Titres de séjour annulés ou impossibles à renouveler : les témoignages d’Égyptiens aux Émirats contredisent le récit officiel

Des Égyptiens dénoncent l’annulation de titres de séjour valides aux Émirats, tandis que les autorités nient une crise visant leurs ressortissants.
Collage d’un voyageur avec une valise devant une barrière et la silhouette de Dubaï

Salma Mourad

Il y a quelques jours, des vidéos filmées à distance ont circulé, montrant des rassemblements de dizaines de personnes. Les commentaires les accompagnant affirmaient qu’il s’agissait de travailleurs égyptiens aux Émirats arabes unis dont les titres de séjour avaient été annulés et les contrats de travail brusquement résiliés. Parallèlement, les groupes d’Égyptiens résidant dans cet État du Golfe ont connu une vague de plaintes et d’appels à l’aide. Leurs auteurs évoquaient l’annulation de leur séjour ou la fin de leur emploi, tout en affirmant avoir respecté les procédures et exigences légales.

Face à la controverse croissante, le ministère égyptien des Affaires étrangères est intervenu, niant toute mesure exceptionnelle ou crise générale visant les Égyptiens. Il a assuré que les cas constatés étaient liés à des infractions réglementaires ou à un séjour hors du pays dépassant six mois. Dans des déclarations télévisées, l’ambassadeur Haddad Al-Gohary, adjoint au ministre chargé des affaires consulaires, a expliqué que les cas récemment évoqués résultaient du non-respect des règles et conditions de séjour ou des contrôles réglementaires, et constituaient tous des situations individuelles. Le conseiller diplomatique du président des Émirats, Anwar Gargash, a également nié l’existence d’une crise, qualifiant les informations diffusées d’« inexactes », relevant de « campagnes médiatiques désespérées ». Dans une publication sur X, il a affirmé que « certaines plateformes orientées diffusent de fausses informations » sur les Émirats, et que « les faits et les réalisations concrètes sont plus forts que les rumeurs ».

Les témoignages recueillis par Zawia3 contredisent cependant le récit officiel. Nous avons parlé à 12 personnes disant avoir subi une annulation de leur titre de séjour ou l’impossibilité de le renouveler aux Émirats, ainsi qu’à plusieurs membres de familles y résidant, et relevé des dizaines de plaintes dans les groupes de la communauté égyptienne. Certains interlocuteurs estimaient le nombre de personnes touchées à plusieurs milliers, sans que nous ayons pu vérifier cette estimation de manière indépendante. Zawia3 a tu leurs noms pour les protéger et parce que plusieurs souhaitent retourner aux Émirats. Leurs récits ont été documentés par des entretiens directs et le suivi des groupes communautaires. S’agissant de décisions administratives individuelles, Zawia3 n’a pas pu vérifier indépendamment chaque décision au regard des dossiers officiels, ce qui rend essentielle une enquête officielle transparente.

Les personnes concernées affirment avoir été surprises par l’annulation de leur titre de séjour, parfois encore valable pour une longue période. Toutes assurent n’avoir reçu aucune explication claire et ne pas avoir pu déterminer si elles pourraient retourner aux Émirats avec de nouveaux visas.

Le nombre d’Égyptiens résidant aux Émirats était estimé à quelque 1,3 million de personnes à la fin de 2024, selon les dernières estimations de la mission égyptienne dans ce pays rapportées par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques. Cette communauté revêt aussi une importance économique : les transferts des Égyptiens travaillant aux Émirats ont atteint environ 3,6 milliards de dollars durant l’exercice écoulé, 2024/2025, contre 1,8 milliard l’année précédente, selon les données de cette agence.

