L’accord entre la Libye et la Turquie met l’influence égyptienne à l’épreuve : Le Caire reverra-t-il son approche de l’Est libyen ?

L’accord maritime libyo-turc met à l’épreuve l’influence et les intérêts de l’Égypte en Méditerranée orientale.
كولاج توضيحي لأعلام مصر وليبيا وتركيا فوق خريطة بحرية مع ميناء متوسطي في الخلفية
No data was found

En quelques jours, Le Caire s’est trouvé confronté à deux évolutions simultanées du dossier libyen. La première est la ratification, par la Chambre des représentants siégeant à Benghazi, du mémorandum d’entente maritime signé en 2019 entre la Turquie et le gouvernement de Fayez al-Sarraj, malgré l’opposition de l’Égypte. La seconde est l’élargissement des contacts turcs avec le camp de l’Est libyen, allant jusqu’à l’examen de dispositions visant à unifier l’institution militaire.

Cette évolution confronte l’Égypte à un enjeu dépassant le différend sur la délimitation maritime : l’avenir de son influence auprès de son allié traditionnel dans l’Est libyen. Ankara cherche à renforcer sa présence auprès des deux camps et à tirer parti de ses relations croissantes avec eux dans tout règlement politique ou militaire à venir, ce que Le Caire considère comme une menace pour ses intérêts et sa profondeur stratégique.

Le 26 octobre, le chef du Service égyptien du renseignement général, le général de division Hassan Rashad, a rencontré le général d’armée Saddam Haftar, commandant en chef adjoint des forces armées rattachées au camp de l’Est. Selon les médias égyptiens, les deux parties ont examiné les évolutions politiques et souligné l’importance des relations bilatérales et de l’accélération du processus politique pour garantir la stabilité de la Libye et unifier ses institutions. Les informations publiées sur cette rencontre ne faisaient toutefois état d’aucune entente sur le mémorandum maritime ni d’une demande explicite du Caire à Saddam Haftar de revenir sur sa ratification.

Cette rencontre est intervenue deux jours après un entretien téléphonique de Rashad avec Abdulhamid Dbeibah, chef du Gouvernement d’unité nationale à Tripoli. Selon un communiqué de son bureau de presse, Dbeibah s’est dit prêt à répondre aux préoccupations égyptiennes concernant les frontières maritimes et les eaux économiques par le dialogue et la coordination, afin de préserver les droits et intérêts maritimes légitimes des deux pays frères.

Que s’est-il passé ?

Le 20 octobre, la Chambre des représentants libyenne, réunie à Benghazi, a voté à l’unanimité l’approbation du mémorandum d’entente maritime signé en 2019 par la Turquie et le Gouvernement d’entente nationale. Elle a également annulé ses deux décisions de 2020 rejetant les accords avec Ankara et rompant les relations politiques avec elle.

Cette décision est intervenue deux semaines après l’élection d’Al-Salihin Abd al-Nabi al-Obeidi à la présidence de la Chambre, en remplacement d’Aguila Saleh. Al-Obeidi avait présidé la commission d’amitié parlementaire libyo-turque.

Le différend remonte au 27 novembre 2019, lorsque la Turquie et le Gouvernement d’entente nationale ont signé un mémorandum délimitant leurs zones de juridiction maritime en Méditerranée, pendant la guerre menée par les forces de Khalifa Haftar pour prendre Tripoli. Ankara soutenait militairement le Gouvernement d’entente nationale, tandis que Le Caire soutenait le camp de l’Est tout en maintenant des canaux de communication avec toutes les parties.

En janvier 2020, la Chambre des représentants libyenne a rejeté le mémorandum et décidé de rompre les relations politiques avec la Turquie. Les relations entre Ankara et les dirigeants de l’Est ont néanmoins évolué progressivement, avec l’intensification des contacts politiques et militaires, parallèlement au maintien des relations turques avec le gouvernement de Tripoli.

Un rejet régional

Le 21 octobre, le ministère égyptien des Affaires étrangères a annoncé son rejet catégorique de l’approbation du mémorandum par la Chambre des représentants libyenne. Il l’a qualifié de nul et dépourvu d’effets juridiques opposables à l’Égypte, affirmant qu’il portait atteinte à ses droits souverains dans sa zone économique exclusive et sur son plateau continental, et contrevenait au droit international de la mer ainsi qu’à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982.

