîné une nouvelle baisse du pouvoir d’achat de la livre égyptienne.

Mais l’observateur de la scène constate qu’un lien demeure entre les tentatives du journaliste et homme politique Ahmed Tantawy de se présenter à la dernière élection présidentielle et les manifestations qui se sont multipliées dans la rue égyptienne en soutien à Gaza : les prisons égyptiennes sont toujours pleines de manifestants solidaires de la cause palestinienne, comme elles se remplissent de nouveaux membres de la campagne présidentielle de Tantawy. Entre Gaza et l’Égypte, l’homme politique fait cavalier seul face au pouvoir, alors que les partis d’opposition se sont détournés de son soutien.

« Zawia3 » s’est entretenu avec Ahmed Tantawy, qui n’a pas été en mesure de se présenter à la dernière élection présidentielle et qui est le mandataire des fondateurs du parti Courant de l’Espoir (en cours de fondation), pour connaître son avis sur la scène politique égyptienne après la fin de l’élection présidentielle. Il répond aux nombreuses critiques qui lui ont été adressées dans les rangs de l’opposition et donne son avis sur le soutien à Gaza et les derniers développements.

Voici le texte de l’entretien…

 

Gaza… résilience et héroïsme

Une délégation du mouvement de résistance palestinien « Hamas » a quitté Le Caire mardi dernier, en promettant de répondre à l’accord de trêve présenté par Le Caire. Selon ce qui a été annoncé, la trêve proposée comprend un cessez-le-feu de 40 jours, ainsi que la libération de milliers de prisonniers palestiniens détenus dans les prisons de l’occupation israélienne, en échange de la libération des otages israéliens dans la bande de Gaza.

 

– Pour commencer… la trêve proposée peut-elle réussir et mettre fin au conflit qui se déroule à Gaza depuis octobre dernier ?

Il y a une différence entre les notions de fin du conflit et de fin de la guerre. Je pense que ce round entre la résistance palestinienne et l’occupation sioniste doit prendre fin bientôt, bien sûr si l’on parle d’un droit ou d’un ordre international, ou, à tout le moins, des principes les plus élémentaires d’humanité.

Il ne peut pas se terminer par la victoire de la partie sioniste, qui a multiplié les massacres et l’agression ; mais, d’un point de vue pratique et objectif, ce n’est pas non plus un round qui mènera à une victoire changeant la réalité : il rapproche le peuple palestinien de ses droits, pleinement ou au moins dans une mesure acceptable.

En vérité, l’un des rares pays capables de jouer un rôle actif à cet égard, du fait de sa taille et de sa position géographique, est l’Égypte ; mais son problème réside dans sa volonté politique.

 

– Malgré les nombreux efforts déployés par Le Caire, le peuple égyptien ressent de graves manquements et l’accuse de lâcheté. Que répondez-vous à cela ?

Si nous plaçons les efforts déployés sur la balance du droit international et des normes humanitaires, nous constaterons que nous avons failli non seulement envers le peuple palestinien, mais aussi envers nous-mêmes. Je n’ai rien à ajouter sur ce point à ce que j’ai réclamé au début de ce round du conflit à Gaza, et que le pouvoir égyptien aurait dû mettre en œuvre immédiatement, comme le strict minimum pour soutenir et renforcer la résistance du peuple palestinien.

À mon avis, l’humanité signifie exercer tout le poids dont l’Égypte dispose pour arrêter l’agression de l’occupation et s’engager sur une voie aboutissant au rétablissement des droits du peuple palestinien.

 

Le 17 octobre 2023, Tantawy avait publié sur sa page « Facebook » un communiqué dans lequel il adressait cinq demandes au pouvoir égyptien : exercer une souveraineté totale sur le point de passage de Rafah, l’ouvrir en permanence pour faire entrer l’aide et répondre fermement aux attaques de l’occupation israélienne contre celui-ci ; soutenir la résistance et le peuple palestinien par tous les moyens nécessaires ; rejeter définitivement le déplacement des Palestiniens hors de la bande ; permettre aux Égyptiens d’exprimer leur solidarité ; et enfin, expulser l’ambassadeur israélien, rappeler l’ambassadeur égyptien de Tel-Aviv et appeler à une réunion d’urgence immédiate de la Ligue arabe au niveau des chefs d’État.

