Les universités « ahliya » en Égypte : du droit à l’éducation à un privilège payant

L’étudiant n’est plus un citoyen titulaire d’un droit inhérent à l’éducation, mais un client sur un marché, à qui l’on vend un service selon sa capacité de paiement. Ainsi l’université devient-elle un « prestataire de services », le savoir une « marchandise », et la chance d’étudier un privilège réservé à ceux qui peuvent en payer le prix.
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Emad Mubarak

Le débat sur les universités dites « ahliya » en Égypte (des universités « nationales » payantes, créées par décret et présentées comme à but non lucratif) ne se limite plus à une discussion technique sur un nouveau type d’établissement d’enseignement supérieur. Ces universités ne représentent pas un simple ajout qualitatif à la carte de l’enseignement : elles incarnent une logique différente, qui redéfinit l’essence même de l’éducation, la faisant passer du statut de droit social lié à l’idée de citoyenneté à celui de service subordonné à la capacité de payer. Et à chaque nouvelle université créée par décret présidentiel, une fenêtre de l’enseignement gratuit se ferme, et l’on redessine la frontière entre ceux qui ont le droit de s’élever et ceux que l’on pousse vers la marge.

Ce phénomène n’est pas apparu soudainement. Depuis 2020, l’État égyptien a engagé ce qu’il a appelé « l’expansion de la création des universités ahliya », un processus qui a atteint son apogée en mai 2025, lorsque des décrets présidentiels ont créé douze universités d’un coup. Mais cette expansion quantitative ne s’est pas traduite par un élargissement qualitatif de l’accès à l’enseignement ; elle s’inscrit au contraire dans un contexte qui reflète des transformations plus profondes de la fonction de l’État et de ses rôles sociaux. Alors que les universités publiques souffrent d’un sous-financement chronique, d’infrastructures délabrées et d’un manque de motivation pour les enseignants, l’alternative proposée prend la forme d’universités financées par des frais de scolarité élevés et gérées selon la logique du marché, sans transparence sur leurs performances ni clarté sur leur finalité.

On dit que ces universités sont « à but non lucratif », mais la réalité raconte une autre histoire : des frais de scolarité qui frôlent la barre des cent mille livres par an, sans indicateurs de qualité clairs ni véritable contrôle de la société, et sans rôle tangible dans la recherche scientifique ou le développement national. Dans un pays où le revenu moyen d’une famille ne dépasse pas six mille livres par mois, les universités ahliya deviennent l’apanage de ceux qui en ont les moyens, tandis que la majorité reste cantonnée dans des universités publiques surpeuplées et marginalisées.

Cette transformation ne se limite pas au domaine de l’éducation : elle ouvre grand la question de la place du citoyen aux yeux de l’État. Le pouvoir se considère-t-il encore comme le garant de l’égalité des chances, ou son rôle a-t-il radicalement changé ? Dans le modèle actuel, l’étudiant n’est plus un citoyen titulaire d’un droit inhérent à l’éducation, mais un client sur un marché, à qui l’on vend un service selon sa capacité de paiement. Ainsi l’université devient-elle un « prestataire de services », le savoir une « marchandise », et la chance d’étudier un privilège réservé à ceux qui peuvent en payer le prix.

Le problème des universités ahliya ne tient pas à leur existence en tant que telle, mais à la manière dont elles sont présentées comme un substitut aux universités publiques, et non comme un complément. On les présente comme une locomotive du développement, mais elles sont en réalité un instrument d’exclusion et de reproduction des privilèges de classe. Au lieu de lancer un projet national de réforme globale de l’enseignement supérieur, l’État a choisi la voie du retrait progressif et brandi le slogan de « l’autofinancement », qui fait peser l’intégralité du coût de l’éducation sur les familles, tandis que l’université est présentée comme un service quasi privé, enrobé du qualificatif « ahliya », qui ne repose sur aucune définition juridique ni aucun contenu institutionnel clair.

Ce retrait n’a pas été neutre : il est l’expression d’une orientation économique et politique cohérente amorcée dans les années 1990 avec l’application des programmes d’« ajustement structurel » en coopération avec le Fonds monétaire international, lorsque l’État a redéfini ses priorités sociales sur la base de la réduction des charges et non de l’élargissement des droits. Dans ce contexte, les dépenses publiques d’éducation ont reculé, les infrastructures se sont dégradées, les salaires des enseignants se sont érodés, et les universités publiques ont été laissées sans vision réformatrice ni véritable plan de sauvetage, au point que leur déclin semble avoir été une préparation délibérée pour justifier l’acceptation de l’alternative ahliya.

