Mohamed Khamis, menuisier originaire d’un village du gouvernorat du Fayoum, ne s’attendait pas à ce que son voyage en Libye, en 2019, tourne à la tragédie. Il était parti avec un espoir simple : travailler quelques années, économiser de quoi acheter les bijoux de sa future épouse et meubler leur logement, puis rentrer dans son village pour commencer sa vie conjugale. Il est arrivé à Benghazi en toute légalité, muni d’un passeport tamponné par le gouvernement libyen et d’un titre de séjour officiel pour travailler sur les chantiers, dans un contexte de reconstruction qui semblait prometteur.
Quelques mois seulement après son départ, les conditions de travail ont changé à Benghazi, sous le contrôle du gouvernement nommé par la Chambre des représentants et dirigé par Oussama Hammad. Une occasion l’a ensuite conduit à Tripoli, puis à Misrata, dans le nord-ouest de la Libye. Il y vivait avec ses collègues dans un logement modeste, espérant une vie plus stable.
Au début, Misrata, alors sous l’autorité du Gouvernement d’union nationale dirigé par Fayez al-Sarraj, semblait suffisamment sûre. Mais tout a peu à peu changé après l’arrivée du gouvernement d’Abdel Hamid Dbeibah. Des milices armées ont commencé à faire irruption la nuit dans les logements des Égyptiens, à les fouiller, les voler et les humilier, en les accusant de « migration irrégulière ». Mohamed entendait des récits douloureux, sans imaginer qu’il deviendrait lui-même l’un de leurs protagonistes.
Le 4 juillet 2024, quelques jours avant son retour prévu en Égypte pour son mariage, tout s’est effondré. Des miliciens armés ont fait irruption dans le logement après minuit, saisi l’argent, les téléphones, les vêtements et les maigres économies des travailleurs, puis les ont arrêtés de façon humiliante. Ils ont été transférés de Misrata, dans le nord-ouest du pays, vers un centre de sécurité à Tripoli, où leur calvaire de détention et de torture a commencé.
Mohamed se souvient très bien de cette nuit. « Ils m’ont pris tout ce que je possédais. Puis j’ai été transféré de Misrata à Tripoli. Nous étions détenus dans une prison qu’ils appellent Aïn Zara… Rien ne ressemblait à une vie. Un petit morceau de pain et du fromage avarié, c’était tout ce qu’on nous donnait », raconte-t-il à Zawia3.
La prison, également connue sous le nom d’al-Rouwaymi, dans la banlieue d’Aïn Zara, au sud-est de Tripoli, la capitale libyenne, était un lieu où l’obscurité se mêlait à l’odeur de moisissure et où les cris dominaient tous les autres bruits. Des groupes armés la contrôlent malgré son rattachement au ministère de la Justice. Selon des organisations de défense des droits humains, des violations y sont documentées depuis 2011.
Les détenus étaient contraints de payer pour être libérés. À ceux qui n’en avaient pas les moyens, on proposait un travail non rémunéré contre de fausses promesses de liberté. Mohamed figurait parmi les dizaines d’Égyptiens soumis au travail forcé et à l’extorsion par les groupes armés qui dirigeaient le centre.
Les migrants en situation irrégulière arrêtés en Libye sont souvent libérés contre de l’argent, notamment dans les prisons de Tripoli, de Bir al-Ghanam et de l’aéroport. Selon une source locale interrogée par Zawia3, ces prisons publiques sont en réalité administrées par des milices, qui fixent entre 10 000 et 25 000 dinars la somme exigée de chaque détenu. Certaines familles paient pour récupérer leurs proches ; d’autres n’en ont pas les moyens.
Mohamed et ses compagnons de détention égyptiens et soudanais ont cru aux promesses de leurs geôliers. Ils ont quitté les cellules où ils avaient passé des mois comme prisonniers, pour devenir des esclaves contraints à des travaux pénibles de l’aube à minuit, sous la menace des armes. Ils devaient creuser, démolir et transporter du fer et du ciment depuis des sites militaires appartenant autrefois à l’armée libyenne sous Kadhafi et détruits pendant la guerre.
