La vidéo montrant les traces de torture, placée au bas de cet article, est déconseillée aux personnes sensibles.
Le témoignage complet de la mère de la victime peut également être visionné à la fin de l’article.
La mort du jeune Mahmoud Mohamed Asaad, âgé de 26 ans, a suscité une vague de colère sur les réseaux sociaux, après que sa famille a accusé le ministère égyptien de l’Intérieur d’avoir causé sa mort au commissariat de police d’Al-Khalifa (au Caire), quelques semaines seulement après son arrestation dans le quartier d’Al-Imam al-Chafi’i, au cours de la première semaine du mois de ramadan.
Zawia3 a contacté la famille de la victime pour connaître les détails de l’affaire, qui a commencé par l’arrestation du jeune homme de vingt-six ans le 7 ramadan (7 mars 2025) et s’est achevée par l’annonce de sa mort par sa famille, le samedi 12 avril 2025 au soir.


Lors de funérailles auxquelles ont assisté des centaines de proches et de voisins, la dépouille du jeune homme, mort au commissariat d’Al-Khalifa, a été inhumée après la prière funéraire, dans l’après-midi du dimanche 13 avril. Entre-temps, la famille du défunt a publié une vidéo tournée à l’intérieur de la morgue, qui montre les traces laissées sur le corps du défunt par une agression subie avant sa mort.
À la suite de cette vidéo, la famille du défunt a lancé un appel au président de la République, Abdel Fattah al-Sissi, pour qu’il intervienne et punisse les responsables de la mort de leur fils, accusant des officiers et des sous-officiers du commissariat d’Al-Khalifa de l’avoir frappé et torturé jusqu’à la mort.
Dans un entretien avec Zawia3, la mère de Mahmoud a raconté les détails du moment de son arrestation :
« C’était le septième jour du ramadan. Mahmoud, sa sœur et moi étions sortis acheter le repas du sohour (repas d’avant l’aube) dans le quartier d’Al-Imam al-Chafi’i, quand nous avons été surpris par un sous-officier de police qui a arrêté Mahmoud et lui a demandé de le suivre. Il a emmené mon fils dans un tuk-tuk, sans le fouiller et sans formuler à son encontre la moindre accusation préalable. Bien que Mahmoud ait insisté pour être fouillé avant de partir avec le sous-officier, celui-ci a refusé et lui a demandé de le suivre calmement. »
La mère poursuit : « Au même moment, plusieurs jeunes étaient arrêtés dans la même rue. Quelques heures après l’arrestation de Mahmoud, nous avons appris qu’il avait été transféré au commissariat d’Al-Khalifa, où nous avons découvert avec stupeur qu’un procès-verbal avait été dressé contre lui pour détention et trafic de stupéfiants. »
La mère continue son récit : « Nous avons essayé de lui faire parvenir de la nourriture et quelques affaires après sa détention, mais les sous-officiers nous ont dit qu’il avait été transféré dans la cellule disciplinaire, sans aucune explication. Cela a duré plusieurs jours. La veille de sa mort, j’ai essayé de le voir. Après mon insistance, un officier du commissariat a accepté ma demande, mais il s’est rétracté peu après une courte conversation avec un autre officier et a refusé de me laisser le voir. Le samedi matin (12 avril), j’ai appris sa mort, après qu’il ne s’est pas présenté au parquet pour être interrogé. »
Le ministère de l’Intérieur dément les faits
Quelques heures après la diffusion de la nouvelle de la mort du jeune Mahmoud au commissariat d’Al-Khalifa, et les accusations de sa famille contre plusieurs officiers du commissariat de l’avoir torturé jusqu’à la mort, le ministère égyptien de l’Intérieur a publié un communiqué sur sa page officielle Facebook, dans lequel il nie que le jeune homme ait subi la moindre torture pendant sa détention.
Bien que le communiqué ne mentionne pas l’ouverture d’une enquête officielle sur le récit de la famille de la victime, le ministère a expliqué que « les faits se résument ainsi : le jeune homme était détenu sur décision du parquet général dans le cadre d’une affaire de trafic de stupéfiants ; le 12 de ce mois, il a été pris d’une crise d’agitation dans sa cellule et a agressé plusieurs détenus, ce qui a provoqué une bagarre entre eux. Il a ensuite été transféré dans une autre cellule, où il s’est battu avec un autre détenu avant d’être maîtrisé. Plus tard, il s’est senti mal et a été transporté à l’hôpital pour y être soigné, mais il y est décédé ». Le communiqué ajoute que « les mesures légales ont été prises et que le parquet général en a été saisi en temps voulu ».
Cette affaire survient quelques jours seulement après le meurtre des deux jeunes hommes Youssef Eid Fadl al-Sarhani et Farag Rabbash al-Fazzari, de la main d’un officier de la Sécurité nationale, dans la région de Negaila, dans le gouvernorat de Matrouh, après qu’ils se furent rendus volontairement afin d’obtenir la libération de plusieurs femmes détenues à la suite du meurtre de trois sous-officiers de police lors d’un affrontement avec un repris de justice, le 9 avril.

