Aida Seif El-Dawla est une psychiatre égyptienne, défenseure des droits humains et cofondatrice du Centre El-Nadeem pour la réhabilitation des victimes de violence et de torture. Née en 1954 dans une famille politiquement engagée, elle a commencé son activité politique et sa lutte contre l’injustice et les violations des droits humains pendant ses études universitaires, dans les années 1970. Elle a fait partie des fondateurs du Centre d’études de la femme en 1984 : elle a défendu et défend toujours les droits des femmes, et a combattu l’excision et les violences faites aux femmes.
En 1993, elle a participé à la fondation du Centre El-Nadeem pour le traitement et la réhabilitation psychologique des victimes de violence, qui apporte un soutien psychologique, médical et juridique aux victimes de torture et à leurs familles, ainsi qu’aux femmes victimes de violences. Elle a participé à la révolution du 25 janvier 2011 et a contribué à documenter pendant plusieurs années les violations commises par la police contre les manifestants et les victimes de torture.
Seif El-Dawla a fait l’objet d’un harcèlement judiciaire : une interdiction de voyager a été prononcée contre elle en novembre 2016, avant d’être récemment levée, et elle a été convoquée par le parquet d’Azbakeya en mars 2020 pour être interrogée dans l’affaire n° 2075 de 2020, délits d’Azbakeya. Cette convocation est la deuxième émise contre elle par le même parquet, la première remontant à 2019, sans que la nature des accusations portées contre elle ait alors été révélée. Les autorités ont également décidé la fermeture du Centre El-Nadeem en février 2017 ; quatre ans plus tard, en janvier 2021, le tribunal a annulé la décision de fermeture.
Zawia3 s’est entretenu avec Aida Seif El-Dawla. Voici le texte de l’entretien…

– Pour commencer, parlez-nous d’Aida Seif El-Dawla : comment ses idées et son idéologie se sont-elles formées ?
J’ai grandi dans une maison politique, dans l’idée d’affronter l’injustice : mon père était avocat et défendait les opprimés, et j’ai touché de près les questions de la prison et de l’injustice, car plusieurs de mes proches étaient détenus politiques. Lorsque je suis entrée à l’université, certains de mes camarades du mouvement étudiant ont été battus, traînés à terre et arrêtés.
Le mouvement que j’ai rejoint en 1984 a évolué pour devenir le Centre de recherche de la nouvelle femme, mais j’ai dû le quitter en 2000, car j’étais occupée par mon travail au Centre El-Nadeem. De manière générale, je constate qu’il existe des initiatives et des groupes de femmes dont le rôle social est apparu, par exemple dans le soutien à la cause des ouvrières de l’usine de filature de Samanoud.
L’idée est née avant 1993, lors de la grève des ouvriers de l’usine sidérurgique : un groupe d’entre eux a été arrêté, ainsi que plusieurs membres de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, et certains ont été torturés au point de subir une infirmité permanente, comme le regretté Hisham Moubarak, devenu sourd d’une oreille. Nous étions un groupe d’amis médecins et nous avons tenté d’obtenir des rapports médicaux officiels sur leur état ; mais dès qu’on apprenait que la blessure était due à la torture, on refusait de délivrer les rapports.
Nous avions l’idée préconçue que les détenus torturés en sortaient en héros, durs comme le roc, mais nous avons été surpris par ce qu’ils ressentaient réellement : la colère, le sentiment d’humiliation et le ressassement de ce qu’ils avaient subi aux mains de leurs bourreaux. Nous avons donc décidé de créer une clinique psychologique pour soigner les survivants et survivantes de la violence et de la torture, et de publier des rapports de médecine légale psychologique, sans travailler dans le domaine des droits humains, puisque nous jouions ce rôle bénévole au sein de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme. Nous avions pensé intégrer la clinique à l’Organisation, mais nous avons renoncé à cette idée, car ceux qui se rendent à une clinique psychologique ont tous les droits des patients, et seuls leurs thérapeutes peuvent consulter leurs dossiers, les employés de l’Organisation n’ayant pas le droit d’y accéder ; l’Organisation a donc refusé. Nous avons alors installé la clinique dans un petit appartement, et en 1993, une seule victime de torture parmi les politiques nous est parvenue : elle s’appelait « Amal » et son affaire était connue dans la presse, car elle avait été torturée parce qu’elle était l’épouse d’un militant politique. Aucun autre détenu politique torturé n’est venu à notre clinique avant 2000.

