Depuis mardi dernier, je me débats avec un sentiment de défaite : une défaite personnelle mêlée à une défaite collective plus vaste et plus cruelle. Mon choix d'exercer le journalisme, ces vingt dernières années, n'a jamais été qu'une tentative de tendre le fil qui relie l'intime au public ; car le journalisme est, par essence, le métier de la chose publique.
C'est le métier dont je rêvais depuis l'enfance. J'ai grandi avec les récits de mon grand-père, Ismail El-Mahdawy, journaliste à Al-Gomhuria et Al-Masaa, et de ma grand-mère, Zeinat El-Sabbagh, journaliste à Akhbar El-Yom, et avec le souvenir de la manière dont tous deux voyaient dans le journalisme l'un des moyens les plus importants de se confronter au réel : tantôt pour l'observer et l'analyser, tantôt pour chercher à le changer. Mon grand-père et ma grand-mère ont payé cet engagement, dans le journalisme et la vie publique, de longues années de leur vie passées en prison dans les années 1950 et 1960, et l'épreuve de mon grand-père Ismail s'est prolongée bien au-delà.
Pendant ces longues heures interminables, ces heures d'attente devant le tribunal du Nouveau Caire mardi dernier, Lina Attalah, rédactrice en chef de Mada Masr, était jugée, et l'audience de renouvellement de la détention de mes six collègues de la plateforme Matsda2sh était attendue : Mohamed Ashraf Abu Omaira, Abdallah Kadry, Islam Barakat, Mohamed Adel, Omar Helal et Mohamed Mahmoud. Le verdict que j'attendais ne concernait pas seulement Lina et les six collègues ; j'attendais qu'un verdict soit prononcé contre moi aussi. Et j'ai vu les vingt dernières années de ma vie s'effondrer en un clin d'œil : le parquet suprême de la sûreté de l'État a décidé de maintenir en détention mes six collègues pour leur seul travail journalistique, puis le tribunal a condamné, en une seule audience, Lina Attalah à une amende de trois millions de livres égyptiennes (53 821,31 $) et à la fermeture du site. Le verdict est tombé comme un coup fatal.
Au fil de mes années de journalisme, j'ai connu bien des revirements : des périodes de confusion, des périodes dorées, des périodes de déclin, toutes reflets des bouleversements politiques, économiques et sociaux autour de nous. Mais jamais nous n'étions tombés aussi bas, et jamais notre existence même n'avait été à ce point menacée. Nous lisions des récits sur la répression des libertés sous les régimes fascistes, la liberté de la presse en leur cœur, et nous n'imaginions pas, même dans nos pires cauchemars, que nous vivrions un jour pire encore. Puis est venu ce mardi 27 octobre, l'un des jours les plus sombres de l'histoire du journalisme égyptien.
Pourtant, les détails de ce qui s'est passé ce jour-là étaient plus effrayants encore que le verdict rendu dès la première audience. Les signes n'étaient guère encourageants dès le matin : les journalistes ont été empêchés d'entrer pour couvrir le procès de Lina Attalah, et même Iman Auf, responsable de la commission des libertés du Syndicat des journalistes, n'a pas pu l'accompagner. Puis est venue la stupeur : le juge Mohamed Mubarak, président du tribunal, a rejeté toutes les demandes de la défense, y compris la consultation du dossier et la plaidoirie, et désigné à sa place un autre avocat pour représenter Lina malgré son refus, avant de faire évacuer la salle et de prononcer le verdict au moment même où Lina était arrêtée dans la salle d'audience, jusqu'au paiement de l'amende colossale. Parallèlement, la détention de nos collègues de Matsda2sh a été renouvelée sans enquête, et sans même leur présence, par simple « visioconférence ».