Le 26 octobre, la Grèce, l’Union européenne, Chypre, l’Égypte, Bahreïn et les Émirats arabes unis ont publié aux Nations unies une déclaration commune rejetant le mémorandum maritime et mettant en garde contre ses conséquences pour la sécurité et la stabilité régionales ainsi que pour les droits des autres États côtiers. Israël a annoncé son rejet séparément.

À l’inverse, le ministre turc de la Défense, Yaşar Güler, a annoncé le 24 octobre que son pays était prêt à signer avec l’Égypte un accord de délimitation maritime en Méditerranée orientale. Il a déclaré que la proposition turque pourrait accorder au Caire une superficie supplémentaire estimée à environ 15 000 kilomètres carrés par rapport à un éventuel accord avec la Grèce.

Dans une démarche régionale visant à contenir les répercussions de la crise libyenne, l’Algérie a accueilli, le 25 octobre, une réunion des ministres des Affaires étrangères égyptien, algérien et tunisien dans le cadre du mécanisme tripartite des pays voisins de la Libye, afin d’examiner l’évolution de la crise et les moyens de faire avancer un règlement politique.

Le ministre égyptien Badr Abdelatty et ses homologues algérien Ahmed Attaf et tunisien Mohamed Ali Nafti ont souligné la nécessité d’une solution politique conduite par les Libyens, à l’abri des ingérences et des diktats extérieurs. Ils ont soutenu les efforts de l’ONU pour organiser simultanément des élections présidentielle et législatives dans un cadre constitutionnel et juridique consensuel, et mettre fin aux transitions successives qui ont aggravé les divisions institutionnelles. Ils ont également appelé au retrait immédiat de toutes les forces étrangères, des mercenaires et des combattants étrangers du territoire libyen, à l’unification des institutions militaires et sécuritaires, ainsi qu’à la préservation de l’unité, de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et des ressources de la Libye.

Pourquoi Le Caire s’y oppose-t-il ?

Pour Reda Shaaban, auteur spécialiste de la Libye, le fond de l’opposition égyptienne à la ratification du mémorandum par la Chambre des représentants libyenne dépasse ses conséquences économiques. Il concerne aussi les transformations possibles des rapports de force en Libye, compte tenu des avantages sécuritaires et militaires accordés à Ankara et des menaces qui pourraient en découler pour les intérêts stratégiques égyptiens.

Shaaban déclare à Zawia3 : « L’Égypte s’oppose à ce que l’Est libyen prenne des mesures susceptibles de modifier les rapports de force dans le pays sans coordination préalable avec les États voisins qui pourraient en subir les conséquences. » Il ajoute que les effets de l’accord ne se limitent pas à l’économie : le mémorandum maritime est lié à des accords de coopération militaire portant notamment sur la formation et la sécurisation des frontières, ce qui permet à la Turquie d’étendre sa présence sécuritaire et militaire en Libye.

Shaaban estime que cette dynamique touche la profondeur stratégique et la sécurité nationale de l’Égypte. Le Caire refuse une présence militaire étrangère dans l’Est libyen, craignant qu’elle ne dépasse le cadre de la coopération bilatérale pour devenir un moyen de pression sur l’État libyen et son environnement régional. Il insiste sur la nécessité d’une concertation entre pays voisins concernant les mesures susceptibles de modifier les rapports de force, dans le respect de la souveraineté libyenne.

Concernant les effets sur les intérêts égyptiens, Shaaban explique que les préoccupations sécuritaires et politiques priment sur les répercussions économiques, sans que cela signifie l’absence de risques pour les intérêts de l’Égypte en Méditerranée orientale.

Il précise que Le Caire considère que certaines zones maritimes couvertes par le mémorandum empiètent sur le prolongement de sa zone économique exclusive. Cela pourrait provoquer un différend sur ses droits souverains de prospection et d’exploration du pétrole et du gaz naturel dans des secteurs prometteurs de la Méditerranée orientale.

