Pourquoi les Égyptiens ne se révoltent-ils pas ? De la Marche mondiale vers Gaza et de la fabrique de l’inutilité

Tout discours sur la révolution, tout appel aux gens à y descendre, devient parole jetée au vent s’il n’est pas précédé d’une bataille incontournable : celle du démantèlement de la machine de l’inutilité. Voilà l’affrontement fondamental.
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Abdelrahman ElGendy

Le 9 juin 2025, le convoi « Soumoud » (« Constance »), une mission venue d’Afrique du Nord forte de plus de deux mille militants, s’est élancé par la route à travers la Libye en direction de l’Égypte, déterminé à briser le blocus sioniste de Gaza et à y acheminer de l’aide. Parallèlement, des groupes d’étrangers ont atterri à l’aéroport du Caire avec l’intention de marcher vers le point de passage de Rafah dans le cadre de la Marche mondiale vers Gaza. De nombreux militants égyptiens ont annoncé leur soutien à l’initiative, tout en choisissant de ne pas y participer, pour éviter que leur présence n’attire la répression des services de sécurité sur la tête des participants.

Mais aucune des deux caravanes n’est allée bien loin.

Le régime égyptien a fondu sur elles avec sa brutalité habituelle : il a lancé une campagne de dénigrement médiatique qui a traité les organisateurs d’espions et d’agents de l’étranger, les accusant de chercher à nuire à l’Égypte, de vouloir saboter le pays et de menacer la sécurité intérieure. Ont suivi les refoulements à l’entrée, les arrestations, les descentes, les coups, les expulsions et des hordes de nervis. Des foules d’Égyptiens se sont laissé entraîner par cette propagande ; et à cet alignement fébrile et croissant derrière le régime se sont même joints bon nombre de ceux qui se réclament de l’opposition et proclament publiquement leur attachement à ses causes.

Deux questions ont de nouveau retenti : pourquoi l’Égypte officielle, le voisin arabe le plus proche de Gaza, s’obstine-t-elle dans une soumission totale envers ses occupants ? Et pourquoi les Égyptiens ne se révoltent-ils pas ?

Ces deux questions n’étaient pas nouvelles : elles revenaient sans cesse depuis vingt mois que dure l’extermination des Palestiniens de Gaza par l’occupant. Et la réponse qui venait toujours le plus vite aux lèvres était : la peur. Mais à mes yeux, si omniprésente soit-elle, la peur n’est pas le cœur du mal. Elle n’est que le symptôme d’une racine plus profonde, et plus terrifiante.

Depuis la signature des accords de Camp David, l’Égypte a officiellement normalisé ses relations avec l’occupant israélien, mais le pouls de la Palestine n’a jamais cessé de battre dans ses rues. Même sous Moubarak, des espaces limités de solidarité surveillée étaient maintenus pour absorber la colère populaire : des manifestations limitées chaque fois que l’occupant faisait pleuvoir le feu sur Gaza, des rassemblements sous surveillance dans les syndicats et sur les campus universitaires, et des convois qui parvenaient à passer entre les mâchoires de la répression.

La révolution de janvier 2011 est venue briser cet étau un instant, offrant aux Égyptiens un éclat fugace de liberté avant qu’il ne soit écrasé sous les bottes des militaires. Depuis le coup d’État de 2013, la répression s’est abattue sur tous avec une sauvagerie que le pays n’avait jamais connue, si bien que même les étroites fenêtres par lesquelles la Palestine se glissait dans la conscience des Égyptiens ont été fermées.

Pour comprendre l’Égypte d’aujourd’hui, il faut s’arrêter sur ce tournant : nous sommes gouvernés par un régime militaire habité par une obsession qui ne le quitte pas, le spectre du 25 janvier. Une révolution qui a fendu l’équation égyptienne, renversant un temps les rôles entre le maître et l’opprimé, et qui a laissé dans le corps du régime une cicatrice jamais refermée, dont le souvenir le hante et qu’il brandit à chaque occasion, voire sans occasion.