« La nuit, trois ouvriers étaient emmenés pour récupérer du fer et du ciment sur des sites démolis », ajoute-t-il. Ceux qui refusaient étaient battus ou enfermés. « Salah Hagras, qui était responsable de notre détention, exploitait son autorité pour s’enrichir personnellement en vendant le fer récupéré sur les sites bombardés. »
Selon son récit, leur geôlier était un homme armé nommé Salah Hagras, affilié à une faction dirigée par Oussama Njeem, recherché par la Cour pénale internationale. Celui-ci aurait été responsable d’établissements pénitentiaires à Tripoli et est accusé de crimes contre l’humanité, notamment de meurtres, de torture et de violences sexuelles, contre des milliers de personnes.
Mohamed se souvient d’hommes qui avaient perdu la raison sous le poids d’une détention prolongée. L’un restait figé devant une porte, incapable d’entrer ou de sortir, comme si le temps s’était arrêté en lui. Il demeure hanté par le souvenir d’un collègue frappé avec une planche dont un clou lui a pénétré dans la tête, simplement parce qu’il avait dit être épuisé et ne plus pouvoir travailler. Certains détenus, affirme-t-il, ont passé plus de deux ans en prison sans aucun contact avec leur famille.
Il raconte aussi comment des injections d’insuline ont été brisées devant un travailleur diabétique pour le punir d’avoir demandé des soins, et comment des ouvriers étaient battus à mort ou laissés sans nourriture pendant plusieurs jours. Même les hommes de plus de 60 ans n’étaient épargnés ni par les humiliations ni par les coups. Mohamed n’oublie pas un travailleur handicapé portant une prothèse de jambe, battu pour avoir simplement dit qu’il avait mal à la jambe.
Mohamed explique que l’ambassade d’Égypte à Tripoli contactait de temps à autre les autorités libyennes au sujet des détenus. Mais les milices les trompaient en affirmant que « l’ambassade a annulé son accord avec eux et n’interviendra pas », afin de les contraindre à payer une rançon ou à travailler de force.
Le calvaire de Mohamed a duré quatre mois et vingt jours, jusqu’à sa libération grâce à la médiation d’une personnalité libyenne influente. Il est sorti les mains vides : sans argent, sans santé, sans papiers. Il ne savait plus comment rentrer en Égypte. Les milices avaient confisqué son passeport, son titre de séjour n’était plus valable, et la frontière se trouvait à 1 400 kilomètres, sur une route jalonnée de postes de contrôle.
Aujourd’hui, Mohamed reste à Tripoli, loin de sa famille et de sa fiancée, incapable de franchir l’étape suivante. Il ne lui reste qu’un souhait : rentrer vivant dans son pays et oublier, s’il le peut, les horreurs vécues derrière ces murs.
Son récit rejoint le témoignage du travailleur égyptien Mahmoud al-Charqawi, dont le voyage en Libye, l’année précédente, s’est transformé en l’une des épreuves les plus dures de sa vie. Il avait accompli toutes les démarches officielles et franchi le poste-frontière terrestre de Moussaïd avec un passeport tamponné. Pourtant, la division entre les gouvernements de Tripoli et de Benghazi suffisait à transformer chaque déplacement dans le pays en aventure imprévisible.
Avant de partir, Mahmoud avait versé 50 000 livres égyptiennes à un intermédiaire en Égypte, chargé de tout : documents officiels, autorisations et préparation du passeport. Il y voyait un simple voyage professionnel, une étape pour améliorer sa vie et celle de sa famille. Mais il a vite découvert que les problèmes commençaient dès l’entrée en Libye : le tampon de Benghazi apposé sur les passeports n’est pas reconnu à Tripoli, et inversement. Entre deux autorités qui ne se reconnaissent pas, le travailleur sans protection devient la victime.
Le gouvernement d’unité nationale, dirigé par Abdel Hamid Dbeibah, contrôle Tripoli et l’ouest du pays. Il est reconnu internationalement par les Nations unies comme le principal gouvernement de transition. À Benghazi et dans l’est, le gouvernement de stabilité nationale, également appelé gouvernement nommé par la Chambre des représentants, dirigé par Oussama Hammad, administre les affaires locales avec le soutien du parlement de Tobrouk et des forces de l’Armée nationale.
