Khaled Dawoud : 10 ans d’absence des organes de contrôle pour demander des comptes au pouvoir (entretien)

La majorité ne connaît pas les noms de 80 % des ministres actuels

Rabab Azzam

Images : Angel Samy

 

L’avenir du parti Al-Dostour dépend de la capacité de Gameela Ismail à résoudre ses problèmes

Le gouvernement n’est qu’un secrétariat du président

Les citoyens surestiment les capacités du Mouvement civil

Tantawy nous adresse des critiques, et nous le critiquons aussi

Nous cherchons à faire libérer les détenus des procurations présidentielles, mais nous n’avons pas la capacité de réussir complètement

La presse joue aujourd’hui un rôle de mobilisation au service de l’État

Il n’est pas raisonnable qu’El-Balshy satisfasse son courant au détriment des autres courants du syndicat

Il doit y avoir une réponse officielle sur l’activité de la société Hala et l’argent qu’elle perçoit

 

Ses déclarations à sa sortie de prison ont suscité de vives réactions dans les milieux politiques égyptiens, car il appartient au courant de l’opposition ; mais le pouvoir a utilisé ses déclarations pour renforcer et dessiner une image différente du dossier des droits des prisonniers, lorsque le journaliste et homme politique Khaled Dawoud a déclaré avoir reçu un bon traitement pendant sa détention provisoire. Il était aussi apparu en 2020, pendant sa détention, en train de passer un test de Covid, ce qui a contribué à renforcer le récit officiel affirmant la qualité des prisons égyptiennes et l’amélioration du traitement des prisonniers, en particulier des prisonniers politiques.

 

De temps à autre, Khaled Dawoud fait des déclarations qui peuvent surprendre certains, et prend parfois des décisions plus surprenantes encore, comme sa démission de ses fonctions de porte-parole du Front de salut national, puis du parti Al-Dostour qu’il présidait, et récemment sa démission de son poste de porte-parole officiel du Mouvement civil, qui regroupe 12 partis de courants d’opposition ainsi que des personnalités politiques.

Sa démission de son poste au sein du Mouvement civil a suscité la controverse dans les milieux politiques, car elle a confirmé que le mouvement souffre d’une grande fragilité qui pourrait conduire à son éclatement.

 

 

Nous avons interviewé Khaled Dawoud à « Zawia3 » pour connaître son avis sur des questions liées au milieu politique et sur certains sujets qui suscitent la controverse dans la rue égyptienne.

 

Voici le texte de l’entretien…

 

Le journalisme n’est pas un crime

Depuis l’obtention de son diplôme à l’Université américaine du Caire, Khaled Dawoud a travaillé comme correspondant et journaliste dans plusieurs organes de presse et médias internationaux. Il a commencé sa carrière à l’agence « Associated Press », puis est passé par la BBC, Al Jazeera et Reuters, ainsi qu’Al-Ahram Weekly et plusieurs autres organes au cours de sa carrière.

 

– Selon vous, que manque-t-il à la scène journalistique égyptienne pour être à la hauteur de la presse mondiale ?

En Égypte, la situation lie toujours le contexte politique et la liberté de la presse : lorsque le régime ne permet pas la liberté d’opinion et d’expression, il en résulte l’absence d’une presse libre et diversifiée. On peut comparer la situation de la presse égyptienne avant et après la révolution de janvier 2011 : depuis la révolution et pendant les deux années qui ont suivi, la presse a joui d’une grande liberté, que nous n’avions pas connue sous l’ancien président Mohamed Hosni Moubarak.

J’affirme que la différence fondamentale entre la presse occidentale et la presse égyptienne réside dans le fait que le pouvoir égyptien traite la presse comme l’un des outils de mobilisation qu’utilise l’État pour créer une opinion publique qui serve ses politiques et donne au peuple une image positive de toutes les situations politiques, économiques et sociales (même si elles sont tout le contraire).

J’ai travaillé de longues années avec les journaux nationaux (étatiques), et j’ai le sentiment qu’ils travaillent pour être lus par les responsables et non par le peuple, ce qui leur a fait perdre leur crédibilité, d’autant que les citoyens savent très bien où en est arrivée la situation économique et sociale.