Dehors, nous étions là depuis l'aube : des dizaines de journalistes, de proches, d'amis, d'avocats et de défenseurs des droits humains, tentant tous de traverser ce temps lourd et chargé d'angoisse, attendant que l'un des avocats sorte de temps à autre nous dire ce qui se déroulait en secret à l'intérieur. Depuis des années, je me suis habituée à ces heures perdues de nos vies, et de celles de nos collègues et camarades, à attendre les interrogatoires et les renouvellements devant le parquet suprême de la sûreté de l'État. À midi, le jour du procès, nous sommes allés dans un café près du tribunal ; un ami m'a tendu l'exemplaire qu'il avait sur lui du roman « Le Procès » de Franz Kafka, et nous avons ri de la coïncidence : ce roman-là, précisément, était le plus approprié pour cette journée. Et pourtant, nous n'avions jamais imaginé que l'absurdité du procès kafkaïen se réaliserait littéralement, à quelques pas de nous, pendant le procès de Lina.
Puis est survenu plus « étrange » encore que la littérature de Kafka elle-même, lorsque le Conseil supérieur de la magistrature a publié un communiqué démentant les propos de la défense de Mada Masr sur des procédures ayant porté atteinte aux garanties d'un procès équitable. Bien que le communiqué ait reconnu que la défense de Lina Attalah n'avait pas pu consulter les pièces du dossier, et que le tribunal avait désigné un autre avocat malgré la présence d'une défense composée de nombreux avocats, il réservait une dernière surprise, à nous et à Lina Attalah elle-même : il annonçait qu'elle avait signé une renonciation à son droit de faire appel du jugement rendu contre elle.
Tout au long du mois dernier, je portais chaque jour dans mon sac le roman graphique « Waqt al-Shidda » (Le temps de la détresse), d'Ahmed Essam El-Sayed et Ali Baghdady, illustré par Mahmoud Refaat, en me rendant au Syndicat. Je cherchais un livre à lire pendant mes heures d'attente là-bas, et mon regard est tombé sur lui. J'ai été frappée par l'étrange ressemblance entre ses événements, qui se déroulent à l'époque de la « Grande Détresse mustansirienne », la grande famine de l'Égypte médiévale, et notre situation actuelle. Nous sommes bel et bien dans une détresse, plus pesante encore, car elle a dépassé la faim pour s'insinuer dans chaque détail de nos vies. Notre détresse a commencé il y a des années, s'est aggravée peu à peu, avant de s'accélérer brutalement au cours du seul mois dernier.
En marge des préparatifs du forum consacré aux réalisations du gouvernement, tenu du 19 au 24 octobre, les services de sécurité ont arrêté six de nos collègues journalistes d'un seul coup, fin septembre. Ces six personnes formaient l'ensemble de l'équipe éditoriale de Matsda2sh, plateforme spécialisée dans le journalisme d'investigation et la vérification des faits.
Les journalistes ont ensuite déclaré devant les autorités d'enquête avoir été soumis à la torture, tandis que leur détention provisoire est renouvelée depuis, pour « diffusion de fausses nouvelles et appartenance à un groupe terroriste ». Le parquet général, dans un communiqué, les a décrits comme « une plateforme médiatique affiliée aux Frères musulmans », affirmant que, selon les enquêtes de la Sécurité nationale, ils œuvrent à « diffuser des rumeurs, de fausses nouvelles et de fausses données, et à jeter le doute sur l'action des institutions de l'État afin de pousser les citoyens à manifester ».
Autrement dit, l'emprisonnement des six journalistes ne repose, au fond, sur rien d'autre que leur travail journalistique, que l'État traite désormais comme un crime en soi.
Quelques jours à peine plus tard, le parquet suprême de la sûreté de l'État a convoqué notre collègue journaliste Rasha Azab, l'a interrogée, puis libérée moyennant une caution de dix mille livres égyptiennes (179,40 $), pour « incitation à commettre des actes terroristes », en raison d'une publication sur X où elle exprimait son opinion. En deux semaines seulement, le même parquet a convoqué notre collègue journaliste Lina Attalah pour l'interroger sur des accusations de « diffusion de fausses nouvelles à l'intérieur et à l'étranger et de gestion d'un site sans licence », et l'a libérée moyennant une caution de cent mille livres égyptiennes (1 794,04 $). Le lendemain, il l'a renvoyée devant le tribunal pour « gestion d'un site sans licence », et elle a été jugée en une seule audience qui ne laissait aucune place à la défense.
