Au cœur de la ville de Port-Saïd, l’une des villes du canal de Suez, se trouve le bâtiment du pilotage de l’Autorité du canal de Suez, connu sous le nom de « bâtiment du Dôme », un édifice historique dont le sort a récemment suscité la controverse. Celle-ci est due à la circulation d’informations selon lesquelles il serait transformé en hôtel et en salle de mariages, après avoir été entièrement évacué l’an dernier dans le cadre de travaux de réaménagement commencés en 2019 et toujours inachevés, sans que des raisons claires aient été annoncées.
Le bâtiment du canal de Suez date de 1895 : il a été édifié sous le règne du khédive Abbas Hilmi II, sur décision directe, afin de guider les navires empruntant le chenal de navigation. Il a été construit par la société française « Edmond Coignet » et son architecture mêle les styles islamique et européen. Le drapeau égyptien y a été hissé pour la première fois sous le défunt président Gamal Abdel Nasser, après la décision de nationaliser le canal pour en faire une société anonyme égyptienne. Le bâtiment se trouve près de l’entrée nord du canal ; il est considéré comme l’un des monuments de la ville de Port-Saïd, il est classé comme monument historique avec d’autres bâtiments de la ville, et il est occupé par l’Autorité du canal de Suez.
En 2019, le Comité permanent des antiquités islamiques et coptes a pris une décision approuvant le projet de restauration et d’entretien du bâtiment de l’Autorité du canal de Suez à Port-Saïd, le « bâtiment du Dôme », sous la supervision de la zone archéologique compétente et du secteur des projets du ministère du Tourisme et des Antiquités. Les travaux de restauration se sont poursuivis jusqu’en octobre 2022, le président de l’Autorité du canal de Suez, le lieutenant-général Osama Rabie, ayant décidé en septembre 2022 de mettre fin au contrat avec la société Arab Contractors, chargée des travaux de restauration.
La plupart des travaux de restauration, qu’ils soient structurels, architecturaux ou de restauration fine, n’ayant pas été achevés, le Conseil suprême des antiquités a mis en garde contre le danger de ce retard. Il a souligné la nature de l’environnement côtier de Port-Saïd et la saison des pluies, le suivi périodique ayant permis de constater certains dégâts dus à l’arrêt de la restauration. Parmi ces dégâts, le plancher du couloir en bois du premier étage, du côté est de l’aile nord, a été endommagé par une fuite d’eau provenant d’une unité de climatisation, ce qui a abîmé le bois et provoqué une infiltration d’eau dans la dalle du rez-de-chaussée.
Le suivi a également montré des traces d’infiltration d’eau de pluie à l’intérieur du dôme sud, en raison de l’inachèvement de la restauration des carreaux de céramique, ce qui pourrait endommager les travaux de restauration antérieurs. En outre, la plupart des plafonds des couloirs extérieurs ont été endommagés après s’être gorgés d’eau, en raison de l’inachèvement des travaux d’étanchéité, en particulier dans l’aile nord.
Ces détails figurent dans la requête n° 185 de l’année judiciaire 13, déposée par le Centre Ibn Ayoub pour la défense des droits et des libertés, dont Zawia3 a obtenu une copie. La requête vise le président de l’Autorité du canal de Suez, le ministre des Antiquités et du Tourisme, le secrétaire général du Conseil suprême des antiquités et d’autres responsables, et demande la suspension de la décision négative relative à l’arrêt des travaux de restauration et d’entretien du bâtiment. Une audience a été fixée au 21 octobre pour l’examen du volet urgent.
Commentant la requête, Ali Ayoub, avocat près la Cour de cassation, a expliqué à Zawia3 que le bâtiment du canal de Suez est un monument historique inscrit sur la liste des antiquités islamiques et coptes en vertu de la décision n° 229 de 1997, prise par le ministre de la Culture et président du Conseil suprême des antiquités le 16 juillet 1997, et publiée dans le neuvième numéro du journal officiel Al-Waqa’i’ al-Misriya le 11 janvier 1998.
Ali Ayoub poursuit : « Cela requiert l’accord du ministère des Antiquités, qui supervise les travaux de restauration, afin de préserver le caractère historique du bâtiment. » Il a expliqué que l’Autorité du canal de Suez avait confié les travaux de réaménagement à la société Arab Contractors pour un coût dépassant 420 millions de livres égyptiennes, dont 50 % de la valeur du contrat ont été versés. Il a ajouté que l’état actuel du bâtiment constitue une défiguration et non un réaménagement de cet édifice historique.
L’avocat a indiqué que ce qu’a subi le bâtiment constitue une violation de l’article 20 de la loi sur les antiquités et appelle une sanction en vertu de l’article 43 de la même loi, puisque le bâtiment a été évacué il y a plus de trois ans et que les travaux de restauration n’ont toujours pas commencé ; il a également été annoncé de manière officieuse que le bâtiment historique, y compris les quais et le chenal de navigation, avait été attribué à une société d’investissement (la société Maxim), ce qui constitue une violation flagrante de la loi. Il souligne que l’arrêt des travaux de restauration depuis plus d’un an menace le bâtiment d’effondrement.