 

– Vous avez parlé de la nécessité pour l’Égypte d’imposer sa pleine souveraineté sur le point de passage terrestre de Rafah, mais nous avions publié à « Zawia3 » une enquête révélant les opérations de coordination en cours au point de passage contre des sommes exorbitantes, suivie d’autres articles de presse révélant davantage de violations. Que pensez-vous de l’affaire des coordinations ?

Les rapports publiés chez vous et dans plusieurs grands journaux au cours des derniers mois, qui documentent des témoignages des côtés égyptien et palestinien sur le point de passage de Rafah, font état d’accusations très graves que leurs auteurs rapportent d’après des témoins oculaires. Ce sont des crimes juridiques, politiques et moraux, auxquels la réponse ne doit pas se limiter à un communiqué ou à une déclaration ici ou là : ce qu’il faut, c’est une enquête urgente, sérieuse et complète, car il n’est acceptable à aucun égard que l’on fasse commerce du sang versé par le peuple palestinien, sang qui est évidemment lié à celui que le peuple égyptien a versé face au même ennemi dans de longues batailles.

Nous entendions autrefois l’expression « marchands de guerre », qui désigne au sens figuré le commerce du sang. Ce que nous demandons, c’est une enquête qui punisse tous ceux qui ont commis des crimes et qui libère l’État et le peuple égyptiens, et leur conscience, de ces accusations infamantes.

 

– Comment le peuple égyptien peut-il aider les Gazaouis à mettre fin à la guerre ?

La plus grande aide que le peuple égyptien puisse apporter à nos frères en Palestine est de rétablir le rôle et le statut de l’État égyptien, ce qui ne se fera qu’en opérant un changement ou une réforme radicale de la nature du pouvoir actuel.

Cela ne dispense pas d’emprunter toutes les voies possibles pour faire parvenir la voix du peuple égyptien à ses frères sous le feu, pour les soutenir et leur dire : « Vous n’êtes pas seuls ». Il ne serait pas digne de nous que l’histoire retienne que notre position a été dérisoire lors de ce grand round du conflit avec l’ennemi commun du peuple palestinien et de tous les peuples arabes.

Tantawy se dit très heureux du soulèvement des peuples à travers le monde à la suite de la guerre en cours à Gaza : selon lui, la conscience humaine s’est enfin éveillée, et l’effet le plus important est venu de la mobilisation d’États au niveau officiel, en particulier en Afrique et en Amérique latine. Il souligne que ces mobilisations, même si elles n’influent pas rapidement sur la situation actuelle, ôtent aux peuples leur sentiment de honte.

 

– Dans ce cas, que pensez-vous des manifestations en soutien à Gaza qui embrasent des universités aux États-Unis ?

J’y vois un rappel de la révolte étudiante des années 1960 et un retour de l’esprit de soutien à la juste cause du peuple palestinien, mais je pense qu’elles ont une signification plus profonde : les étudiants protestent contre la manière dont le pouvoir gère ses dossiers selon la balance des intérêts politiques et électoraux, et non selon celle des droits juridiques ou des normes humanitaires. Nous ne pouvons que saluer de telles mobilisations.

 

– Certains estiment que votre action sur le dossier de Gaza n’est pas à la hauteur. Que leur répondez-vous ?

Je ne m’exempte pas du sentiment d’avoir failli. J’ai annoncé très tôt une position politique, j’ai proposé une vision de la solution, que j’ai évoquée plus haut, et j’ai annoncé mon engagement dans le boycott comme message symbolique.

J’ai aussi participé à la plupart des activités et des conférences partisanes, syndicales ou populaires, par exemple le rassemblement aux bougies sur les marches du Syndicat des journalistes pour accueillir la nouvelle année, et l’adoption de l’idée d’un iftar au pain et à l’eau chaque mardi du mois de Ramadan, ou une action politique plus poussée comme les demandes répétées d’autorisation d’accompagner les convois humanitaires au point de passage de Rafah. Mais en fin de compte, je ne suis pas en position de pouvoir, et c’est tout ce que je peux offrir.