« Si l’on vous arrête à un barrage ou à un poste de contrôle, qu’il relève des autorités officielles ou d’une milice, et que l’on découvre un tampon de Benghazi, vous êtes immédiatement détenu et souvent conduit en prison », dit-il à Zawia3.
À une heure et demie du matin, des hommes armés ont investi le logement où Mahmoud séjournait à Sabratha avec une quarantaine d’autres travailleurs du village de Garada, dans le Fayoum. Ils ont saisi passeports, outils, argent et effets personnels, jusqu’aux alliances et téléphones portables. Pendant l’assaut, les ouvriers ont été battus et menacés avec des armes.
Mahmoud et ses collègues ont d’abord été conduits à la direction de la sécurité de Sabratha, sans aucune enquête, puis transférés à la prison al-Sikka à Tripoli. Cette prison souterraine tristement célèbre est décrite par l’Association libyenne des prisonniers d’opinion comme l’un des pires lieux de détention du pays. Leurs passeports et leur argent ont été confisqués sous prétexte qu’ils étaient « en cours d’expulsion ». Ce qui les attendait était pourtant la torture, l’humiliation et la privation de tous leurs droits.
Après quelque temps, ils ont été transférés dans un autre établissement connu sous le nom de « Cheikh Hakim », où ils ont été détenus quatre mois. Mahmoud décrit des conditions dures et inhumaines.
« Chaque dortoir faisait environ 100 mètres carrés et contenait entre 700 et 1 300 personnes de nationalités différentes. La nourriture était extrêmement rare : chacun recevait un demi-pain et la moitié d’un fromage triangulaire par jour. L’eau était insuffisante. Des bagarres éclataient quotidiennement entre détenus pour quelques bouchées ou une gorgée d’eau », raconte-t-il.
Certains prisonniers mouraient ou étaient blessés à la suite des coups, tandis que les « médecins » restaient à distance par peur des infections et ne donnaient que de simples antalgiques, partagés entre plusieurs détenus. Pendant sa détention, Mahmoud a contracté une infection gastrique et la gale, faute d’hygiène et parce qu’il était interdit de se laver ou d’utiliser de l’eau propre, selon son récit.
Il révèle que certains détenus étaient contraints d’exercer des métiers comme la menuiserie, le plâtrage ou le carrelage, de manière informelle, pour des hommes armés libyens, contre de fausses promesses de libération une fois le travail terminé. « On dit à l’ouvrier : travaille une semaine et tu rentreras chez toi. Mais il peut travailler des mois, voire une année entière, et ne sort que lorsqu’il tombe malade ou ne peut plus travailler », ajoute-t-il.
Il précise que la plupart des prisonniers sont des artisans qualifiés dont les milices exploitent les compétences dans la construction et l’entretien. « Les nouveaux détenus croient à ces promesses dans l’espoir de sortir. Ceux qui ont passé longtemps en prison savent que ce sont des mensonges et préfèrent attendre l’expulsion ou l’intervention de l’ambassade. »
Mahmoud est resté détenu quatre mois avant de parvenir à s’évader grâce à un médecin libyen compatissant qui l’a aidé en secret, sans toutefois récupérer son passeport ni ses papiers. Il a tenté de retravailler pour nourrir sa famille. En Libye, il gagnait 200 dinars libyens par jour, plusieurs fois son revenu en Égypte. Mais les milices avaient pris toutes ses économies et il a dû repartir de zéro.
Plus d’un an après sa sortie, il a décidé de rentrer en Égypte à n’importe quel prix. Ayant perdu ses documents, il n’a trouvé d’autre solution que les passeurs. Il est monté dans une voiture depuis le quartier de Bani al-Alam, à Tripoli, pour 1 200 dinars. Le retour a cependant constitué un autre calvaire.
Au barrage de Misrata, des hommes armés l’ont arrêté et lui ont pris 500 dinars après l’avoir menacé de le renvoyer à Tripoli. Les abus se sont répétés à Syrte, puis au barrage dit « des 200 », près de Tobrouk. Il y a subi une fouille humiliante et la confiscation de ses effets personnels, notamment des cigarettes, huiles et parfums qu’il comptait offrir à sa famille. Arrivé au barrage de Tobrouk, il a dû payer 200 dinars supplémentaires.