Le régime est aujourd’hui mû par une hantise : empêcher que se reproduisent les conditions qui ont fait naître ce moment. Sa soumission grossière à l’occupant israélien n’est pas une doctrine, mais un pacte de survie. Son opposition ferme au déplacement forcé des Palestiniens dans le dossier de Gaza n’est pas un sursaut de conscience, mais un instinct de survie. Son silence ne procède pas d’une allégeance au sionisme en tant qu’idée, et ses emportements passagers ne reflètent aucune position morale. Tout ce qui émane de lui, si contradictoire que cela paraisse, se comprend comme l’expression d’un seul et unique objectif : durer.

Je refuse de prêter à cette complicité la moindre once de dignité morale, en bien ou en mal, qui laisserait croire à l’existence d’un principe supérieur ou d’une conviction intellectuelle. Il n’y a ici ni doctrine ni vision, mais un système sécuritaire froid, mû par le seul instinct de survie, qui craint son peuple plus que ses ennemis.

Dès le premier instant, le régime s’est lancé dans une course effrénée vers son unique objectif : extirper toute possibilité de rébellion. Les massacres de l’après-2013 ont anéanti le principe même du rassemblement, sous quelque bannière que ce soit ; puis le régime a démantelé la société civile, étouffé dans l’œuf les syndicats indépendants et rayé les partis de l’existence.

Aujourd’hui, s’entassent dans les cellules au moins soixante mille prisonniers politiques. Des milliers d’entre eux ont passé plus d’une décennie de leur vie derrière les murs pour une simple protestation passagère ou une publication sur un écran. Des centaines ont péri sous le fouet de la torture, dans les ténèbres de la négligence médicale, ou asphyxiés dans des cellules trop étroites pour leurs âmes. Les ténèbres de la disparition forcée ont englouti plus de douze mille personnes. Ceux qui sont libérés sont « recyclés » dans des tourbillons sans fin d’affaires fabriquées de toutes pièces.

Même manifester pour une cause apparemment conforme à la position officielle est interdit si cela ne se fait pas dans une soumission totale au parrainage de l’État et au plafond qu’il a fixé à l’avance. Depuis octobre 2023, sont détenues quelque 159 personnes pour avoir protesté contre les massacres de l’occupant à Gaza.

En Égypte, il suffit de frôler le monstre pour qu’il vous engloutisse. Et parfois, il vous engloutit sans que vous l’ayez frôlé.

Et la répression ne s’est pas arrêtée à l’encadrement de l’action : elle s’est étendue au façonnage de l’être humain lui-même. Le régime a créé des institutions difformes comme l’« Académie nationale de formation », des usines qui remodèlent les consciences aux mesures du souverain : un citoyen obéissant, dépouillé de toute question et de toute volonté. Les médias sont devenus une voix unique et incontestée ; on y a étouffé les voix indépendantes, et l’on a jeté les journalistes dans les oubliettes des centres de détention. Les arts, la littérature et le cinéma ont été réduits à des projets de propagande placés sous la tutelle de l’État pour renforcer le « patriotisme ».

Le pays a sombré dans les spirales de la dette et de la faim, et l’on a broyé ce qui restait de sa classe moyenne. La révolution n’a pas seulement été vaincue : elle a été égorgée, éventrée, et son vide comblé par la mise en scène d’un semblant d’État. Le régime est devenu un joueur qui ne mise pas pour gagner, mais seulement pour garder sa chaise à la table de jeu, quitte à ce que tout brûle autour de lui.

Quand le plafond de ce qui est permis s’abaisse au point de descendre sous la poussière dans laquelle vous traînez les pieds chaque matin pour arracher votre pain quotidien, il laisse dans l’âme une fêlure qui ne se referme pas. Et avec le temps, la voix du censeur planté en vous se confond avec la vôtre, au point que vous ne savez plus les distinguer.