Après la révolution, j’ai vu qu’il y avait un espoir de créer une presse différente, cherchant à offrir un contenu diversifié au public. Al-Ahram, par exemple, est passé d’une diffusion de 300 exemplaires avant la révolution à plus d’un million d’exemplaires dans les quelques années qui ont suivi, après s’être attaché à la crédibilité dans la couverture des événements (et c’est l’élément qui nous manque et dont nous avons besoin dans notre presse locale). Mais nous sommes vite revenus au point de départ à partir de 2014, lorsque nous avons constaté que le régime politique cherchait à utiliser la presse comme une composante des Affaires morales, dans la mesure où elle pratique la mobilisation au service de l’État (il fait ici référence à la direction des Affaires morales des forces armées égyptiennes). Bien sûr, cela peut être nécessaire pendant un temps, mais cela ne durera pas longtemps.

Aujourd’hui, on en est arrivé à ce qu’une seule société possède toutes les plateformes journalistiques et médiatiques ; il y a donc désormais un discours unique sur toutes les plateformes, car le régime officiel reste attaché à une conception des médias et de la presse datant des années 1960, qui représente en réalité un gaspillage de l’argent public.

 

– Et les journalistes égyptiens : pensez-vous qu’ils ont les capacités de rivaliser avec leurs homologues à l’étranger ?

Je pense que la révolution a créé un bon espace de liberté, qui a donné naissance à une génération de jeunes journalistes ayant produit des travaux comparables à ceux des journaux internationaux. Ils ont de grandes capacités, mais il leur manque certains outils, de la formation, l’apprentissage des langues et la maîtrise de la technologie.

 

 

– Que pensez-vous des différends entre certains membres du courant de l’indépendance au sein du Syndicat des journalistes et son conseil actuel concernant la manière dont le président du syndicat a géré les activités organisées pendant la guerre de Gaza ?

Il ne fait aucun doute que l’élection de Khaled El-Balshy a représenté un grand succès pour le courant de l’indépendance au sein du syndicat. C’était un message disant que nous n’acceptons aucun candidat imposé par le régime, malgré les efforts des organes officiels pour soutenir le candidat concurrent au poste de président du Syndicat des journalistes à l’époque.

En fin de compte, ce qui s’applique aux diverses institutions de l’État s’applique au Syndicat des journalistes, qui subit de fortes pressions pour se plier aux souhaits et aux avertissements du régime. Le fauteuil de président du syndicat est donc extrêmement brûlant, et plusieurs considérations doivent être prises en compte dans la manière de travailler au sein du syndicat, qui joue un rôle historique et influent dans l’espace public.

Concrètement, les portes du syndicat ont été fermées et il a été mis au linceul depuis le rassemblement pour Jérusalem contre la décision de l’ancien président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale éternelle de l’occupation israélienne en 2017 ; mais cela a changé depuis la victoire d’El-Balshy et de son conseil aux élections de 2023. Nous devons donc bien prendre conscience des pressions que subit le président du syndicat, et préserver le Syndicat des journalistes comme une forteresse qui s’engage pour les libertés publiques, la liberté des journalistes et leurs intérêts propres et les défend.

C’est pourquoi j’affirme qu’il n’est pas raisonnable qu’El-Balshy satisfasse son courant au détriment des autres courants, car il est le président de tous les journalistes. Il existe des courants, comme le courant conservateur, qui refusent l’utilisation des marches du syndicat pour des événements politiques et estiment que le rôle du syndicat se limite à fournir des services à ses membres en dehors du champ politique. J’espère donc que les non-journalistes qui recourent au syndicat comme tribune pour défendre les libertés et exprimer leur opinion comprendront les pressions que subit le président du syndicat.

 

– Certains membres de l’assemblée générale qualifient l’action du conseil actuel de défaillante dans des dossiers comme le logement et les femmes. Qu’en pensez-vous ?

Il est certain que le conseil travaille encore sur certains dossiers, mais ce qu’il faut voir, c’est que nous avons aujourd’hui un conseil qui travaille pour les journalistes et qui a obtenu de bons résultats dans des dossiers comme la formation et les soins de santé.

