Sommés de quitter le pays sans être libérés : des Égyptiens détenus en Irak

Des travailleurs égyptiens restent détenus en Irak malgré les amendes payées et les expulsions ordonnées. Leurs familles demandent leur retour.
Illustration éditoriale de travailleurs égyptiens détenus en Irak dans l’attente de leur retour
Image de Aya Yasser

Aya Yasser

Depuis la fin février dernier, des travailleurs égyptiens sont arrêtés et détenus en Irak, notamment à Bagdad, Kerbala, Nassiriya et Wassit, dans des locaux de la direction du séjour du ministère irakien de l’Intérieur. Bien qu’ils aient payé les amendes pour infraction aux règles de séjour, d’environ 150 000 dinars irakiens, soit 6 233 livres égyptiennes, ils n’avaient pas été libérés au moment de la rédaction de ce reportage, sous prétexte de la guerre et de la fermeture de l’espace aérien irakien. Leurs téléphones ont également été confisqués et ils sont empêchés de communiquer avec leurs familles depuis environ un mois, selon plusieurs proches interrogés par Zawia3.

Ces arrestations coïncident avec des campagnes de sécurité renforcées contre les étrangers dont le titre de séjour a expiré ou qui en ont enfreint les conditions, ainsi que ceux entrés avec un visa de visite ou de tourisme et n’ayant pu payer les frais d’un titre de séjour pour travailler.

Aya Mamdouh est l’épouse de Mohamed Ibrahim Abdallah, ouvrier du bâtiment égyptien de 27 ans originaire du district d’Abou Kebir, dans le gouvernorat de Charqiya. Elle raconte qu’il s’est rendu en Irak l’an dernier avec un visa de visite autorisant un séjour d’une durée maximale de trois mois après l’entrée, pour chercher un emploi. Il souhaitait régulariser sa situation et obtenir un titre de séjour pour travailler. Mais la guerre l’a surpris : avec un ami, il a été placé en détention à Bagdad à la fin février.

Aya a reçu un appel l’informant que son mari avait été transféré dans un centre de détention du quartier d’Al-Nasr. Le dernier contact direct de la famille avec lui remontait à près de vingt jours, et elle n’avait toujours pas pu le joindre.

Elle dit à Zawia3 : « Ses collègues égyptiens nous ont informés qu’une décision d’expulsion avait été prise, mais nous ne savons pas quand il sera libéré. Nous avons contacté l’ambassade d’Égypte à Bagdad sans obtenir de réponse. »

Mayada Aziz vit la même épreuve. Son mari, Abdel Hamid Mohamed Al-Sayed, plâtrier égyptien de 35 ans qui subvient aux besoins de trois enfants, est parti en Irak l’an dernier avec un visa de visite, espérant régulariser sa situation ensuite. Le travail journalier étant irrégulier, il n’a pas réussi à réunir les frais de séjour. Le 10 mars dernier, la police irakienne a fait une descente sur son lieu de travail à Nassiriya. Il a été arrêté avec plusieurs travailleurs étrangers et conduit dans un centre de détention pour infraction aux conditions de séjour. Depuis qu’elle l’a appris, Mayada n’a eu aucun contact avec lui.

Elle raconte à Zawia3 : « J’ai publié un message dans un groupe de la communauté égyptienne en Irak sur les réseaux sociaux. Un avocat irakien m’a contactée et a promis de suivre son affaire, à condition que je lui transfère ses honoraires et le montant de l’amende. J’ai accepté, espérant la libération de mon mari et la régularisation de sa situation en Irak, ou son expulsion, mais l’affaire n’a pas avancé. »

Mayada affirme que sa famille vit dans des conditions humaines et économiques difficiles depuis la perte de contact avec son mari détenu. Elle appelle le ministère égyptien des Affaires étrangères à agir rapidement pour mettre fin à cette crise, en régularisant la situation des détenus ou en les ramenant en Égypte.

Ces récits rejoignent celui de Hossam Ali Rabie Morsi, journalier de 25 ans originaire du district de Beni Mazar, dans le gouvernorat de Minya. Sa fiancée, Chahinez Hassan, raconte à Zawia3 qu’à la fin février dernier, il a été arrêté à Bagdad avec un ami égyptien dès leur sortie du logement.

Auparavant, Hossam travaillait de façon irrégulière dans le bâtiment et son titre de séjour avait expiré avant leur arrestation. Un avocat irakien mandaté par la famille a ensuite réglé les amendes et une décision d’expulsion vers l’Égypte a été prise pour les deux hommes. Elle n’a toujours pas été exécutée : leur détention se poursuit et ils n’ont été autorisés à communiquer avec leurs familles qu’une seule fois.