Quant aux Palestiniens de Gaza présents en Égypte, je suis en contact avec eux depuis le premier instant de leur arrivée et j’ai entendu nombre de leurs plaintes concernant les mauvais traitements dans les hôpitaux et ailleurs. J’ai également rencontré un groupe d’Égyptiens, ou des familles d’Égyptiens bloqués à Gaza, dont vous avez soulevé la cause dans un rapport publié chez vous.

Poursuites sécuritaires et menaces continues

Selon Tantawy, lui-même, les membres de sa campagne électorale et ceux du parti Courant de l’Espoir (en cours de fondation) font l’objet de poursuites sécuritaires qui continuent, plus de six mois après sa sortie de la course électorale, après qu’il a été entravé et n’a pas pu réunir les procurations requises des citoyens pour déposer sa candidature.

 

– Qu’en est-il du harcèlement sécuritaire… se poursuit-il ?

Bien sûr, et de façon continue.

J’ai des enregistrements et des vidéos de plus de 26 agents de sécurité qui me suivent constamment comme mon ombre. Cela fait un an que je suis sous surveillance étroite ; même mon téléphone portable personnel est piraté depuis septembre 2021, ce qui coûte au pouvoir égyptien des millions de dollars pour en maintenir la surveillance.

Lorsque j’ai annoncé la surveillance de mon téléphone par le pouvoir, certaines personnalités ont prétendu avoir pris en charge le coût de son analyse à l’étranger, mais j’affirme que cela ne s’est jamais produit. Des rumeurs circulent aussi selon lesquelles j’aurais une nationalité étrangère, ce qui est faux ; mais tout cela ne reflète que la réalité déplorable de médias qui ressemblent au pouvoir dans leur façon de faire.

– Où en est l’affaire des procurations populaires ?

Tout d’abord, je dois souligner que les membres de la campagne n’ont commis d’autre crime que d’exercer leur droit de me soutenir en tant que candidat à l’élection présidentielle. Celui qui règle ses comptes avec des citoyens invités à exercer leur droit constitutionnel doit donc régler ses comptes avec moi, et non les placer en détention provisoire.

À ce jour, 190 membres de la campagne électorale ont été emprisonnés (sans compter les centaines qui ont été convoqués dans des locaux sécuritaires et détenus pendant des semaines), dont seulement 21 sont poursuivis dans l’affaire des procurations populaires ; les autres croupissent dans les geôles en détention provisoire.

Une audience a été fixée pour examiner notre recours en appel contre le jugement, et l’affaire a été renvoyée à l’audience du 27 mai courant.

 

– Mais certains vous blâment et vous accusent d’être responsable du sort de ces jeunes hommes et femmes ?

Ceux qui disent que les procurations populaires sont un crime sont démentis par l’avis juridique et par les pratiques du pouvoir. Nous avons arrêté les procurations populaires sur papier quelques heures après leur annonce, puis nous les avons transformées en formulaires électroniques pour recenser le nombre de soutiens, à un moment où ceux-ci étaient empêchés d’établir des procurations dans les bureaux de l’enregistrement foncier. C’était pour préserver leur sécurité ; et malgré l’interdiction, dès la première nuit, le nombre de formulaires électroniques de soutien a atteint environ 117 000.

J’assume la responsabilité de cet acte. Les membres détenus doivent retrouver immédiatement leurs familles, et le pouvoir doit cesser de persécuter les citoyens qui ont décidé d’exercer leurs droits constitutionnels et légaux.

Certaines personnalités nous pointent du doigt à propos de l’emprisonnement des soutiens, mais je leur pose quelques questions : si nous en sommes la cause, pourquoi ne parlez-vous pas du pouvoir qui les a emprisonnés ? Que faites-vous pour obtenir leur libération ? Avez-vous contacté l’une des familles des détenus et leur avez-vous proposé des avocats bénévoles pour les défendre ? J’ai demandé à tout le monde de se tenir à mes côtés : qu’ont-ils fait ? Aujourd’hui, je demande à tous ceux qui m’accusent de manquement de s’avancer et de faire le nécessaire, surtout s’ils occupent des postes de responsabilité et disposent d’outils leur permettant de contribuer à la libération des détenus ; sinon, ce sont eux qui porteront le manquement et le blâme, et ils auront un problème moral.