Oui, la peur est là. Elle glace le sang, entrave les actes et frappe la langue de mutisme. Mais elle n’est que l’écorce visible ; le mal profond, que tout ce que je viens d’énumérer a réussi à produire, c’est la certitude de l’inutilité.

Ce sentiment d’inutilité court aujourd’hui dans les veines des Égyptiens, non seulement chez ceux qui ont peur, mais même chez les plus endurcis et les plus dévoués, chez ceux dont le sang a coulé sur l’asphalte du Caire, qui ont rempli les cellules, et qui ont connu tour à tour les barreaux et l’isolement. Je connais ce poison mortel : je l’ai bu six années entières derrière les murs de la prison, dans une question qui me rongeait chaque nuit : pour quelle fin est-ce que je me sacrifie ? À quoi aboutissent toutes ces pertes ?

Le régime a bâti ses instruments et ses potences de manière à ce que tout sacrifice finisse dans le vide. Il étouffe les mouvements avant qu’ils ne palpitent, et efface les individus avant qu’ils n’osent s’imaginer en symboles. Il inonde l’espace public d’une propagande si dense qu’elle efface jusqu’aux ombres pâles d’un soulèvement passé, comme s’il n’avait jamais eu lieu. Il crée un isolement hermétique qui s’installe dans les poitrines, un isolement qui persuade quiconque ose penser qu’il est seul, que personne d’autre ne gémit sous ce poids. Le pays se transforme alors en îles muettes et éloignées les unes des autres, dont aucune ne sait rien de l’autre. Et lorsque se dessine à l’horizon la moindre possibilité de percer cet isolement, le régime s’empresse de l’écraser par le fer et par le feu.

Dans ce contexte, le sacrifice n’est plus une étincelle qui réveille, ni un héritage que l’on raconte. Il n’a rien de ces sacrifices qui immortalisent leurs auteurs dans les registres de l’Histoire, comme celui de Mohamed Bouazizi, qui en s’immolant par le feu a embrasé tout un peuple (en Tunisie, en décembre 2010), ou celui d’Aaron Bushnell, qui a offert son corps en sacrifice pour forcer le monde à regarder en face la sauvagerie américaine complice de l’extermination de Gaza.

En Égypte, le coût est absolu et le gain est nul. Un anéantissement sans aucune utilité.

Ce qui nous importe ici, c’est que cette inutilité ne découle pas de la nature des choses, ni d’un destin imposé par l’invisible : elle a été fabriquée de toutes pièces. Notre situation actuelle se lit dans la bataille que mène le régime contre une mère septuagénaire, Laila Soueif, dont la grève de la faim a dépassé les deux cents jours, au point que son corps s’est desséché et qu’elle a perdu la moitié de son poids, pour réclamer la libération de son fils, Alaa Abd el-Fattah, injustement détenu alors que sa peine est purgée. L’horreur de l’image nous saisit tous, et l’absurdité de l’acharnement du régime à briser une vieille femme avec une telle obstination, et de sa persistance à l’ignorer, nous gifle. Pourtant, le comportement du régime n’a rien d’une anomalie : il s’inscrit parfaitement dans sa ligne générale. Car si les gens voyaient Laila ébranler les fondations du régime, ne serait-ce qu’un peu, quel message pourraient-ils en retenir ? Qu’il y aurait, à Dieu ne plaise, une utilité ?

Voilà la plus grande réussite de notre régime militaire : avoir implanté l’absurdité de toute tentative au plus profond de la conscience collective égyptienne. On compare souvent le despotisme à une marmite qui bout sous le couvercle hermétique de la répression ; mais l’Égypte d’aujourd’hui n’est pas une marmite qui bout en attendant que quelqu’un soulève le couvercle. L’Égypte, aujourd’hui, est un poumon perforé : aucun air n’en touche les parois, et l’on n’en espère plus aucune inspiration.

