Comment l’Égypte a réglé ses arriérés pétroliers, et pourquoi le citoyen ne le verra pas à la pompe

L’Égypte a apuré ses arriérés pétroliers, mais les prix des carburants restent liés au Brent, au dollar et à la baisse des subventions.
Montage d’un pistolet à carburant, d’un baril et d’une feuille de comptes sur fond violet.
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Yasmin Ali

La commission de tarification automatique des produits pétroliers doit se réunir à la fin septembre, pour la première fois depuis le versement par l’Égypte, le 10 juin, des derniers 440 millions de dollars d’arriérés dus aux partenaires pétroliers étrangers. Ceux-ci avaient atteint 6,1 milliards de dollars en juin 2024.

Le remboursement a rétabli la confiance des entreprises, qui ont promis 19 milliards de dollars d’investissements sur trois ans. Il n’entre toutefois pas dans l’équation des prix, que la commission détermine en fonction du Brent, du taux de change du dollar et de l’engagement gouvernemental auprès du Fonds monétaire international de vendre les carburants à leur coût de revient. Le citoyen a déjà payé le prix de l’accumulation : baisse de la production, coupures de courant à l’été 2024, importations de gaz pour des milliards de dollars et remboursements financés par l’accord de Ras El-Hekma et des crédits budgétaires dont les détails n’ont pas été soumis au Parlement, selon deux experts interrogés par Zawia3.

 

 

Les entreprises étrangères extraient le pétrole et le gaz en Égypte dans le cadre d’accords de partage de production. L’Autorité générale égyptienne du pétrole achète la part de production du partenaire pour couvrir le marché intérieur et la paie en dollars. Quand les dollars se raréfient, elle retarde les paiements et accumule des « arriérés ». Il s’agit d’engagements commerciaux de l’Autorité, non d’un emprunt souverain. Le FMI les considère néanmoins comme l’un des principaux risques pour les finances publiques, car l’État garantit ses dettes.

Selon les déclarations faites en 2017 par Tarek El-Molla, ministre du Pétrole de 2015 à 2024, les premiers arriérés sont apparus en 2004 et 2005, à hauteur d’environ 610 millions de dollars : la consommation de gazole, de mazout, de gaz de pétrole liquéfié et d’essence avait dépassé la production locale, conduisant le ministère à acheter la part du partenaire et à importer le reste. Après 2011, ils ont augmenté jusqu’à 6,3 milliards de dollars avec la hausse des cours mondiaux du pétrole et l’affectation des ressources aux importations. Les stocks de carburant ne dépassaient alors pas deux jours. Les entreprises ont cessé d’apporter de nouveaux investissements et aucun accord pétrolier n’a été signé entre 2011 et 2013. Après le rééchelonnement des paiements fin 2013, les arriérés sont descendus à 2,3 milliards de dollars en 2015/2016. Quatre-vingt-trois accords, nouveaux ou modifiés, ont été conclus, et la production de gaz est passée de 3,5 milliards de pieds cubes par jour en 2013/2014 à 5,1 milliards en 2017 avec la découverte du champ de Zohr. Le gouvernement visait alors l’apurement des arriérés avant fin 2020.

 

Mais la pandémie de coronavirus, puis la guerre russo-ukrainienne, la sortie des capitaux spéculatifs et la contraction des réserves de change ont relancé l’accumulation. Les arriérés ont atteint 6,1 milliards de dollars au 30 juin 2024 selon le ministère, et 6,2 milliards en octobre 2024 selon le FMI, soit un peu moins que le pic de 2012.

 

Comment 6,1 milliards de dollars ont été payés

Les remboursements ont commencé après l’accord de Ras El-Hekma conclu avec les Émirats arabes unis pour 35 milliards de dollars en février 2024, selon Reuters. En mars 2025, le Conseil des ministres a approuvé un ensemble de réformes de l’Autorité générale du pétrole, comprenant le relèvement des prix des carburants, du gaz et de l’électricité jusqu’au coût de revient d’ici fin 2025 et l’affectation de 75 milliards de livres, environ 1,55 milliard de dollars, à l’Autorité pour régler les arriérés, avec un montant identique pour la compagnie holding de l’électricité. Fin 2025, les arriérés s’élevaient à environ deux milliards de dollars selon le FMI, contre environ 1,3 milliard selon le ministère. En janvier 2026, le Premier ministre Mostafa Madbouly a déclaré que le gouvernement avait payé environ cinq milliards de dollars et visait un solde de 1,2 milliard en juin 2026, tout en réglant régulièrement les factures mensuelles. Le rythme s’est ensuite accéléré : 770 millions de dollars en avril, 440 millions en mai après un versement de 714 millions, puis le dernier paiement le 10 juin, trois semaines avant l’échéance visée.