Shaaban relie également cet accord aux projets égyptiens visant à consolider la position du pays comme centre régional de négoce, de liquéfaction et d’exportation du gaz. Il explique que la consolidation des arrangements maritimes entre Ankara et les autorités libyennes pourrait compliquer les projets énergétiques et les itinéraires envisagés pour acheminer le gaz vers l’Europe, si ceux-ci traversaient des zones maritimes contestées. Selon son analyse, les conséquences de l’accord dépassent donc la délimitation des frontières et touchent les calculs énergétiques et l’influence économique en Méditerranée orientale.

Shaaban rejette l’idée que la position égyptienne marquerait un passage du soutien à l’Est libyen à l’hostilité envers lui. Il explique que, depuis le début de la crise, Le Caire a affirmé son soutien à l’unité et à l’intégrité territoriale du pays ainsi qu’à des élections permettant aux Libyens de choisir leurs dirigeants, afin de bâtir un État stable et unifié.

Selon lui, cette vision pourrait se heurter aux ambitions de la famille Haftar d’accéder au pouvoir, ou à des arrangements susceptibles de diviser la Libye et de créer une entité distincte à l’Est. Il ajoute que Le Caire ne reconnaîtrait, selon sa lecture, aucune entité issue d’une partition. Il considère que l’ouverture des dirigeants de l’Est à d’autres acteurs régionaux pourrait viser à modifier les calculs du Caire ou à exercer des pressions sur lui, tout en précisant que l’identification de leurs motivations reste liée à l’évolution des événements et aux positions des parties concernées.

Comment la Libye agit-elle et jusqu’où va la divergence ?

L’analyste militaire libyen Mohamed al-Tarhouni estime, pour sa part, que les divergences entre l’Égypte et la Libye sur certains dossiers, au premier rang desquels l’accord de délimitation maritime avec la Turquie, ne signifient pas l’apparition d’un conflit stratégique. Elles reflètent plutôt des appréciations différentes des intérêts de deux États liés par des relations historiques et stratégiques étroites.

Al-Tarhouni explique à Zawia3 que Le Caire cherche à protéger ses intérêts dans le dossier maritime, tandis que le commandement général de l’armée libyenne, avec à sa tête le commandant en chef adjoint, le général Saddam Haftar, place les intérêts libyens et l’indépendance de décision parmi ses priorités. Il souligne que cette divergence ne doit pas être amplifiée ni interprétée comme le signe d’une crise imminente dans leurs relations.

Al-Tarhouni cite la récente visite de Haftar en Égypte et l’accueil qui lui a été réservé, y voyant la preuve de la poursuite des échanges. Il évoque également les déclarations qui ont suivi cette visite, estimant qu’elles confirment de simples différences de points de vue sur certains dossiers, et non un désaccord fondamental affectant la nature de la relation.

Il ajoute que les liens égypto-libyens ne se limitent pas à la coordination politique et militaire, mais englobent des intérêts économiques et sociaux. Il évoque le grand nombre de travailleurs égyptiens en Libye, estimé à plus de deux millions, ainsi que les entreprises égyptiennes présentes sur le marché libyen. À ses yeux, ces intérêts constituent un aspect du partenariat entre Le Caire et le commandement général et renforcent la nécessité de préserver et de développer des relations stables.

Al-Tarhouni souligne que la prochaine étape exige d’élargir la coopération, notamment face à l’extension des défis sécuritaires et des responsabilités des deux parties par rapport aux phases précédentes, consacrées à la lutte contre le terrorisme et à la sécurisation de la frontière commune. Il estime que cette réalité impose davantage de coordination et de compréhension, afin de traiter les différends par le dialogue et de parvenir à des formules servant les intérêts des deux parties, sans privilégier un pays au détriment de l’autre.

L’analyste militaire libyen affirme que les relations entre les deux pays reposent sur des considérations géographiques, démographiques et stratégiques, ainsi que sur des intérêts politiques, économiques et sécuritaires communs. Il se dit convaincu que ces liens pousseront les deux parties à contenir leurs divergences et à régler les dossiers en suspens tout en préservant leur partenariat.