D’une formalité habituelle à des refus répétés

Le parcours d’une personne touchée a commencé avant son départ des Émirats, lorsqu’elle a quitté une société de marketing à Dubaï pour une offre d’emploi dans une grande entreprise d’Abou Dhabi, rattachée selon elle à une entité semi-publique. Pour rejoindre son nouvel employeur, elle a fait annuler son ancien titre de séjour, encore valable quatre ou cinq mois, et obtenu un délai de grâce d’un mois afin d’en obtenir un nouveau dans le cadre du transfert d’un salarié d’un établissement à un autre.

Cette formalité habituelle s’est toutefois transformée en une succession de refus et de demandes de documents supplémentaires. L’homme dit avoir demandé plusieurs fois le transfert de son séjour, chaque demande étant rejetée, avant qu’on lui réclame un extrait de casier judiciaire, connu en Égypte sous le nom de « fiche et empreintes », présenté comme une nouvelle exigence pour les Égyptiens. Selon son récit, il a obtenu ce document à Dubaï pour environ 220 dirhams, puis a été informé qu’il devait le faire délivrer par le ministère émirati de l’Intérieur et authentifier par le ministère émirati des Affaires étrangères. L’entreprise a déposé à nouveau sa demande au moins quatre fois. Il ajoute qu’en raison du caractère « semi-public » de l’entreprise, on lui a ensuite demandé un certificat de l’ambassade d’Égypte aux Émirats, à envoyer en Égypte pour authentification par le ministère égyptien des Affaires étrangères, puis par l’ambassade des Émirats en Égypte. Ces démarches auraient pris une dizaine de jours et lui auraient coûté plus de 30 000 livres égyptiennes. Malgré leur accomplissement, sa demande de séjour a de nouveau été refusée.

Après ces refus répétés, il s’est rendu au service des passeports pour en connaître la raison. « Je leur ai expliqué ma situation, dit que j’avais fourni tous les documents demandés et que l’entreprise avait déposé plusieurs demandes. Pourquoi mon séjour n’était-il pas accepté ? », raconte-t-il. Selon lui, on lui a répondu que « les titres de séjour des Égyptiens sont suspendus » et qu’il devait attendre de nouvelles instructions. Il en a compris que le problème ne tenait ni à ses documents ni à l’entreprise, mais à sa nationalité égyptienne. D’après les informations dont il disposait, d’autres cas concernaient des personnes tentant de renouveler leur titre existant, tandis que certains avaient vu le leur annulé alors qu’ils étaient hors des Émirats.

Il raconte avoir finalement dû retourner en Égypte après avoir supporté des frais de logement et de subsistance durant toute l’attente, sans pouvoir poursuivre son travail. Il affirme ne vouloir enfreindre aucune procédure, mais attendre que « la question soit officiellement débloquée et les démarches clarifiées ». L’explication par des infractions d’entreprises ou des séjours fictifs ne lui paraît pas correspondre à son expérience : plusieurs cas qu’il connaît concernaient de grandes entreprises reconnues, dont des collègues revenus travailler pour des sociétés disposant de filiales en Égypte. Lui-même travaille désormais en Égypte et est payé en livres plutôt qu’en dirhams. Il avance une interprétation politique, qu’il présente comme une conviction personnelle sans preuve directe : « D’après ce que je comprends, il y a un différend entre de grandes instances, et c’est nous qui en payons le prix. » Ce qui le dérange, souligne-t-il, n’est pas seulement le refus de séjour, mais aussi l’argent et le temps dépensés avant de rentrer sans savoir pourquoi sa demande avait été rejetée.

Une annulation pour raisons de sécurité

Un homme touché, ayant préféré garder l’anonymat, affirme travailler dans une société appartenant à son frère, dont il détient une procuration officielle, et assure que l’entreprise est en règle. Il explique avoir quitté les Émirats pour des vacances environ un mois auparavant, avant de découvrir, à la mi-août, l’annulation de son titre de séjour alors qu’il était à l’étranger. Il a tenté d’en connaître la raison auprès d’une personne travaillant dans le domaine des passeports. Selon son récit, on lui a parlé du « système » et d’une annulation aléatoire. Lorsqu’il a demandé s’il pouvait revenir, on lui a répondu que cela n’était pas possible actuellement et que le motif invoqué était une « annulation pour raisons de sécurité ». Il n’a encore déposé aucun recours officiel et décrit une situation confuse, sans voie claire pour contester la décision, en connaître la cause ou y remédier.