Malgré cela, il dit avoir été traité avec respect au poste officiel des douanes libyennes. Il a payé 200 dinars de frais de sortie, puis a été transporté avec ses bagages dans un véhicule officiel jusqu’à la frontière égyptienne.
Son arrivée aux douanes égyptiennes, de nuit, n’a pas été moins éprouvante. Faute de passeport, on lui a demandé d’attendre dehors qu’un nombre suffisant de personnes soit réuni. Il a passé la nuit dans un froid mordant. Le lendemain, il a été retenu dans une petite pièce jusqu’à la fin des démarches, avant d’être enfin autorisé à rentrer. Il est revenu épuisé, accablé par ses pertes.
Le nombre d’Égyptiens présents en Libye était estimé à environ 350 000, dont 200 000 dans la région orientale près de la frontière de Salloum et les 150 000 autres dans l’ouest, selon des déclarations faites en 2023 par l’ambassadrice Soha Gendi, alors ministre de l’Émigration.
Selon les estimations de l’Organisation internationale pour les migrations pour 2022, la Libye comptait 144 543 migrants égyptiens, soit 21 % de l’ensemble des migrants du pays et le deuxième groupe national après les Nigériens.
De son côté, le défenseur des droits humains Nour Khalil, directeur de Refugees Platform in Egypt, estime que des milliers d’Égyptiens sont détenus dans l’est et l’ouest de la Libye. Les familles ont signalé des dizaines de disparitions pour la seule année 2025, tandis que des centaines de mineurs restaient introuvables après leur transfert entre plusieurs établissements. Il souligne que le nombre d’Égyptiens noyés cette année-là demeurait inconnu et que des dizaines de corps avaient été identifiés en Libye ou dans le sud de l’Europe.
Un foyer d’extorsion et de traite des êtres humains
La migration irrégulière vers et depuis la Libye a augmenté ces dernières années. Pour l’analyste politique libyen Mohamed al-Tarhouni, l’ouest est devenu un foyer d’extorsion et de traite des êtres humains, tandis que l’est connaît une stabilité sécuritaire offrant un environnement de travail sûr aux étrangers, en particulier aux Égyptiens. Il explique que les régions s’étendant de la frontière libyo-égyptienne à Syrte, puis vers le sud, accueillent près de deux millions de travailleurs égyptiens employés par des entreprises de reconstruction, dans un contexte de discipline et de sécurité qu’il juge bon. Ces régions, estime-t-il, « offrent un terrain fertile et stable au travail et à la production, grâce au contrôle des institutions de l’État et à la présence de services de sécurité efficaces ».
L’analyste explique que la situation est radicalement différente dans l’ouest, notamment à Zaouïa, Sabratha, Sorman et Zouara, où « ces villes sont devenues des portes d’entrée de la migration irrégulière et des centres où les migrants sont détenus, torturés et exploités ». Certains groupes armés échappant à l’autorité de l’État, affirme-t-il, tirent de ces activités leurs financements et leurs revenus.
Il déclare à Zawia3 : « L’effondrement de la sécurité dans l’ouest est la cause fondamentale de la multiplication des violations contre les migrants et les travailleurs étrangers, notamment les enlèvements, l’extorsion et la torture. À l’inverse, la région orientale, de Tobrouk, Derna, Benghazi, al-Baïda, al-Marj et Ajdabiya jusqu’à Syrte et au sud, connaît une sécurité et une stabilité qui ont permis aux entreprises arabes et étrangères de réaliser d’importants projets de reconstruction, sans violations notables recensées contre les travailleurs étrangers. »
Al-Tarhouni conclut notre entretien en soulignant que la persistance de l’insécurité dans l’ouest permet aux groupes armés d’utiliser les migrants comme moyen de pression. Il avertit que ce désordre « menace non seulement la vie des travailleurs étrangers, mais aussi la stabilité de la Libye tout entière ».