Nous nous sommes réunis au Syndicat des journalistes deux jours après l'arrestation de nos collègues de Matsda2sh. En m'y rendant, ma mémoire a convoqué un moment semblable, bien que son contexte diffère largement du moment présent : l'assaut des forces de sécurité contre le siège du Syndicat des journalistes le 1er mai 2016, pour arrêter deux confrères qui s'y étaient retranchés. Les services de sécurité avaient perquisitionné leurs domiciles pour les arrêter en raison de leur participation à la manifestation du « Jour de la Terre » contre l'accord de redélimitation de la frontière maritime entre l'Égypte et l'Arabie saoudite, qui prévoyait le transfert de la souveraineté sur les îles de Tiran et Sanafir à l'Arabie saoudite.
À ce moment-là, sans concertation préalable, des journalistes de toutes tendances et de tous courants politiques ont afflué au Syndicat, jusqu'à être des centaines. Nous avons proclamé un sit-in qui a duré plus d'un mois, au cours duquel l'assemblée générale du Syndicat des journalistes s'est réunie et a pris des décisions exceptionnelles en réponse à l'assaut.
Mais aujourd'hui ne ressemble pas à hier ; tout ce que nous avons retrouvé de la bataille d'hier, c'est le seul slogan « Le journalisme n'est pas un crime ». Nous étions un petit groupe, parmi lequel des visages que je n'avais pas revus depuis la crise de l'assaut du Syndicat en mai 2016. Nous avons accordé au Syndicat un délai pour agir, puis nous nous sommes réunis de nouveau le samedi 3 octobre, lorsqu'il est devenu clair que la voie de la négociation ne mènerait à rien, et nous avons annoncé un sit-in symbolique illimité jusqu'à la libération de nos collègues.
Pendant ce sit-in, nous avons organisé quelques activités de solidarité limitées : d'abord un séminaire organisé par la commission des libertés du Syndicat pour débattre d'une loi abolissant l'emprisonnement dans les affaires de publication ; ensuite une soirée de solidarité organisée par les journalistes en sit-in, avec des expositions de photographies et de caricatures retraçant les luttes de la presse et du Syndicat, des lettres que nous avons écrites à nos collègues emprisonnés, et enfin une veillée de récits avec les doyens de la profession, auprès desquels nous avons appris notre rôle de journalistes et celui du Syndicat des journalistes, que certains semblaient avoir oublié au milieu de cette offensive. Plus tard, huit plateformes de presse indépendantes en Égypte, au Liban, en Tunisie et en Syrie ont déclaré leur solidarité en assumant le rôle absent de Matsda2sh pendant le « Forum des réalisations », pour révéler les faits et corriger les données du gouvernement.
Mais au bout d'environ deux semaines, nous avons décidé de suspendre le sit-in, faute d'une présence et d'une participation suffisantes de la communauté journalistique. Notre présence au Syndicat s'est poursuivie, mais de manière moins régulière. En vérité, bien que je sache que la scène politique diffère largement de celle de 2016, et que la communauté journalistique a été durement épuisée ces dernières années, cette faiblesse et cette impuissance, de la part du Syndicat comme de la communauté journalistique, m'ont surprise. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Tout au long de ma vie professionnelle, le journalisme est resté dans mon esprit un métier étroitement lié à ce qui se passe autour de lui. Aujourd'hui, pourtant, nous sommes tous devenus des criminels, ou des criminels en puissance, parce que nous tentons de nous accrocher à la vérité et de ne pas être le porte-voix de la propagande gouvernementale, et parce que nous nous efforçons encore, difficilement et sous la menace, d'exercer notre rôle avec professionnalisme et indépendance. L'offensive contre nous s'est intensifiée au point que nous devons nous expliquer à nouveau, nous, notre métier et son importance pour la société, après que le métier a été corrompu, et avec lui sa relation aux citoyens, par un pouvoir qui a monopolisé et nationalisé la presse pour en faire une voix unique, nulle voix ne s'élevant plus haut que celle des réalisations.