Dans l’ensemble, aujourd’hui, après de longues années de stagnation, nous pouvons faire pression sur le conseil pour qu’il s’occupe de ces dossiers que certains qualifient de défaillants, et je pense que le moment n’est pas encore venu de porter un jugement définitif.

 

Affaires étrangères

 

– La guerre génocidaire contre Gaza a bénéficié d’un immense soutien médiatique, populaire et politique, alors que la guerre au Soudan n’a pas reçu la même attention. Comment l’expliquez-vous ?

Parce que l’ampleur du génocide et des violations que subit Gaza dépasse l’imagination, ce qui a fait reculer l’attention portée à ce qui se passe dans les zones de conflit et d’affrontements en Libye, au Soudan, en Syrie et ailleurs.

Il y a aussi l’impact de cette guerre sur l’Égypte : nous sommes le seul pays qui a une frontière directe avec Gaza, et nous faisons face à des menaces israéliennes liées au projet de déplacement des Palestiniens vers le Sinaï, ce qui signifie la liquidation de la cause palestinienne et une menace pour la sécurité nationale de l’Égypte. De plus, notre attachement affectif historique à la Palestine est ce qui a fait croître l’intérêt pour Gaza au détriment d’autres causes comme le Soudan et la Libye.

L’Égypte n’est plus le seul acteur central de la région pour résoudre les problèmes, et nous avons perdu notre capacité à jouer le rôle que nous sommes censés jouer, en particulier dans le dossier soudanais, où des acteurs régionaux et du Golfe sont entrés en tant qu’acteurs principaux soutenant l’une des parties au conflit contre l’autre. Malheureusement, notre besoin permanent des aides du Golfe, en particulier de l’Arabie saoudite et des Émirats, et des institutions internationales y a contribué.

– Pensez-vous qu’un accord soit possible sur les conditions de la dernière trêve du Caire entre les factions de la résistance palestinienne et Tel-Aviv, surtout après l’annonce par Netanyahou du début de l’invasion de Gaza au moment même où le Hamas annonçait son acceptation de la trêve ?

Je pense que la partie la plus intéressée aujourd’hui par l’arrêt de la guerre est les États-Unis, bien qu’ils soient complices du crime de génocide à Gaza. La trêve réussira peut-être cette fois sous la pression de Washington, car les élections américaines approchent et le président américain Joe Biden ne veut pas entrer dans la bataille électorale de novembre prochain alors que la guerre se poursuit encore, d’autant plus avec la montée des manifestations et de la colère parmi les jeunes, à l’intérieur et à l’extérieur des universités américaines, ce qui affecte ses chances à l’élection.

 

Il y a aussi les conflits internes très vifs au sein des colonies et à Tel-Aviv, ainsi que la résistance palestinienne qui tient jusqu’à présent ; tous ces éléments contribueront peut-être à parvenir à la trêve ou à mettre fin à la guerre.

 

– Comment voyez-vous le lien que font certains Égyptiens sur les réseaux sociaux entre l’afflux de centaines de milliers de Soudanais, fuyant la guerre qui fait rage depuis avril dernier, et la hausse des loyers, en particulier après leur installation dans des quartiers populaires ?

Je considère que le soutien au Soudan et à son peuple est un devoir national auquel nous ne pouvons pas renoncer ; ce type de discours est donc très nuisible à nos intérêts stratégiques, le Soudan étant notre voisin frontalier. Sur cette base, nous ne cesserons pas d’aider le peuple soudanais dans les circonstances extrêmement difficiles qu’il traverse depuis un an.

L’expérience nous a appris que les réseaux sociaux sont trompeurs et ne sont pas un baromètre des positions que le pouvoir doit adopter, d’autant plus avec la présence de comités électroniques qui soutiennent certaines positions.

Nous ne devons pas oublier que nous sommes avant tout un pays exportateur de migrants : plus de dix millions d’Égyptiens vivent à l’étranger, la plupart travaillant dans les pays du Golfe arabe. Je pense donc que la montée du discours contre les Soudanais est très nuisible, et toute cette affaire n’est qu’exagération, empreinte de racisme et d’un sentiment de supériorité envers les Soudanais en particulier.

