Un an après l’enlèvement de Qaradawi : complicité libanaise et disparition forcée aux Émirats

Un an après son arrestation au Liban, Abdelrahman Youssef al-Qaradawi reste victime de disparition forcée aux Émirats.

Zawia3

Un an après l’enlèvement de Qaradawi, l’espace public reste sous pression

Lignes supprimées | Numéro 14 | Décembre 2025

Ouverture

Un an après l’enlèvement de Qaradawi, l’espace public reste sous pression

Le 28 décembre dernier marquait une année entière depuis l’arrestation, au Liban en 2024, du poète et opposant égypto-turc Abdelrahman Youssef al-Qaradawi, à la suite d’une demande d’extradition émiratie liée à l’exercice de son droit à la liberté d’expression.

Malgré les avertissements de l’ONU et les recours judiciaires, le Conseil des ministres libanais a décidé en janvier 2025 de le livrer de force aux Émirats arabes unis.

Depuis lors, Qaradawi se trouve dans une situation de disparition forcée persistante, dans un lieu non divulgué aux Émirats. Sa famille n’a été autorisée à lui rendre que deux brèves visites, ne dépassant pas dix minutes, alors que des informations font état de conditions de détention éprouvantes, notamment d’un isolement prolongé et de la privation des droits humains les plus élémentaires. Treize organisations de défense des droits humains demandent que son lieu de détention soit immédiatement révélé et que les autorités libanaises répondent de la violation du principe de « non-refoulement ».

1

1. Liberté individuelle, conditions de détention et droits des enfants

Deux enfants condamnés à dix ans de prison pour « terrorisme »

L’Initiative égyptienne pour les droits personnels a condamné le jugement rendu le 23 décembre dernier par le tribunal de Benha, condamnant deux enfants à dix ans de prison pour des accusations liées au terrorisme fondées sur leurs activités numériques présumées. L’affaire no 4240 de 2024 a été marquée par de graves violations : les deux enfants ont été présentés devant le parquet suprême de la sûreté de l’État comme des adultes et privés des garanties prévues par la loi sur l’enfance.

Le principal accusé dans cette affaire est Mohamed Emad, un enfant américain d’origine égyptienne, arrêté pendant des vacances d’été et soumis à une disparition forcée de deux semaines. L’Initiative souligne que les accusations de création d’un groupe terroriste sont juridiquement incohérentes, d’autant que la loi antiterroriste exige la présence d’au moins trois personnes pour qualifier un « groupe ».

Poursuite de la politique de « recyclage » des affaires et décès en détention

L’Initiative égyptienne a demandé au ministre de l’Intérieur d’exécuter la décision de remise en liberté d’Ahmed Sabri Nassef, rendue le 23 décembre 2025. Ce jeune homme a passé neuf ans en détention sans qu’aucun jugement ne le condamne, ayant été successivement maintenu en détention dans dix affaires aux accusations identiques depuis qu’il était lycéen.

Dans le même contexte, des organisations de défense des droits humains ont demandé l’ouverture d’une enquête urgente sur le décès de Tarek Achraf Mahfouz au commissariat d’Al-Haram le 24 décembre. Sa famille avait constaté des blessures visibles sur son corps, suscitant des craintes qu’il ait été torturé. Les organisations ont également demandé la saisie et l’examen des enregistrements des caméras de surveillance du commissariat.

Négligence médicale dans les prisons égyptiennes : quand la maladie devient une peine supplémentaire

Ahmed Sabri Nassef : de la disparition forcée à une détention sans garanties

L’affaire d’Ahmed Sabri Nassef a de nouveau mis en lumière un schéma récurrent de violations liées aux procédures d’arrestation et de détention en Égypte. Après son arrestation, Nassef a subi une disparition forcée pendant un certain temps avant d’apparaître devant les autorités chargées de l’enquête, sans annonce officielle de son lieu de détention durant cette disparition et sans pouvoir communiquer pleinement avec sa famille ou son avocat.

Selon l’Initiative égyptienne pour les droits personnels et d’autres organisations de défense des droits humains, Nassef fait l’objet de procédures d’enquête dépourvues des garanties minimales d’un procès équitable. Sa détention provisoire se poursuit sur la base d’accusations vagues, sans renvoi clair devant un tribunal ni limite de durée de détention.

Le courrier des prisonniers en Égypte : consigner l’existence et résister à l’effacement

2

2. Participation politique et action de la société civile

Poursuites politiques et électorales : de Farouk à Alaa Abdel Fattah

Le mois de décembre a été marqué par une série d’événements liés à l’activité politique et aux poursuites sécuritaires. La cour d’appel a confirmé la condamnation de l’économiste Abdelkhaleq Farouk à cinq ans de prison pour diffusion de fausses nouvelles, en raison de ses articles critiques. Par ailleurs, la famille du militant Alaa Abdel Fattah a annoncé son arrivée à Londres après le retrait de son nom des listes d’interdiction de voyager.