 

– Et où en est la fondation du parti Courant de l’Espoir ?

Après mon annonce de la formation et du lancement de la fondation du parti Courant de l’Espoir, une circulaire a été adressée aux employés de l’enregistrement foncier, qu’ils ont surnommée « la circulaire Ahmed Tantawy », désignant deux bureaux par gouvernorat pour l’établissement des procurations de fondation des partis, contrairement à la pratique habituelle, l’orientation générale de l’enregistrement foncier étant d’ouvrir des bureaux et de faciliter les démarches.

Mais nous avons été empêchés d’établir les procurations de fondation du parti, comme nous l’avions été pour les procurations présidentielles, en raison de pratiques du pouvoir sortant du cadre de la loi : d’abord l’interdiction et les restrictions, puis les menaces contre les volontaires, jusqu’à l’arrestation de certains d’entre eux. Nous avons donc eu recours à un formulaire électronique de souhait de fonder le parti, et en quelques jours, nous avons dépassé le nombre requis, réparti entre les gouvernorats (cinq mille formulaires).

Très clairement, je crois que si le parti est fondé et que le pouvoir respecte la volonté des citoyens, il sera le plus grand parti d’Égypte en nombre d’adhérents et de cadres formés, car nous travaillons à préparer et former les membres à travers des programmes de formation de cadres politiques.

En fin de compte, nous travaillerons en tant que parti en cours de fondation, et, malheureusement pour le pouvoir, certains partis sont en cours de fondation depuis dix ans et sont toujours présents dans le milieu politique et partisan en Égypte.

 

– Vous demandez à vos soutiens de remplir les formulaires électroniques : n’y voyez-vous pas un danger pour eux ?

Celui qui prétend cela peut-il affirmer qu’il s’agit d’une infraction à la loi, ou garantir la sécurité des citoyens chez eux ? Et ceux qui critiquent, que font-ils pour lever l’injustice qui frappe les citoyens et mettre fin aux pratiques du pouvoir, qui a pris l’habitude d’arrêter et d’emprisonner les personnes politisées comme les non politisées au cours des dix dernières années ? Les citoyens doivent-ils capituler et accepter leur sort ?

Dès l’annonce de ma candidature, des proches ont fait l’objet d’arrestations massives, et dès le premier jour au siège de la campagne, beaucoup d’entre eux ont été arrêtés ; ils n’ont pourtant pas reculé, au contraire, ils ont tous juré de poursuivre le chemin. Je pense donc que ceux qui méritent la pitié sont ceux qui nous blâment au lieu de blâmer le pouvoir qui pratique la répression. Nous avons un programme clair et public, que nous avons présenté selon notre vision ; mais vous, qu’avez-vous présenté ?

 

– Quant au parti, pourriez-vous céder sa présidence à l’un des fondateurs si un jugement contre vous était confirmé dans l’affaire ?

Je dois d’abord corriger une information : je ne suis pas président du parti, mais le mandataire de ses fondateurs pour le moment. Lorsque son dossier sera complété (quand ce pouvoir changera ou respectera la loi), des élections seront organisées selon les règles adoptées par le parti ; je me présenterai peut-être alors à sa présidence, ou pas. Et si un jugement définitif était prononcé contre moi dans l’affaire, que j’étais emprisonné et que j’étais alors effectivement président du parti, cela ne m’empêcherait pas d’exercer mes fonctions partisanes, car le jugement m’empêche seulement de me présenter aux élections législatives et présidentielle.

Je serais honoré d’être membre d’un parti présidé par n’importe quelle collègue ou n’importe quel collègue du comité fondateur, et je n’ai jamais dit que je serais président du parti. Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est de préserver cette qualité de collègues de grande valeur qui s’est constituée pendant la campagne électorale et après.

 

– Et pourquoi n’y a-t-il toujours pas de siège officiel déclaré pour le parti ?