Ce qui aggrave la crise, c’est que ces universités ne se contentent pas de percevoir des frais exorbitants : elles sont gérées à l’abri de tout véritable contrôle de la société. Elles sont créées par des décisions souveraines, leurs conseils d’administration sont nommés d’en haut, aucun budget ni rapport de transparence n’est publié à leur sujet, et elles fonctionnent selon une logique plus proche de celle des entreprises de services privées que de celle des établissements d’enseignement public. On les dit « à but non lucratif », mais aucun mécanisme indépendant de contrôle ne vient confirmer cette affirmation ; elles n’accordent pas de bourses gratuites selon des critères justes ou transparents, et n’offrent pas de réelles chances aux catégories sans ressources.

En l’absence d’une définition juridique contraignante de la notion d’« université ahliya », se constituent des entités éducatives hybrides, qui n’appartiennent pas au secteur public et ne sont pas traitées comme des acteurs privés, mais qui cumulent les avantages des deux sans être soumises aux obligations ni de l’un ni de l’autre. Elles bénéficient du soutien de l’État sans s’astreindre aux exigences de transparence, de justice sociale dans l’admission ou de prestation d’un service éducatif au sens public du terme. Et dans ce flou institutionnel, les marges de profit s’élargissent tandis que le cercle de la reddition de comptes se rétrécit.

Plus grave encore, ces universités ne contribuent ni à former des compétences pédagogiques ni à développer un système national de savoir : elles reposent sur le débauchage des cadres des universités publiques à coups d’incitations financières directes, ce qui laisse les universités publiques dans un état d’hémorragie humaine et scientifique permanente. Les universités ahliya deviennent ainsi un lieu de consommation du savoir et non de production, tandis que les universités publiques, qui accueillent l’écrasante majorité des étudiants, sont abandonnées à un destin de déclin et de marginalisation, si bien que se reconstitue un système de classes fermé au sein même du champ éducatif.

Ce changement ne peut se comprendre que comme une composante d’un projet politique et social plus large, dans lequel on redessine la carte des privilèges et on resserre le champ des possibles, en redistribuant les instruments de la mobilité sociale selon la logique de l’« État autoritaire néolibéral », celui qui resserre son emprise sur l’espace public et transforme les droits en services conditionnels. Dans ce contexte, l’université ne se soucie plus de produire du savoir ou d’élargir la base de l’intégration sociale : elle est devenue un instrument de contrôle du champ symbolique, où l’élite se redéfinit par la capacité d’accéder à l’enseignement payant, et où les classes se reproduisent au moyen d’un système d’admission et de sélection qui ne reconnaît pas le mérite, mais les moyens financiers.

Dans le cadre de cette dérive, l’université perd son rôle de laboratoire de l’imagination politique et de la critique sociale, et devient une institution qui entérine la réalité au lieu de la changer. Sa relation avec l’étudiant est remodelée : il n’est plus un citoyen titulaire d’un droit, mais un client qui génère des recettes et consomme un contenu. Le savoir est réduit à un « contenu pédagogique » qui ne porte pas nécessairement d’horizon émancipateur, et qui est le plus souvent formaté dans des moules prêts à l’emploi, tenant compte à la fois des considérations du marché et de celles de la sécurité.

En définitive, la crise des universités ahliya ne se limite pas à leur coût ou à leur flou juridique : leur danger tient au fait qu’elles participent d’un processus plus large qui vide l’éducation de ses contenus sociaux et politiques et la transforme en instrument de reproduction des inégalités, au sein d’une structure de pouvoir qui soumet l’espace universitaire, comme l’espace public, à la même logique : aucune voix ne s’élève au-dessus de celle du marché, et aucun droit n’existe que pour ceux qui peuvent en payer le prix.

En ce sens, les universités ahliya ne sont pas une déviation par rapport aux politiques suivies : elles en sont l’expression explicite. Ce n’est pas un projet éducatif raté, mais une politique de classe réussie.

Face à ce tableau complexe, les critiques rhétoriques ou les défenses traditionnelles de la « gratuité » ne suffisent pas : il devient nécessaire de proposer des alternatives qui rendent à l’éducation sa dignité de droit, et qui démantèlent la structure ayant fait des universités ahliya des instruments de tri social. Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement une réforme de forme, mais une révision radicale de la logique qui régit la relation entre l’État et l’éducation.

La première de ces alternatives, et peut-être la plus urgente, est de reconstruire les universités publiques comme une priorité nationale, et non comme les vestiges d’une époque socialiste. Sans une université publique forte, bien financée et indépendante sur les plans administratif et académique, aucune justice éducative n’est possible. Cela exige un plan quinquennal de réhabilitation des infrastructures, de revalorisation des salaires des enseignants et de restauration du rôle de l’université dans la recherche scientifique et le service à la société. Le financement doit être lié à des indicateurs de performance et de besoins, en veillant à ce que cela n’aggrave pas les inégalités entre universités.