 

– L’argent de l’Union européenne détermine-t-il les décisions du pouvoir en Égypte, surtout avec l’augmentation des flux financiers prévus vers Le Caire ?

Le Parlement européen adopte en général une position négative à l’égard du pouvoir en Égypte depuis 2019, et adopte de temps à autre des résolutions contre lui, mais elles ne sont pas appliquées.

 

On observe, plus que jamais, un recul de l’évocation du dossier des droits humains par les pays européens et les États-Unis, en raison de leur besoin du rôle de l’Égypte pour mettre fin à la crise de la guerre de Gaza, puis pour sa reconstruction. Je ne pense pas qu’au niveau officiel, cela affectera les relations entre l’Égypte et l’Union européenne en matière d’aides et d’accords économiques (il fait ici référence à la poursuite des accords malgré les violations dont l’Union européenne a connaissance, au nom d’intérêts stratégiques et régionaux dans lesquels l’Égypte joue un rôle actif).

 

Le Sinaï sous l’emprise d’El-Organi

Les critiques se multiplient contre la nomination de l’homme d’affaires sinaïte Ibrahim El-Organi à la tête de l’Union des tribus arabes, formée récemment. Le nom d’El-Organi s’est imposé en particulier depuis le début de la guerre de Gaza, après que des médias ont mis en lumière le rôle de son groupe dans le contrôle du point de passage terrestre de Rafah et de la circulation des camions, ainsi que l’éclatement de l’affaire des coordinations, que nous avons évoquée dans une enquête journalistique en novembre dernier.

 

– Que pensez-vous du contrôle par les deux sociétés (Abnaa Sinai et Hala) de la circulation des camions et des personnes au point de passage de Rafah, et comment le pouvoir peut-il accorder de larges prérogatives à des entités non gouvernementales en pleine guerre voisine ?

Je n’ai pas d’information sur le contrôle de la circulation des camions par la société, car différents pays fournissant de l’aide à la bande interviennent dans cette circulation. L’essentiel de ce qui se dit concerne le passage des Palestiniens et l’affaire des coordinations, une activité pratiquée avant la guerre actuelle, même si elle a pris de l’ampleur en raison des conditions de la guerre.

Nous lisons des articles de presse sur l’imposition de sommes énormes, allant jusqu’à dix mille dollars par personne, pour passer en Égypte. Ce qui me dérange, c’est que malgré l’existence de tels articles depuis des mois, nous n’avons entendu aucune réponse égyptienne détaillée sur la question.

J’ai rencontré plusieurs journalistes palestiniens lors de l’iftar du Syndicat des journalistes égyptiens pendant le dernier Ramadan. Ils m’ont dit que le ministère égyptien des Affaires étrangères avait mis en ligne un lien pour inscrire les personnes souhaitant quitter Gaza, mais, selon eux, la réponse pouvait prendre jusqu’à quatre mois, ce qui a rendu nécessaire la coordination via (la société Hala) pour sortir de cet enfer. C’est donc un dossier sur lequel nous devons entendre une réponse officielle concernant le rôle de cette société et les services qu’elle fournit pour percevoir une telle somme d’argent.

 

 

– Et que pensez-vous de la nouvelle ville Al-Sissi, dont la première pierre a été posée il y a quelques jours et qui appartient à l’homme d’affaires Ibrahim El-Organi, près de la frontière égypto-palestinienne ?

Il était clair que la reconstruction du Sinaï et la dépense de dizaines de milliards de livres pour y réaliser des projets de développement faisaient partie des priorités du pouvoir. Le problème réside dans l’absence de transparence pour tout ce qui concerne les activités économiques officielles : par exemple, s’agissant de l’accord de Ras El-Hekma, censé avoir contribué temporairement à résoudre la crise économique dont nous souffrons, nous ne disposons pas de tous les détails sur la forme de la propriété, sur la manière dont les bénéfices seront répartis ou sur les raisons pour lesquelles les Émirats offrent une somme d’argent aussi énorme.