Sur le plan politique, Talaat Khalil, président du conseil des administrateurs du Mouvement civil, a annoncé sa comparution devant un tribunal le 28 décembre pour des accusations liées aux élections législatives. Le parquet a également convoqué la candidate Lamis Khattab pour outrage au président d’un bureau de vote. Les candidats ont considéré ces procédures comme des mesures les visant pour avoir documenté des irrégularités électorales.

Concernant le soutien à la Palestine, le parquet de la sûreté de l’État a renvoyé 64 accusés devant les tribunaux dans deux affaires distinctes. Parmi eux figure le développeur Ahmed Bahgat, poursuivi comme « fugitif », malgré les signalements de sa famille faisant état de sa disparition forcée depuis dix-neuf mois.

L’écrivain et romancier Ammar Ali Hassan a également été interrogé au sujet de ses écrits et de ses positions intellectuelles, avant d’être remis en liberté sous caution dans l’attente de la suite de la procédure.

La société civile : des poursuites judiciaires à l’« asphyxie administrative »

Malgré la clôture en mars 2024 de l’affaire 173, dite du financement étranger, après treize ans de persécutions, la société civile égyptienne fait face à une nouvelle vague d’« asphyxie administrative » imposée au moyen de la loi régissant le travail associatif, no 149 de 2019.

Dans ce contexte, un reportage publié sur Zawia3 a documenté des obstacles qui commencent dès la création des organisations. Mohamed Abdel Salam, directeur exécutif de l’Association pour la liberté de pensée et d’expression, a révélé que l’activation du compte bancaire de l’association avait pris onze mois en raison d’interventions sécuritaires officieuses. L’association a ensuite appris, à sa surprise, que ses subventions étrangères étaient refusées sans justification, alors qu’elle s’était conformée à toutes les procédures d’inspection et de mise en conformité. Elle s’est ainsi trouvée privée de tout financement pour ses activités depuis l’obtention de son autorisation.

Lire le reportage intégral : De l’interdiction de voyager à l’« interdiction de travailler » : comment la loi asphyxie-t-elle la société civile ?

Les partis dans la conscience populaire : des « partis historiques » aux « boutiques électorales »

Un sondage réalisé par Zawia3 auprès de cent personnes de différents gouvernorats a révélé un fossé immense entre la population et les partis politiques. Parmi les participants, 97 % ont déclaré ne pas faire confiance aux partis, et 92 % les considèrent comme un simple « décor politique » complétant le processus électoral. Cette crise se manifeste dans les témoignages de citoyens décrivant les partis actuels comme des « boutiques » qui apparaissent périodiquement pour distribuer des denrées alimentaires, huile et sucre, et récolter des voix, puis disparaissent totalement dès la fin des élections. Cette situation s’inscrit dans une forte baisse de la participation électorale, qui a atteint son niveau historique le plus bas, à 17,1 %, lors des dernières élections sénatoriales.

Bien que le nombre de partis autorisés en Égypte ait dépassé la centaine, leur présence réelle reste limitée et fragile : avant les élections de 2025, environ treize partis seulement étaient représentés à la Chambre des représentants.

Pour le Dr Amr Hachem Rabie, conseiller au Centre Al-Ahram, la crise tient à la déconnexion des partis d’avec la population et à l’absence de démocratie interne, leur gestion reposant sur une mentalité de « direction individuelle ». Il souligne que le système électoral de « liste majoritaire », plutôt que proportionnelle, renforce le rôle des indépendants et de l’argent politique au détriment du travail partisan fondé sur un programme. La plupart des Égyptiens, plus de 95 %, sont ainsi classés politiquement comme des indépendants qui se tiennent à l’écart de toute organisation partisane.

Lire le reportage intégral : Égypte : cent partis, aucune politique

3

3. Droits des femmes et justice de genre

Droits des femmes

Les inégalités en Égypte : un rapport de l’ONU dévoile les faux-semblants

L’initiative « Justice de genre et droit », portée par quatre agences de l’ONU, a publié une mise à jour révélant l’écart entre le discours officiel et la réalité législative en Égypte. Le rapport montre que 54 % des indicateurs juridiques, soit 39 sur 73, étaient négatifs ou incomplets, notamment dans les domaines de la protection contre les violences, des affaires familiales et des droits en matière de santé et de procréation.

Le rapport critique le recours de l’État à des dispositions constitutionnelles abstraites ou à des stratégies, comme celle de 2015, sans mise en œuvre réelle. Il relève que l’Égypte occupe des positions basses dans les classements mondiaux relatifs aux inégalités de genre et à l’égalité salariale, ce qui traduit la résistance de l’État à la réalisation d’une égalité effective au sein de la famille.

