Les tournois du Ramadan : de l’art de la rue et du football à l’art de la politisation

Avec le consensus populaire autour des tournois du Ramadan, il était inévitable que les politiciens trouvent un moyen d’y entrer et, à travers eux, d’atteindre le public rassemblé autour, comme cela se produit avec le football dans la plupart des pays
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Mohamed El-Sayed Hagar

Une vue verticale d’en haut : la caméra se déplace en un mouvement circulaire pour couvrir tous les côtés du terrain. En bas, un terrain dont le sol est recouvert de terre au lieu de gazon, dont les côtés ont été tracés à la chaux blanche, et au milieu duquel quelques personnes se préparent à présenter un spectacle, tandis que le public est assis à même le sol tout autour du terrain, en attendant l’événement pour lequel il est venu.

Bienvenue, vous êtes maintenant à l’ouverture de l’un des tournois de football du Ramadan dans le village de Qashtoukh, dans le gouvernorat de Menoufia. Nous savons que ce n’est pas une scène nouvelle pour vous, où que vous soyez : si vous parcouriez l’Égypte de long en large, vous la verriez sans doute se répéter chaque année à la même période, précisément pendant le mois de Ramadan.

La question est maintenant : comment ces tournois du Ramadan ont-ils commencé ? Et quel est le secret de l’engouement que portent ces tournois, capable de captiver toutes ces foules immenses, dans toute la diversité de leurs formes et de leurs cultures ?

 

Un art venu du cœur de la rue

Lorsqu’on parle des tournois du Ramadan, et du football pour les Égyptiens en général, notre point de départ doit être l’art, car l’art a été et demeure le noyau fondamental des composantes de la culture humaine, tout simplement parce qu’il donne à l’être humain la capacité de formuler ses idées et de les présenter au monde.

Les Égyptiens n’ont rien trouvé de plus approprié que le football pour le considérer comme la mère des arts, et peut-être comme leur seul moyen de s’exprimer et de créer un langage de dialogue commun entre eux d’une part, et entre eux et le monde d’autre part ; c’est précisément pour cette raison que sont nés les tournois du Ramadan.

Pendant plus de cinq décennies, ces tournois ont été l’une des caractéristiques les plus importantes du mois sacré. Toute l’histoire commence avec un groupe de jeunes qui voulaient créer quelque chose pour s’exprimer et se divertir pendant les heures de jeûne : le football a été leur premier et dernier refuge, comme il l’a toujours été, et la rue, d’où nous venons tous, était l’endroit le plus approprié pour accueillir ces compétitions.

Les tournois du Ramadan ont commencé au cœur des rues et des quartiers du Caire. Ils se jouaient sans règles précises, chaque quartier fixant les règles comme il l’entendait, et sans horaire précis, même s’ils se déroulaient le plus souvent pendant les heures de jeûne ; ces compétitions duraient jusqu’à la fin du mois de Ramadan, et leur déroulement était fixé selon ce dont convenaient les équipes participantes. À la fin, il y avait inévitablement un vainqueur, qui recevait un cadeau symbolique, mais qui avait pour eux une valeur et un charme équivalents à ceux de la Coupe du monde.

Ces tournois s’achèvent avec la fin du mois de Ramadan, et laissent à ceux qui y ont participé et à ceux qui les ont suivis assez d’histoires et de récits pour nourrir leurs conversations jusqu’au retour du mois sacré l’année suivante.

Avec la notoriété croissante de ces tournois et leur extension du Caire et de sa banlieue au reste des villages et des villes, il a fallu davantage d’organisation. Poursuivons.

 

 

Plus organisés

Vers l’an 2000, avec l’augmentation de la construction de logements, en particulier dans les quartiers populaires à forte densité de population, où le nombre d’habitants augmente de jour en jour, la rue, dont la taille s’était réduite, n’était plus un endroit approprié pour organiser les tournois du Ramadan ; de plus, avec leur popularité croissante, les compétitions avaient besoin de davantage d’organisation.

La solution pour préserver ces tournois a été d’en confier l’organisation à des organisateurs qui leur ont fixé des règles stables : les horaires des matchs, les lieux où ces matchs se joueraient, le plus souvent dans les centres de jeunesse, les frais d’inscription que paierait chaque équipe, le système de la compétition jusqu’à la finale, et les prix que recevraient les premiers du classement.

Grâce à cette organisation, populaire, les tournois du Ramadan ont vécu leur âge d’or et sont devenus une occasion précieuse pour les gens ordinaires de briller et de se montrer aux yeux des recruteurs des clubs, qui parcouraient le pays d’est en ouest à la recherche de ces talents enfouis dont regorgent les rues d’Égypte.

 

De la rue à la politisation

Le sociologue politique français Jacques Lagroye estime que :

« La politisation est une requalification des activités sociales les plus diverses, requalification qui résulte d’un accord pratique entre des agents sociaux enclins, pour de multiples raisons, à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d’activités. »

Avec le consensus populaire autour des tournois du Ramadan, il était inévitable que les politiciens trouvent un moyen d’y entrer et, à travers eux, d’atteindre le public rassemblé autour, comme cela se produit avec le football dans la plupart des pays.