 

En annonçant l’apurement, le ministre du Pétrole et des Ressources minérales Karim Badawi a déclaré que l’accumulation avait eu « un effet direct sur les flux d’investissement » et que cette mesure réglait l’un des plus grands défis du secteur et marquait un tournant. Madbouly a indiqué que les institutions internationales et les entreprises l’avaient saluée, et que son effet pour le citoyen passerait par l’accélération des explorations, coûtant aux entreprises des centaines de millions de dollars, dont certaines entreraient en exploitation prochainement. Le gouvernement a annoncé plus de 19 milliards de dollars de promesses d’investissement sur trois ans : huit milliards pour l’italien Eni, cinq pour le britannique BP, quatre pour l’américain Apache et deux pour l’émirati Arcius Energy.

Selon les données de la Joint Organisations Data Initiative (JODI), la production gazière de l’Égypte est passée d’une fourchette de 6,5 à 7 milliards de pieds cubes par jour en 2021 et 2022 à 4,76 milliards en 2024, puis 4,09 milliards en 2025, tandis que la consommation augmentait. En août 2025, Madbouly a déclaré qu’elle était tombée de plus de 6,6 milliards à 4,1 milliards de pieds cubes par jour en deux ou trois ans, et que le gouvernement espérait retrouver le niveau antérieur en 2027 grâce à la régularité des paiements. La production a toutefois continué à baisser après les remboursements eux-mêmes, atteignant 3,78 milliards de pieds cubes par jour en avril 2026, son plus bas niveau depuis des années. L’Égypte a importé 985 milliards de pieds cubes de gaz par gazoducs et cargaisons de gaz naturel liquéfié entre juillet 2025 et juin 2026. L’Autorité importe le GNL pour le compte du gouvernement, selon le FMI.

Les effets de l’accumulation avaient touché chaque foyer à l’été 2024 : le manque de gaz et de dollars provoquait des coupures d’électricité de deux heures par jour ou davantage dans le cadre du plan de délestage poursuivi depuis juillet 2023. En juin 2024, le gouvernement a annoncé un plan urgent d’environ 1,18 milliard de dollars pour importer des cargaisons de GNL et de mazout. Les coupures ont cessé à partir de la troisième semaine de juillet 2024. Le citoyen a donc payé deux fois la facture des arriérés : par l’obscurité chez lui, puis par du gaz importé aux prix du marché mondial.

 

Pourquoi le remboursement ne fait pas baisser les prix

Medhat Nafea, professeur d’économie et de finance à l’université du Caire, explique à Zawia3 que l’apurement des arriérés est un signal positif important pour les investisseurs étrangers. Leur accumulation entre 2021 et fin 2025 avait contribué au recul des capacités de production et des explorations pétrolières et gazières. Son effet sur les prix ne sera pas direct : il passera par l’augmentation de la production locale et une moindre dépendance aux importations, particulièrement au GNL onéreux, qui nécessite une regazéification entraînant un coût supplémentaire.

Mohamed Ramadan, chercheur en économie à l’EIPR, précise que le paiement du partenaire étranger est lié au développement de l’activité des entreprises et à l’accélération de celui des champs, et non à l’équation des prix des produits locaux. Il avance deux raisons : le gouvernement s’est engagé auprès du FMI à réduire les subventions énergétiques et poursuivra cette politique même après la fin du programme ; l’Égypte produit environ la moitié de ses besoins en produits pétroliers et importe l’autre moitié. Les prix restent donc liés aux cours mondiaux « même si la production de pétrole ou de gaz augmente ». Le gouvernement calcule le coût des subventions par l’écart entre le prix local et le prix mondial. L’ancien ministre du Pétrole Osama Kamal, président de la commission de l’énergie du Sénat, avait déclaré en avril 2026 que l’Égypte importait 40 % de ses besoins en produits pétroliers et en produisait 60 %.

La commission de tarification automatique fonctionne selon deux paramètres : le cours du Brent et le taux de change du dollar. Elle révise les prix tous les trois mois. Le gouvernement s’était engagé auprès du FMI à atteindre le coût de revient pour les essences 95, 92 et 80, le gazole et le mazout avant fin 2025. Il l’a fait, le mécanisme automatique devant reprendre à la fin du deuxième trimestre 2026, comme Madbouly l’a annoncé le 1er juillet. En un an, le gouvernement a augmenté les prix trois fois : en avril 2025 ; en octobre 2025, d’environ deux livres par litre, soit 11 à 15 % ; puis le 10 mars 2026, d’environ trois livres par litre, soit 14 à 30 % pour les carburants et le gaz. Cette dernière hausse suivait de dix jours le déclenchement, le 28 février, de la guerre américano-israélienne contre l’Iran et la perturbation de la navigation dans le détroit d’Ormuz. Le litre d’essence 92 est ainsi passé à 22,25 livres, environ 0,46 dollar. Parallèlement, les crédits de subvention aux produits pétroliers ont baissé de 78,9 %, de 75,03 milliards de livres, environ 1,55 milliard de dollars, au budget 2025/2026, à 15,84 milliards, environ 328 millions de dollars, en 2026/2027.

