Face à une crise de la dette extérieure qui a dépassé 160 milliards de dollars, le gouvernement égyptien cherche à attirer l’investissement étranger dans le cadre de ses efforts pour combler un déficit de financement croissant. Dans ce cadre, il envisage de proposer à l’investissement étranger des sites stratégiques, comme la péninsule de Ras Banas, sur la mer Rouge. Cette zone revêt une importance stratégique majeure : elle se situe entre le canal de Suez au nord, le détroit de Bab el-Mandeb au sud et le détroit d’Ormuz à l’est, et abrite l’ancien port de Bérénice ainsi qu’une base militaire moderne.
Cette orientation soulève des questions sur ses effets possibles sur la sécurité nationale. Proposer des zones comme Ras Banas à l’investissement étranger pourrait avoir des répercussions sur la souveraineté égyptienne sur ces sites sensibles, en particulier en l’absence d’informations claires sur les conditions qui garantiraient le maintien du contrôle égyptien sur ces zones vitales.
La péninsule de Ras Banas se trouve sur la côte de la mer Rouge et est entourée d’eau au nord, au sud et à l’est ; cette zone unique s’avance sur environ 50 kilomètres dans la mer Rouge, ce qui lui donne une façade maritime remarquable qui la relie à toutes les villes importantes de la région. Elle se trouve à environ 356 kilomètres de la ville de Louxor, dans le sud de l’Égypte, ce qui la place dans une position stratégique facilement accessible depuis de grands sites historiques et touristiques du pays.
Ras Banas se distingue par ses ensembles de récifs coralliens, comme les récifs de « Satayeh » et de la « Maison des dauphins », et la zone comprend aussi plusieurs petites îles. Elle est en outre proche de sites touristiques comme la réserve naturelle de Wadi El-Gemal et la baie de Qulaan, ce qui renforce la diversité des activités touristiques disponibles dans la zone.
Les terrains de Ras Banas, qui relèvent du ministère égyptien du Logement, font partie d’une réserve foncière dont la valeur est estimée à environ deux mille milliards de livres. Ces terrains seront proposés progressivement aux investisseurs, avec un avantage accordé aux investisseurs locaux qui traitent en livres égyptiennes, afin d’alléger la pression sur les réserves de devises étrangères.

Des scénarios dangereux
L’ouverture de la zone de Ras Banas aux investisseurs, qu’ils soient locaux ou étrangers, suscite des inquiétudes quant à son effet possible sur la sécurité nationale, en particulier en ce qui concerne les sites militaires sensibles de la zone. Les opposants estiment que cette mesure pourrait transférer le contrôle d’actifs stratégiques à des parties extérieures, ce qui pourrait affaiblir la position de l’Égypte face aux défis régionaux et internationaux.
D’un autre côté, certains défendent cette mesure comme une nécessité économique pour stimuler la croissance et attirer les investissements étrangers et locaux. Le débat se poursuit néanmoins sur la question de savoir si cette politique parvient à trouver un équilibre entre les intérêts économiques et les considérations de sécurité.
Medhat Nafea, économiste, professeur de finance et ancien président du conseil d’administration de la Holding des industries métallurgiques, estime que proposer aux investisseurs des actifs inexploités est une mesure positive, en particulier parce que le gouvernement et les institutions de l’État n’exploitent pas ces actifs de manière optimale. Il souligne toutefois la nécessité de garanties strictes pour préserver les droits de l’État et des générations futures, qu’il considère comme la condition la plus importante dans ce contexte.
Dans ses déclarations à Zawia3, il souligne l’importance de rédiger les contrats avec précision et d’organiser le marché de ces actifs afin de garantir les rendements escomptés. Il insiste aussi sur la nécessité d’une gouvernance claire et efficace des projets proposés, afin que les investissements ne deviennent pas un fardeau supplémentaire pour l’économie, et met en garde contre l’effet de ces projets sur la balance commerciale si le gouvernement ne parvient pas à fournir localement les matières premières et la main-d’œuvre.
