Entre surveillance, détention et recul de la protection
Lignes supprimées | Numéro 22 | Août 2026
Entre surveillance, détention et recul de la protection
Dans le 22e numéro de la lettre « Lignes supprimées », nous examinons le paysage complexe des droits et libertés en Égypte au cours du mois d’août 2026. Les restrictions à l’expression et à la vie privée y croisent l’usage de la force et la détention, avec des répercussions sur les minorités religieuses, les journalistes, les opposants et leurs familles. Les difficultés concernant les droits au travail, au logement, à la propriété et à l’accès à la justice persistent également.
Ce numéro revient sur les 573 personnes tuées dans des opérations de sécurité en 18 mois, sur les données biométriques et leur association aux services de télécommunications, ainsi que sur la situation de détenus, de défenseurs des droits humains et de journalistes, et sur le conflit persistant autour de l’île de Warraq. Nous suivons aussi les droits économiques et sociaux, des accidents de transport ayant tué 30 travailleurs en six jours aux expropriations, aux exclusions des cartes de rationnement et à la crise des titres de séjour d’Égyptiens aux Émirats arabes unis. Nous consacrons également une place aux femmes, entre violences familiales et précarité du travail, à l’avocate des droits humains Hoda Abdel Moneim et au contentieux concernant le jardin Al-Zohriya.
1. Liberté d’expression, vie privée et droit à l’information
Droits et libertés : multiplication des restrictions et intensification des poursuites
Le mois d’août a été marqué par des initiatives et des événements variés concernant les droits et libertés : extension des outils de surveillance numérique, poursuites liées à l’expression ou aux convictions, débats persistants sur l’emprisonnement, la détention et l’usage de la force par les services de sécurité, mais aussi difficultés à faire respecter les droits des travailleurs et à accéder à la justice.
Parmi ces dossiers, 19 organisations de défense des droits humains ont demandé à l’Autorité nationale de régulation des télécommunications de revenir sur toute directive faisant de la fourniture de données biométriques, comme une image du visage ou une empreinte digitale, une condition pour enregistrer, gérer ou récupérer une ligne mobile, utiliser le service « Arqami », ou contester l’enregistrement de lignes au nom de personnes à leur insu.
Ces demandes ont suivi l’annonce, le 10 août, par l’autorité de la saisine du parquet au sujet des quatre opérateurs de télécommunications actifs en Égypte. Des enquêtes avaient porté sur l’enregistrement de lignes téléphoniques et, dans certains cas, de portefeuilles électroniques associés, à l’aide de données personnelles utilisées à l’insu de leurs titulaires.
L’autorité a demandé aux entreprises d’accélérer la mise à disposition, dans leurs applications, de mécanismes de vérification biométrique de l’identité des titulaires de lignes. Cette décision a suscité la crainte, parmi les défenseurs des droits humains, qu’un problème de contrôle des procédures d’enregistrement se transforme en une nouvelle obligation imposée à des millions d’utilisateurs.
Les organisations estiment que l’autorité n’a pas encore précisé l’origine des défaillances ni le nombre d’enregistrements non autorisés établis par les enquêtes. Elle n’a pas davantage indiqué s’ils résultaient d’usurpations d’identité dans les points de vente, d’abus des prérogatives d’employés et d’agents, ou de manipulations des systèmes d’activation et des registres internes des entreprises.
Ces inquiétudes prennent une importance particulière au regard de la loi no 151 de 2020 sur la protection des données personnelles, qui classe les données biométriques parmi les données personnelles sensibles et impose donc des exigences plus strictes pour leur collecte, leur traitement et leur protection.
Les organisations ont mis en garde contre les risques liés au rapprochement des données biométriques et des données de télécommunications, ainsi que contre leur possible réutilisation à d’autres fins. Elles ont demandé la publication des résultats des enquêtes, un contrôle renforcé des systèmes des opérateurs, la notification aux utilisateurs de toute nouvelle ligne enregistrée avec leurs données, ainsi qu’une procédure gratuite et rapide de contestation et des solutions de vérification non biométriques tenant compte des besoins des personnes âgées et handicapées.