Au cours des douze mois précédents, des rapports internationaux sur les droits humains et des organisations locales ont documenté de graves violations des droits des migrants : exécutions extrajudiciaires, détention arbitraire, torture systématique, exploitation physique et économique, disparitions forcées et traite des êtres humains, sur fond de complicité ou de négligence des services de sécurité. Ces violations reflètent, selon eux, la persistance de l’impunité installée au fil des années. Dans l’ouest, contrôlé par le gouvernement d’unité nationale, les rapports ont documenté des actes de torture systématique et d’extorsion commis par des agents de sécurité à Tripoli, Misrata et Zaouïa, notamment des rançons exigées en échange de la liberté et des agressions physiques graves allant jusqu’à la mort.
Prisons privées et centres de détention non officiels
Dans le même contexte, l’ambassadeur Rakha Ahmed Hassan, membre du Conseil égyptien des affaires étrangères et de l’Association égyptienne pour les Nations unies, estime que l’absence de contrats légaux chez les travailleurs égyptiens se rendant en Libye les expose directement aux abus des groupes criminels organisés, particulièrement dans l’ouest, où l’influence des milices armées augmente en l’absence d’un gouvernement central fort.
Il explique qu’une grande partie de ces travailleurs, notamment ceux de Haute-Égypte, entrent en Libye par des voies non officielles ou sans contrat de travail. Leur séjour devient alors irrégulier et ils constituent une « proie facile » pour les bandes pratiquant l’extorsion, le vol et la traite. L’ambassade égyptienne à Tripoli et le consulat à Benghazi reçoivent constamment des plaintes pour agressions, pillages et détentions arbitraires de travailleurs égyptiens, mais la complexité de la situation sécuritaire rend ces dossiers de plus en plus difficiles à traiter.
Il dit à Zawia3 : « La division politique entre les gouvernements de l’est et de l’ouest joue un rôle majeur dans l’aggravation de la crise. L’Armée nationale libyenne, dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, contrôle l’est. Dans l’ouest, le gouvernement Dbeibah, reconnu internationalement, repose sur de larges alliances avec des milices armées qui exercent un contrôle effectif sur le terrain. Depuis 2011, des prisons privées et des centres de détention non officiels se multiplient donc, certains d’affiliation inconnue. De graves violations y sont commises contre des migrants de diverses nationalités, dont des Égyptiens. Différents groupes s’en servent pour détenir les travailleurs et leur extorquer de l’argent. »
L’ambassadeur précise que la Chambre des représentants, dans l’est, considère le gouvernement Dbeibah comme illégitime depuis environ deux ans, après son incapacité à organiser des élections, et a nommé un gouvernement parallèle dirigé par Oussama Hammad. La communauté internationale ne reconnaît toutefois que le gouvernement de Tripoli, tandis que l’armée de Haftar demeure une force indépendante qui n’est entièrement subordonnée à aucun des deux. Cette division pousse chaque camp à défendre ses acquis et entrave les efforts des Nations unies, qui n’ont jusqu’ici pas réussi à réunir les parties autour d’un processus électoral commun, en raison de leurs intérêts contradictoires.
Concernant les relations entre l’Égypte et l’ouest libyen, l’ambassadeur les qualifie de « tièdes », tout en indiquant qu’elles donnent lieu à des démarches rapides lorsque des Égyptiens sont détenus ou qu’une rançon est réclamée. L’ambassade et les services de sécurité égyptiens contactent alors différents acteurs libyens, en s’appuyant aussi sur l’influence des tribus et des clans, pour tenter de négocier les libérations, comme cela s’est produit à plusieurs reprises.
Les autorités égyptiennes ont récemment rapatrié 131 ressortissants, notamment des travailleurs, des étudiants et des familles bloquées en Libye, après que certains ont tenté de rejoindre l’Europe par des réseaux de migration irrégulière. Cette opération officielle était supervisée par le ministère des Affaires étrangères et l’ambassade du Caire à Tripoli. Selon l’ambassadeur Haddad Abdel Tawab al-Gohary, ministre adjoint chargé des affaires consulaires, l’Égypte avait rapatrié 1 132 ressortissants de Tripoli et de l’ouest libyen, ainsi que plus de 1 500 de Benghazi et de l’est, depuis le début de 2025. Il a appelé les citoyens à respecter les procédures légales pour voyager et entrer dans les pays voisins, et à ne pas se laisser entraîner par les réseaux de migration irrégulière qui mettent leur vie en danger.