Il ajoute que le gouvernement doit adopter une stratégie réfléchie de répartition géographique des actifs, au moyen de plans d’investissement offrant des incitations aux zones qui ont besoin de développement ou qui disposent d’atouts touristiques. S’agissant des zones qui comprennent des réserves naturelles, Nafea souligne l’importance de la conformité des investissements aux normes de protection de l’environnement.
Quant aux zones proches des bases militaires, l’expert explique qu’il ne dispose pas d’informations précises, mais il souligne la nécessité de prendre des décisions qui garantissent la préservation de la sécurité nationale et des droits des générations actuelles et futures.
Par l’intermédiaire de Zawia3, Nafea adresse aux responsables un message qui souligne l’importance d’une transparence totale dans la gestion de ces investissements dès le départ. Il propose de publier clairement les informations les concernant sur des sites internet accessibles, ainsi que d’élaborer une carte complète de l’investissement présentant les opportunités disponibles, ce qui contribuera à renforcer la confiance des investisseurs. À l’inverse, Nafea avertit que l’absence de transparence, qu’elle soit délibérée ou due à une mauvaise gestion, pourrait envoyer des messages négatifs aux investisseurs et nuire à l’économie égyptienne sur le long terme.
Concernant la mise en vente d’actifs à l’investissement, Nafea affirme que l’ouverture aux investisseurs locaux et étrangers est nécessaire et ne devrait pas faire débat, mais il insiste sur l’importance d’un plan réfléchi garantissant le choix des zones appropriées à l’investissement, loin de toute improvisation.

Les accords de vente des caps du littoral
La nouvelle mise en vente de la zone de Ras Banas intervient environ sept mois après l’annonce par le gouvernement égyptien, dirigé par le Premier ministre Mostafa Madbouly, de la mise en vente pour l’investissement de la zone de Ras El-Hekma, sur la côte nord-ouest de l’Égypte. Les Émirats ont obtenu ce projet pour 35 milliards de dollars, tandis que l’Égypte conserve 35 % des revenus du projet, ce qui a suscité une vaste controverse et des critiques quant à l’intérêt national de cet accord. Les Émirats ont reçu les terrains de Ras El-Hekma la semaine dernière, et le chef du gouvernement égyptien a déclaré, à propos du lancement du projet : « Le projet de Ras El-Hekma crée un volume considérable d’emplois et offrira, une fois achevé l’aménagement de la zone de Ras El-Hekma, un lieu de vie à plus de 2 millions de personnes. »
En février dernier, la mise en vente de la zone de Ras Gamila, à Charm el-Cheikh, l’une des destinations touristiques les plus célèbres du Sud-Sinaï, a été annoncée pour la réalisation d’un vaste projet touristique et hôtelier sur une superficie de 860 000 mètres carrés. Malgré les informations faisant état d’une participation saoudienne à l’accord, d’une valeur de 15 milliards de dollars, aucune confirmation officielle n’a été publiée à ce jour sur l’avancement du projet, et aucun détail supplémentaire n’est apparu pour indiquer s’il a été reporté ou annulé, ou s’il a été remplacé par la mise en vente de Ras Banas.
Ras Gamila bénéficie d’un emplacement stratégique près du détroit de Tiran et des îles de Tiran et Sanafir, dont la souveraineté a été transférée à l’Arabie saoudite en 2016, malgré des décisions de justice affirmant l’égyptianité des deux îles et la contradiction de cet accord avec la Constitution égyptienne ; ce qui accroît la probabilité que des sociétés saoudiennes interviennent pour remporter cet accord, d’autant que la zone est proche du site prévu pour le pont qui doit relier l’Égypte et l’Arabie saoudite au-dessus de la mer Rouge.
L’Arabie saoudite se rapproche de l’accord
Dans un contexte de concurrence croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour le contrôle des sites stratégiques de la mer Rouge, se pose la question de savoir si l’Arabie saoudite permettrait aux Émirats d’obtenir Ras Banas, considérée comme une porte d’entrée vitale de la mer Rouge, d’autant que le port saoudien de Yanbu se trouve sur la rive opposée.