Elle dit à Zawia3 : « On nous a expliqué que l’expulsion n’avait pas été exécutée à cause de la fermeture de l’espace aérien, malgré l’achèvement des démarches. Nous ne savons pas quand elle le sera, ni pourquoi on n’utilise pas les solutions disponibles, comme la route par la Jordanie. »

Elle précise que son fiancé préparait son retour en Égypte, leur mariage approchant. Sa détention a provoqué une immense déception, d’autant qu’il est le principal soutien de sa famille. Elle demande une intervention rapide pour accélérer son retour.

Leurs témoignages correspondent à celui d’Ibrahim Barakat. Faute d’avoir trouvé un emploi de comptable en Égypte, il est parti en Irak il y a un an et deux mois pour travailler à la journée dans le bâtiment. Le coût élevé du séjour l’a empêché de réunir les frais nécessaires. Comme beaucoup d’autres, il s’est ainsi retrouvé en infraction, avec à la clé le paiement d’amendes, puis une expulsion ou une régularisation.

Il dit à Zawia3 : « Les Égyptiens en Irak sont en colère face au maintien en détention d’un grand nombre d’entre nous sans expulsion, alors que la guerre fait rage, et à l’absence d’intervention de l’ambassade à Bagdad. Des démarches avaient été engagées pour organiser des rassemblements devant l’ambassade et demander leur libération, mais les travailleurs y ont renoncé en raison de la situation sécuritaire actuelle. »

Ibrahim espère une coordination entre le ministère égyptien des Affaires étrangères et les organismes concernés pour obtenir les listes des détenus dans les différents gouvernorats irakiens. Il s’agirait ensuite d’obtenir les autorisations de sécurité jordaniennes permettant leur retour par la route via la Jordanie, puis par le port d’Aqaba jusqu’à Nouweiba.

Zawia3 a obtenu une liste de 21 citoyens égyptiens ainsi que des copies de leurs passeports. Leurs proches ont confirmé qu’ils étaient toujours détenus en Irak pour infraction au régime de séjour. Il s’agit d’Ali Adel Ali Dessouki Al-Wardani, Mohamed Mossaad Ibrahim Ahmed Al-Maghrabi, Reda Al-Sayed Hussein Mohamed, Abdel Hamid Mohamed Al-Sayed, Al-Sayed Mohamed Al-Sayed Omran, Hamada Hassan Chalqami Abdel Razek, Ahmed Saber Abdel Galil Hassan, Farag Cheikhoun Farag Mohamed, Abdel Hamid Said Saber Hilal, Mohamed Salem Salem Sobh, Medhat Salem Salem Sobh, Fawzi Abdallah Farhat, Hossam Ali Rabie Morsi, Mohamed Ezzat Ahmed Ahmed, Mahmoud Gomaa Nassef, Ibrahim Abou Al-Magd Ahmed Al-Achmawi, Al-Sayed Gamal Al-Sayed Ali Saber, Mahmoud Mohamed Ibrahim et Fawzi Emad Al-Din Zaki Farhat.

S’y ajoutent deux travailleurs égyptiens dont les collègues ont signalé l’arrestation et la détention sans pouvoir recueillir toutes les informations d’identité : Taher Abou Zeid et Hamada Hamdy.

En Égypte, leurs familles vivent dans une profonde inquiétude, faute d’informations confirmées sur leur état de santé ou leur situation juridique et de moyens de contact direct. Les familles qui ont parlé à Zawia3 demandent au ministère des Affaires étrangères une intervention urgente et une coordination avec les autorités irakiennes pour les libérer et régulariser leur situation, ou les expulser en assurant des itinéraires sûrs de retour au pays.

Réseaux d’escroquerie et frais élevés

Mouzahim Al-Houweit, dirigeant de la Coalition de l’administration de l’État irakien et porte-parole des tribus arabes en Irak, souligne l’importance des travailleurs égyptiens dans le pays. Il refuse que leur situation humaine se dégrade et indique contacter les autorités pour réexaminer les dossiers, afin de libérer ceux qui ne font l’objet d’aucun soupçon sécuritaire et de permettre à ceux sans infraction de reprendre leur travail en Irak.