La crainte d’un élargissement des poursuites numériques
En matière de liberté d’expression, les préparatifs pour soumettre à la Chambre des représentants un nouveau projet de loi durcissant les sanctions contre ce que le Premier ministre Moustafa Madbouly a qualifié de « vidéos offensantes » et de « pratiques immorales » s’accompagnent d’inquiétudes juridiques et de préoccupations pour les droits humains quant à une extension de la pénalisation au moyen de termes indéfinis.
Cette annonce intervient alors que des textes existants répriment déjà plusieurs actes mentionnés par le Premier ministre, notamment l’injure, la diffamation, le chantage, les atteintes à la vie privée et la diffusion de fausses informations. S’y ajoute l’article 25 de la loi sur la lutte contre les infractions liées aux technologies de l’information, qui incrimine l’« atteinte aux principes ou aux valeurs de la famille égyptienne ».
Des députés et des défenseurs des droits humains interrogés dans un reportage de Zawia3 estiment que la principale crainte est l’ajout de nouvelles infractions et sanctions étendant les poursuites à travers des expressions indéfinies, telles que les « pratiques offensantes » et les « constantes de la société ».
Ces inquiétudes sont renforcées par l’application de ce texte depuis 2018. Selon le suivi de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, actualisé jusqu’à la fin juillet 2026, 545 affaires ou épisodes de poursuites ont été documentés, concernant 626 personnes, dont 392 femmes et 234 hommes, dans au moins 17 gouvernorats. Les poursuites visaient des contenus liés à la danse, au chant, à la comédie, aux vêtements et à la manière de parler devant la caméra, ainsi que des contenus personnels et de divertissement.
D’« Eish wa Malh » à Sally El-Gabbas : les limites de l’accès à la justice et à l’information
Le débat sur les droits s’est étendu à des dossiers apparemment distincts, qui posent pourtant une même question : dans quelle mesure les institutions officielles peuvent-elles assurer protection et justice sans pression populaire ou médiatique ?
Dans l’affaire des salariés du restaurant « Eish wa Malh », plusieurs travailleurs se sont plaints d’avoir été employés sans contrat et licenciés sans préavis, sans percevoir les sommes qui leur étaient dues ni récupérer leurs documents officiels. Ils ont saisi le bureau du travail pour régler le différend, mais cette démarche n’a pas abouti, selon les faits documentés par Zawia3.
À l’inverse, dans une autre affaire survenue dans un restaurant « Sizzler », la direction a réagi rapidement après la diffusion d’une plainte sur les réseaux sociaux, présentant des excuses et mettant fin aux fonctions du directeur de l’établissement.
La Commission égyptienne pour les droits et les libertés estime que ce contraste révèle un problème plus large dans l’application du droit du travail. L’obtention d’un droit peut dépendre de la capacité d’une plainte à circuler et à devenir une affaire d’opinion publique, plutôt que de l’efficacité des institutions juridiques elles-mêmes.
La demande adressée au procureur général par la défense de l’avocate Sally El-Gabbas, accusée dans l’affaire du meurtre de sa mère à Alexandrie, afin d’interdire la publication d’informations sur l’affaire, a relancé le débat sur les limites du pouvoir du parquet de restreindre la circulation de l’information, selon un reportage de Zawia3.
La demande invoque la préservation du secret de l’enquête et des droits de l’accusée. Des juristes et des journalistes considèrent toutefois que l’accès à l’information doit être la règle et que l’interdiction de publication doit rester une mesure exceptionnelle, fondée sur des motifs clairs et précis.
Le reportage de Zawia3 intitulé « Quand la presse se tait sur ordre du parquet » explique que le droit égyptien encadre les interdictions de publication par plusieurs dispositions, notamment les articles 190 et 193 du Code pénal, l’article 268 du Code de procédure pénale et les articles 68 et 187 de la Constitution. Ces textes organisent le secret de certains actes d’enquête et la publicité des procès, tout en permettant de restreindre la publication dans des cas précis liés à la protection des enquêtes, de l’ordre public ou des bonnes mœurs. La Constitution garantit cependant le droit des citoyens d’accéder aux informations, aux données et aux documents officiels.