Dans le contexte de cette rivalité entre pays du Golfe, Tarek Shoukry, vice-président de la commission du logement de la Chambre des représentants, s’attend à ce que l’Arabie saoudite obtienne le projet de Ras Banas, en particulier après la conclusion par les Émirats de l’accord de Ras El-Hekma. Dans des déclarations, Shoukry a indiqué que « l’accord de Ras El-Hekma est l’un des plus grands accords internationaux dans le domaine immobilier, et le gouvernement cherche à conclure d’autres accords similaires ».
Shoukry affirme que la partie saoudienne fait preuve d’un grand sérieux dans les négociations relatives au projet de Ras Banas, soulignant que « le processus progresse de manière positive, mais il devrait prendre un certain temps ».
En août dernier, un accord entre l’Égypte et le Koweït a été annoncé pour développer le port de Bérénice, proche de Ras Banas, afin de le transformer en une zone économique et logistique intégrée, en coopération avec les sociétés du groupe koweïtien Alghanim. Cet accord soulève des questions sur un éventuel rôle futur du Koweït dans l’aménagement de Ras Banas, d’autant que ce pays a rarement participé à des projets d’acquisition d’actifs stratégiques égyptiens.
Des craintes
Mamdouh El-Mounir, expert en affaires politiques et stratégiques, indique dans ses déclarations à Zawia3 que le plan du gouvernement égyptien de vendre ses actifs stratégiques, y compris la péninsule de Ras Banas, est une tentative de réunir des devises fortes pour rembourser les dettes accumulées ; il estime que cette approche ne traite pas les problèmes économiques de fond, mais reflète une stratégie qui repose sur la vente des richesses du pays, au lieu de mettre en œuvre des réformes en profondeur qui rendraient à l’économie égyptienne son équilibre et sa viabilité.
Il met fermement en garde contre les conséquences sécuritaires de cette orientation, d’autant que Ras Banas n’est pas un simple terrain, mais un site stratégique central sur la mer Rouge, à proximité de la nouvelle base navale de Bérénice et de l’ancien port de Bérénice. Selon lui, cette zone contrôle la navigation maritime et le commerce en mer Rouge, et se trouve dangereusement près du détroit de Bab el-Mandeb, considéré comme une artère vitale du commerce mondial. Il estime que la vente de ce site sensible reviendrait à ouvrir la porte à une influence étrangère sur l’une des voies maritimes les plus importantes du monde, ce qui constituerait une menace directe pour la souveraineté et la sécurité nationale de l’Égypte.
D’un autre côté, El-Mounir estime que la mise en vente à l’investissement étranger de terrains comme Ras El-Hekma, sur la Méditerranée, malgré leur importance, ne comporte pas les mêmes risques militaires que Ras Banas. Il se dit toutefois inquiet des conséquences du transfert de vastes superficies de terres stratégiques entre les mains d’investisseurs étrangers, ce qui pourrait saper le contrôle national sur les ressources du pays.
El-Mounir exprime ses craintes que de tels accords soient accordés à des pays comme les Émirats ou d’autres, ce qui permettrait à ces pays d’étendre leur influence sur des sites stratégiques sensibles en Égypte, compte tenu de leurs rôles suspects dans des régions comme le Soudan et la Corne de l’Afrique. Cette extension d’influence, explique-t-il, permet à des pays comme les Émirats arabes unis et le Royaume d’Arabie saoudite d’influer directement sur les politiques intérieure et étrangère de l’Égypte, et pourrait ouvrir la voie à des ingérences indésirables dans les affaires vitales du pays.
D’un autre côté, il estime que Riyad pourrait ne pas rester les bras croisés face à l’expansion émiratie croissante, d’autant que Ras Banas se trouve face au port saoudien de Yanbu, ce qui pousserait le royaume à agir pour préserver l’équilibre des forces dans la région. Quant au Koweït, il pourrait avoir l’ambition de renforcer sa présence à travers le port de Bérénice, mais il ne dispose pas du poids financier et politique dont jouissent les Émirats et l’Arabie saoudite, ce qui réduit ses chances de s’imposer dans ces accords.