Il explique à Zawia3 qu’une partie de la crise vient d’escroqueries subies par des travailleurs égyptiens. Des réseaux illégaux composés d’Irakiens et d’Égyptiens les ont fait venir contre paiement avec des visas inadaptés au travail, à l’insu des autorités irakiennes. « Ces travailleurs sont des victimes et ne sont pas responsables de ce qui s’est produit. Les acteurs impliqués doivent rendre des comptes », estime-t-il.

« J’ai demandé au gouvernement irakien d’accorder un séjour légal à ces travailleurs, surtout à ceux qui ne font l’objet d’aucune accusation, et d’identifier les entreprises et les personnes impliquées dans les escroqueries », dit-il.

Concernant les frais de séjour élevés, Al-Houweit demande à son gouvernement de prendre en compte la situation économique des travailleurs étrangers. Des démarches visent à obtenir une réduction des frais et des amendes, notamment dans ces circonstances économiques difficiles, affirme-t-il.

Il ajoute : « J’espère que la situation des travailleurs égyptiens en Irak sera régularisée plutôt qu’ils ne soient expulsés, compte tenu de la profondeur des liens entre nos deux peuples. Nous échangeons actuellement avec les organismes concernés, notamment le ministère de l’Intérieur et les services de sécurité, pour trouver des solutions. »

Le dirigeant de la coalition conteste que la fermeture de l’espace aérien empêche les expulsions. L’Irak possède plusieurs postes-frontières terrestres permettant de transférer les personnes expulsées par des pays voisins, comme la Jordanie, la Turquie, le Koweït ou l’Arabie saoudite, explique-t-il.

Il n’existe pas de statistique officielle sur le nombre d’Égyptiens en Irak. La direction des affaires de séjour du ministère irakien de l’Intérieur a toutefois affirmé en 2023 que la communauté syrienne était la plus nombreuse, suivie de l’égyptienne. Le ministère irakien du Travail estime à environ 40 000 les travailleurs égyptiens dans le pays, actifs notamment dans la médecine, l’ingénierie, le bâtiment et les activités indépendantes, dont l’élevage de volailles, ainsi que dans des entreprises locales et des établissements de soins.

En 2017, la chambre de commerce irakienne à Bagdad avait estimé à environ 8 000 les Égyptiens arrivés en moins d’un an, répartis entre Bagdad, les villes du Sud et le Kurdistan irakien. La plupart travaillaient dans le bâtiment et les travaux d’excavation, parmi eux des ingénieurs et des diplômés universitaires. En 2014, le gouvernement irakien avait demandé quelque 80 000 travailleurs égyptiens, sans obtenir de réponse égyptienne.

Ayman Zohry, président de l’Association égyptienne d’études migratoires, rappelle que cette présence remonte à des périodes anciennes, notamment à la guerre entre l’Irak et l’Iran dans les années 1980. Les Égyptiens avaient alors joué un rôle essentiel sur le marché du travail irakien, privé d’une grande partie de ses travailleurs locaux par la mobilisation militaire. Cette présence a reculé après l’invasion américaine de 2003 et la montée des troubles régionaux, réduisant les emplois réguliers et ouvrant la voie à une main-d’œuvre peu coûteuse dans des formes d’emploi irrégulières.

Il explique à Zawia3 que le départ des travailleurs égyptiens vers des pays en conflit armé répond à un arbitrage entre risque et revenu : les salaires y sont plus élevés que dans les pays stables. Certains acceptent donc le danger tout en connaissant la gravité de la situation. Ces travailleurs échappent aux dispositifs officiels de protection, ce qui accroît leur exposition aux risques juridiques et humains.

D’autres itinéraires de retour

Face à l’augmentation du nombre de travailleurs étrangers, le ministère irakien du Travail et des Affaires sociales a appelé ceux en infraction au droit du séjour à se régulariser, annonçant la régularisation de 5 600 travailleurs. Il leur avait accordé jusqu’au 31 décembre 2024 pour éviter une amende comprise entre 100 000 et 500 000 dinars, puis l’expulsion ou la sortie du pays. En 2025, près de 40 000 personnes contrevenant aux règles de séjour ont été éloignées. De nombreux travailleurs égyptiens sont néanmoins restés incapables de se régulariser en raison des frais élevés du permis de séjour.

Au début de cette année, les services de sécurité irakiens ont intensifié les opérations contre les travailleurs en infraction, dont des Égyptiens. Ceux-ci devaient être renvoyés en Égypte après le paiement d’une amende de 100 000 dinars et l’achat de leur billet d’avion, sous réserve d’un passeport valide. Avec l’éclatement de la guerre régionale, les travailleurs arrêtés en février et mars derniers ont pourtant découvert qu’ils seraient détenus pour une durée indéterminée, malgré le règlement des amendes et les décisions d’éloignement, selon plusieurs sources égyptiennes et irakiennes interrogées par Zawia3.