J'ai aussi grandi avec la longue histoire de lutte du Syndicat des journalistes pour la défense des libertés et des droits des citoyens. Au milieu des années 1950, le Syndicat a été le théâtre d'une grande victoire des Égyptiennes, lorsque plusieurs militantes féministes, dont Doria Shafik, s'y sont réfugiées, ont observé un sit-in et une grève de la faim pour réclamer le droit des femmes de voter et de se porter candidates dans la Constitution de mars 1954, et l'ont obtenu. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le Syndicat a mené une grande bataille contre les accords de paix de Camp David entre l'Égypte et Israël, et contre la normalisation, à la suite de laquelle Sadate a tenté de transformer le Syndicat en club social ; mais il a résisté avec une force qui ne s'est pas brisée.
Puis de nouveau, à la fin des années 1980, le Syndicat des journalistes s'est dressé, sous la présidence d'Ibrahim Nafie, alors proche de l'État, contre les exactions du ministre de l'Intérieur de l'époque, Zaki Badr, envers les journalistes et les citoyens, jusqu'à ce que Badr présente des excuses, avant d'être limogé. Le Syndicat a aussi mené une longue bataille contre la loi 93 de 1995 que Moubarak voulait faire adopter et qui restreignait la liberté de la presse. Puis les journalistes ont protesté de nouveau en 2006 contre un projet de loi autorisant l'emprisonnement dans les affaires de publication, jusqu'à la plus récente des grandes batailles des journalistes, contre l'assaut du Syndicat en 2016, dont j'ai fait partie avec des centaines de consœurs et confrères.
Pendant toutes ces années, le Syndicat des journalistes a été la citadelle de toutes les libertés ; en son sein et sur ses marches, des milliers de citoyens sont venus réclamer leurs libertés et leurs droits dans toute leur diversité, poussant la marge de liberté à s'élargir de quelques centimètres, et dans cette marge étroite nous faisions beaucoup. Il est regrettable que le Syndicat se tienne aujourd'hui si faible face à une offensive sans précédent contre le journalisme, dans une bataille existentielle qui concerne toute la profession, sans rien produire d'autre que quelques communiqués, mémorandums et moyens de défense juridiques. Pire, ces communiqués eux-mêmes sont attaqués par certains membres de la communauté journalistique comme de « l'imprudence », tandis que d'autres répètent ce que le pouvoir colporte sur les journalistes poursuivis, sans que rien n'en ait encore été juridiquement prouvé, et appellent le Syndicat à abandonner ses confrères, ainsi que son rôle de protection à leur égard et à l'égard de la profession.
Mais en réalité, tout cela a commencé progressivement dès 2013, en Égypte en général et dans le journalisme en particulier : les sites d'information indépendants ont été bloqués, et l'État a monopolisé journaux, sites et plateformes médiatiques après les avoir nationalisés via sa société United Media Services, tandis que l'Égypte chutait au 169e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières, et que le nombre de journalistes emprisonnés y atteignait 26, hommes et femmes. Cela sans compter le siège politique et sécuritaire imposé au journalisme en général, et au journalisme indépendant en son cœur, tandis que le siège économique et social a englouti tous les journalistes, sans exception.
Le pouvoir a réussi à enchaîner politiquement le journalisme, puis a noyé ses gens dans une crise du pain quotidien. Selon un communiqué du Syndicat des journalistes lors du sixième Congrès de la presse, en décembre 2024, 72 % des journalistes égyptiens perçoivent un salaire inférieur au salaire minimum légal, et 13 % travaillent sans aucune rémunération. Alors que des journalistes de médias comme Al-Bawaba News, Al-Fagr, Al-Wafd et même la BBC ont connu des problèmes de salaires, les propriétaires d'Al-Bawaba et d'Al-Fagr ont eu recours à la liquidation et au licenciement abusif des journalistes pour échapper au paiement de leurs dus. Une autre crise frappe les journalistes égyptiens : leur licenciement abusif, tandis que le nombre de journalistes temporaires dans les journaux publics dépasse sept cents, sans titularisation dans leurs institutions ni, par conséquent, au Syndicat, malgré de longues années d'exercice. Tout cela sans compter la crise des journalistes en ligne, qui ne bénéficient ni de reconnaissance ni de protection, et sont même parfois manipulés politiquement.