Un résident d’Abou Dhabi raconte pour sa part vivre régulièrement aux Émirats depuis environ 20 ans. Il les a quittés le 30 juillet pour des vacances, avant de découvrir le 10 août que son titre, encore valable environ 18 mois, avait été annulé. Il affirme qu’aucune raison claire n’a été fournie, évoquant comme cause possible les « tensions » entre Le Caire et Abou Dhabi après la guerre. Selon lui, « les Égyptiens ont subi ces derniers mois un mécontentement injustifié et non annoncé officiellement », qu’il décrit comme un changement manifeste dans la façon dont ils sont traités. Un salarié d’une grande entreprise d’Abou Dhabi assure, dans un autre cas, remplir toutes les conditions légales de séjour, sans raison claire d’annulation. Son titre a été annulé le 10 août, après seulement dix jours passés en Égypte, alors qu’il restait valable plus d’un an. Une cinquième personne indique avoir renouvelé son séjour en avril et quitté les Émirats le 29 de ce mois, avant d’apprendre son annulation le 22 août, malgré l’accord obtenu et une validité restante d’environ deux ans.

Les personnes interrogées ne pensent pas que ces événements s’expliquent simplement par des irrégularités de leurs entreprises ou de leur situation professionnelle. L’une affirme que son employeur figure parmi les grandes entreprises réalisant des projets à Abou Dhabi et paie régulièrement les salaires. Pourtant, les titres de plusieurs salariés ont été annulés après leur départ en vacances. Une autre dit avoir appris de ses amis travaillant dans des sociétés étrangères et de grandes entreprises du secteur de l’énergie qu’ils avaient également subi des annulations, malgré la régularité de leurs employeurs. Un homme résume son objection : un problème éventuel dans les documents du salarié ou de l’entreprise devrait entraîner une demande de complément ou de correction, pas l’annulation soudaine d’un titre existant. « Si des documents doivent être modifiés, il est normal de contacter la personne ou l’entreprise et de ne renouveler qu’après satisfaction des exigences. Mais annuler un séjour déjà approuvé, voilà ce que nous ne comprenons pas », dit-il.

Un enseignant illustre une situation différente de celle des travailleurs récemment arrivés aux Émirats. Il dit y avoir passé 14 ans, disposer d’un séjour rattaché à son école et percevoir régulièrement son salaire. Il a obtenu l’équivalence de son diplôme et possède un certificat de bonne conduite, mais son titre a été annulé alors qu’il était à l’étranger. Il s’interroge : « Je suis enseignant, mon séjour dépend de l’école, mon salaire est versé régulièrement, j’ai passé 14 ans dans le pays, obtenu une équivalence et je possède un certificat de bonne conduite. Malgré cela, mon séjour a été annulé pendant mes congés annuels à l’étranger. »

L’emploi des travailleurs du secteur privé aux Émirats relève d’un cadre juridique régissant la délivrance, le renouvellement et l’annulation des permis de travail : le décret-loi fédéral n° 33 de 2021 sur l’organisation des relations de travail, entré en vigueur en février 2022. Un salarié ne peut travailler, ni un employeur l’employer, avant d’obtenir un permis du ministère des Ressources humaines et de l’Émiratisation conformément à la loi et à son règlement d’application. Celui-ci fixe les conditions de délivrance, notamment la correspondance entre la profession et l’activité de l’établissement, la validité de sa licence et l’absence d’infractions. Il encadre aussi le renouvellement et l’annulation, et autorise le ministère à refuser de délivrer ou renouveler un permis, ou à l’annuler, dans des cas déterminés. La validité du séjour est ainsi liée au statut juridique du travailleur et à son permis de travail. La question centrale, laissée sans réponse par les déclarations officielles et non expliquée aux personnes touchées, reste donc le fondement juridique précis invoqué dans chaque cas et la raison pour laquelle des titres décrits comme valides et conformes ont été annulés.