Tout discours sur la révolution, tout appel aux gens à y descendre, devient parole jetée au vent s’il n’est pas précédé d’une bataille incontournable : celle du démantèlement de la machine de l’inutilité. Voilà l’affrontement fondamental. Un affrontement pénible et ardu, car cette absurdité ne s’est pas formée par hasard : elle a été implantée au plus profond des âmes, au point qu’on ne pourra l’en arracher qu’au prix du sang. Mais aucun mouvement ne se lèvera ni ne tiendra debout tant que nous n’aurons pas d’abord réussi à rendre son sens au sacrifice et à offrir au don de soi un lit où il puisse de nouveau s’écouler.

C’est pourquoi, même s’il est tentant d’attribuer toutes les voix égyptiennes hostiles au convoi Soumoud, à la marche vers Gaza et aux autres initiatives visant à faire quelque chose, n’importe quoi, aux armées de mouches électroniques, aux porte-voix du régime et à ses partisans (et beaucoup le sont effectivement), il reste qu’une part non négligeable des Égyptiens avale le récit du pouvoir non par conviction, mais pour fuir la confrontation avec les décombres de leur propre être. Car avaler le mensonge et ingurgiter les théories du complot officielles est souvent plus facile pour l’âme que de se regarder dans le miroir et de voir la ruine qu’on est devenu. Et cela, au fond, c’est l’accomplissement de la défaite.

Et pourtant, sous les décombres de la peur et la suie de l’inutilité, le lien des Égyptiens avec la Palestine reste plus profond qu’une colère passagère ou un enthousiasme d’un moment. C’est une blessure profonde dans la mémoire, dont le pouls bat avec leurs propres blessures, une histoire commune de défaites et d’obstination. En 2011, quand les Égyptiens se sont soulevés pour abattre le despotisme, la Palestine était au cœur de leur révolution. Ses drapeaux ont flotté sur les places Tahrir, et ses slogans ont percé le ciel. Un jeune homme a escaladé le mur de l’ambassade de l’occupant au Caire, a arraché le drapeau de l’ennemi et hissé celui de l’Égypte, et la foule en contrebas s’est enflammée en brûlant ce drapeau, comme si elle brûlait avec lui la honte qui lui était imposée. En 2012, le point de passage de Rafah s’est ouvert, et les convois égyptiens ont pris la route de Gaza pour se tenir épaule contre épaule avec ses habitants, comme si le fleuve avait retrouvé son cours naturel après une longue rétention.

Les âmes de centaines de milliers d’Égyptiens, blessées, accablées de regrets, frémissent encore chaque fois que se profile devant elles une braise de résistance, surtout quand la Palestine en est le combustible. Nous ne savons pas si la route de Jérusalem passe par Le Caire, ou si celle du Caire passe par Jérusalem, mais ce que nous savons avec certitude, c’est que le destin est un et que le salut est commun.

Le régime égyptien le sait parfaitement. Il sait combien sa poigne est fragile sur un peuple qui a un jour goûté à la révolution. C’est pourquoi il craint son peuple plus que ses adversaires, et tremble devant l’étincelle qui pourrait jaillir dans la poitrine d’un Égyptien entendant le cri de ses frères tunisiens.

Car en fin de compte, c’est un cri comme celui-là qui a allumé la première étincelle, un matin rouge de janvier 2011.

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Abdelrahman ElGendy
Écrivain et journaliste égyptien originaire du Caire. Son livre « Here » (« Ici »), récit littéraire de son expérience de détention dans les prisons égyptiennes, paraît en 2026 aux États-Unis chez Hogarth / Penguin Random House. Ses articles en arabe ont été publiés par Mada Masr, Al-Manassa, Raseef22 et Daraj, et ses articles en anglais par des journaux et magazines internationaux, dont le Washington Post, The Nation et Foreign Policy. Il a reçu le prix Samir Kassir pour la liberté de la presse en 2024.

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