 

Salma Hussein, économiste principale à l’EIPR, explique à Zawia3 que l’essentiel de l’apurement tient au fait que les entreprises cessent immédiatement de respecter leurs contrats d’exploration et de maintenance dès que l’Égypte tarde à les payer en dollars. Le remboursement est important alors que le marché pétrolier régional est perturbé par le blocage d’Ormuz : il permet à l’État d’utiliser le pétrole extrait localement au lieu de l’exporter, comme rempart, « mais cela n’aura pas d’effet sur le prix ». Les prix dépendent non de l’abondance de l’offre mais du marché mondial. L’État s’est engagé à supprimer les subventions pour les petits consommateurs, tout en pouvant subventionner l’énergie des grandes entreprises touristiques, cimentières et d’engrais. « On dit même que nous subventionnons le citoyen européen quand nous subventionnons l’industrie des engrais », dont une grande partie est exportée. Pour l’essence, la bouteille de gaz et l’électricité domestique, le gouvernement répercute toute hausse mondiale sur le citoyen. Elle ajoute : « Nous ne connaissons pas de manière précise et actualisée chaque année le coût de production de chaque type de produit pétrolier. Tout discours sur les subventions pétrolières manque donc de précision du fait de l’absence d’informations. »

Hussein juge inexact de présenter le remboursement comme un moyen d’attirer des investissements qui profiteraient à tous les citoyens. Le secteur pétrolier est fortement capitalistique et transfère beaucoup de bénéfices vers les pays d’origine ; il crée peu d’emplois et ne met pas d’argent entre les mains des gens sous forme de salaires ou de services. Le citoyen a besoin de secteurs créant beaucoup d’emplois pour percevoir une différence. Ramadan met en garde contre l’idée que le remboursement réduirait la dette de l’État : ces arriérés ne sont pas comptabilisés dans la dette extérieure, qui approche les 164 milliards de dollars.

 

Hussein qualifie la priorité donnée à ce moment au remboursement des arriérés pétroliers de « décision intelligente et sage », prise par un gouvernement agissant « selon une logique consistant à prendre d’un côté pour en favoriser un autre », dans un contexte d’importations difficiles. La décision « manque toutefois beaucoup de transparence » : « Nous ne connaissons aucun détail des contrats avec les entreprises étrangères depuis l’ère Moubarak. » Ces entreprises sont gigantesques et disposent de comptables et de négociateurs meilleurs que ceux de nombreux États. L’absence de contrôle citoyen et parlementaire sur les contrats laisse des questions sans réponse : « Pourquoi m’endetter ? À quelles conditions ? Un tel niveau de dette était-il inévitable ? » Dans la même logique, Madbouly a annoncé, en même temps que l’apurement, la signature des accords concernant le parc éolien de Gabal El-Zeit, d’une capacité de 580 mégawatts, avec une recette directe d’environ 420 millions de dollars destinée au ministère des Finances pour réduire la dette publique.

Hussein estime que le pétrole est l’un des secteurs les moins transparents. Dès l’accord de 2016, le FMI avait exigé de renforcer la transparence et le contrôle de l’Autorité sans suivi. Les informations de ses budgets diminuent chaque année, et d’importants écarts apparaissent entre les plans annoncés et l’exécution. Le dossier reste sur la table du Fonds : son rapport d’août 2026 indique que l’Autorité demeure très endettée et accablée par les intérêts de ses dettes importantes malgré l’apurement. Il demande un rapport sur l’avancement de son plan de viabilité avant fin septembre, ainsi que des rapports financiers trimestriels. Selon Hussein, toute mesure protégeant les deniers publics doit passer par un contrôle citoyen et parlementaire, « troisième œil » entre gouvernement et entreprises, qui fait toujours défaut : « On ne peut donc juger la performance, qu’elle soit bonne ou mauvaise. »

 

Deux échéances se présentent ainsi ensemble à la fin septembre : la réunion de la commission des prix et le rapport de l’Autorité au FMI. La première fixe ce que paie le citoyen à la pompe ; le second dira si l’Autorité qui a versé 6,1 milliards de dollars en deux ans peut empêcher une nouvelle accumulation.

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Yasmin Ali
Journaliste égyptienne spécialisée dans les dossiers de l’éducation et de l’économie, elle a travaillé pour des sites locaux, régionaux et internationaux.

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