Nouveaux détails
De son côté, l’avocate Esraa Khalifa, avocate de la victime et sa cousine maternelle, a répondu au communiqué du ministère de l’Intérieur, affirmant qu’il est « faux et contient une déformation des faits », selon ses termes. Elle ajoute : « J’ai essayé de répondre au communiqué publié sur leur page officielle, mais j’ai découvert que mon commentaire avait été supprimé et que l’accès à la page m’avait été bloqué. »
L’avocate de la victime ajoute, dans une déclaration exclusive à Zawia3 : « Mahmoud a été arrêté alors qu’il achetait le sohour avec sa mère dans le quartier d’Al-Imam al-Chafi’i, et nous avons découvert que plusieurs jeunes avaient été interpellés au même moment ; contre tous, le même procès-verbal a été dressé, dans les mêmes termes, avec des accusations de trafic et de détention de stupéfiants. Quelques heures après son arrestation, alors que d’autres jeunes étaient pris dans cette campagne d’arrestations arbitraires, ils ont été regroupés dans un minibus puis transférés au commissariat d’Al-Khalifa. »
L’avocate déclare : « Je me suis adressée au chef de la police judiciaire et lui ai demandé d’extraire les enregistrements des caméras de surveillance installées au-dessus d’un restaurant, pour prouver que Mahmoud avait été arrêté alors qu’il se trouvait dans la rue avec sa mère pour acheter le sohour, sans avoir été fouillé, et que le contenu du procès-verbal ne reflétait pas la vérité, dans l’espoir que cette démarche permette d’éviter l’aggravation de l’affaire ou sa détention. Bien que le chef de la police judiciaire m’ait promis d’extraire les enregistrements, j’ai découvert plus tard qu’une équipe du commissariat avait confisqué les appareils d’enregistrement et les caméras, qui ont été dissimulés sans que leur contenu soit extrait. »
L’avocate de la victime poursuit : « J’ai essayé de convaincre sa mère d’envoyer des télégrammes au procureur général et au cabinet du ministre de l’Intérieur pour faire remonter l’affaire, mais elle a hésité, craignant que son fils ou son frère ne fassent l’objet de représailles pour ce qu’elle a qualifié d’“hostilité au gouvernement”, alors que les procédures d’arrestation mentionnées dans le procès-verbal étaient nulles dès le départ. Elle espérait que l’affaire se terminerait sans encombre. »
Elle ajoute : « Il a été placé en détention provisoire dans le cadre de l’affaire et détenu au commissariat d’Al-Khalifa. Depuis le premier jour de l’Aïd el-Fitr, les visites aux détenus ont été interdites. Le jeudi 10 avril, sa mère s’est rendue au commissariat pour lui rendre visite et lui remettre quelques affaires, mais on l’a informée qu’il était détenu dans la cellule disciplinaire (à l’isolement) en raison d’un problème qu’il aurait provoqué. La mère a supplié un officier de la laisser le voir pour se rassurer ; l’officier a effectivement compati et a tenté de la faire entrer, mais il est revenu sur sa position après une conversation avec un autre officier et a refusé de la laisser voir son fils, en répétant : “Nous vous autoriserons à lui rendre visite samedi.” »
L’avocate de la victime poursuit : « Samedi, Mahmoud devait être présenté au parquet pour signer un appel contre la décision de détention provisoire, afin d’avancer la date de l’audience et d’éviter qu’il ne reste longtemps au commissariat. Mais nous avons été surpris qu’il ne puisse pas se présenter. J’ai contacté le commissariat et l’on m’a dit qu’il n’existait aucune demande ni notification à son nom pour une comparution devant le parquet, ce qui contredit totalement la réalité. » Elle poursuit : « À ce moment-là, l’inquiétude a commencé à nous gagner et j’ai compris que quelque chose d’anormal se passait, mais il ne m’est jamais venu à l’esprit que cela pouvait aller jusqu’à la mort. »
L’avocate ajoute que la tante de la victime (la sœur de son père) s’est rendue au commissariat pour tenter de le voir et que, quelques minutes après son arrivée, elle a appelé la mère pour lui demander de venir au commissariat avec le père de la victime. À son arrivée, la mère a été surprise par le comportement totalement différent des sous-officiers, qui ont commencé à tenter de l’amadouer d’une manière inhabituelle par rapport à ce qui se passait lors des visites précédentes, ce qui a accru son inquiétude et celle de la famille. Le commissaire lui a ensuite annoncé que son fils avait eu un malaise et avait été transporté à l’hôpital d’Al-Mounira, assurant que son état de santé « s’améliorait ». Mais, après une insistance acharnée de la mère pour connaître les détails de ce qui s’était passé et voir son fils, le commissaire lui a annoncé la mort de son fils, en répétant : « Que Dieu ait son âme. »
L’avocate de la famille de la victime poursuit : « Le commissaire est resté assis avec la mère pendant plus d’une heure, tentant de la convaincre que “le respect dû au mort, c’est de l’enterrer” et qu’elle devait accepter de signer le permis d’inhumer afin d’accélérer les procédures, avant de parler de ce qui s’était passé. Mais la mère et le père ont refusé de signer et ont décidé d’engager des poursuites. Même après l’entrée de Mahmoud à la morgue, aucun membre de la famille n’a pu le voir ni connaître la vérité sur ce qui lui était arrivé. Mais nous avons finalement réussi à entrer dans la morgue, et nous avons découvert avec stupeur des traces de coups et de torture sur le corps de Mahmoud, ce qui apparaît dans la vidéo tournée par son frère et publiée sur les réseaux sociaux. » Elle indique que la vidéo a été tournée à la hâte, « parce que nous n’étions pas entrés officiellement dans la morgue, mais nous avons clairement vu les traces de coups de fouet sur le dos de Mahmoud, et nous n’avons pas pu les filmer faute de temps et de peur que quelqu’un ne découvre que nous filmions ».