Mobilisation féministe contre les dispositions sur la « clémence » et le « statut personnel »

Des organisations féministes ont lancé la campagne « Justice, pas clémence » pour demander l’abrogation de dispositions du Code pénal, telles que les articles 17, 60 et 237, qui accordent aux juges le pouvoir d’alléger les peines dans les affaires de meurtre de femmes et de violences à leur encontre au nom de la « discipline » ou de l’« honneur ». La campagne a recensé vingt-neuf jugements aux peines allégées ces dernières années.

La militante féministe Chaimaa Tantawi, cofondatrice de l’initiative « Barah Amen », souligne que cette campagne, lancée par plusieurs groupes féministes à l’occasion des seize jours d’activisme, repose sur une analyse critique de cinq articles du Code pénal, les articles 7, 17, 60, 237 et 274, utilisés pour réduire les peines dans les affaires de meurtre de femmes et de violences à leur encontre. La campagne a abouti à une étude qui déconstruit les interprétations juridiques perpétuant la violence, accompagnée d’une série d’articles et d’un suivi des jugements récents prononçant des peines allégées. Ce travail démontre l’urgence d’une réforme législative globale qui protège les femmes et assure une justice effective et rapide.

Parallèlement, la Fondation pour les questions des femmes égyptiennes a lancé la campagne « Ouvrez les portes de la justice » pour réclamer une nouvelle loi sur le statut personnel remplaçant celle de 1920, devenue obsolète. Elle souligne que son projet de loi « Une famille plus juste » reste dans les tiroirs malgré les promesses présidentielles de 2022 de modifier la législation.

Santé reproductive et lutte contre les discours de haine

L’initiative « Sawt » a publié une fiche sur les besoins des femmes pour renforcer leurs droits en matière de santé et d’intégrité corporelle, réclamant une protection juridique contre les mutilations génitales féminines et le mariage forcé. La Fondation pour les questions des femmes égyptiennes a également lancé la campagne « Un savoir qui protège » et annoncé la préparation du premier programme pédagogique complet d’éducation sexuelle en Égypte destiné aux écoles.

Dans le même contexte, la campagne « Une parole qui blesse » a achevé ses activités visant à déconstruire les discours de haine et la discrimination envers les femmes dans les proverbes populaires et les plaisanteries, appelant les médias à adopter des politiques claires pour combattre ces discours.

« Discipliner la société » : les poursuites au nom des « valeurs familiales » comme outil de discrimination de classe et de genre

Un rapport sur les droits humains intitulé « Discipliner la société » a documenté les poursuites visant 327 personnes dans 252 affaires depuis avril 2020 au nom de la « protection des valeurs familiales ». Il souligne que ces poursuites sont devenues une pratique institutionnelle utilisant la loi comme outil de contrôle social et de discrimination à l’égard des femmes et des personnes pauvres. Le rapport situe le pic de cette campagne à l’été 2025, lorsque 167 personnes, majoritairement des femmes, ont été arrêtées en moins de quatre mois, avec un recours accru à l’article 25 de la loi sur la lutte contre les infractions informatiques et des accusations aggravées de « traite des êtres humains » et de « blanchiment d’argent » sans preuves.

Le rapport met en garde contre l’exploitation de dispositions vagues et l’attisement d’une « panique morale » par des communiqués officiels divulguant les données des accusés avant leur condamnation. Ces pratiques constituent une violation grave du droit à la vie privée, de la liberté d’expression et des obligations constitutionnelles.

Violences contre les femmes en Égypte : entre les lacunes de la loi et des années de recul

4

4. Justice environnementale et droit au logement

Justice économique et sociale

Victoire à Wadi al-Qamar : un million de livres d’indemnisation versé par Titan

Après une bataille judiciaire engagée en 2015, Hani Abdel Fattah, habitant du quartier de Wadi al-Qamar à Alexandrie, a réussi à obtenir un million de livres égyptiennes d’indemnisation de la société Portland Cement, appartenant à Titan, pour les dommages sanitaires causés par les émissions de charbon.

Cette victoire intervient après que l’entreprise a épuisé tous les moyens de procrastination et de contournement juridique pour empêcher l’exécution du jugement, invoquant notamment son incapacité financière et recourant à des actions fictives en revendication des biens mobiliers saisis. L’Initiative égyptienne y voit l’aboutissement d’un long combat pour défendre le droit des habitants du quartier à un environnement sain.

La tour Lo’lo’at Smouha : les coupures de services comme instrument de déplacement forcé

Les habitants de la tour « Lo’lo’at Smouha », à Alexandrie, font face à une escalade administrative destinée à les expulser de leurs logements au profit d’un projet résidentiel voisin. Les compagnies de gaz et d’eau ont interrompu les services de l’immeuble en décembre dernier, sans préavis et en violation de la loi.