– Donnez-nous des exemples de certaines affaires que vous avez documentées à El-Nadeem
Pendant sept ans, nous avons reçu au Centre El-Nadeem des victimes torturées pour les forcer à céder un terrain ou un appartement, ou pour les punir d’avoir mal parlé à une personne plus haut placée qu’elles, comme ce fut le cas du cuisinier du ministre de la Santé de l’époque : l’épouse du ministre, une professeure d’université, lui a demandé de faire quelque chose ; il a refusé en lui disant que cela ne faisait pas partie de son travail, et elle l’a alors signalé au commissariat, où il a subi une torture effroyable.
Il y a eu aussi le cas d’un citoyen arrêté et fouillé dans le métro : lorsqu’il a voulu reprendre ses effets personnels, parmi lesquels un paquet de cigarettes qu’un agent de police voulait s’approprier, il a été retenu dans une pièce de la station de métro et suspendu pendant trois jours.
Le point commun de toutes les victimes venues au centre au cours des sept premières années était qu’il s’agissait de citoyens ordinaires, sans piston pour les faire libérer des mains de la police. Nous avons découvert que partout où il y a de la police, les gens peuvent être torturés, pas seulement dans les commissariats et les locaux de sécurité, mais aussi dans le métro, à l’université et dans la rue, et que c’était en quelque sorte la manière dont l’État traitait ses citoyens. Nous voulions que les gens le sachent, mais nous avons eu énormément de mal à trouver un journal acceptant d’écrire à ce sujet, et nous n’avons trouvé qu’un seul journal d’opposition qui accepte de publier.
Malheureusement, la médecine en Égypte est une profession condescendante, et rares sont les médecins qui écoutent bien la plainte du patient sans lui dire : « Qui de nous deux est le médecin ?! ». Mais nous avons appris des victimes venues à notre clinique qu’elles ne sont pas malades : c’est la société qui est malade, ce sont les bourreaux responsables de leur torture et le système politique incapable de les protéger qui sont les malades. Nous avons appris que les victimes sont seules à avoir le droit de décider de ce qu’elles veulent faire, car elles peuvent encore se sentir menacées : certaines veulent seulement quelqu’un qui les écoute sans les traiter de menteuses, tandis que d’autres veulent que les gens connaissent leur histoire, en particulier celles qui ont été diffamées, et nous les aidons à publier leurs témoignages ; d’autres veulent obtenir justice, et nous avons fait appel à des avocats pour leur apporter un soutien juridique. Notre conception de la réhabilitation s’est élargie pour inclure tout ce qui peut être fait pour que la victime retrouve sa dignité et le sens d’elle-même, afin qu’elle puisse vivre comme elle le souhaite.

– Pensez-vous qu’il existe une séparation entre les deux aspects ?
À mon avis, il n’y a pas de contradiction entre le travail politique et le travail en faveur des droits humains, qui est un travail politique par excellence, surveillant les violations des droits humains de manière générale ou spécialisée ; les deux se complètent, car nous parlons de la torture et réclamons le jugement des officiers qui y sont impliqués, et nous réclamions la destitution du ministre de l’Intérieur… ce sont toutes des revendications politiques. Le travail en faveur des droits humains est peut-être en contradiction avec le travail partisan, et il ne doit pas être consacré à un candidat ou à un parti. Je pense que c’est le ministère de l’Intérieur qui a d’abord lancé contre les défenseurs des droits l’accusation d’avoir échoué dans leur travail politique, ce qui les aurait poussés à se tourner vers les droits humains.
– Qui s’oppose le plus aux autorités : les organisations de défense des droits et de développement ou les partis politiques ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, même si je pense que toutes les voies sont bouchées. Malgré cela, des grèves ouvrières et des manifestations étudiantes ont lieu, et certains paient un prix très lourd, peut-être une vie entière en prison.
À mon avis, les partis politiques ont décidé de faire le minimum de travail politique, voire moins que le minimum, pour pouvoir survivre ou donner l’impression qu’une vie politique existe, ou pour pouvoir entrer au Parlement. Il n’existe pas une communauté des droits humains unique en Égypte, mais des organisations de défense des droits dont les positions sont peut-être unifiées mais dont les stratégies ne le sont pas.
– Pensez-vous que les organisations de défense des droits humains en Égypte travaillent efficacement ?
Lorsqu’il existait encore une position unifiée dans les milieux égyptiens des droits humains, nous avions établi sept points, qui ne nécessitent ni lois, ni procédures, ni séances parlementaires, mais une volonté politique sans laquelle aucune ouverture politique n’aura lieu, dont le plus important est la libération des personnes en détention provisoire et des détenus malades et âgés.