 

Le problème principal réside dans l’absence de transparence et de contrôle parlementaire. Au cours des dix dernières années environ, tous les organes de contrôle qui étaient censés jouer un rôle indépendant n’ont plus d’existence : ni le Parlement ni aucun autre organe n’est capable de présenter des interpellations. Il y a de nombreuses questions sur les projets portés par le pouvoir, et aucune réponse ; en outre, favoriser et accorder des services à une personne en particulier ne sert pas, à mon avis, la communauté des investisseurs et l’économie égyptienne.

– Quant à la formation récente de l’Union des tribus arabes, le pouvoir peut-il permettre l’existence d’entités paramilitaires pouvant aller jusqu’à des milices armées ?

Je n’ai pas suffisamment d’informations à ce sujet.

Je pense que, dans le cadre du rôle de l’État central en Égypte, celui-ci ne permettra pas la formation d’entités paramilitaires ou de milices armées indépendantes hors du contrôle des services de sécurité officiels.

 

Certes, je suis opposant au régime, mais il faut distinguer entre les opposants au régime et ceux qui le haïssent, marqués par la chute de l’ancien président Mohamed Morsi ; l’opposant à al-Sissi, comme moi, exerce cette opposition dans le cadre de la Constitution et de la loi, et quels que soient nos désaccords avec le régime, ils resteront dans un cadre national. Malgré toutes les violations commises contre moi et mon emprisonnement, je pense à l’intérêt de l’Égypte et des Égyptiens, et non à dénoncer une personne à titre personnel.

 

 

Intersections de la politique et du pouvoir

– Vous avez été arrêté en 2019, alors que vous étiez opposé au gouvernement d’al-Sissi, puis vous êtes sorti et avez accepté de participer à l’iftar de la famille égyptienne, puis aux séances du dialogue national, ce qui vous a exposé à de vives critiques, certains vous accusant de complaisance envers le pouvoir. Qu’en dites-vous ?

Après la dure expérience de ma détention, ma préoccupation principale était de savoir comment contribuer à la libération de tous les détenus et prisonniers. Après ma sortie, le pouvoir nous avait montré, à moi et à des personnalités de l’opposition, qu’il souhaitait changer ses politiques, en particulier dans le dossier des prisonniers politiques, et il a libéré environ 45 des prisonniers dont nous avions demandé la libération, juste avant que nous assistions à l’iftar de la famille égyptienne, ce qui était une condition pour montrer sa bonne foi et sa volonté de coopérer. J’ai donc accepté et j’y ai assisté avec un certain nombre de personnalités publiques.

Sur la même base, j’ai ensuite participé aux séances du dialogue national, et ce n’est pas ma seule position mais celle de diverses composantes de l’opposition, comme Hamdeen Sabahi, Farid Zahran et d’autres qui y ont assisté.

 

En fin de compte, nous disons que nous sommes une opposition nationale qui n’a pas quitté l’Égypte. Je ne condamne pas ici les opposants à l’étranger ; au contraire, l’une de mes préoccupations était d’insister sur la nécessité de résoudre le problème des opposants égyptiens à l’étranger, de permettre leur retour et qu’ils ne restent pas en exil.

 

J’ai considéré que j’avais une mission à accomplir, car j’ai bien connu les conditions de la prison et sa dureté ; par conséquent, j’accepterai toute invitation au dialogue, de quelque partie qu’elle vienne, pour résoudre le problème des prisonniers politiques. Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement libérer les prisonniers, et c’est ce dont j’ai discuté avec les organes de l’État, mais aussi changer la politique d’arrestation des citoyens qui défendent des causes politiques.

 

– La participation au dialogue national a-t-elle apporté des acquis réels ?

J’estime que le taux de réussite a atteint environ 60 % dans le dossier de la libération des prisonniers.