Malgré des recours pendants devant la justice administrative contre la décision d’expropriation, les autorités continuent de faire pression sur les habitants, qui paient régulièrement leur consommation. Les avocats de l’Initiative égyptienne estiment que la coupure de services essentiels constitue une « contrainte indirecte » poussant les habitants à abandonner leurs logements contre des indemnisations qu’ils qualifient de « dérisoires ».

5

5. Droits des travailleurs et des journalistes et action syndicale

Travail et droits syndicaux

Licenciements abusifs et atteintes à la vie privée chez Oriental Weavers

Environ soixante-dix salariés d’Oriental Weavers ont été abusivement licenciés après avoir créé un groupe sur les réseaux sociaux pour discuter de leur situation professionnelle.

La Commission égyptienne pour les droits et les libertés a documenté des violations accompagnant ces licenciements : fouilles corporelles des salariés, intrusion dans leurs comptes personnels et surveillance, ainsi que recours à de faux signalements sécuritaires pour susciter des mesures à leur encontre. La Commission a demandé au ministère du Travail d’intervenir pour réintégrer les salariés et mettre fin à ces pratiques contraires au droit du travail et aux conventions de l’Organisation internationale du travail sur la liberté d’association.

Sous le titre « Nouvelle loi sur le travail : quarante-deux protestations en cent jours, et un salaire minimum qui reste lettre morte », un reportage publié par Zawia3 a documenté environ quarante-deux protestations entre septembre et la mi-décembre de cette année, en s’appuyant sur les archives de la presse et les communiqués des travailleurs. Elles concernent divers secteurs, des usines de sucre et d’eau aux entreprises de meubles, aux centrales hydrauliques et aux entreprises de presse. Malgré les promesses des responsables, de nombreux salariés continuent de percevoir des rémunérations inférieures au minimum légal, tandis que leurs mouvements de protestation font parfois l’objet de représailles de la direction. Cela révèle l’échec de l’application concrète de la loi et l’absence d’un contrôle effectif des lieux de travail.

Consulter le reportage intégral : Nouvelle loi sur le travail : quarante-deux protestations en cent jours, et un salaire minimum qui reste lettre morte

La crise d’Al-Bawaba News : des plaintes en réponse au sit-in

La direction du journal Al-Bawaba News répond au sit-in des journalistes, qui se poursuit depuis novembre dernier, par une répression accrue. Elle a déposé des plaintes pour injure et diffamation contre les participants ainsi que contre Eman Auf et Mahmoud Kamel, membres du conseil du Syndicat des journalistes.

Les journalistes protestent contre la faiblesse des rémunérations et la non-application du salaire minimum, tandis que la direction a répondu en refusant de verser les salaires de novembre. Les organisations de défense des droits humains y ont vu une menace flagrante contre le droit à une action syndicale pacifique et une violation des droits financiers des salariés.

Les vétérans du Syndicat des journalistes : une « mise à mort professionnelle » par des dispositions juridiques obsolètes

Dans le même contexte, un reportage publié par Zawia3 a documenté les difficultés d’environ 1 900 journalistes retraités et ayants droit, confrontés à une exclusion systématique du fait de la loi no 76 de 1970 sur le Syndicat des journalistes, et en particulier de son article 97, qualifié de « mise à mort professionnelle ». Le départ à la retraite entraîne le transfert définitif du journaliste au registre des « non-actifs », le privant de ses droits fondamentaux de vote, de candidature, de retour à l’exercice de la profession ou d’accès à des postes de direction, même s’il est encore en mesure de contribuer.

Lire le reportage intégral : Du registre des « actifs » à l’oubli : comment l’article 97 confisque-t-il les droits des retraités du Syndicat des journalistes ?

6

6. Droits des réfugiés et protection contre l’expulsion

Réfugiés et migrants

Campagnes systématiques d’expulsion de réfugiés soudanais

Une enquête conjointe de la Plateforme des réfugiés en Égypte et de The New Humanitarian a révélé une dangereuse intensification des campagnes des autorités égyptiennes visant à expulser les réfugiés soudanais fuyant la guerre. L’enquête montre que les arrestations et les détentions se sont étendues des zones frontalières aux grandes villes et ont touché des réfugiés officiellement enregistrés auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Le rapport indique que les autorités confisquent les cartes de protection et contraignent les détenus, sous la menace, à signer des déclarations affirmant qu’ils quittent le pays « volontairement ». Ces pratiques se déroulent dans un contexte de silence et de rôle limité du HCR dans la protection des personnes enregistrées auprès de lui contre les expulsions forcées vers des zones de conflit.

Ajoutez Zawia3 à vos sources préférées sur Google

Search