L’avocate de la victime précise que les photos ont été jointes au procès-verbal du parquet, mais que le parquet ne leur a toujours pas permis d’obtenir une copie du procès-verbal officiel. « Lorsque j’ai dit au substitut du procureur que j’avais le droit de consulter le procès-verbal en tant qu’avocate de la famille de la victime, il m’a répondu que je devais présenter une demande officielle au chef du parquet, et qu’il avait le droit d’accepter ou de refuser cette demande. » Elle ajoute qu’elle n’a pas été autorisée à assister à l’audition de la mère et du père, ni à recueillir leurs déclarations, bien qu’elle soit l’avocate de la famille. Elle indique que l’audition au parquet a duré de 17 heures le samedi (12 avril) jusqu’à 8 heures du matin le dimanche 13 avril.
Esraa, l’avocate de la victime, ajoute : « Après la diffusion de la vidéo, le substitut du procureur s’est rendu lui-même dans la cellule du commissariat d’Al-Khalifa et a commencé à recueillir les déclarations des détenus qui se trouvaient avec Mahmoud. Plusieurs d’entre eux ont confirmé qu’il avait été frappé et torturé à deux reprises par deux officiers : la première fois par un officier désigné par les initiales (M. Ch.), et la seconde le jeudi précédent (10 avril) par un autre officier désigné par les initiales (M. S.), accompagné de trois sous-officiers de police. Ce jour-là, Mahmoud a rendu son dernier souffle. »
Le témoignage des détenus indique que les coups s’accompagnaient de la suspension de Mahmoud par les mains à la porte de la cellule, afin de faire de lui un exemple pour les autres détenus, selon leurs témoignages. Il a été étranglé avec sa serviette personnelle et, lorsqu’il s’est effondré, les détenus et les sous-officiers ont cru qu’il avait perdu connaissance ; il a ensuite été transféré dans une cellule d’isolement. C’est là que Mahmoud a rendu son dernier souffle.
L’avocate de la victime affirme que le parquet a placé sous scellés la serviette personnelle de Mahmoud, mais que la médecine légale a nié l’avoir reçue du parquet et indiqué que la pièce à conviction se trouvait toujours au parquet et n’avait pas été remise à la médecine légale au moment de la rédaction de cet article. Le dimanche matin, le parquet a convoqué les officiers et les sous-officiers du commissariat d’Al-Khalifa, qui ont fait leurs déclarations : leurs récits concordaient avec le communiqué officiel du ministère de l’Intérieur, qui a adopté la même version.
L’avocate de la famille de la victime s’est interrogée en conclusion : « Est-il concevable qu’un détenu blessé soit transporté à l’hôpital d’Al-Mounira, un hôpital public, sans qu’aucun document officiel n’atteste son entrée ou sa sortie ? » Elle explique que, selon leurs propres récits, il est entré à l’hôpital vivant et en est sorti mort. Elle ajoute que le seul document qu’ils ont reçu est celui transmis par la morgue au parquet, afin d’ouvrir une enquête sur sa mort.
De son côté, le Réseau égyptien des droits de l’homme (ENHR, une organisation non gouvernementale de défense des droits humains) a annoncé avoir recensé de nombreux cas de décès de citoyens dans les prisons et dans divers commissariats de police à travers le pays au cours des dernières années, sans que personne n’ait eu à rendre de comptes, ce qui a conduit à la généralisation de la politique d’impunité, dans un contexte de complicité manifeste du parquet général, chargé du contrôle et de l’inspection des différents lieux de détention. Le Réseau a affirmé dans un communiqué que la politique d’impunité entraîne toujours plus de victimes et la propagation de la violence au sein de la société égyptienne.
L’article 55 de la Constitution égyptienne dispose : « Toute personne arrêtée, détenue ou dont la liberté est restreinte doit être traitée d’une manière qui préserve sa dignité. Elle ne peut être torturée, intimidée, contrainte, ni subir de préjudice physique ou moral, et elle ne peut être retenue ou détenue que dans des lieux prévus à cet effet, décents sur le plan humain et sanitaire. L’État s’engage à fournir des moyens d’accessibilité aux personnes handicapées. Toute violation de ces dispositions est un crime dont l’auteur est puni conformément à la loi… » L’article 52 de la Constitution dispose également : « La torture, sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, est un crime imprescriptible. »