Quant aux universités ahliya, le fait qu’elles restent hors de tout système de reddition de comptes ou de transparence constitue une atteinte directe à l’idée même d’établissement d’enseignement. La loi qui les régit doit être modifiée pour obliger ces établissements à publier leurs budgets, à présenter des rapports périodiques sur leurs performances académiques et à réserver une part réelle des places aux catégories sans ressources, selon des critères publics et sous un contrôle indépendant.

De même, on ne peut laisser l’admission et les bourses aux seules forces du marché. Il faut créer un système de bourses unifié, transparent et équitable, géré par une instance indépendante des administrations universitaires, qui tienne compte de l’excellence scolaire et des besoins sociaux, pour que les aides ne deviennent pas des outils de propagande ou des passe-droits individuels.

Par ailleurs, lier l’enseignement au marché du travail, aussi nécessaire soit-il, ne doit pas se faire au détriment du rôle éclairant, culturel et social de l’université. Ce qu’il faut, c’est un enseignement qui rattache de nouveau l’université à la société, et pas seulement aux entreprises, et qui rend au savoir son rôle de moteur du développement, et pas seulement de moyen d’accès à l’emploi.

Enfin, tout cela n’a aucun sens si la liberté de recherche et de pensée n’est pas protégée. On ne peut concevoir une université efficace sans une véritable indépendance académique, qui garantisse la liberté des sujets, le droit à la différence et l’existence de mécanismes de représentation et de reddition de comptes sur le campus. La réforme de l’éducation commence là : par le respect de l’intelligence du professeur et de l’étudiant, et non par la construction de campus aux façades de verre.

La crise des universités ahliya en Égypte n’est pas un symptôme passager : elle est le miroir fidèle de transformations plus profondes dans la manière dont l’État conçoit sa fonction sociale. De l’université du Caire, fondée comme une institution nationale émancipatrice visant à former l’être humain, aux universités ahliya présentées comme des portes vers « l’excellence » tout en restant fermées à ceux qui n’ont pas les moyens, se reflète ce passage d’un projet d’État à un projet de marché.

Pendant des décennies, l’enseignement supérieur a été l’un des piliers de la mobilité sociale, une fenêtre ouverte aux enfants des classes moyennes et populaires, et un espace de formation de nouvelles élites reflétant la diversité de la société. Aujourd’hui, l’enseignement supérieur lui-même est devenu un instrument de gel de la mobilité et de reproduction des privilèges, remodelé selon des critères qui ne se mesurent pas au savoir, mais à la capacité de payer et à la discipline dans la logique du marché.

Dans ce contexte, l’université perd son rôle traditionnel d’institution critique et se transforme en un espace sans tension, sans débat d’idées, sans véritable reddition de comptes. Et les slogans promus sur « l’innovation » et « l’excellence » ne sont qu’un décor institutionnel qui masque une profonde fragilité intellectuelle, un manque de liberté et une séparation délibérée entre l’enseignement et le contexte social qu’il est censé servir.

La question n’est pas ici seulement celle des infrastructures ou des frais élevés, mais celle d’une philosophie de gouvernement qui remodèle la société par l’éducation, selon une logique d’obéissance douce : une université qui n’ouvre pas d’horizons, mais recycle l’existant ; qui ne dérange pas, mais récompense la conformité ; qui n’interroge pas, mais consacre le privilège. Un tel modèle ne produit pas de savoir : il produit du silence.

En fin de compte, la question décisive demeure : dans l’intérêt de qui restructure-t-on l’éducation en Égypte ? Voulons-nous un enseignement qui reproduit une élite isolée ? Ou un enseignement qui reconstruit l’espace public et fonde une justice indissociable de la citoyenneté ?

La véritable réforme commence ici, par cette question, et non par le nombre d’universités ou l’apparence de leurs bâtiments. Car l’éducation n’est pas un chiffre dans un communiqué ministériel : c’est un édifice humain, qui ne tient que s’il est bâti sur le droit, et non sur le privilège.

 

Références

  1. AFTE. (2020). Universités sans liberté académique. Association pour la liberté de pensée et d’expression.
  2. CAPMAS. (2024). Educational Indicators. Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques.
  3. Al-Masry Al-Youm. (2024). Le détail des frais de scolarité des universités ahliya publiques pour l’année 2024-2025.
  4. Site du ministère de l’Enseignement supérieur : les universités ahliya
  5. Journal officiel, numéro 20 bis (B), 19 mai 2025.
  6. 3,8 millions d’étudiants à l’université en Égypte (« al-Mahroussa ») en 2023-2024

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Emad Mubarak
Directeur exécutif du centre Mémoire et Savoir pour les études (Memory & Knowledge for Studies), fondateur de l'Association pour la liberté de pensée et d'expression (AFTE).

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