Cela n’exige qu’une décision politique. Il y a des victimes comme Anas El-Beltagy, qui paie le prix d’être le fils du docteur Mohamed El-Beltagy ; Ola El-Qaradawi et son mari, qui ont payé le prix du fait qu’elle soit la fille de Youssef El-Qaradawi, et dont le mari est toujours en détention provisoire même après sa sortie de prison ; et la militante Marwa Arafa, emprisonnée il y a cinq ans alors que sa fille était encore un nourrisson ; sans parler de ceux qui ont été emprisonnés en vertu de jugements, comme Alaa Abd El-Fattah, Ahmed Douma, Mohamed El-Baqer, Mohamed El-Kassas et Abdel Moneim Aboul Fotouh.
– Êtes-vous d’accord pour qualifier de « partis de carton » les partis politiques présents sur la scène aujourd’hui ?
Il est naturel que tout parti politique cherche à accéder au pouvoir, une accusation que tous les politiques en Égypte réfutent.
Les partis sont censés chercher à obtenir des sièges au Parlement, à changer les politiques, à influencer le pouvoir et à y accéder ; je ne comprends pas : créent-ils des partis pour servir de conseillers à l’État, par exemple ?
– Comment évaluez-vous les dissensions internes sur la scène politique, comme l’éclatement des partis du Mouvement civil ?
Le Mouvement civil s’est formé à partir d’un groupe de partis politiques qui se sont choisis mutuellement ; étant un mouvement politique, il était censé avoir un public. Ce qui s’est passé, c’est que le mouvement s’est réuni avant le Dialogue national pour fixer des conditions garantissant le sérieux de ce dialogue, mais le seul à les avoir respectées est Ahmed Tantawy, que le Mouvement civil a rejeté et qui est actuellement en prison.

– Dans quelle mesure croyez-vous au sérieux et à l’utilité du Comité de grâce présidentielle et du Dialogue national ?
Je pense que si les partis politiques avaient tenu bon et insisté sur les conditions qu’ils avaient fixées pour garantir le sérieux du Dialogue national, les choses auraient été différentes, car l’État n’a pas répondu à ces conditions, qui représentent le strict minimum.
Ce qui se passe aujourd’hui, la farce de la détention provisoire et de la participation au Dialogue national pour mettre fin à la détention provisoire, et l’ampleur du chantage politique qu’exercent toutes les parties à ce sujet, que ce soit le pouvoir, les partis politiques ou ceux qui ont préparé le Dialogue national : alors qu’ils préparent une séance de discussion sur la détention provisoire, le Conseil des ministres examine un projet de loi sur la détention provisoire, puis une parlementaire déclare qu’au Parlement, ils n’ont pas vu le projet de loi ; c’est une farce qui constitue une insulte à tout rassemblement de personnes censées faire de la politique, et la réaction n’est pas à la mesure de l’insulte.
– Des rumeurs ont circulé dans les milieux politiques selon lesquelles certaines figures de la jeune génération de la révolution de janvier se seraient finalement soumises au pouvoir. Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas d’accord avec cette question des figures de janvier : des millions de personnes ont participé à la révolution, et ses martyrs en sont les véritables figures ; on pourrait peut-être considérer le docteur Mohamed ElBaradei comme l’une d’elles.
Je n’adhère pas à l’idée que l’élite politique choisisse elle-même ses figures, car c’est injuste envers d’autres dont on oublie l’ampleur du rôle qu’ils ont joué et de leurs sacrifices.
Le pouvoir utilise tout ce qu’il peut utiliser, mais il n’utilise un acteur politique que si celui-ci y consent ; et parler de l’utilisation des militants politiques reste général : si nous parlons par exemple de Mahmoud Badr et d’autres comme lui, la réponse sera oui. Le pouvoir a effectivement réussi à diviser les rangs en lançant des rumeurs et en salissant les réputations, et le blâme revient à celui qui suit « le menteur jusqu’à la porte de sa maison » pour la millième fois.

– Quel est votre commentaire sur la levée des décisions de gel des avoirs et d’interdiction de voyager ?
Oui, en ce qui me concerne, l’interdiction de voyager qui m’avait été imposée dans l’affaire n° 173 de 2011, connue sous le nom d’affaire des financements étrangers, a été levée. Mais des défenseurs des droits voient toujours leurs avoirs gelés ou sont interdits de voyager à l’étranger, dont trois collègues de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels dont les avoirs sont gelés : Mohamed Basheer, Karim Ennarah et Gasser Abdel-Razek ; ainsi que Nasser Amin et son épouse Hoda Abdel Wahab, interdits de voyager.