Un autre homme affirme être un investisseur possédant une entreprise active aux Émirats, avec des salariés, des locaux, des comptes bancaires et une carte fiscale. Il assure qu’elle fonctionne normalement, sans problème juridique ou administratif. Son séjour a pourtant été annulé alors qu’il était à l’étranger, puis sa demande de visa de visite a été refusée. Il s’interroge sur l’avenir de son activité et sur la possibilité de rentrer aux Émirats pour régulariser sa situation.

Certaines personnes n’ont découvert l’annulation qu’en tentant de rentrer. L’une raconte l’avoir appris à l’aéroport, à son arrivée, alors qu’elle travaillait dans une grande société internationale. Elle a dû repartir, perdant le prix du billet. Une autre a découvert l’annulation à l’aéroport le 22 août et déposé le lendemain une demande de visa de visite, refusée. En se renseignant, elle a reçu une réponse évoquant des « procédures de sécurité », tandis qu’une personne lui conseillait d’attendre un mois avant toute nouvelle demande de visite. Un autre témoignage concerne un titre annulé le 24 août, découvert au moment de voyager alors que son titulaire était toujours lié à son emploi dans une grande entreprise. Une femme raconte également que le séjour de son mari a été annulé pendant ses vacances hors des Émirats, sans explication claire à la famille.

Pourquoi maintenant ?

Chaabane Khalifa, président du Syndicat des travailleurs du secteur privé et dirigeant syndical et politique, explique à Zawia3 avoir suivi ces derniers jours les faits et plaintes concernant l’annulation des titres de plusieurs Égyptiens travaillant et résidant aux Émirats. Ils ont suscité une vive inquiétude au sein de la communauté, notamment lorsque des personnes disent avoir vu leur séjour annulé soudainement pendant leurs vacances en Égypte, créant des situations humaines, professionnelles et juridiques extrêmement complexes. Selon lui, ces événements soulèvent des questions légitimes, d’autant qu’il ne constate pas de cas semblables au même rythme dans d’autres communautés et nationalités. Il souligne néanmoins ne pas vouloir anticiper les résultats d’éventuelles enquêtes ni accuser sans preuves.

Il ajoute que ces faits ne doivent pas être traités comme de simples démarches administratives passagères si leur multiplication et leur répétition parmi des Égyptiens travaillant et résidant depuis des années sont établies. Il pose une question qu’il juge essentielle : « S’agit-il de mesures individuelles d’application des lois de séjour, ou d’une politique plus large visant les travailleurs égyptiens ? » Si les mesures sont individuelles, estime-t-il, les autorités émiraties doivent en expliquer les raisons et les critères à l’opinion publique et à l’ambassade d’Égypte, et garantir qu’aucun citoyen ne subisse une mesure soudaine ou arbitraire sans fondement juridique clair. S’il existe de nouvelles restrictions concernant les travailleurs égyptiens, l’affaire « dépasse les démarches administratives pour toucher à la sécurité économique et sociale et aux droits de millions de familles égyptiennes ». Il rejette catégoriquement l’utilisation des travailleurs comme moyen de pression dans tout différend politique entre Le Caire et Abou Dhabi : le travailleur égyptien « n’est partie à aucun conflit politique, c’est un citoyen parti chercher de quoi vivre ».