Toutes les tentatives passées de louer un siège ont échoué, et ceux qui ont coopéré et accepté de contracter avec nous ont été menacés et se sont rétractés. Je demande donc à tout citoyen égyptien qui souhaite partager avec nous ce combat politique dans le cadre de la Constitution et de la loi, et qui dispose d’un local qu’il veut louer contre rémunération, de se joindre à nous.

 

L’opposition face au pouvoir ou face à Tantawy

Ces derniers temps, les différends ont refait surface au sein de certains partis d’opposition, notamment à travers des positions de partis ou de personnalités au sein même du Mouvement civil, qui regroupe des partis d’idéologies diverses reflétant l’état de l’opposition égyptienne. Ces différends ont dominé la scène, et les citoyens dans la rue se demandent : pour le compte de qui l’opposition travaille-t-elle exactement ? Pour elle-même ou pour le pouvoir ? Ils excluent en tout cas qu’elle travaille pour les citoyens.

– Vous faites l’objet de nombreuses critiques de la part de l’opposition. Quelle est sa position à votre égard aujourd’hui, et comment vous a-t-elle soutenu dans l’affaire des procurations ?

Je dois d’abord souligner que mon problème n’est pas avec l’opposition, mais avec le pouvoir. Depuis le premier instant, je fais la distinction entre les mouvements de protestation et l’opposition politique ; la critique et la protestation sont un droit pour tout citoyen,

mais celui qui critique doit proposer des solutions au peuple. Mon expérience m’a convaincu que plusieurs étapes décisives ont montré que la seule solution est le départ du pouvoir et l’existence d’une alternative sûre par les urnes.

Ce que l’on attendait de l’opposition et du Mouvement civil, c’était qu’ils proposent ces solutions et ces alternatives, et non qu’ils se contentent d’un communiqué de solidarité. Beaucoup de personnes sincères paient de leur vie en prison leur foi en leur cause ; et en face, que propose l’opposition ?

Ils parlent des séances du dialogue national et de son rôle dans la libération de détenus, mais ne voient-ils pas que ceux qui sont sortis représentent moins d’un tiers des nouveaux détenus ? Malgré cela, ils s’obstinent à négocier.

Je crois que ceux qui ont été arrêtés pour le rêve du changement sont des héros, et que quiconque veut leur rendre justice doit œuvrer à garantir que de telles arrestations ne se reproduisent pas pour leurs semblables, et à demander des comptes au pouvoir, qui s’est permis tous les abus envers les citoyens parce qu’il ne voit pas d’opposition sérieuse face à lui.

 

– Et comment évaluez-vous l’action de l’opposition en Égypte aujourd’hui ?

Comme je l’ai dit, il faut une alternative forte que le pouvoir respecte et craigne. J’ai proposé au Mouvement civil de se doter d’une structure organisationnelle et d’un secrétariat général ayant un rôle et des compétences, au lieu que les choses se passent comme aujourd’hui, où l’un bloque une décision parce qu’elle doit être prise à l’unanimité. Très clairement, je pense donc que l’Égypte a aujourd’hui fondamentalement besoin d’une alternative aux deux : au pouvoir sous sa forme actuelle et à l’opposition dans son action actuelle.

Je souligne la misère de l’opposition : certains partis ne se sont solidarisés avec moi pendant l’élection qu’après s’être assurés que j’étais empêché de me présenter. J’étais le seul présent à la réunion du Mouvement civil à l’époque à insister sur un consensus autour d’un candidat unique de l’opposition.

Mon avis sur l’opposition est qu’elle tient un discours creux et préfabriqué. J’accepte la critique de ceux qui ont participé et ont choisi de payer le prix de leur action, mais pas de ceux qui ont ignoré notre combat et qui, lorsque nous sommes allés les voir, ont dit textuellement : « C’est une grande bataille, laissez-nous travailler dans de petits espaces sûrs ».