Zawia3 a recensé, au cours des dernières décennies, des interdictions de publication dans des affaires de corruption, de pots-de-vin et d’accusations visant des responsables et des agents publics, mais aussi dans des affaires où des policiers étaient accusés de meurtre ou de torture, ainsi que dans des affaires pénales ayant suscité une large attention. Selon le reportage, le problème ne réside pas dans l’existence d’un pouvoir légal d’interdire la publication, mais dans la clarté des critères d’utilisation de ce pouvoir, la motivation des décisions, la délimitation de leur portée et de leur durée, ainsi que l’absence, dans certains cas, d’une voie de recours claire.
Iman Auf, membre du conseil du Syndicat des journalistes et rapporteuse de sa commission des libertés, estime que les interdictions de publication doivent rester limitées et met en garde contre une interprétation extensive de la sécurité nationale. Le chercheur en droits humains et en politique Moustafa Shawki affirme, de son côté, que le secret de l’enquête doit protéger son déroulement et les droits des parties, non empêcher le débat public. Le reportage relève un paradoxe central : alors que journalistes et médias respectent les interdictions, les informations non vérifiées et les rumeurs peuvent continuer à circuler sur les réseaux sociaux. La fourniture régulière d’informations officielles précises constitue ainsi une solution susceptible de concilier la protection des enquêtes et le droit du public à savoir.
2. Le droit à la vie, à la liberté et aux soins en détention
573 morts dans des opérations de sécurité
L’Initiative égyptienne pour les droits personnels a demandé au procureur général d’ouvrir des enquêtes officielles sur la mort de 573 personnes en 18 mois, entre janvier 2025 et juin 2026, dans des opérations de sécurité annoncées par le ministère de l’Intérieur dans 206 communiqués officiels.
L’organisation indique que le ministère a qualifié la plupart des morts d’« éléments criminels extrêmement dangereux ». Dans la majorité des cas, le récit officiel affirmait qu’ils avaient été tués lors d’échanges de tirs, avant de conclure par la formule « les mesures légales ont été prises ». Selon le suivi de l’organisation, 404 personnes ont été tuées en 2025, d’après 146 communiqués, et 169 au premier semestre 2026.
L’Initiative ne s’intéresse pas uniquement au nombre de morts, mais aussi à l’absence d’enquêtes indépendantes permettant de vérifier si l’usage de la force létale était nécessaire et s’il était possible d’arrêter ces personnes vivantes. Elle cite la mort de Youssef El-Sarhani, 18 ans, et de Farag El-Fazari, 21 ans, à Marsa Matrouh en avril 2025, comme un exemple de la nécessité d’un examen indépendant des récits officiels.
Ses demandes s’appuient sur la loi relative à la police et sur les règles encadrant l’usage des armes, ainsi que sur les normes internationales qui exigent nécessité, proportionnalité et enquêtes sur les décès liés à l’usage de la force par les agents chargés de l’application des lois.
Elle a appelé à enquêter sur tous les faits annoncés par le ministère de l’Intérieur et à créer un organe indépendant chargé d’enquêter sur les morts et les blessures causées par la police, plutôt que de se limiter à des examens internes.
La détention dans les commissariats
Dans le même contexte, l’affaire de la mort de Mohamed Kandil, connu sous le nom de « Mohannad », au deuxième commissariat de Tanta est revenue au premier plan en août. L’Initiative égyptienne pour les droits personnels a engagé une action civile contre le ministère de l’Intérieur pour obtenir réparation, au bénéfice de sa mère, des préjudices matériels et moraux résultant de sa mort.
Selon l’Initiative, Kandil, chauffeur de minibus de 23 ans, a subi pendant environ sept heures une agression commise par quatre détenus dans une cellule équipée de caméras de surveillance, sans intervention des policiers. Il a ensuite été transporté à l’hôpital et est mort en août 2024. Les quatre détenus ont été condamnés à un an d’emprisonnement avec travail, une peine confirmée par la cour d’appel correctionnelle de Tanta en mai 2025.
Les poursuites s’étendent aux familles des opposants
La Fondation de soutien au droit et à la démocratie a déclaré que les autorités égyptiennes recouraient à ce qu’elle décrit comme une « punition par procuration » et une « répression transnationale » contre des membres de familles d’opposants vivant à l’étranger.