Les politiciens, les hommes d’affaires et les partis politiques ont trouvé par toutes sortes de moyens des portes d’entrée vers les tournois du Ramadan : l’un parraine un tournoi et lui donne son nom ; il est ainsi présent le jour de clôture du championnat, distribue les prix et prend la photo qu’il exploitera d’une manière ou d’une autre, que ce soit dans l’arène politique ou en dehors.

Les propos du sociologue français Jacques Lagroye sur la différenciation et l’élargissement des finalités des activités sociales, dans ce qu’il a appelé le processus de « détournement de finalité », se confirment lorsque nous voyons des partis politiques et des candidats à l’Assemblée du peuple ou aux conseils locaux organiser leurs propres tournois du Ramadan, qui se jouent en leur nom.

Mais la question est maintenant : cela a-t-il profité aux tournois du Ramadan ?

 

Les projecteurs ont faibli

Lorsqu’on lie le football à la politique, le football va bien au-delà du sport, au point d’être associé à la vie publique, politique et économique de certains pays, et cela ne s’est pas limité à la formation de l’identité politique de l’opinion publique des supporters.

C’est précisément là que réside la raison du recul de la popularité des tournois du Ramadan au cours de la dernière décennie : avec la tentative de les lier à la politique, et avec la désaffection des gens envers les événements politiques ces derniers temps, les gens se sont détournés de ces tournois du Ramadan à saveur politique.

À cela s’ajoute le déclin que connaît la qualité du football égyptien au cours de la dernière décennie : alors que ces tournois étaient une occasion en or pour l’émergence des talents des quartiers populaires, les clubs se sont tournés vers les jeunes des académies et les programmes de talents sportifs, comme « Capitano Masr » et autres.

Mais avant de parler des talents perdus, voyons comment ces tournois, malgré ce qu’ils endurent, restent révélateurs de l’état du football égyptien.

 

Un public au complet

Malgré tout ce qui a frappé les tournois du Ramadan, et l’essoufflement dont ils souffrent ces derniers temps, une scène comme celle que nous avons présentée au début, celle du tournoi du village de Qashtoukh lors du Ramadan 2023, reste révélatrice de l’état auquel est parvenu le football égyptien.

Car la scène d’un terrain entouré de spectateurs de tous côtés est devenue étrangère au football égyptien, qui se joue à huis clos, sauf rares exceptions.

De même, l’engouement suscité par la vidéo de l’ouverture du tournoi de Qashtoukh nous révèle la soif du public pour un football qui lui ressemble, le football qui se jouait dans la rue et qui exportait ses talents vers les plus grands clubs, des clubs dont le vivier de talents est désormais composé des enfants des employés et des anciens joueurs.

 

Les tournois du Ramadan : « Capitano Masr » est plus important

Nous vous avons retenu trop longtemps ? Permettez-nous de vous garder encore un peu avec nous. Et nous vous prions d’aller sur le moteur de recherche « Google » et de chercher, par exemple, l’intérêt de la Fédération égyptienne de football pour les tournois du Ramadan.

En supposant que vous y soyez allé et que vous ayez cherché, ce dont nous vous remercions, nous savons que vous êtes maintenant déçu par le résultat de la recherche ; et en supposant que vous n’y soyez pas allé, laissez-nous vous dire que vous ne trouverez aucun résultat en rapport avec ce que nous vous avons demandé de chercher. C’est un test simple qui vous permet de savoir à quel état est parvenu le football égyptien.

À l’époque qui a précédé l’évolution fulgurante qu’a connue le football, ces tournois du Ramadan, ainsi que les tournois scolaires, suffisaient à faire émerger des joueurs compétents et à les exporter vers les équipes du championnat de première division, joueurs qui devenaient ensuite le pilier de l’équipe nationale dans les compétitions continentales ; ils remplissaient leur rôle.

Mais avec l’évolution qu’a connue le football au cours des deux dernières décennies, et avec l’adoption par des pays comme le Maroc, le Sénégal et d’autres de plans scientifiques pour former des jeunes et des professionnels qui constituent l’ossature de leurs équipes nationales, il ne nous restait plus qu’à emprunter le même chemin, ou au moins à préserver la ressource qui nous fournissait des joueurs par le passé.

Mais c’est le contraire qui s’est produit : les clubs ont détourné leur regard de ces tournois du Ramadan, et au lieu que la Fédération de football renforce ces tournois et leur apporte le soutien nécessaire, elle s’est tournée vers des projets dont personne n’a jamais connu les résultats, comme le projet « Mille professionnels » et le programme « Capitano Masr ».

En définitive, les tournois du Ramadan ont représenté bien plus que de simples compétitions de football, et la preuve en est l’accueil chaleureux qu’ils reçoivent encore aujourd’hui, malgré tout ce qui les a frappés. Nous pensons que le football égyptien ne retrouvera pas sa splendeur d’antan, à moins que les responsables et les clubs ne recommencent à prendre en considération ces tournois nés au cœur de la rue et incarnés par ses héros, qui ont toujours été les véritables héros du football, loin de la fausseté de notre époque.

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Mohamed El-Sayed Hagar
Journaliste égyptien qui s’intéresse aux questions sociales et économiques

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