Sur le plan économique, El-Mounir qualifie la vente des actifs de mesure de court terme qui ne traite pas les racines de la crise économique dont souffre Le Caire : selon lui, le véritable problème réside dans la structure même de l’économie, qui souffre de l’augmentation de la dette et de l’absence d’opportunités de croissance en raison de la mauvaise gestion. Au regard de ces défis, El-Mounir affirme que la solution ne réside pas dans la vente des actifs, mais dans l’adoption de politiques de réforme qui stimulent l’investissement local et augmentent la productivité, tout en créant un environnement politique stable et attractif pour l’investissement.

Des voix critiques
Mohamed Sayed Ali, ingénieur résidant au Japon, où il est professeur associé dans une université japonaise, s’oppose à la conclusion de l’accord de mise en vente de Ras Banas et s’interroge : « Existe-t-il en Égypte un endroit propice au lancement de fusées transportant des satellites dans l’espace ? Cette question m’a été posée par un certain nombre de collègues et d’amis en Égypte et par certains de mes collègues japonais de l’agence spatiale japonaise (JAXA) ». Il répond : « Oui, il en existe un, et le meilleur endroit, celui que je privilégie compte tenu de ma spécialité et de mon expérience, se trouve à l’extrémité orientale de la péninsule de Ras Banas ; la péninsule de Ras Banas s’avance sur environ 50 kilomètres dans la mer Rouge. »
Dans une publication sur son compte Facebook personnel, ce spécialiste de l’ingénierie spatiale et des nanotechnologies décrit la péninsule de Ras Banas comme le meilleur site égyptien pour le lancement de satellites, cette zone offrant de nombreux avantages : elle est notamment la zone égyptienne la plus proche de l’équateur, ce qui pourrait améliorer l’efficacité des lancements vers les orbites équatoriales et à faible inclinaison ; de plus, un lancement au-dessus de la mer réduit le risque de chute de débris sur des zones habitées. S’y ajoute la présence d’un aéroport, d’un port maritime et d’une base navale militaire sur la côte de la mer Rouge.
Ali livre davantage de détails sur les raisons techniques qui justifient ce choix, affirmant qu’un lancement près de l’équateur favorise la mise en orbite du satellite grâce à la rotation de la Terre, ce qui pourrait économiser du carburant et augmenter la capacité de charge utile. Le point le plus au sud de l’Égypte se situe à environ 22 degrés de latitude nord, et Ras Banas est le site égyptien adapté le plus proche de l’équateur, sans compter la facilité d’accès et la logistique vers Ras Banas : ce site peut bénéficier de bonnes liaisons de transport, comme le port maritime ou un aéroport proche, ce qui faciliterait le transport des lanceurs, des charges utiles et du personnel par bateau et par avion. Il existe en effet un port, un aéroport ainsi qu’une base navale pour assurer la protection contre toute agression.
Il conclut en soulignant l’importance de Ras Banas en matière de sécurité et de densité de population. Selon sa description, la péninsule se trouve dans une zone relativement isolée du sud de l’Égypte, sur la côte de la mer Rouge, et les fusées seraient lancées vers l’est, au-dessus de la mer Rouge, ce qui réduirait les risques de dommages ou de blessures aux personnes et aux biens en cas d’échec d’un lancement ; la péninsule bénéficie en outre d’une stabilité géologique et d’un relief idéal pour les opérations de lancement. Selon une carte en trois dimensions montrant le relief de la péninsule de Ras Banas, celle-ci est constituée de montagnes au centre et de plaines sur les bords, et la présence de montagnes au centre de la péninsule est utile pour les lancements, puisqu’elles font office de brise-vent naturels.
Malgré la montée des critiques de citoyens, de partis politiques et de personnalités publiques à l’égard des accords de cession d’actifs égyptiens et de terrains situés dans des zones stratégiques, le gouvernement du Caire n’a organisé aucun dialogue sociétal élargi pour débattre de ces accords. Cette approche est considérée comme une façon d’ignorer les demandes d’ouverture d’un débat public sur l’effet de ces décisions sur la sécurité nationale et l’économie. Dans le même temps, les citoyens ont le sentiment que la situation économique ne s’est pas améliorée de manière tangible, les répercussions négatives continuant d’affecter leur vie quotidienne, sur fond de craintes croissantes d’une aggravation de la crise économique.