L’initiative américaine et l’avenir du pouvoir

Le différend maritime croise les démarches américaines visant à pousser les parties libyennes vers l’unification des institutions et la fin des divisions. En avril 2026, les institutions libyennes ont signé un accord sur un budget unifié, le premier depuis 2013, après plusieurs mois de facilitation américaine.

Des articles de presse ont évoqué une proposition américaine de partage du pouvoir envisageant Saddam Haftar à la présidence et le maintien de Dbeibah à la tête du gouvernement. Cette formule n’a toutefois pas été annoncée comme un accord définitif et a rencontré des oppositions politiques en Libye. En septembre, Massad Boulos a défendu l’initiative comme une voie vers le partenariat et l’unification des institutions en vue d’élections, et non comme un dispositif définitif destiné à remettre le pouvoir à une personne déterminée.

Dans ce contexte, le rapprochement turc avec Saddam Haftar pourrait donner à Ankara un rôle accru dans les futurs arrangements politiques. Des analystes associent cette évolution aux efforts turcs pour étendre leur influence et aux ambitions politiques de Saddam Haftar.

Les relations turques avec les dirigeants de l’Est se sont renforcées à travers une série de contacts et de visites. En août 2026, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a rencontré Khalifa Haftar et Saddam Haftar à Benghazi, après de précédentes réunions entre responsables militaires des deux parties.

Le 20 octobre, le chef du renseignement turc İbrahim Kalın a rencontré Dbeibah à Tripoli pour discuter de l’unification des institutions, des administrations et des forces militaires. Le 23 octobre, Ankara a accueilli des discussions entre Saddam Haftar et Abdulsalam al-Zoubi, représentant le ministère de la Défense du Gouvernement d’unité nationale, sur d’éventuels arrangements visant à unifier l’institution militaire.

Les motivations de la démarche turque

Fadi Eid, analyste politique spécialiste du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et des relations internationales, relie la ratification du mémorandum maritime par la Chambre des représentants libyenne à des transformations plus larges des rapports de force régionaux. Il estime qu’Ankara profite de la préoccupation des États-Unis pour les crises régionales et de leur moindre volonté d’engagement direct au Moyen-Orient afin d’étendre son influence maritime et politique.

Eid explique à Zawia3 que le calendrier de la démarche turque tient à trois considérations principales : l’attention des puissances internationales portée aux événements autour du détroit d’Ormuz et de l’Iran ; ce qu’il perçoit comme un soutien américain croissant au rôle turc ; et le besoin d’Ankara d’obtenir un gain régional compensant ce qu’il considère comme un revers dans sa relation avec l’Azerbaïdjan, tout en présentant de nouveau Recep Tayyip Erdoğan à l’opinion turque comme un dirigeant capable de victoires stratégiques.

Eid estime que la Turquie a été l’un des premiers pays de la région à comprendre la volonté des États-Unis de réduire leur engagement direct au Moyen-Orient et qu’elle a cherché à en tirer parti pour élargir son rôle régional. Il place au cœur de cette équation Tom Barrack, ambassadeur américain en Turquie, qui favoriserait selon lui une plus grande marge de manœuvre pour Ankara et exercerait une influence sur les orientations du président Donald Trump.

Eid relève des divergences au sein de l’administration américaine sur les limites du rôle turc. Il évoque notamment ce qu’il perçoit comme un écart entre l’approche de Barrack et les positions du secrétaire d’État Marco Rubio et du vice-président JD Vance, dans un contexte de désaccords sur le rôle de l’islam politique et l’avenir des arrangements régionaux.

Selon Eid, la vision de Barrack consiste à traiter la Turquie comme une puissance régionale capable de gérer plusieurs dossiers, allégeant ainsi la charge de Washington et son besoin de traiter directement avec un grand nombre de pays de la région. Il juge cette vision conforme à la volonté d’Ankara d’étendre son influence, tout en soulevant des interrogations sur les forces politiques qui pourraient bénéficier d’une telle recomposition.