– Et comment voyez-vous la nouvelle loi sur les associations ?
Je considère que la nouvelle loi sur les associations est une nationalisation des organisations en général, et pas seulement des organisations de défense des droits, car elle les empêche de choisir leur conseil d’administration, d’établir leur programme et leurs statuts, leur interdit de recevoir tout financement d’une source interne ou externe, et fait du ministère des Affaires sociales un membre indésirable de toute réunion de l’assemblée générale de l’organisation, ce qui la prive de son indépendance.
Il n’existe aucun crime pouvant être commis au sein d’une association sans être prévu par le Code pénal ; pourquoi donc le pouvoir tient-il à faire une loi sur les associations ? Il n’est pas vrai que tous les pays disposent d’une loi sur les associations : dans de nombreux pays, il suffit d’enregistrer le nom de l’organisation.
– Pensez-vous qu’il y ait eu une amélioration relative de la situation des droits des prisonniers en Égypte ces dernières années ?
Depuis que j’ai commencé le travail en faveur des droits humains au Centre El-Nadeem, et auparavant comme bénévole à l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, l’Égypte n’a jamais connu autant d’injustice, de violence et d’acharnement contre les adversaires que depuis 2013 ; de toute ma vie, la situation n’a jamais été pire qu’aujourd’hui en matière de droits humains, et même pour les arbres.
– Comment voyez-vous la situation des prisonniers politiques dans les prisons égyptiennes ?
Certains prisonniers meurent en prison faute de dose d’insuline, et je ne sais pas comment l’avocate Hoda Abdel Moneim peut être maintenue à l’isolement alors qu’elle souffre d’une insuffisance du rein gauche ? Et comment Aïcha Khairat El-Shater n’est-elle pas transférée à l’hôpital pour y être soignée, alors qu’elle souffre d’une anémie pernicieuse ?
Des prisonniers subissent la torture au point qu’elle est devenue une chose ordinaire dans leur relation avec le pouvoir : certains viennent au Centre El-Nadeem, et lorsque nous leur demandons s’ils ont été torturés, ils le nient, puis nous révèlent, au cours de la séance, avoir reçu des gifles et des coups de pied, subi un isolement prolongé et été privés de médicaments et de visites.
Ce sont toutes des méthodes de torture : la torture ne commence pas avec les décharges électriques, elle englobe tout traitement psychologique, physique ou sexuel qui porte atteinte à la dignité humaine alors que la personne est à la merci d’une autre.
Nous avons vu des citoyens tués dans les rues, je n’ai jamais vécu pire que ce que nous vivons aujourd’hui, et j’espère mourir avant de voir pire : c’est un régime qui a commencé sa vie politique par un massacre dans la rue, environ 1 000 personnes tuées sur la place Rabaa, à Nasr City, en plus de ceux tués à Nahda, à Gizeh, et dans différents gouvernorats d’Égypte ; les médias et les figures du régime ont convaincu les citoyens qu’il s’agissait des méchants et que c’était inévitable, ce qui est faux, et certains ont cru que cela s’arrêterait à ce massacre, mais les jours ont prouvé qu’il n’y a pas de plafond pour le régime.
Où est le talent d’un système politique qui tue ou emprisonne ceux qui ne partagent pas ses opinions politiques ? La bonne situation serait celle d’une vie politique et parlementaire ouverte et de médias libres, où la lutte politique se ferait par la parole et le programme.
– Comment voyez-vous les amendements relatifs à la détention provisoire et la modification du Code de procédure pénale en Égypte ?
J’ai lu un excellent document préparé par la Commission égyptienne des droits et libertés sur les détails du projet de nouveau Code de procédure pénale, et je le trouve « grotesque » : il fixe la durée de la détention provisoire alors qu’il existe déjà une loi qui la fixe mais qui n’est pas respectée, et fixer la durée n’a aucune importance tant que le recyclage des affaires se poursuit.
Le plus étonnant dans ce projet est qu’il donne au parquet le droit de priver l’accusé du droit d’être assisté d’un avocat ou de permettre à l’avocat de consulter le dossier, s’il le juge opportun !
Ils nous disent ouvertement que lorsqu’ils arrêteront quelqu’un, ils en feront ce qu’ils voudront, car il n’existe pas de système judiciaire composé seulement d’un juge, d’un parquet et d’un accusé, sans avocat ; sans parler du fait que l’accusé ne rencontre plus le juge face à face, mais par visioconférence, avec ce que cela peut comporter de coupures d’électricité ou d’internet.
– Et quel est votre commentaire sur la libération de 151 personnes en détention provisoire à la suite de recommandations du Dialogue national ?