Je me concentrais sur l’établissement de listes pour la libération des prisonniers du courant civil qui ont agi dans le cadre de la Constitution et de la loi, et non de ceux qui ont du sang sur les mains. Je suis sorti de prison avec une liste de 100 prisonniers politiques, et je peux affirmer que 90 d’entre eux ont effectivement été libérés (parmi ceux qui ne sont pas sortis figurent Alaa Abdel Fattah, Mohamed Oxygen, Marwa Arafa, Nermeen Hussein et Mohamed Adel). Ahmed Douma était en tête des noms dont nous avons obtenu la libération.

On nous accuse de ne nous intéresser qu’à la libération de personnalités politiques célèbres ; mais en réalité, je pense que ce sont elles qui ont payé le prix, et les négociations pour leur sortie de prison sont extrêmement difficiles. Quant aux anonymes, ils sont libérés périodiquement.

Aujourd’hui, il existe aussi des canaux ouverts avec les services concernant le dossier des prisonniers : par exemple, lorsque des manifestantes du rassemblement devant les Nations unies à Maadi ont été arrêtées, nous avons formé un cercle de pression qui a obtenu leur libération un jour après les négociations. Mais nous ne sommes pas toujours capables d’exercer de telles pressions et d’obtenir la libération de prisonniers ou de personnes arrêtées ; l’existence d’un canal ouvert de communication avec les services de sécurité nous donne peut-être davantage de chances.

 

– Ahmed Tantawy, dans un entretien avec nous, a accusé l’opposition de travailler dans des espaces sûrs définis par le pouvoir, et vous a reproché de ne pas avoir accepté ses propositions de restructuration du Mouvement civil pour faire avancer l’opposition. Que s’est-il passé ?

J’étais l’un des plus fervents défenseurs du droit de Tantawy à se présenter à l’élection présidentielle, et j’ai établi pour lui une procuration à l’enregistrement foncier, bien que mon vote soit allé à Farid Zahran, parce que je crois en notre droit, en tant qu’Égyptiens, à des élections pluralistes et ouvertes. J’aurais souhaité qu’il complète son dossier de candidature et mène l’expérience sans subir toute l’ampleur des obstacles auxquels lui et ses soutiens ont été confrontés.

Face aux critiques que Tantawy adresse à l’opposition et aux partis du Mouvement civil, il y a des critiques en retour qui lui sont adressées, dont la principale est qu’il prend ses décisions de manière unilatérale, puis cherche à convaincre les autres parties sans les avoir consultées au préalable, y compris sa décision de se présenter à l’élection présidentielle et son maintien de cette candidature indépendamment de la position et des décisions des autres partis du Mouvement civil, ce qui a créé une certaine distance entre les partis du Mouvement civil eux-mêmes.

Je ne peux pas généraliser en disant que les différends ont régné entre tous les partis du mouvement, car il y a des partis appartenant au courant nassérien ou en accord avec Tantawy (Al-Karama, le Parti arabe nassérien, Al-Wifaq national nassérien, l’Alliance populaire socialiste, Pain et Liberté…) : il y avait ainsi sept ou huit partis qui le soutenaient, mais d’autres partis voulaient présenter un candidat différent, comme Farid Zahran du Parti social-démocrate égyptien et Gameela Ismail du parti Al-Dostour. J’aurais donc souhaité que Tantawy fasse preuve d’une certaine souplesse dans la discussion avec les autres parties de l’opposition avant de prendre toute décision.

 

– Tantawy a aussi accusé l’opposition de ne pas contribuer aux efforts de libération des détenus de sa campagne et de son parti en cours de fondation. Où est l’opposition par rapport à eux ?

On ne peut nier qu’il y a une volonté délibérée d’élargir les arrestations de partisans de Tantawy. Nous avons bien sûr une demande permanente, dans tous nos contacts avec les services, pour que les membres de sa campagne soient libérés et pour le soutenir dans l’affaire des procurations présidentielles, et nous continuerons à le demander ; mais nous n’avons pas la capacité de faire sortir tous les prisonniers.

 

Les services de sécurité ont une position précise à l’égard de Tantawy et des membres de sa campagne, et c’est peut-être la raison qui le pousse à croire que les efforts déployés pour les faire sortir sont insuffisants. Mais en fin de compte, certains croient que nous travaillons désormais au ministère de l’Intérieur, ce qui est faux : nous essayons seulement de tirer parti d’un climat de confiance que nous avons pu construire au cours de la période passée pour coopérer dans ce dossier.