La fondation a évoqué la détention de quatre membres de la famille de l’opposante égypto-britannique Mona El-Shazly : Hassan El-Shazly, Eid El-Shazly, Iman El-Shazly et Shaimaa El-Shazly. Elle a également signalé la disparition persistante de Saber Mohamed Eid Hassan El-Shazly depuis mai 2026. Selon elle, les membres de la famille ont été ciblés en raison de leurs liens avec El-Shazly et des opinions qu’elle publie sur les réseaux sociaux.
La fondation a aussi évoqué des mesures qui auraient touché les comptes d’El-Shazly sur les réseaux sociaux, ainsi que des menaces et du harcèlement qu’elle aurait subis au Royaume-Uni. Dans une autre affaire, elle a indiqué qu’Ahmed Samir Mohamed El-Amin, frère du responsable politique égyptien installé au Royaume-Uni Amr Abdel Hadi, avait été arrêté en août, bien qu’il n’exerce, selon elle, aucune activité politique d’opposition.
Hoda Abdel Moneim : des années de détention et la question des soins
Amnesty International a remis au premier plan le cas de l’avocate des droits humains Hoda Abdel Moneim, réclamant sa libération après plus de sept années de détention. L’organisation souligne qu’elle a achevé en octobre 2023 une peine de cinq ans de prison, mais qu’elle reste jugée dans deux affaires distinctes sur la base d’accusations liées au terrorisme.
Selon l’organisation, la santé d’Abdel Moneim s’est gravement dégradée, au point qu’elle ne peut plus marcher sans aide. Elle continue pourtant d’être transférée de la prison au tribunal pour assister aux audiences des deux affaires. Malgré son état, les tribunaux auraient refusé les demandes de la défense visant à la dispenser de comparaître personnellement et à autoriser ses avocats à la représenter.
Amnesty International inscrit cette affaire dans le cadre de la détention arbitraire et des procès inéquitables, ainsi que du droit à la santé et des droits des défenseurs des droits humains. L’organisation affirme par ailleurs que les autorités égyptiennes ont continué, en 2025, à recourir largement aux accusations liées au terrorisme et à la détention provisoire.
3. Liberté de conviction et citoyenneté
Les convictions religieuses
Dans un autre dossier, 15 organisations de défense des droits humains ont demandé la libération de 36 musulmans chiites qui auraient subi détention et disparition forcée. Parmi eux figure le journaliste Mohamed Haidar Kandil, arrêté le 22 juin 2026 alors qu’il couvrait l’interpellation de plusieurs chiites avant les commémorations de l’Achoura.
Selon les organisations, Kandil a été interpellé à l’extérieur des locaux du journal Al-Dostour, à Dokki, puis emmené vers un lieu inconnu. D’autres personnes ont été arrêtées à leur domicile, avant que les forces de sécurité ne fassent irruption, le 24 juin, dans un rassemblement religieux à Sayeda Zeinab et n’interpellent plus de 20 personnes.
Les organisations indiquent que les détenus sont restés plus de 20 jours sans contact avec leurs familles ni leurs avocats. Kandil n’a comparu devant le parquet suprême de la sûreté de l’État que le 14 juillet, où il a été accusé de diriger et de financer une organisation terroriste. Les autres ont été accusés d’appartenance à un groupe terroriste.
Une personne a été libérée, tandis que le parquet a ordonné la détention de 35 autres, avant de prolonger celle de 32 d’entre elles à la fin juillet. Les organisations estiment que l’affaire comporte deux dimensions : le ciblage de personnes en raison de leurs convictions religieuses et les poursuites contre un journaliste pour l’exercice de son métier. Elles demandent une enquête indépendante sur les disparitions forcées et la fin du recours aux lois antiterroristes contre les minorités religieuses et les journalistes.
4. Logement, propriété et protection sociale
L’île de Warraq : neuf ans de conflit entre aménagement et droit des habitants à rester
Neuf ans après le début de la crise de l’île de Warraq, le différend persiste entre les projets de l’État pour aménager l’île et la valoriser par l’investissement, et la volonté des habitants de rester dans leurs maisons et sur leurs terres. Les résidents demandent qu’environ 300 des 1 500 feddans de l’île soient réservés à la reconstruction de leurs logements, selon les exigences de l’État, le reste étant consacré aux projets d’aménagement. Le gouvernement n’a toutefois pas approuvé cette proposition à ce jour.