Eid cite les positions de Rubio à l’égard de la Grèce. Selon sa lecture, sa visite et ses déclarations sur l’importance de la civilisation grecque montrent que Washington n’est pas monolithique face à la rivalité gréco-turque. Accorder davantage de latitude à Ankara ne signifie pas nécessairement que les États-Unis abandonnent leurs alliés européens ou acceptent toutes les initiatives turques.

Au-delà des calculs américains, Eid relie l’action turque en Libye aux évolutions récentes des relations entre Ankara et Bakou. Il considère que les positions publiques du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev à l’égard d’Erdoğan et de ses conseillers ont nui à l’image des dirigeants turcs et trouvé un écho dans l’opinion publique turque.

Eid évoque la controverse entourant Oktay Saral, l’un des conseillers d’Erdoğan, puis son départ de ses fonctions. Selon son récit, la rapidité de la réaction à la position azerbaïdjanaise reflétait l’ampleur de la pression exercée sur les dirigeants turcs. Il estime que ces événements ont créé le besoin, pour Ankara, de montrer sa capacité à obtenir des gains ailleurs et de présenter son initiative en Libye comme une nouvelle réussite stratégique.

Eid explique que, dans ce contexte, l’accord maritime avec la Libye ne constitue pas seulement une entente sur les frontières maritimes. Il peut aussi servir politiquement à montrer que la Turquie demeure capable d’étendre son influence, malgré ce qu’il décrit comme une moindre capacité à imposer sa volonté à certains de ses anciens alliés.

« Patrie bleue » : au-delà de l’accord maritime

Eid considère le mémorandum maritime avec la Libye comme une étape importante du projet de « Patrie bleue », qu’il décrit comme l’un des principaux projets stratégiques turcs pour le siècle à venir. Il explique que ce projet s’est structuré au fil d’années de travail au sein de l’institution militaire turque, notamment parmi les responsables de la marine, avec pour objectif d’étendre la présence maritime turque et de renforcer les revendications d’Ankara dans les espaces environnants.

Selon l’analyse d’Eid, ce projet ne se limite pas à la Méditerranée : il inclut la mer Noire et d’autres espaces maritimes liés aux intérêts turcs en mer Rouge, dans la Corne de l’Afrique et en mer d’Arabie. Il vise, selon lui, à renforcer la position de la Turquie sur les routes commerciales, énergétiques et maritimes, ainsi que sa capacité d’influence sur les lignes d’approvisionnement pétrolier et gazier entre l’Est et l’Ouest.

Eid situe ce projet dans des visions plus larges de connexion entre les mers et les corridors commerciaux. Il rappelle le projet des « Cinq mers », associé à la Syrie sous Bachar al-Assad, qui consistait à exploiter sa position géographique pour relier le golfe Arabique, la mer d’Arabie, la mer Rouge, la Méditerranée et la mer Caspienne au sein de réseaux commerciaux et énergétiques. Il estime que la vision turque reformule l’idée d’utiliser la géographie maritime au service de l’influence économique et politique, malgré les différences géographiques et d’objectifs entre les deux projets.

Eid explique que le différend gréco-turc sur la délimitation maritime constitue un obstacle majeur aux ambitions d’Ankara. Les îles grecques proches des côtes turques offrent à Athènes une base pour revendiquer de vastes espaces maritimes. La Turquie considère toutefois que l’application de ces revendications d’une manière qui la prive d’un prolongement maritime plus étendu ne tient pas compte de sa position géographique ni de la longueur de ses côtes.

Eid cite l’île de Kastellorizo, appelée « Meis » par les Turcs, en soulignant sa très grande proximité avec la côte turque et son éloignement de la Grèce continentale. Il voit dans cet enchevêtrement géographique l’une des raisons de l’opposition d’Ankara aux arrangements maritimes existants, ainsi qu’une explication partielle de sa recherche d’ententes avec d’autres acteurs, au premier rang desquels la Libye.

Il ajoute que, du point de vue turc, le mémorandum avec la Libye permettrait d’étendre les revendications maritimes au-delà des côtes du pays et de modifier l’équation qu’Athènes cherche à établir en Méditerranée orientale. Il distingue toutefois l’objectif stratégique turc de la possibilité de l’imposer concrètement, soulignant que cette démarche ne signifie ni la reconnaissance internationale des revendications d’Ankara ni le règlement des différends juridiques et politiques qu’elles suscitent.