Au cours de ces années de vaches maigres, l'espace du journalisme indépendant s'est rétréci de plus en plus, et c'est précisément pour cela que son importance a redoublé : il était le seul à continuer de documenter ce qui se passait réellement, et non ce que prétendait le gouvernement. Voilà pourquoi les autorités l'ont visé par le blocage, la traque sécuritaire et les procès, les descentes dans ses locaux, le refus ou la suspension de ses licences ; et pourtant, il a continué à travailler, difficilement, mais il a continué.
Le journalisme indépendant est devenu le dernier rempart de la profession. Tandis que la presse nationalisée se transformait en simple instrument de diffusion des communiqués et des directives du gouvernement, envoyés par « le Samsung », le téléphone par lequel les instructions parviennent aux rédactions, sur une vie rose et illusoire que vivraient les citoyens dans la prospérité et les réalisations, sur les vedettes du cinéma et du football, la météo et l'horoscope du jour, le journalisme indépendant interrogeait les prétentions du gouvernement, continuait de vérifier ce qu'on présentait au public comme des « réalisations », et portait la voix des citoyens et leurs crises économiques, sociales et politiques. Le journalisme « des instructions » est peut-être ce que veut le pouvoir, mais ce n'est assurément pas le journalisme que mérite cette société.
Ma famille a tenté de m'orienter vers une autre voie que le journalisme ; j'ai refusé, et je me suis inscrite à la Faculté d'économie et de sciences politiques, afin de comprendre suffisamment ce qui se passait autour de moi pour pouvoir m'y confronter plus tard à travers mon travail de journaliste. J'ai laissé derrière moi mon désir d'étudier les arts plastiques, et je me suis préparée à exercer le métier de « chercheuse d'ennuis », comme certains l'appellent. Adolescente naïve, je me voyais en Sawsan, la journaliste du film « Batal min Waraq » (Un héros de papier), traquant la vérité dans la rue. Et ce n'était pas vraiment de la naïveté : pendant de longues années, mon travail de journaliste a été exactement cela, traquer la vérité dans les rues.
Ma mère se moquait de moi à mes débuts, disant que j'avais choisi ce métier parce que j'étais une « fille de la rue », qui aimait rester dehors tout le temps. Mais je n'ai pas exercé le journalisme ces vingt dernières années parce que je suis hyperactive, ni parce que je suis une personne sociable qui aime se mêler aux gens et rester dans la rue, mais parce que je veux être présente, témoin de ce qui se passe autour de moi, et le documenter à la fois pour le présent, pour l'histoire et pour l'avenir.
Lorsque j'ai commencé le journalisme en 2006, j'étais au seuil de ma jeunesse, pleine d'enthousiasme pour la recherche d'histoires qui méritaient d'être racontées. Après quelques mois de stage dans un magazine public, je suis passée à un quotidien d'opposition, où j'ai véritablement appris et éprouvé le journalisme. Les années 2007 à 2011 furent des années vibrantes, sur les plans personnel, professionnel et politique. Il y avait les trois journaux publics : Al-Ahram, Al-Akhbar et Al-Gomhuria ; quelques journaux de partis : Al-Wafd, Al-Ahaly et Al-Karama ; et les journaux privés, apparus au début du millénaire, s'étendaient aussi : Al-Dostour, Al-Shorouk, Al-Masry Al-Youm, Sawt Al-Umma et Al-Badil, où j'ai travaillé pendant des années. Dans cette période vibrante, j'ai parcouru les recoins du Caire, et même toutes les provinces, en quête de l'événement, en quête de l'histoire.
J'ai rencontré des ouvriers en grève dans les usines pour améliorer leurs conditions de vie ; j'ai rencontré des victimes d'injustice et de torture dans les commissariats ; j'ai rencontré des femmes violentées et discriminées ; j'ai rencontré des minorités religieuses victimes de violences confessionnelles et de discrimination. J'ai rencontré les pêcheurs qui peinent à vivre à Al-Max, à Alexandrie, les pêcheurs du canal de Suez interdits de pêche, et les paysans du Fayoum qui meurent ou perdent des membres en fabriquant les pétards de l'Aïd. J'ai vécu avec des malades dans des hôpitaux publics délabrés, avec des médecins impuissants faute de moyens et à cause de leurs propres conditions, et j'ai vécu avec les victimes de la catastrophe de Duweiqa qui n'ont jamais obtenu de logements de remplacement. C'est pourquoi, lorsque la police nous cherchait pour nous empêcher de couvrir les événements, ce sont ces habitants mêmes qui nous protégeaient et nous aidaient à échapper aux forces de sécurité.