La crise s’est de nouveau aggravée en août. Les habitants ont protesté contre les restrictions à l’entrée des matériaux de construction, la fermeture de trois des cinq liaisons par bac, ainsi que la démolition du seul hôpital, du centre de jeunesse et du bureau de poste, selon leurs témoignages. Ils affirment également que la gestion du dossier est restée largement entre les mains des services de sécurité, sans dialogue direct et continu avec les ministères et les organismes de planification concernés.
Les origines du conflit remontent à des décisions gouvernementales prises à partir de la fin des années 1990. La confrontation s’est fortement aggravée en 2017, puis le dossier de l’île a été transféré à l’Autorité des nouvelles communautés urbaines en 2018. Le gouvernement affirme que l’aménagement vise l’utilité publique, avec des indemnisations et des logements de remplacement. Les habitants estiment, pour leur part, que les propositions ne garantissent pas la préservation de leur mode de vie et de leurs propriétés, et que les restrictions à la construction et à la rénovation rendent leur maintien sur l’île plus difficile.
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De l’expropriation aux aides : comment le fossé entre le citoyen et l’État se creuse-t-il ?
Des faits distincts survenus en 2025 et 2026 révèlent des pressions croissantes sur la capacité des citoyens égyptiens à protéger leurs biens, à accéder aux services publics et à percevoir leurs prestations sociales. Dans le même temps, l’État étend la réaffectation des terres et des ressources, au profit de projets d’infrastructures et d’investissement ou par la réorganisation des systèmes d’aides et de services.
En matière d’expropriation, le ministère du Développement local a annoncé l’expropriation de 37 parcelles et biens immobiliers à Gizeh pour construire un axe routier d’environ cinq kilomètres, contre des indemnités évaluées par l’Autorité du cadastre à environ 540 millions de livres. La loi permet à l’État d’acquérir des biens immobiliers pour cause d’utilité publique selon des procédures définies. Pour les propriétaires, la question demeure toutefois celle de l’équité des indemnités, de la rapidité de leur versement et de leur capacité à contester ou à négocier lorsque les projets de l’État entrent en conflit avec leurs droits à la propriété et au logement.
Le cas de Gizeh ne semble pas isolé. Un rapport de la fondation Diwan Al-Omran a recensé environ 2,5 millions de mètres carrés de terrains expropriés par l’État en 2025, affectant directement quelque 2 500 citoyens. Les projets de routes et de ponts représentaient plus de la moitié des superficies expropriées.
La même question se pose dans la réaffectation des terrains et des espaces publics. La mise à disposition des promoteurs immobiliers du jardin de Rod El-Farag, d’une superficie d’environ 41 000 mètres carrés, ouvre le débat sur la transformation croissante des espaces ouverts urbains en actifs susceptibles d’investissement.
Dans le système d’aides, les citoyens subissent une autre forme de perte de droits économiques. Des dizaines de milliers de cartes de rationnement ont été exclues selon différents critères, tandis qu’environ 34 000 citoyens attendaient une décision sur leurs recours, avec une recommandation initiale de rétablir seulement quelque 17 000 cartes. L’exclusion devient plus difficile encore lorsque le citoyen doit fournir des documents prouvant qu’il ne relève pas du critère invoqué, alors que les motifs de la décision et les mécanismes de recours ne sont pas suffisamment clairs.
Loi sur l’expropriation : 546 000 citoyens ont perdu leurs biens en cinq ans
5. Droits économiques et sociaux : travail et sécurité
Les droits économiques et sociaux
30 travailleurs tués et 79 blessés dans cinq accidents en six jours
Les droits économiques et sociaux ne se limitent pas aux conflits individuels du travail. Trente travailleuses et travailleurs, dont deux enfants, ont été tués et 79 autres personnes, dont 12 filles et garçons, ont été blessées dans cinq accidents survenus dans cinq gouvernorats en six jours, selon la Commission égyptienne pour les droits et les libertés.