Pour Eid, l’importance fondamentale de l’accord réside dans ce qu’il révèle de la réflexion turque sur la reconfiguration de l’espace maritime environnant et sur la transformation des ententes régionales en instruments de consolidation de la « Patrie bleue ». Selon son analyse, Ankara voit dans le mémorandum un point d’entrée pour étendre son influence maritime, même si cette vision continue de se heurter à l’opposition d’autres pays.

Un gain turc susceptible d’ouvrir un front plus dangereux

Bien qu’il considère l’accord comme un gain stratégique pour la Turquie dans l’affirmation de ses revendications maritimes, Eid estime qu’Ankara pourrait avoir mal évalué le coût des réactions régionales. Il évoque les objections de l’Égypte, de la Grèce et de Chypre, ainsi que les réserves européennes et régionales, considérant que cette initiative pourrait inciter ces acteurs à renforcer leur coordination face aux démarches turques.

Selon lui, l’opposition ne se limite pas aux États riverains de la Méditerranée orientale. Elle s’étend à d’autres acteurs estimant qu’une expansion de l’influence turque pourrait modifier les équilibres régionaux. Il évoque à cet égard des réserves espagnoles et européennes, ainsi que les positions de l’Algérie et de la Tunisie, qui auraient selon lui des raisons de s’inquiéter des conséquences de l’expansion turque en Afrique du Nord.

Eid souligne également que l’escalade turque pourrait accroître le soutien des Émirats arabes unis à la Grèce, ajoutant une nouvelle dimension à la rivalité en Méditerranée orientale. Il estime qu’Ankara pourrait se trouver face à un paradoxe stratégique : obtenir un gain sur le papier dans le dossier libyen, tout en poussant plusieurs acteurs à se rapprocher d’Athènes et en compliquant ses relations avec des pays qui avaient des raisons d’élargir leur coopération avec elle.

Eid estime que le calendrier soulève des questions supplémentaires, notamment au regard de ce qu’il décrit comme une amélioration récente de la coopération militaire entre Le Caire et Ankara. Il affirme que raviver le différend sur l’accord maritime pourrait réintroduire des tensions dans les relations égypto-turques et susciter des inquiétudes en Algérie et en Tunisie, même en l’absence de différends directs avec le gouvernement turc.

Il ajoute que cette initiative pourrait également accentuer les divergences au sein de l’administration américaine concernant le rôle de la Turquie et fournir aux acteurs réservés sur les politiques d’Ankara de nouveaux arguments en faveur d’un encadrement de ses actions.

Sur cette base, Eid qualifie la décision turque de pari politique. Elle pourrait apporter à Ankara un gain en matière de délimitation maritime, tout en élargissant le cercle des acteurs préoccupés par ses initiatives. Il souligne qu’annoncer un gain stratégique ne signifie pas nécessairement pouvoir le transformer en réalité juridique ou politique stable.

Les options du Caire dépendent de l’ampleur de la menace

Concernant les scénarios à venir, Reda Shaaban rappelle que le choix des démarches relève des responsables égyptiens. Il estime néanmoins que les options du Caire vont de l’intensification des contacts avec les parties libyennes concernées, de la réévaluation des positions et de l’insistance sur la consultation des États voisins avant toute mesure affectant les équilibres régionaux, jusqu’à des actions visant à contrer les risques pour la sécurité nationale égyptienne.

Il explique que la nature de l’action égyptienne restera liée à l’ampleur et à la forme de la menace ainsi qu’aux conséquences concrètes de l’accord. Selon lui, les liens historiques et géographiques entre l’Égypte et la Libye imposent une coordination empêchant que les différends sur les arrangements maritimes et sécuritaires ne deviennent une source plus large d’instabilité.

Quant à un éventuel recours de l’Égypte au droit international si les autorités libyennes ne reviennent pas sur la ratification, Shaaban affirme que les règles internationales garantissent aux États la protection de leurs droits et intérêts souverains, dans le respect des droits des autres pays et sans leur porter préjudice. Il précise toutefois que la voie juridique concernant les frontières maritimes et les droits économiques se distingue des préoccupations sécuritaires et politiques soulevées par l’accord, lesquelles nécessitent un traitement politique et sécuritaire en plus des éventuelles démarches juridiques.