L’article 43 de la Constitution égyptienne dispose que l’État est tenu de protéger et de développer le canal de Suez, voie d’eau internationale qui lui appartient, et s’engage à développer la zone du canal en tant que pôle économique d’excellence ; l’article 47 affirme quant à lui la nécessité de préserver l’identité culturelle égyptienne dans sa diversité.
L’article 50 de la Constitution indique que le patrimoine civilisationnel et culturel de l’Égypte, dans toutes ses étapes et sa diversité, constitue une richesse nationale et humaine que l’État doit protéger et entretenir. Toute atteinte à ce patrimoine est par ailleurs considérée comme un crime puni par la loi.

Un signalement à l’Unesco
Le député Ahmed Farghaly, membre de la Chambre des représentants pour le gouvernorat de Port-Saïd, a adressé le 7 octobre une déclaration urgente au Premier ministre, au ministre du Tourisme et des Antiquités et au président de l’Autorité du canal de Suez, au sujet de l’évacuation du bâtiment historique du « Dôme » de l’Autorité du canal de Suez depuis août 2023 sous prétexte de réaménagement, et du retard persistant dans l’achèvement des travaux de restauration. Le député s’est dit inquiet de voir le bâtiment défiguré au lieu d’être réaménagé, en violation de l’article 20 de la loi sur les antiquités.
Dans ses déclarations à Zawia3, Farghaly a expliqué que les travaux de restauration n’avaient pas encore commencé, évoquant une attribution officieuse du bâtiment et de ses annexes à la société d’investissement Maxim, ce qui constituerait une violation de la loi si cela se confirmait. Il a demandé des éclaircissements sur la situation du contrat conclu avec la société Arab Contractors et sur la légalité des rapports de la société Maxim avec le bâtiment.
Il a également demandé que soient rendues publiques les raisons de l’évacuation du bâtiment et du gaspillage d’argent public lié au transfert des services vers des lieux dispersés, ce qui a nui au fonctionnement du chenal de navigation, les services étant désormais éloignés les uns des autres.
Il convient de rappeler qu’en novembre 2020, l’Autorité du canal de Suez a conclu un accord avec la société Maxim pour l’aménagement, la gestion et l’exploitation des installations annexes de la résidence « de Lesseps », afin de la transformer en hôtel de standing international. En vertu de cet accord, l’Autorité accorde un droit d’usufruit à la société Maxim, qui se charge de réaménager les bâtiments et de les transformer en « hôtel-boutique ».
Dans le même contexte, le Centre du patrimoine et de la coordination urbaine de Port-Saïd, présidé par Ashraf El-Sewissy, a adressé le 3 octobre 2024 deux lettres au ministère du Tourisme et des Antiquités et à l’Unesco, demandant l’ouverture d’une enquête sur ce qu’il a qualifié de dilapidation de la valeur historique du bâtiment du « Dôme » et d’exposition de celui-ci à la destruction, ainsi que la mise en cause des responsables de cette négligence, en référence à l’ancien gouverneur de Port-Saïd, le général Adel El-Ghadban, et à l’actuel président de l’Autorité du canal de Suez, le lieutenant-général Osama Rabie.

Un hôtel touristique
Des informations ont circulé ces derniers jours sur la volonté du gouvernement égyptien de vendre le bâtiment historique du Dôme, ce qu’a démenti l’Autorité du canal de Suez, affirmant que le projet de réaménagement ne porterait pas atteinte à la valeur historique et architecturale du bâtiment et que les détails du projet seraient annoncés dès l’achèvement des études de faisabilité et du plan complet du projet ; elle répondait ainsi aux interrogations relevées sur le projet de réaménagement du bâtiment historique du Dôme de l’Autorité du canal de Suez, et aux allégations de gaspillage d’argent public, de vente et de location d’actifs de l’Autorité.
Le président de l’Autorité, le lieutenant-général Osama Rabie, a affirmé que ces allégations étaient totalement infondées, expliquant que le projet de réaménagement du bâtiment historique du Dôme ne porterait pas atteinte à sa valeur historique, mais qu’il consistait à tirer parti de son emplacement unique surplombant le canal pour en faire une destination touristique et culturelle attractive.
En revanche, le député Ahmed Farghaly refuse la location du bâtiment historique et sa transformation en hôtel touristique sous prétexte de réaménagement. Il estime que cette orientation traduit une intention préméditée du projet de loi présenté par l’Autorité à la Chambre des représentants pour la création du fonds d’investissement de l’Autorité du canal de Suez en 2022, et qu’elle constitue le début de la privatisation des sociétés et des actifs de l’Autorité, en violation de la loi et de la Constitution, selon ses termes.