Khalifa invoque le poids de la communauté pour souligner la sensibilité du dossier : environ 1,3 million d’Égyptiens et quelque 3,6 milliards de dollars de transferts durant l’exercice 2024/2025. Il ne s’agit pas de « chiffres marginaux », dit-il, mais d’un poids humain et économique tel que toute perturbation importante de la situation des travailleurs a des conséquences directes sur des millions de familles et les rentrées de devises en Égypte. Il ajoute que les intérêts imbriqués des deux pays renforcent cette sensibilité : leurs échanges commerciaux ont atteint quelque 9,7 milliards de dollars en 2025, selon les données officielles émiraties. Il appelle donc le gouvernement égyptien à agir d’urgence pour protéger ses ressortissants. Il propose une cellule de crise commune réunissant les ministères des Affaires étrangères, du Travail et de l’Émigration et les services consulaires pour recenser les cas et suivre chaque Égyptien ayant subi une annulation ou un refus de renouvellement. Elle demanderait aussi officiellement aux Émirats de clarifier la situation et l’existence éventuelle de nouvelles instructions concernant les travailleurs égyptiens, tout en assurant une protection juridique et consulaire aux personnes touchées.

Il réclame également un dialogue diplomatique urgent à haut niveau pour parvenir à une solution transparente et informer le public de la situation réelle, au-delà des communiqués vagues. « Les Égyptiens ont le droit de savoir ce qui arrive à leurs concitoyens à l’étranger », souligne-t-il, ajoutant que « les relations entre États reposent sur les intérêts et le respect mutuel, et non sur la pression exercée sur l’Égypte par l’intermédiaire des travailleurs ». Si une démarche organisée visant les travailleurs égyptiens était établie, il estime que le gouvernement devrait passer des demandes d’explications à « une position politique et diplomatique ferme ». Il met en garde contre la réduction des travailleurs à des chiffres : derrière chacun, « une famille attend son salaire ». Il affirme : « Les Égyptiens ne sont pas un moyen de pression, la dignité du travailleur égyptien n’est pas négociable, et protéger le citoyen à l’étranger relève de la responsabilité de l’État, pas d’une faveur. » Il appelle à agir avant que les cas individuels ne se multiplient et deviennent une crise collective difficile à contenir.

Des tensions non déclarées

En mai dernier, The Economist a décrit des tensions prudentes entre l’Égypte et les Émirats, mêlant dépendance financière égyptienne et inquiétudes devant l’expansion régionale de l’influence émiratie, sous la formule « La mère du monde face au nouveau venu ». En réponse, le Service égyptien de l’information a jugé cette lecture simpliste, affirmant que la relation constituait un partenariat stratégique, et non un simple rapport entre donateur et bénéficiaire. Le magazine soulignait que l’Égypte avait besoin des Émirats tout en s’inquiétant de leur influence croissante. Abou Dhabi était devenu un acteur économique très influent en Égypte, profitant des besoins du Caire en devises et en investissements. Une partie des Égyptiens considère que la crise économique a poussé l’État à vendre des actifs, des terres et des secteurs à des investisseurs du Golfe, au premier rang desquels les Émiratis. Le magazine estime que ce sentiment suscite de l’amertume chez certains, tandis que des Émiratis perçoivent dans la réaction égyptienne une forme d’ingratitude envers un État ayant apporté un soutien important.

Amr Hachem Rabie, vice-président du Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, explique à Zawia3 que l’analyse des relations égypto-émiraties sous le président Abdel Fattah al-Sissi et son homologue émirati Mohamed ben Zayed suscite une grande « confusion », entre divergences et convergences et coopération. Cette contradiction apparaît, selon lui, dans les rapports économiques et politiques. Il évoque l’ampleur des investissements émiratis en Égypte et ce qu’il décrit comme « l’ouverture aux Émirats de la possibilité de puiser dans les ressources égyptiennes jusqu’à la spoliation », selon ses termes, qu’il s’agisse des plages, de la gestion des ports ou de l’achat d’usines. Ce mouvement s’accompagne d’un rapprochement politique illustré par les visites réciproques. Mais Rabie voit aussi un autre aspect, « sombre », lié aux positions des Émirats dans des dossiers régionaux comme le Soudan, la Libye et l’Éthiopie, et à ce qu’il considère comme leur soutien à certaines parties. « Comment ces aspects contradictoires peuvent-ils coexister dans la même relation ? », demande-t-il.