Le travail de terrain est le fondement du journalisme : qu'est-ce que la vérité si on ne la voit pas de ses propres yeux ? Qu'est-ce que le journalisme s'il n'est pas au cœur de l'événement ? Et comment avoir des sources que l'on ne connaît pas et qui ne vous connaissent pas ? À l'époque, nous étions, journalistes et pouvoir, dans un bras de fer permanent ; nous réussissions parfois, échouions parfois, mais nous n'avons jamais cessé de repousser les barrières. Puis la révolution de janvier 2011 a éclaté, balayant toutes les barrières et ouvrant de force les vannes vers des espaces et des marges plus larges et plus vastes, vers une vie commune, et vers l'espoir d'une patrie juste et libre où les gens vivraient dans la dignité. Avec ce renouveau général, le journalisme a refleuri, et ses années d'or s'étendirent de 2011 à 2013.
Pour la première fois en Égypte, il y avait une véritable liberté d'opinion et d'expression, jusque dans les journaux publics et les chaînes fidèles à l'État. L'enthousiasme coulait dans les veines de tous ; des dizaines de plateformes d'information et de chaînes privées furent lancées, et toutes les questions importantes y furent débattues sans peur et sans lignes rouges. Du sein de la révolution naquirent aussi des dizaines de jeunes journalistes, femmes et hommes, qui commencèrent le journalisme sans le savoir, en relayant les événements de la révolution par leurs téléphones et leurs comptes sur les réseaux sociaux, avant d'être recrutés par les nombreux journaux, sites et chaînes, nouveaux comme anciens devenus plus dynamiques, où ils travaillèrent avec davantage de professionnalisme, munis de leurs caméras et de leurs plumes. Des dizaines de cette génération rejoignirent le journalisme ; la plupart travaillent encore aujourd'hui dans des médias indépendants, sans avoir obtenu l'adhésion au Syndicat des journalistes, ou ont été contraints de quitter le journalisme, voire le pays, après avoir subi la répression sécuritaire lors des étapes ultérieures de la défaite.
Durant la période dorée, le journalisme faisait réellement son travail, portait réellement la voix des gens et surveillait le pouvoir sans crainte ; mais cela, bien sûr, ne dura pas. Avec la défaite de la révolution et le triomphe officiel de la contre-révolution en 2014, la situation s'est entièrement renversée. Nous n'avons pas seulement perdu les acquis de la révolution ; nous avons progressivement perdu l'espace de tiraillement qui avait toujours existé entre la presse et le pouvoir en Égypte, jusqu'à le perdre complètement.
Depuis 2014, l'emprise sécuritaire s'est resserrée, les barrières que la révolution avait écartées ont été rétablies, et le plafond de la liberté s'est effondré sur nos têtes à tous. Les journalistes et les photographes ont peu à peu déserté les rues, après que le harcèlement sécuritaire eut poursuivi jusqu'aux détenteurs de cartes syndicales et de presse ; les nouvelles d'interpellations et d'arrestations de journalistes tentant de couvrir les événements dans la rue se sont multipliées, et les jeunes nouvellement entrés dans la profession ont payé le prix le plus lourd. Même la presse étrangère n'a pas échappé à l'emprise sécuritaire : l'incitation contre elle et son ciblage se sont accrus, ainsi que le ciblage des journalistes locaux travaillant avec elle, au point que la plupart des correspondants étrangers ont dû déplacer leurs bureaux hors d'Égypte, à Beyrouth, Tunis ou Istanbul. Et ce, sur fond de monopole de l'État, par ses appareils et ses hommes, sur de nombreux sites d'information et chaînes de télévision via sa société United Media Services, et de ciblage des journalistes et professionnels des médias indépendants, par la prison ou par l'interdiction d'exercer.