La Commission précise que quatre de ces accidents se sont produits alors que les travailleurs se rendaient sur leur lieu de travail. La plupart des victimes étaient des journaliers, des ouvriers agricoles et des travailleurs du bâtiment. Elle souligne que les véhicules et les routes utilisés n’étaient, dans certains cas, adaptés ni au nombre de personnes transportées ni à la nature des trajets.
Pour la Commission, la répétition d’accidents sur des routes où des faits similaires se sont déjà produits révèle un problème qui dépasse les erreurs des conducteurs. Il engage la responsabilité des employeurs, des entrepreneurs et des organismes chargés d’organiser le transport des travailleurs, ainsi que la sécurité des routes elles-mêmes. Elle a demandé d’enquêter sur les causes de cette répétition, de vérifier les faits de travail des enfants et de garantir les droits des familles des victimes et des blessés.
6. Les droits des Égyptiens à l’étranger et le séjour
Annulation des titres de séjour d’Égyptiens aux Émirats : entre récit officiel et témoignages
Zawia3 a recueilli les témoignages de 12 Égyptiens affirmant que leurs titres de séjour aux Émirats arabes unis avaient été annulés ou n’avaient pas pu être renouvelés, dans certains cas alors qu’ils restaient valables plusieurs mois ou plusieurs années, sans explication écrite ni voie de recours claire. Certaines personnes concernées disent avoir reçu oralement des réponses telles qu’« annulation pour raisons de sécurité » ou « les titres de séjour des Égyptiens sont suspendus ». D’autres ont découvert l’annulation en essayant de revenir aux Émirats après des vacances à l’étranger.
Les gouvernements égyptien et émirati nient, pour leur part, l’existence de mesures exceptionnelles visant les Égyptiens. Ils affirment que les cas évoqués sont individuels et liés à des infractions réglementaires, aux conditions de séjour ou aux procédures de vérification. Entre ces deux récits, l’absence d’explication officielle précise pour chaque cas ou de mécanisme clair de recours reste la principale source d’inquiétude.
L’affaire revêt une importance particulière au regard de la taille de la communauté égyptienne aux Émirats, estimée à environ 1,3 million de personnes, et de ses transferts de fonds, qui ont atteint près de 3,6 milliards de dollars pendant l’exercice 2024-2025. Des travailleurs et des syndicalistes estiment que, si la multiplication des cas était confirmée, la question pourrait dépasser des procédures individuelles de séjour pour avoir des conséquences économiques et sociales sur des milliers de familles égyptiennes.
L’enquête complète : Titres de séjour annulés ou impossibles à renouveler : les témoignages d’Égyptiens concernés aux Émirats se heurtent au récit officiel
7. Les droits des femmes et la protection contre les violences et le travail dangereux
Les femmes
Quand la protection devient l’exception : violences et travail dangereux dans la vie des femmes
La situation des femmes ne peut être dissociée du tableau général des droits économiques et sociaux en Égypte. Les chiffres de la violence montrent qu’elles continuent de subir des agressions dans la famille et les cercles de confiance. La situation des travailleuses, notamment dans l’agriculture et l’emploi informel, révèle une autre forme de précarité : elles travaillent sans protection sociale suffisante ou dans des conditions qui ne garantissent pas leur sécurité, tandis que l’accès de nombreuses femmes à la justice et à la protection reste limité.
Au deuxième trimestre 2026, 447 crimes et actes de violence contre des femmes et des filles ont été recensés dans les informations publiées par la presse égyptienne. Le Caire et Gizeh arrivent en tête des gouvernorats, avec 74 faits chacun, suivis d’Alexandrie avec 37, de Sharqiya avec 36, puis de Beheira avec 22, d’Assiout avec 21 et de Qalyubiya avec 20, selon les données documentées par la fondation Barah Amen.
Ces chiffres ne signifient pas nécessairement que ces gouvernorats sont les plus violents envers les femmes. Le recensement dépend de la couverture journalistique et de l’accès des faits aux médias. D’autres crimes restent non signalés ou non documentés, notamment ceux commis au sein des familles ou dans des communautés où les survivantes craignent la stigmatisation ou les représailles.