Nous avons interrogé l’ambassadeur Haddad Abdel Tawab Al-Gohari, ministre adjoint des Affaires étrangères chargé des affaires consulaires et des Égyptiens à l’étranger. Il affirme que le ministère traite les plaintes par ses canaux officiels directs. Toute personne rencontrant un problème doit se rendre à l’administration consulaire, dans l’immeuble Isis à Garden City, où les plaintes sont reçues et examinées individuellement sur la base des documents fournis, afin que les autorités compétentes évaluent la situation et prennent les mesures adaptées, souligne-t-il.

Concernant les Égyptiens en Irak pendant l’interruption du trafic aérien, il dit à Zawia3 : « Des itinéraires alternatifs ont déjà été utilisés. Un grand nombre de citoyens ont pu quitter l’Irak par la Jordanie, puis gagner l’Égypte par l’aéroport d’Amman ou le port d’Aqaba. »

Le ministre adjoint souligne que le gouvernement soutient les citoyens par les mécanismes officiels. Il appelle les personnes touchées à s’adresser directement aux services consulaires compétents pour exposer leurs difficultés et recevoir l’aide nécessaire.

L’ambassadeur Rakha Ahmed Hassan, ancien ministre adjoint des Affaires étrangères et membre du Conseil égyptien des affaires étrangères, explique pour sa part que le traitement de la situation des Égyptiens détenus à l’étranger commence à l’administration consulaire du ministère. Des demandes documentées, avec leurs noms et renseignements, permettent de saisir l’ambassade dans le pays concerné et d’examiner chaque cas. Il faut vérifier les motifs de détention : entrée sans visa approprié, séjour sans autorisation légale ou obligations juridiques, telles que des procédures judiciaires ou des dettes, pouvant affecter l’inscription sur les listes de départ.

Il dit à Zawia3 : « L’interruption des vols dans les zones de conflit n’empêche pas l’exécution des expulsions, car des solutions existent, comme les postes-frontières terrestres, généralement accessibles aux personnes sans obstacle juridique. »

Les pays en conflit ou en guerre ont tendance à adopter des mesures exceptionnelles, notamment à réduire les effectifs de travailleurs irréguliers ou sans contrat officiel, les plus susceptibles d’être écartés lorsque l’activité économique recule, affirme-t-il. Il attribue le départ des Égyptiens vers ces pays aux pressions économiques et au besoin de travail. Beaucoup acceptent ainsi le risque, malgré les avertissements officiels concernant les destinations instables, pour obtenir un revenu dans un contexte de possibilités limitées sur le marché intérieur.

Rawia Mokhtar, vice-présidente de la commission de la Main-d’œuvre à la Chambre des représentants, affirme à Zawia3 que l’État traite la situation des Égyptiens à l’étranger, notamment pendant les crises et les guerres, par des mesures exceptionnelles adaptées à chaque contexte. Elle évoque des précédents de coordination avec les ambassades pour assurer leur retour ou leur évacuation si nécessaire.

« L’État n’abandonne pas ses citoyens à l’étranger. Il agit pour garantir leur sécurité selon les possibilités, en les ramenant au pays ou en prenant les mesures nécessaires pour les protéger », dit-elle. Elle se déclare prête à recevoir toute information supplémentaire sur les travailleurs détenus en Irak et s’engage à suivre la crise avec les membres de la commission de la Main-d’œuvre, afin d’établir la réalité de la situation et son évolution.

Zawia3 a également contacté la députée Riham Abou Al-Hassan, membre de la commission des Relations extérieures. Elle s’est dite préoccupée par la crise et a promis de transmettre les détails et la liste des détenus au ministre des Affaires étrangères Badr Abdel Aati, en marge de sa réunion avec la commission. Elle a ensuite confirmé que le ministre suivait personnellement le dossier et avait promis de charger l’ambassade d’Égypte à Bagdad de s’en occuper.

L’annonce par le président américain Donald Trump, le 8 avril, de son accord pour suspendre pendant deux semaines les frappes contre l’Iran a renforcé les espoirs des familles et des travailleurs égyptiens en Irak. Ils attendent une intervention diplomatique égyptienne urgente pour connaître le sort des détenus, leur permettre de communiquer avec leurs proches, puis régler leur situation juridique, par une régularisation ou un retour au pays selon des itinéraires sûrs.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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