La crise économique en cause
Pour sa part, Amr al-Chobaki, écrivain, penseur politique et expert au Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, attribue le départ des travailleurs égyptiens vers la Libye, malgré les risques et les attaques, aux pressions économiques et à la dégradation des conditions de vie en Égypte. Elles poussent de nombreux citoyens à accepter de partir vers des pays à la sécurité instable, sans contrat ni destination clairement définie, ce qui les expose à de graves violations.
Il souligne que la crise économique intérieure est la principale raison pour laquelle de nombreux Égyptiens continuent de se rendre en Libye, par des filières irrégulières ou pour chercher du travail. Les difficultés quotidiennes les conduisent à prendre des décisions risquées : rejoindre des zones de conflit à la recherche d’un emploi, ou embarquer sur des bateaux de migration irrégulière vers l’Europe, avec le risque de mourir ou d’être renvoyés de force.
L’expert du Centre Al-Ahram relève que la situation en Libye est fondamentalement liée à la division entre l’est et l’ouest. Le pays manque d’institutions étatiques unifiées auxquelles s’adresser ou avec lesquelles traiter officiellement. Il n’existe ni autorité judiciaire unique ni appareils de sécurité unifiés, ce qui a affaibli le contrôle des violations et favorisé leur répétition ces dernières années.
Concernant les relations égyptiennes avec le gouvernement de l’ouest libyen, il déclare à Zawia3 : « En théorie, elles ne devraient avoir aucun effet sur le sort des travailleurs égyptiens détenus. Ce sont des civils pacifiques, étrangers à tout conflit politique. Mais la réalité démontre le contraire : les différends politiques et les divergences entre gouvernements affectent directement et indirectement la situation des travailleurs migrants. La Libye et plusieurs autres pays l’ont connu. »
À propos des principales violations subies par les travailleurs et les migrants dans l’ouest libyen, al-Chobaki indique que les rapports internationaux et les témoignages diffusés font état de longues détentions, d’atteintes physiques et de mauvais traitements, dans un contexte sécuritaire fragile qui favorise l’expansion des réseaux de traite.
Il estime que le gouvernement égyptien doit encadrer ces déplacements par des règles et des garanties limitant le départ de travailleurs sans contrats officiels. La migration non organisée ou le travail non documenté expose les citoyens à de grands risques, pouvant aller jusqu’à la détention, l’extorsion ou la traite. Il insiste sur le rôle de l’État dans la sensibilisation aux dangers des voyages vers des régions instables et dans l’instauration de règles claires réservant la migration professionnelle aux contrats formels, afin de réduire les abus et le chantage financier exercé sur les familles.
La division politique libyenne, avec deux gouvernements rivaux, des parlements et des autorités monétaires distincts, oblige Le Caire à choisir un camp, ce qui complique les relations diplomatiques et opérationnelles. L’activité croissante des groupes armés et la contrebande d’armes et de marchandises le long de la frontière appellent des stratégies communes entre l’Égypte et le gouvernement de Benghazi contre le terrorisme et les trafics. Parallèlement, la production énergétique et gazière dans l’est modifie les calculs relatifs aux interconnexions électriques et gazières avec l’Égypte, menaçant les projets d’interconnexion et de coopération économique. Le Caire considère que les milices, les forces étrangères, l’influence turque dans l’ouest et les conflits entre factions orientales et occidentales menacent la sécurité nationale égyptienne. Il cherche donc à instaurer un processus politique inclusif et un consensus tenant compte de ses intérêts sécuritaires et économiques.
Détention, torture et vol
Dans un contexte similaire, un rapport d’Amnesty International publié en octobre 2021 a révélé que les forces de sécurité libyennes et les milices à Tripoli avaient recouru illégalement à la force meurtrière et à d’autres violences lors d’une campagne sans précédent ayant abouti à l’arrestation de plus de 5 000 hommes, femmes et enfants originaires d’Afrique subsaharienne. Ils avaient été détenus dans des conditions effroyables, comprenant torture et agressions sexuelles.