Les données du deuxième trimestre confirment que les violences physiques restent les plus fréquentes parmi les formes recensées, du meurtre aux coups et aux agressions graves. S’y ajoutent des violences psychologiques telles que les menaces, les insultes, la diffamation et la manipulation psychologique.
Dix-huit cas de suicide ont également été recensés en trois mois. Ces chiffres doivent être abordés avec prudence : les informations publiées ne révèlent pas toujours toutes les circonstances du décès, et les enquêtes peuvent mettre au jour, dans certains cas, des violences ou un crime antérieurs.
Les faits recensés comprennent l’appropriation de biens, le refus de subvenir aux besoins, la privation d’héritage et de pension alimentaire pour les enfants, l’expulsion du domicile, la séquestration à domicile, la privation de contact avec les enfants et l’atteinte à la réputation. Ont aussi été documentés 20 viols, 11 agressions sexuelles et six cas de chantage sexuel, ainsi que des faits liés au mariage forcé et au mariage de fillettes.
Les épouses arrivent en tête des catégories victimes de violences dans les faits recensés, suivies des filles, des grands-mères et des femmes divorcées. Des membres de la famille, notamment des pères et des proches de la famille élargie, figurent parmi les auteurs de plusieurs agressions sexuelles. Des crimes liés au refus d’une relation ou à sa rupture ont également été documentés : quatre contre des femmes ayant refusé une relation et six contre d’anciennes fiancées ayant rompu ou refusé de poursuivre la relation.
Ces violences s’étendent à l’espace numérique : 11 cas de chantage en ligne et cinq de diffamation sur les réseaux sociaux ont été recensés. Ces chiffres ne peuvent être considérés comme une mesure de l’ampleur réelle des violences numériques, compte tenu du faible signalement et de la peur de la stigmatisation ou de l’utilisation de contenus privés pour exercer davantage de contrôle sur les victimes.
Les données du premier semestre confirment ce tableau. Selon un rapport de l’Observatoire des crimes de violence contre les femmes et les filles de la fondation Edraak pour le développement et l’égalité, 598 faits de violence ont été recensés pendant les six premiers mois de 2026, contre 495 sur la même période de 2025, soit une hausse de 20,81 %. Ils comprennent 141 cas de harcèlement sexuel, 118 meurtres de femmes et de filles, et 115 agressions physiques graves. Au total, 245 faits se sont produits dans un contexte de violence familiale, soit environ 41 % des cas recensés.
Des violences au domicile à l’insécurité au travail
Si les violences familiales révèlent la fragilité de la protection des femmes dans la sphère privée, les conditions des travailleuses mettent en évidence une autre vulnérabilité, économique. Elle est particulièrement nette pour celles qui exercent dans des secteurs informels ou saisonniers, comme l’agriculture, où les faibles revenus se conjuguent à l’absence de contrats et d’assurances sociales et à des conditions de travail dangereuses.
Les données du ministère de la Solidarité sociale pour 2024 indiquent que les femmes représentent environ 58 % de la main-d’œuvre informelle. Bien que certaines catégories de travailleurs non réguliers aient été intégrées au système d’assurances sociales par la loi no 148 de 2019 sur les assurances sociales et les pensions, des lacunes persistent. Elles tiennent aux difficultés d’inscription, au coût élevé des cotisations, à la complexité des démarches ou à l’inadaptation de la protection au caractère saisonnier et instable de l’emploi.
Ces lacunes se manifestent concrètement dans l’agriculture. En août 2026, 22 ouvrières agricoles ont été blessées dans le renversement d’une camionnette qui les transportait sur la route Belbeis-Abou Zaabal, dans le gouvernorat de Sharqiya. L’événement peut sembler, à première vue, un accident de la route. Il pose pourtant une question plus large sur les conditions de travail elles-mêmes : qui est responsable du transport des ouvrières ? Les moyens de transport sont-ils contrôlés ? L’absence de contrats ou la multiplicité des intervenants dans l’emploi deviennent-elles un prétexte pour se soustraire aux responsabilités ?