De son côté, Islam Abdel Meguid, avocat près la Cour de cassation, estime que les travaux de restauration du bâtiment historique du Dôme doivent être achevés, compte tenu de l’état actuel du bâtiment et conformément au rapport de l’Autorité générale des antiquités. Il affirme ne pas s’opposer à la transformation du bâtiment en hôtel touristique, dans une logique de réutilisation et d’investissement des sites historiques, ce qui contribuerait à relancer le tourisme dans le gouvernorat de Port-Saïd, qui manque d’hôtels de luxe. Il souligne que le problème ne réside pas dans l’exploitation du bâtiment historique, comme cela a été le cas pour la citadelle de Saladin, mais dans les dommages subis par le bâtiment en raison de l’inachèvement des travaux de restauration et de réaménagement.
Dans ses déclarations à Zawia3, Abdel Meguid a souligné la nécessité que les revenus de l’investissement dans le bâtiment profitent à la ville, à travers des projets de développement. Il a expliqué que l’arrêt des opérations de restauration s’explique par la volonté de l’Autorité de confier le réaménagement du bâtiment à une société d’investissement qui l’exploiterait à des fins touristiques.
En août 2022, des informations similaires avaient circulé sur la vente du bâtiment historique du Dôme, ce qu’avait démenti Momen Othman, chef du secteur des musées, qui avait nié toute décision de transformer le bâtiment du Dôme, dans le gouvernorat de Port-Saïd, en hôtel touristique, expliquant que le bâtiment était inscrit à l’inventaire des antiquités islamiques depuis 2005 et qu’il relevait à l’origine de l’Autorité du canal de Suez.

La réutilisation des monuments historiques
Le gouvernement égyptien s’est récemment orienté vers la réutilisation de nombreux sites historiques : des dizaines de palais ont été transformés en bâtiments scolaires ou en salles de mariages. Parmi les exemples les plus marquants figurent le palais du prince Mohamed Ali, à Manial, dont une partie a été affectée à une salle de mariages, et le palais du Baron, qui sert désormais à l’organisation de fêtes et d’événements sociaux, ainsi que la citadelle de Saladin, utilisée pour des mariages et des événements privés.
Dans ce contexte, l’architecte Amr Abu Tawila, spécialiste de la réutilisation des bâtiments historiques, affirme que le problème tient au manque de ressources financières suffisantes de l’État pour restaurer les monuments. Il a ajouté que le ministère des Antiquités réalise rarement lui-même les travaux de restauration, s’appuyant le plus souvent sur des subventions internationales consacrées à cet effet.
Il a expliqué à Zawia3 que la récente crise économique et la pénurie de devises étrangères ont poussé le gouvernement à exploiter le tourisme comme moyen de faire rentrer des devises, ce qui explique son orientation vers la réutilisation des sites historiques. Si cette décision peut parfois être judicieuse, certaines décisions peuvent être hâtives et insuffisamment étudiées. Il a souligné que la réutilisation des bâtiments historiques peut relancer le tourisme et faire rentrer des devises étrangères, à condition qu’elle se fasse dans le respect de ces lieux.
Abu Tawila a ajouté : « Je ne m’oppose pas à l’utilisation des monuments comme source de revenus, ni à leur transformation en destinations touristiques pour des fêtes, mais la mise en œuvre doit être précédée d’une étude et d’une planification rigoureuses. Cela vaut pour le bâtiment du Dôme du canal de Suez, que l’on prévoit de transformer en hôtel, ainsi que pour le Mogamma de Tahrir. Il faut étudier la nature de chaque bâtiment, le type de son architecture et l’usage qui lui convient, à lui et à son environnement, avant de prendre toute décision ; mais malheureusement, cette stratégie n’est pas suffisamment appliquée. »
Ces dernières années, l’État égyptien a fait l’objet de critiques croissantes pour sa gestion des monuments historiques, qu’il s’agisse d’opérations de restauration inappropriées ou de la démolition de sites historiques pour réaliser des projets « nationaux ». Parmi ces critiques figure la démolition des cimetières historiques du Caire, alors que plus de 30 tombes sont inscrites sur la liste de l’Organisme national de coordination urbaine. Malgré la formation d’une commission chargée de statuer sur la démolition de certaines sépultures classées dans la catégorie « style architectural remarquable », les démolitions se poursuivent.
La crise de la démolition des cimetières historiques a commencé en 2021, lorsque les autorités ont annoncé des projets d’aménagement de l’axe Salah Salem, ce qui a entraîné la suppression de certaines sépultures voisines. En août dernier, le vice-gouverneur du Caire a déclaré que 1 171 tombes et 49 sépultures avaient été évacuées près de Bab el-Nasr, dans la rue El-Banhawy, pour la construction d’un parking à étages. Le gouverneur du Caire a également pris récemment une décision portant le numéro 1117 de 2024, qui suspend les inhumations dans ces cimetières et ordonne le transfert des restes vers d’autres sites.
Rectificatif : la première version du rapport indiquait que le bâtiment du canal de Suez datait de 1867 ; en réalité, il a été édifié en 1895, sous le règne du khédive Abbas Hilmi II, selon le site de la société Arab Contractors.
Rectificatif : la première version du rapport indiquait que le bâtiment du Dôme se trouvait dans le gouvernorat de Suez ; en réalité, il se trouve dans le gouvernorat de Port-Saïd.