L’organisation indiquait que, le 1er octobre, des hommes armés appartenant à des milices et à des forces de sécurité affiliées au ministère libyen de l’Intérieur avaient investi des maisons et abris de fortune dans le quartier de Gargaresh, à Tripoli, où vivent de nombreux réfugiés et migrants. Ils avaient tiré à balles réelles, endommagé des biens et volé des objets de valeur. Les migrants et réfugiés terrifiés, dont certains enregistrés auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, avaient ensuite été transférés dans des centres de détention à Tripoli. Ils y avaient été privés d’un accès régulier et confidentiel au HCR et aux organisations humanitaires, et soumis à la torture et à des mauvais traitements.
De son côté, Nadege al-Ahmar, chercheuse à Amnesty International, accuse les forces de sécurité, les milices, les groupes armés et d’autres acteurs non étatiques dans toute la Libye de continuer à commettre des violations et abus systématiques et généralisés contre les réfugiés et migrants, dans une impunité manifeste.
Al-Ahmar explique que les campagnes d’arrestations arbitraires se sont considérablement intensifiées dans le sud du pays ces dernières années, visant les migrants sur la seule base de leur statut juridique. Ces pratiques se poursuivent aussi ailleurs, après des interceptions en mer ou lors de raids de milices et de groupes armés contre des camps informels de réfugiés ou des lieux soupçonnés d’abriter passeurs et trafiquants.
Elle dit à Zawia3 : « Plus de 2 000 étrangers sont toujours détenus arbitrairement dans des centres officiels, tandis que des milliers d’autres sont retenus de manière informelle par des milices et des groupes armés hors de tout cadre légal. Les détenus vivent dans des conditions dures et inhumaines et subissent régulièrement torture et mauvais traitements, notamment violences sexuelles, extorsion, travail forcé et privation de soins médicaux appropriés. »
Al-Ahmar précise que des groupes armés affiliés aux Forces armées arabes libyennes, dans l’est et le sud, ont expulsé de force des milliers de réfugiés et migrants vers le Tchad, le Soudan, l’Égypte et le Niger, sans leur permettre de contester leur expulsion ni de demander une protection internationale. Certains ont été expulsés immédiatement après avoir été libérés de longues détentions aux mains de passeurs, ce qui illustre la persistance des violations systématiques contre les migrants et réfugiés en Libye.
Les autorités libyennes à Tripoli ont annoncé en décembre l’accélération et l’élargissement des expulsions de migrants en situation irrégulière vers leurs pays d’origine, dans le cadre d’un nouveau programme national lancé en octobre précédent. Selon le ministère de l’Intérieur, ce programme vise à empêcher toute « installation permanente » de migrants en Libye, dans un contexte de tensions populaires croissantes et de craintes officielles quant aux conséquences démographiques et sécuritaires.
Les témoignages des survivants des centres de détention et prisons non officiels de l’ouest libyen révèlent la sombre réalité vécue par des milliers de travailleurs égyptiens. Elle dépasse les mauvais traitements et se rapproche des pratiques qualifiées dans les rapports onusiens de traite des êtres humains, de travail forcé et de détention arbitraire, commises par des groupes armés dans un vide politique et sécuritaire qui dure depuis des années.
Les experts interrogés par Zawia3 soulignent que les racines de la crise ne sont ni individuelles ni conjoncturelles. Elles commencent en Égypte, avec les pressions économiques poussant les travailleurs à partir sans contrat ni protection juridique, traversent les immenses lacunes du contrôle des courtiers en voyages et intermédiaires de recrutement, et se prolongent dans la division politique libyenne, qui a créé des autorités parallèles, des tampons non reconnus et des prisons fonctionnant hors de tout système judiciaire. Dans ce contexte, la vie et le corps des travailleurs deviennent des moyens de pression et d’extorsion, plutôt que des droits protégés.
Malgré les démarches diplomatiques répétées, la réponse à ces violations reste limitée par la complexité de la situation libyenne et l’enchevêtrement des loyautés des milices qui se partagent le territoire. Si les survivants décrivent des interventions individuelles ayant permis à certains de sortir, d’autres restent pris dans cette spirale, sans documents officiels, sans possibilité de rentrer et sans garanties de sécurité, dans l’attente d’un sauvetage.