 

– Et comment évaluez-vous l’action du Mouvement civil, et où en est-il par rapport à la rue ?

Le Mouvement civil est une coalition politique et non un parti politique indépendant ; on ne peut donc pas imposer la vision d’une seule partie à tous les partis du mouvement, et c’est une question qui n’obéit pas aux règles de la majorité et de la minorité.

 

Lorsque j’étais porte-parole du mouvement, on m’adressait toujours des reproches et des questions sur les décisions et les actions du mouvement, et je répondais : qu’est-ce que le mouvement fait pour que nous en parlions dans les médias ? Certains ont ainsi substitué le rôle du Mouvement civil à celui des partis ; or ce n’est pas une entité indépendante, mais simplement une coalition qui réunit les 12 partis et quelques personnalités publiques. Il y a beaucoup de questions sur lesquelles nous ne sommes pas d’accord, mais nous nous réunissons uniquement autour de celles sur lesquelles nous sommes d’accord.

Les citoyens surestiment les capacités du Mouvement civil et ignorent que l’impuissance et la faiblesse du Mouvement civil font partie de la faiblesse et de l’impuissance des partis politiques.

Depuis l’élection présidentielle, le mouvement ne s’est réuni que deux fois en cinq mois, et il y a désormais une quasi-conscience que le mouvement ne retrouvera pas la diversité et la force qu’il avait ; au contraire, il se fragmente. Récemment, la formation d’une nouvelle alliance des partis nassériens et de gauche a été annoncée, et le groupe des partis libéraux avait auparavant formé le Courant libre, qui s’est figé, ce qui a été l’une des principales raisons de ma démission antérieure du parti Al-Dostour.

 

– Vous avez démissionné du poste de porte-parole officiel du Mouvement civil. Pour quelles raisons ?

Parce que je ne sentais plus que nous étions capables de travailler collectivement, de la manière dont je l’imaginais.

Au sein du Mouvement civil, certaines parties veulent désormais utiliser le mouvement comme une vitrine pour exprimer des positions politiques selon leur vision et imposer à l’opposition égyptienne de les adopter. J’ai mes propres positions et opinions en tant que l’une des personnalités fondatrices du Mouvement civil, alors que le rôle du porte-parole est consensuel : il publie des communiqués qui expriment tous les partis et toutes les personnalités du mouvement. Comme il y a des désaccords sur l’avenir du mouvement et sur ce qu’on appelait le projet de restructuration du Mouvement civil, je n’étais plus capable de remplir ce rôle.

Le facteur décisif de ma démission a été la discussion sur le changement du mode de prise de décision au sein du mouvement, pour passer du consensus au vote, ce qui signifie que les résultats de toutes les décisions seraient connus d’avance : nous avons 12 partis, dont huit sont classés dans le courant nassérien et de gauche, et quatre partis appartiennent au courant libéral et autres. Cela est contraire à l’idée de démocratie et de pluralisme partisan.

 

– Vous êtes devenu membre du Parti social-démocrate égyptien. Quels sont les derniers développements concernant le parti au sein du Mouvement civil ?

J’étais opposé à l’idée selon laquelle soit nous choisissons un candidat présidentiel précis comme représentant de l’opposition, soit nous ne sommes plus des opposants, et au fait de dépouiller Farid Zahran de sa qualité d’opposant en le décrivant comme collaborant avec le régime, alors que toutes les parties du mouvement participaient aux mêmes réunions que Zahran avec les services concernés. Par exemple, lors de l’iftar de la famille égyptienne, Hamdeen Sabahi a échangé avec le président al-Sissi, et c’est lui qui a œuvré à la libération de Hossam Moanes et d’Ahmed Douma ; accuser Zahran d’être le seul à collaborer avec le régime est donc inacceptable.