Je ne pense pas qu’elles aient été libérées à la suite de recommandations du Dialogue national, car les arrestations n’ont pas cessé, pas plus que le recyclage des affaires ; elles ont peut-être été libérées à la suite de négociations.
Je pense que la détention provisoire prendra fin lorsqu’il y aura une volonté politique de libérer les personnes en détention provisoire, dont on ne craint ni la fuite, chose exclue en raison des interdictions de voyager, ni la manipulation des preuves, ce qui ne s’applique pas à la plupart d’entre elles, puisqu’aucune pièce à conviction n’a été saisie sur elles et qu’elles font face aux mêmes accusations, comme l’appartenance à une organisation terroriste, sans savoir de laquelle il s’agit… Il y a des gens qui gaspillent la vie des autres en les mettant en prison.

– Dans quelle mesure la santé psychologique et physique des détenus politiques retenus pendant plusieurs années ou condamnés à de longues peines est-elle affectée par des conditions de détention déplorables ?
Il n’y a pas de règle fixe ; mais la privation de liberté, de mouvement et de communication avec le monde extérieur conduit à un sentiment de dépression, d’isolement, d’aliénation, de colère et d’indifférence. L’effet de l’isolement s’accroît s’il s’accompagne de torture ou de la perte d’un être cher à l’extérieur de la prison, et il peut aller jusqu’à des tentatives de suicide.
Après sa sortie de prison au terme d’une longue période, la personne découvre qu’elle a été renvoyée de son travail ou de l’université, que la situation a changé et que les prix ont fortement augmenté ; certains citoyens craignent même de lui parler ou de la saluer, tant ils ont peur de l’injustice. Ces personnes souffrent donc d’aliénation, en plus de problèmes familiaux dus aux traumatismes et à l’expérience de la prison qu’elles ont vécus, et au fait d’avoir laissé des amis en prison, ce qui leur donne le sentiment d’être encore en prison, une moitié de leur esprit et de leurs sentiments restant derrière les barreaux, alors que leurs familles veulent qu’elles reprennent leur rôle et assument les responsabilités et les charges qu’elles assumaient avant leur emprisonnement.
Ce que nous faisons au Centre El-Nadeem pour les réhabiliter varie selon les cas et selon ce que veut la personne : certains viennent une seule fois, parce qu’ils veulent que quelqu’un les écoute et les croie ; d’autres ont besoin de plusieurs séances, et certains ont besoin d’une intervention médicale en raison des dommages subis en prison, qui affectent leur capacité à dormir et à s’alimenter.
– Pensez-vous que le régime actuel a bien géré le dossier de la guerre contre Gaza, ou qu’il s’est montré laxiste au point de permettre à l’occupation israélienne de pénétrer dans le corridor de Philadelphie ?
Le régime est complice de ce qui se passe à Gaza, car il n’a pas rappelé l’ambassadeur égyptien de Tel-Aviv, ni convoqué l’ambassadeur de l’occupation israélienne pour le réprimander ; nous entendons de temps à autre que les relations commerciales entre l’Égypte et l’occupation se poursuivent, et en même temps le pouvoir dit qu’il est incapable d’ouvrir le point de passage de Rafah. Ce sont des choses que je n’imaginais pas, il y a dix ans, que nous vivrions.
Et je ne comprends pas comment un groupe de jeunes peut finir en prison pour avoir brandi une pancarte de solidarité avec Gaza ?!
– Votre évaluation du rôle des partis politiques, en particulier de l’opposition, dans le dossier de la guerre contre Gaza : ont-ils constitué un élément de pression sur le régime ou ont-ils opté pour la trêve ?
Je ne sais pas : la position du pouvoir en Égypte sur la guerre à Gaza et sur d’autres questions, comme la vente de régions du pays et la réception par Ibrahim El-Organi d’une délégation émiratie dans le Sinaï, alors qu’aucun citoyen égyptien ne peut y entrer sans autorisation sécuritaire préalable, ne pousse-t-elle pas les partis politiques à se demander qui gouverne exactement l’Égypte ? Quelle est notre position sur la cause palestinienne ? Quelle est notre position sur l’occupation israélienne ?
Sans parler de l’augmentation du taux de pauvreté, de la hausse folle des prix et de l’endettement délirant, et du fait que le pays est désormais géré au profit d’une poignée de personnes, tandis que pour les autres, peu importe qu’ils trouvent de quoi manger, boire, s’instruire et se soigner.
Je pense que si les partis politiques avaient pris la tête des manifestations de soutien à Gaza, les choses auraient été différentes.
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