Nous avons conçu un programme et un projet de changement que nous avons présentés à tous, mais il n’est pas acceptable de critiquer sans proposer d’alternative. Mon expérience avec l’opposition, en matière de concertation pour proposer une alternative au pouvoir, à de nombreuses étapes au cours de huit ans, n’incite pas à admirer l’action de l’opposition dans son ensemble, malgré mon respect pour certaines personnalités et certains partis ; mais globalement, nous tendons toujours la main pour coopérer. En fin de compte, je passe outre les propos marginaux et dirigés, en paroles comme en actes, jusqu’à ce qu’il y ait une véritable opposition qui représente le peuple.

– On parle du rôle du pouvoir dans le redessin de la carte politique, en permettant l’émergence de nouvelles formations d’opposition en coordination avec lui… Qu’en pensez-vous ?

Chaque nom répond de lui-même et rend des comptes à son public. Le pouvoir est aujourd’hui capable, par le bâton, par l’octroi et le refus, de rallier ou de neutraliser des entités et des personnes, ce qui maintient toute l’opposition dans un état de faiblesse.

Lorsque nous nous sommes adressés directement au peuple, nous avons prouvé qu’il avait une réelle volonté de changement, et la réponse du pouvoir a été l’interdiction. À mon avis, le citoyen égyptien est pris entre la brutalité du pouvoir et la misère de l’opposition, et aujourd’hui, le pouvoir est plus brutal et l’opposition plus misérable. Dès le premier instant, je me suis concerté avec l’opposition pour fonder un front qui agisse comme une alternative au pouvoir, et non un front qui accepte de travailler comme son subordonné ou son partenaire. Nous avons mené des discussions au cours des derniers mois, qui n’ont pas atteint le sérieux nécessaire pour être mises en œuvre ; quant à leur blocage, il n’est pas de mon fait, c’est à eux qu’il faut le demander.

 

– Vous vous êtes présenté au départ comme un citoyen issu de la rue, porté par une base populaire. Êtes-vous aujourd’hui en contact avec les citoyens ?

Je dois reconnaissance et loyauté à l’homme de la rue ordinaire, mais quand on regarde l’essence du projet que je porte, intitulé « l’alternative civile démocratique », dont le mécanisme est le changement par les cadres constitutionnels et légaux et par les urnes, nous avons besoin d’outils organisationnels efficaces.

J’ai une expérience partisane antérieure, que j’ai commencée comme membre fondateur en 2005 et dont je suis sorti en tant que président du parti en 2021 (il fait référence au parti Al-Karama). Mon premier objectif était alors d’injecter dans les artères de la vie politique un sang neuf, armé de savoir et de détermination ; et aujourd’hui, alors que nous travaillons à fonder le nouveau parti, j’agis avec la même loyauté envers les citoyens et le projet.

Dans ma campagne électorale, nous avions des dizaines de milliers de personnes courageuses qui se battaient pour le rêve du changement démocratique, et le prix payé n’a fait que renforcer leur attachement à ce rêve, en défense du droit de leurs collègues en prison. C’est de là qu’est venue l’idée de fonder un parti conçu comme un courant, fondé sur des bases objectives et non idéologiques. Nous avons effectivement une équipe qui s’est constituée après la bataille électorale, attachée au rêve, issue de toutes les composantes du peuple dans plusieurs gouvernorats (il explique qu’il dispose d’une base populaire et qu’il communique régulièrement avec les citoyens dans tous les gouvernorats malgré l’interdiction et la surveillance).

 

– Pensez-vous avoir une seconde chance de renouveler la bataille électorale ?

Bien sûr. Si demain était annoncée une élection présidentielle respectant un minimum d’intégrité, où je serais candidat face à l’actuel président de la République, je gagnerais certainement avec une large majorité, montrant que les citoyens ne veulent ni de ce pouvoir ni de cette opposition qui ne travaille que dans les espaces sûrs. C’est pourquoi j’affirme que notre souffrance vient de ce que nous représentons la troisième voie, entre la capitulation face à cette amère réalité et l’adaptation à celle-ci en travaillant dans les espaces autorisés.

 

 

– Y a-t-il des règlements de comptes au sein de l’opposition à l’encontre des jeunes qui avaient rejoint votre campagne électorale ?

Ce que nous reprochons au pouvoir, il n’est pas moralement acceptable de l’accepter de l’opposition. Si nous demandons au pouvoir de respecter la Constitution et la loi, de se soumettre à la volonté de la majorité et de consacrer le principe de l’alternance, l’opposition doit en faire autant.