 

Il fallait davantage de concessions et de souplesse de la part des composantes du mouvement, au lieu d’en faire une marque commerciale en vertu de laquelle les partis majoritaires distribuent aux partis minoritaires le label d’opposant ou non. Malheureusement, à cause de l’élection, nous sommes arrivés à un point où les divisions au sein du mouvement se sont accrues au point de ne plus nous permettre de continuer. Par conséquent, le parti maintient sa décision de geler ses activités au sein du mouvement.

 

– Des informations circulent sur la fondation d’un nouveau parti par des jeunes du Mouvement du 6 avril, ainsi que par des personnalités politiques de différents courants, tandis que certains prétendent que cela se fait en plein accord avec le pouvoir, pour améliorer son image et le montrer sous un jour plus démocratique. Qu’en pensez-vous ?

À ma connaissance, ce sont des formations, et non des partis, qui font l’objet de négociations, dans le but de préparer les élections législatives.

L’espace public, de manière générale, souffre de nombreuses restrictions que le régime ne nie pas, les justifiant par des impératifs de sécurité nationale, puisqu’il adopte une politique dure envers l’opposition intérieure. Ce que nous faisons en tant qu’opposition, c’est d’avertir le régime que nous ne représentons pas le danger qu’il imagine ; au contraire, nous constituons une soupape de sécurité, pour que les citoyens expriment leurs opinions au lieu d’exploser.

Si nous sommes d’accord avec le régime pour rejeter l’État religieux ou le terrorisme, il doit y avoir une chance pour une troisième alternative à l’État totalitaire qui existe depuis 1952 ou à l’État religieux fasciste, et c’est ce que propose l’opposition civile. Il est donc dans l’intérêt du régime qu’il y ait une opposition qui agisse dans le cadre de la loi et de la Constitution ; mais malheureusement, le régime se retranche toujours derrière les conditions économiques difficiles à l’intérieur ou la situation régionale à l’extérieur.

Je n’ai pas d’informations sur un accord du pouvoir avec des figures de l’opposition pour former de nouvelles entités. Mais si de nouveaux groupes apparaissent et travaillent dans la même scène politique et dans le même cadre, ils tourneront dans le même cercle, à moins que la scène ne change et que le pouvoir ne donne des signes montrant qu’il est sérieux dans la mise en œuvre de réformes politiques.

 

– En tant qu’ancien président du parti Al-Dostour, pensez-vous qu’il est aujourd’hui en train de s’effondrer ?

Historiquement, le parti Al-Dostour, dont je suis l’un des fondateurs, connaît le même problème que les partis fondés après la révolution de janvier : c’est un parti construit autour de la personne de Mohamed ElBaradei, et il a été fondé en regroupant de nombreux courants et idéologies différents, ce qui rend sa gestion extrêmement difficile. Je pense que dire qu’il s’effondre est un peu exagéré, mais il y a des problèmes qui sont les mêmes depuis de longues années et que j’espère voir rapidement réglés.

J’ai été président du parti Al-Dostour en 2018 pendant environ deux ans, et un autre collègue prétendait être président du parti à la même période ; je donne ici un exemple des moments orageux que nous avons traversés : la question n’est pas nouvelle pour le parti et les problèmes ont toujours existé, mais aujourd’hui, tout dépend de la capacité de Gameela Ismail à résoudre ces problèmes.

 

– Enfin, que pensez-vous du retard dans la formation du gouvernement qu’attendent la rue et la classe politique égyptiennes ?

Notre gouvernement n’est qu’un secrétariat du président. La majorité ne connaît pas les noms de 80 % des ministres actuels, car ce sont des exécutants dont nous ne savons pas ce qu’ils font, et nous savons très bien que le centre de décision n’est pas au gouvernement, mais à la présidence.

Tout porte à croire que Moustafa Madbouly restera à son poste et qu’un petit nombre de ministres sera changé, mais en fin de compte, ce n’est pas le changement de gouvernement qui fera sentir aux citoyens un changement de politiques, car les politiques ne sont pas décidées au sein du gouvernement actuel.

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Rabab Azzam
Journaliste d’investigation égyptienne, elle s’intéresse aux droits humains et aux questions du travail. Elle est également animatrice de radio et chercheuse en études sur l’Afrique de l’Est swahiliphone.

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