Le Caire et Alger : réévaluer les alliances en Libye

Fadi Eid estime pour sa part que Le Caire doit revoir son approche des forces libyennes et éviter de lier ses intérêts à un seul acteur, quelle que soit l’intensité de la coopération passée. L’expérience impose selon lui de traiter les parties de l’Est et de l’Ouest à égale distance, sur la base des intérêts égyptiens et de l’unité de l’État libyen, plutôt que de compter sur un acteur particulier comme unique garant de ces intérêts.

Il ajoute que l’Égypte doit réévaluer son expérience avec la famille Haftar. Miser sur elle comme partenaire stable pourrait, selon lui, exposer les intérêts égyptiens aux changements de ses calculs et de ses alliances extérieures. Il estime que la récente initiative turque appelle à tirer des leçons d’autres dossiers régionaux, notamment du Soudan et de la Somalie, où Ankara aurait étendu son influence au détriment de la marge de manœuvre égyptienne.

Eid présente l’Algérie comme un partenaire avec lequel Le Caire pourrait renforcer sa coordination sur la Libye. Selon lui, dès le début de la crise, Alger a interprété le rôle de Khalifa Haftar à travers les risques sécuritaires, le considérant comme le chef militaire d’un camp du conflit plutôt que comme un partenaire dont les calculs offriraient des garanties de stabilité.

Il précise que l’approche algérienne s’est concentrée sur la protection des frontières et des intérêts nationaux, notamment en traitant avec les forces présentes dans l’Ouest libyen et en évitant une confrontation directe avec la Turquie, tout en fixant des limites aux acteurs de l’Est. Il estime que Le Caire pourrait s’en inspirer pour élaborer une politique plus équilibrée, tenant compte de la multiplicité des centres de pouvoir libyens et de l’imbrication des intérêts régionaux.

Eid souligne que la coordination égypto-algérienne ne devrait pas devenir un alignement contre une partie libyenne particulière. Elle devrait viser à protéger les intérêts communs et à empêcher l’imposition de nouveaux arrangements sans considération pour les pays voisins. Il appelle également à appliquer les mêmes critères aux différentes forces libyennes, dont les calculs sont, selon lui, dictés par le pragmatisme et des intérêts changeants, à l’Est comme à l’Ouest.

Eid relie cette révision à la nécessité pour Le Caire de tirer les leçons des expériences soudanaise et somalienne et d’éviter que ne se répète ce qu’il perçoit comme un recul de son rôle régional sous l’effet de l’expansion turque. Il considère qu’une politique plus équilibrée en Libye exige de diversifier les canaux de communication et les alliances, plutôt que de confier les intérêts égyptiens à un seul acteur.

Il souligne que Le Caire dispose encore de plusieurs options, à commencer par l’intensification des contacts politiques et le réajustement des relations avec les forces libyennes, sans exclure une position plus ferme si la protection des intérêts égyptiens l’exige. Il insiste néanmoins sur le fait que la nature et l’ampleur de l’action doivent dépendre d’une évaluation précise de la menace, préserver la sécurité nationale égyptienne et l’unité de la Libye, et empêcher l’extension des tensions en Méditerranée orientale et en Afrique du Nord.

À la lumière de ces évolutions, le défi du Caire ne se limite pas à s’opposer au mémorandum maritime libyo-turc ou à contenir ses effets juridiques et stratégiques. Il concerne aussi la révision des outils de gestion du dossier libyen, dans un contexte de calculs changeants des forces locales et de présence turque croissante auprès des deux camps. Alors que l’Égypte poursuit ses démarches politiques et sécuritaires pour défendre ses intérêts, sa capacité à diversifier ses échanges avec les parties libyennes et à renforcer la coordination avec l’Algérie et les pays voisins reste un facteur déterminant de sa place dans la prochaine configuration.

Ajoutez Zawia3 à vos sources préférées sur Google

Search