لا راحة ولا دورة مياه ولا إسعاف: العاملات الزراعيات يدفعن ثمن التغير المناخي وحدهن
Les droits économiques des femmes : une protection incomplète
La précarité économique des femmes ne se limite pas aux conditions de travail. Elle touche aussi leur capacité à bénéficier des droits sociaux que l’État est censé garantir. Celles qui travaillent sans assurances sociales ni revenus stables sont exposées à des risques accrus en cas de maladie, de blessure, de grossesse ou de perte de leur source de revenus. L’absence de protection peut renforcer leur dépendance envers la famille, même lorsque celle-ci est elle-même une source de violence.
Les revendications visant à étendre la couverture des assurances sociales, à réglementer le travail non régulier et à garantir un salaire équitable ainsi que la santé et la sécurité au travail prennent donc une importance qui dépasse le seul domaine professionnel. Elles participent de la capacité des femmes à acquérir une indépendance économique et à réduire leur exposition à la violence et au chantage.
La campagne « Femmes hors couverture », lancée par l’initiative Insaf, met précisément en lumière cette lacune. Elle considère que la justice sociale et la justice de genre sont indissociables et que l’intégration des travailleurs non réguliers dans le système d’assurances sociales ne suffit pas si les démarches pour bénéficier de la protection ne sont pas applicables et adaptées à la nature du travail.
Le travail et le droit de s’organiser : une autre dimension de la protection
La question ne concerne pas seulement les travailleuses. En août, les salariés de Misr Amreya pour la filature et le tissage, à Alexandrie, ont fait grève pour réclamer des droits financiers, notamment le calcul d’une prime spéciale de 12 % sur le salaire soumis à cotisations sociales. La direction de l’entreprise a, pour sa part, annoncé l’arrêt du fonctionnement de l’usine pour une durée indéterminée.
Cette affaire révèle, dans un cadre plus large, l’importance du droit de s’organiser et de négocier collectivement au sein de l’ensemble des droits économiques et sociaux. En l’absence de canaux de négociation efficaces, les conflits sur les salaires et les conditions de travail deviennent des crises ouvertes, tandis que le travailleur reste la partie la plus faible face aux décisions de la direction.
Pour les femmes, la faiblesse de la protection sur le marché du travail a des effets accrus : l’instabilité des revenus et l’absence d’assurances sociales ou de protection contre le licenciement et l’arbitraire peuvent renforcer leur dépendance économique et limiter leur capacité à quitter des relations ou des situations violentes.
8. Environnement, patrimoine et droit aux espaces publics
Les jardins patrimoniaux entrent aussi dans le champ de l’investissement : le contentieux d’Al-Zohriya
Le débat sur la réaffectation des espaces publics ne se limite pas aux terrains expropriés ou aux jardins proposés aux investisseurs. Il s’étend à des espaces ayant une valeur environnementale et patrimoniale, comme le jardin Al-Zohriya, dans le quartier de Zamalek.
Le 9 août, la Fondation égyptienne pour les droits environnementaux a annoncé qu’une audience était fixée au 6 septembre 2026 pour examiner son appel contre la décision du tribunal des référés du Caire se déclarant incompétent dans l’affaire qu’elle avait engagée au sujet du jardin. Le 26 juillet, le tribunal avait jugé qu’il n’était pas compétent matériellement pour examiner la demande, en raison de l’absence de caractère urgent, et avait condamné la fondation aux dépens et aux frais d’avocat.
L’affaire remonte au 3 juin 2026, lorsque, selon la fondation, des engins, des caravanes et du matériel de construction en bois ont commencé à entrer dans l’enceinte du jardin, en préparation d’un projet d’aménagement mené par une entreprise privée et comprenant des installations commerciales et touristiques. La fondation affirme que le projet a débuté sans étude d’impact environnemental ni consultations publiques. Elle a donc saisi le juge des référés pour faire constater et photographier la situation sur le terrain avant qu’elle ne soit modifiée.
L’appel soutient que le jugement a mal appliqué la loi, en invoquant l’article 83 bis de la loi sur l’environnement, qui prévoit l’examen en urgence des affaires de violation de ses dispositions. La fondation estime aussi que le début de travaux dans un jardin de valeur historique et environnementale constitue un danger nécessitant une mesure conservatoire urgente. Elle précise que sa demande ne visait ni à trancher le fond du droit ni à annuler des contrats, mais à constater l’état matériel des lieux et à photographier les faits.