S’il n’y a pas de partis démocratiques qui acceptent d’appliquer la démocratie interne, que fera de nous le pouvoir ?

Je ne suis partie à aucun des conflits internes des partis ; en témoignent tous ceux, de quelque parti que ce soit, qui m’en ont parlé et à qui j’ai conseillé de distinguer entre l’opposition à la direction d’entités par nature temporaires et la destruction de ces entités.

 

– Les politiques économiques sont aussi liées aux visions politiques. Que pensez-vous de l’action du pouvoir actuel dans le domaine économique ?

Je peux dire que parmi les rares succès que nous avons obtenus pendant notre présence au Parlement figure l’arrêt de l’orientation du pouvoir visant à confier au secteur privé l’exploitation et la gestion des hôpitaux publics ; mais je constate que chaque décision reportée ou bloquée a été de nouveau imposée par le pouvoir, et comme les citoyens n’ont trouvé personne pour les défendre, le pouvoir ne voit aucun d’entre eux, d’autant que l’opposition a échoué à jouer son rôle pour dissuader le pouvoir.

Je constate une orientation générale de l’État à se dégager de ses obligations sociales envers les citoyens dans tous les secteurs, en se présentant à la place comme un investisseur ; or il n’est pas censé l’être, car il a l’obligation d’aider les citoyens à se procurer la nourriture, les médicaments, l’éducation et le reste.

Je me souviens que ma première bataille, lors de la première séance du Parlement de 2015, a porté sur la tentative d’arrêter un projet de texte interdisant aux citoyens de contester les contrats de l’État, mais il a bel et bien été adopté, et il avait des objectifs lointains qui se sont aujourd’hui réalisés. Par exemple, un seul citoyen a-t-il pu consulter le contrat de l’accord de Ras El-Hekma ou d’autres, ou le Parlement a-t-il exercé un véritable contrôle sur celui-ci ? Pourquoi le pouvoir s’est-il octroyé le droit d’agir sans respecter la Constitution et la loi ? Et est-il dans l’intérêt de l’État de renforcer ses institutions et d’approfondir le pouvoir personnel et l’autorité paternaliste ?

 

– Pour finir, certains vous accusent d’arrogance… Tantawy fait-il son autocritique et celle de son expérience ?

Tant que je n’ai pas atteint l’objectif de gagner la dernière élection présidentielle, je crois que j’ai certainement commis des erreurs dont je dois tirer les leçons, sinon je serais négligent envers tous ceux qui m’ont soutenu et ont cru au projet, en particulier les jeunes femmes et les jeunes hommes qui en paient aujourd’hui le prix en prison.

J’avais annoncé, lorsque j’ai proposé de me présenter à l’élection, que je menais un combat politique au prix élevé et aux étapes multiples ; mais ce qui est certain, c’est que nous sommes sortis de l’expérience électorale avec des résultats importants, dont le plus notable est la capacité à associer de nouveau les citoyens à la bataille la plus importante pour construire leur avenir et leur État (l’élection présidentielle), à travers la campagne de l’Espoir, à laquelle beaucoup ont participé à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Je le répète : le peuple a besoin d’une véritable opposition qui affronte le pouvoir et le dissuade, et c’est la meilleure solution.

 


  1. Selon un avocat qui s’est entretenu avec « Zawia3 » pendant la préparation de la publication de cet entretien aujourd’hui, les forces de sécurité ont arrêté à une heure du matin aujourd’hui Haitham Dabour, l’un des membres de la campagne électorale de Tantawy, à son domicile dans le gouvernorat d’Alexandrie.
  2. Cet entretien a été réalisé en deux parties : la première filmée en vidéo ; nous avons complété l’entretien dans une seconde partie, par téléphone, un autre jour.

 

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Haidar Kandil
Journaliste égyptien
Rabab Azzam
Journaliste d’investigation égyptienne, elle s’intéresse aux droits humains et aux questions du travail. Elle est également animatrice de radio et chercheuse en études sur l’Afrique de l’Est swahiliphone.

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