À propos des conséquences de la dernière guerre israélo-iranienne, Rabie estime que les évolutions régionales peuvent affecter les rapports entre les deux pays. Une possible manifestation de pression pourrait être « l’expulsion des travailleurs ou les restrictions imposées aux travailleurs présents » aux Émirats. Le dossier des travailleurs égyptiens pourrait ainsi constituer l’une des expressions des tensions, et les événements refléteraient l’ambiguïté persistante de la relation depuis 2013, selon son analyse. Il souligne la difficulté de donner une réponse catégorique sur son avenir : les prévisions relèveraient davantage des impressions que d’une analyse certaine. Évoquer des scénarios dans une telle confusion revient, selon son expression, à « lire les cauris ».

Ces dernières années, la présence économique émiratie en Égypte s’est nettement étendue, au-delà de l’immobilier et du tourisme, vers la finance, l’industrie, la logistique, l’alimentation et la pharmacie. La société holding ADQ, l’un des fonds souverains d’Abou Dhabi, a été au cœur de cette expansion. En avril 2022, elle a annoncé des investissements dans des participations de grandes entreprises égyptiennes, dont la Commercial International Bank (CIB), Fawry pour les paiements électroniques, Alexandria Container and Cargo Handling, ainsi que MOPCO et Abou Qir Fertilizers. Elle a ensuite élargi son portefeuille pharmaceutique avec l’acquisition d’Amoun Pharmaceutical. En janvier 2024, ADQ et ADNEC ont signé un accord pour acquérir 40,5 % d’ICON, la branche hôtelière du groupe Talaat Moustafa. L’opération comprenait indirectement une participation dans sept hôtels historiques appartenant à l’État égyptien, dont Mena House, le Marriott Omar Khayyam, le Winter Palace à Louxor et l’Old Cataract à Assouan. Ce mouvement a culminé en février 2024 avec l’annonce de l’accord de Ras Al-Hekma, présenté par le gouvernement comme le plus grand investissement direct étranger de l’histoire du pays, à 35 milliards de dollars. Selon ADQ, il comprenait 24 milliards pour les droits de développement du secteur et la conversion en investissements de 11 milliards de dollars de dépôts émiratis auprès de la Banque centrale d’Égypte. Le projet couvre environ 170 millions de mètres carrés, soit plus de 40 000 feddans, et son développement a été confié à la société émiratie Modon. Les états financiers d’ADQ indiquent que 24 milliards de dollars ont été versés en 2024 pour les droits fonciers, tandis que le gouvernement égyptien a annoncé que l’État conservait une participation de 35 % dans le projet.

La situation des travailleurs égyptiens aux Émirats, à travers ces témoignages concordants, nécessite toujours une enquête officielle transparente qui en précise les raisons et les critères et ouvre une voie claire de recours. Les récits recueillis par Zawia3 établissent que des titres valides ont été annulés soudainement sans explication écrite, et que certains ont été informés oralement d’une annulation « pour raisons de sécurité », sans fondement précisé. Le lien avec un différend politique entre Le Caire et Abou Dhabi demeure une interprétation personnelle des témoins, et non une raison officielle communiquée à l’un d’eux ou fondée sur une décision publique. Entre le démenti des deux gouvernements, qui nient toute crise visant les Égyptiens et parlent de cas individuels et d’infractions réglementaires, et les récits de titres conformes annulés sans raison claire, départager l’hypothèse de mesures individuelles de celle d’une politique plus large dépend toujours de ce que les autorités des deux pays révéleront du fondement juridique précis de chaque cas.

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