Dans ma vie professionnelle, j'ai travaillé dans des journaux privés avant que l'État ne les nationalise, et j'ai été correspondante pour des journaux et sites arabes et internationaux. Depuis 2014 environ, je travaille pour des sites indépendants en ligne, parmi lesquels Mada Masr, où j'ai travaillé cinq ans, sans compter les médias indépendants auxquels je contribue aujourd'hui en indépendante, eux aussi menacés.
Au cours de ces années, j'ai, avec d'autres journalistes indépendants, fait notre devoir en couvrant des sujets extrêmement difficiles et durs, absents de la presse nationalisée : l'emprisonnement et le ciblage des opposants politiques ; le racisme et la haine envers les réfugiés et les migrants, l'acharnement sécuritaire à leur égard et leurs expulsions ; la situation de vie dégradée des citoyens, due à des politiques économiques gouvernementales qui ne leur prêtent aucune attention et ne les voient pas ; les violences confessionnelles et sexuelles ; et les affaires de « valeurs de la famille égyptienne », pour lesquelles sont emprisonnées des jeunes filles et des femmes qui croyaient pouvoir s'exprimer librement. Sans compter la rareté des informations disponibles sur de nombreux dossiers, que l'État traite désormais tous comme des « questions de sécurité nationale ». Chaque matin, dans les salles de rédaction, en discutant des dernières nouvelles de la « répression » quotidienne pour les couvrir, nous étions contraints de discuter de la manière d'éviter d'être nous aussi réprimés, sans aucune garantie, ou du moins de nous y préparer.
Au cours de ces années de vaches maigres, nous avons vu nos confrères tomber devant nous, par la prison, les poursuites judiciaires ou les menaces. Je ne nie pas que cette situation a semé la terreur en moi et chez mes collègues ; en couvrant certains sujets épineux, j'ai envisagé d'utiliser un pseudonyme, j'en ai fait relire certains par des juristes, mais j'ai vécu dans une inquiétude constante à cause de mon métier. Puis nous avons vu pire encore : les sources qui exprimaient leur opinion ou donnaient des informations et des déclarations à la presse sont devenues elles aussi des cibles ; la peur s'est répandue parmi elles, et nous, journalistes, avons dû anonymiser ceux qui acceptaient de parler, pour les protéger d'un danger désormais sans limites. C'est bien sûr une pratique professionnellement admise dans les cas à risque, mais son usage répété soulève la question de la crédibilité et du professionnalisme. Quant aux citoyens qui ont perdu confiance dans ce que publie la presse publique, ils craignent eux-mêmes les conséquences de parler à la presse indépendante, ou croient les mensonges lancés contre elle : qu'elle « incite contre l'État », qu'elle est « à la solde de l'étranger », ou qu'elle est affiliée aux « Frères musulmans ».
Malgré tout cela, nous avons tenté de contourner les obstacles et les restrictions, et nous essayons encore, pour atteindre la vérité et la publier, et pour préserver la marge, si étroite soit-elle devenue. La peur s'est emparée de nous, et pourtant nous avons fait notre travail autant que nous le pouvions, dans des conditions extrêmement difficiles. Avec la répression sécuritaire croissante contre la presse depuis 2014, ce n'est pas seulement la liberté d'exercer le métier qui est menacée, mais le métier lui-même : quel journalisme est-ce là, sans vivre l'événement ? Quel journalisme se pratique par téléphone pour éviter l'arrestation ? Quel journalisme se fait uniquement depuis les bureaux ?
Ainsi donc, le journalisme égyptien a été assiégé, et la terreur s'est emparée de tous : terreur pour le pain quotidien, terreur pour l'avenir, terreur pour la liberté elle-même. Je ne prétends pas être plus courageuse que quiconque ; j'écris ces lignes parce que je ressens la peur et la menace, et que je sens le danger se rapprocher. Nous sommes face à une bataille existentielle : être ou ne pas être. Si le pouvoir considère Lina Attalah et nos six collègues de Matsda2sh comme des criminels pour avoir exercé le journalisme de manière indépendante, alors moi aussi, je suis une « criminelle », pour continuer à exercer le journalisme de manière indépendante. Et si le pouvoir veut tous nous criminaliser et nous faire taire, alors que notre dernier cri soit retentissant, que son écho se propage et que sa portée s'étende loin.
