Un lit pour mille habitants : ce que les initiatives présidentielles n’ont pas changé dans le système de santé égyptien

En Égypte, des patients attendent des mois une opération, faute de lits et de financements.
كولاج توضيحي عن نقص أسرّة المستشفيات وقوائم انتظار المرضى في مصر
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Rasha Ammar

À sept heures du matin, au début du mois de juillet, à l’heure du rendez-vous que sa cardiologue dans un hôpital public lui avait fixé environ un mois plus tôt, Naglaa Ahmed, une quinquagénaire, était assise sur un banc métallique devant la consultation de chirurgie cardiaque. Elle tenait un dossier médical rempli de radiographies et d’analyses rassemblées au fil des mois, espérant subir une opération reportée de mois en mois pendant cinq mois consécutifs, en vain.

Lors de sa sixième visite, Naglaa a tenté de convaincre la médecin qu’elle n’avait plus la force de poursuivre les consultations de suivi. Son domicile se trouvait à plus de vingt kilomètres de l’hôpital et la dégradation de son état de santé rendait ces déplacements impossibles. Bien que son tour ne soit pas encore arrivé, la médecin a compati et lui a promis un rendez-vous ainsi qu’un lit en soins intensifs dans la semaine.

Naglaa n’est pas un cas exceptionnel. Elle fait partie des milliers de patients pris entre le manque de moyens et la pression de la demande de soins dans les hôpitaux publics. Malgré l’annonce par le ministère de la Santé et de la Population de millions d’opérations réalisées dans le cadre de l’initiative visant à éliminer les listes d’attente, les médecins, spécialistes et patients interrogés par Zawia3 affirment que ces listes n’ont pas disparu. Leur nature a changé : elles reflètent désormais une crise plus large de la capacité du système de santé à accueillir un nombre croissant de patients, dans un contexte de pénurie de lits et de personnel médical et de faibles dépenses publiques de santé.

À l’inverse, le ministre de la Santé et de la Population, Khaled Abdel Ghaffar, affirme qu’éliminer définitivement les listes d’attente n’est pas un objectif réaliste, puisque le système de santé accueille chaque jour de nouveaux patients nécessitant une intervention chirurgicale. Il souligne que l’objectif principal consiste à réduire les délais et à garantir l’accès aux soins le plus rapidement possible.

Lors d’un entretien télévisé, Abdel Ghaffar a expliqué que les listes d’attente ne sont pas une crise propre à l’Égypte, mais concernent la plupart des systèmes de santé dans le monde. Il a indiqué que, dans certains pays comme l’Angleterre, les délais peuvent atteindre environ six mois, contre trois mois au maximum en Égypte pour les cas non urgents, tandis que les interventions urgentes sont réalisées immédiatement selon les priorités médicales.

Le ministre a précisé que l’initiative étatique d’élimination des listes d’attente couvre onze interventions chirurgicales spécialisées, notamment la chirurgie à cœur ouvert, le cathétérisme cardiaque, les greffes d’organes, les remplacements articulaires et d’autres spécialités prioritaires.

Il a déclaré que l’initiative avait permis de réaliser environ 3,3 millions d’opérations depuis son lancement, pour un coût total de 33 milliards de livres égyptiennes. Il a affirmé que ces efforts avaient réduit les délais et soulagé les patients, et que l’initiative se poursuivait dans le cadre du programme de l’État visant à élargir l’accès à la chirurgie spécialisée en donnant la priorité aux personnes les plus démunies.

Les listes d’attente entre réalité et récit officiel

Les témoignages de patients recueillis par Zawia3 dans plusieurs gouvernorats révèlent une autre dimension de cette souffrance quotidienne. Au Caire, Ibrahim Abdel Nabi, 58 ans, attend depuis quatre mois, en vain, une date pour une opération à cœur ouvert dans un hôpital public du gouvernorat de Sohag. À chaque visite, les médecins lui signalent l’absence de lits et une grave pénurie de fournitures médicales.

Il explique à Zawia3 que son essoufflement l’empêche désormais de parcourir même de courtes distances, tandis que ses visites répétées à l’hôpital ne débouchent sur aucune date définitive. Il ajoute que l’achat de médicaments à l’extérieur représente une lourde charge pour sa famille, alors qu’il n’a pas les moyens de payer l’intervention dans une clinique privée, où son coût dépasse environ 300 000 livres.

À Minya, Mona Hassanein, enseignante à la retraite, attend depuis plusieurs mois une opération de remplacement du genou. Elle nous raconte qu’elle ne peut plus se déplacer sans aide et que l’intensité de la douleur l’a contrainte à renoncer à de nombreuses activités quotidiennes. Les médecins lui répètent que la très forte pression sur les listes opératoires explique directement le retard de programmation.

Dans le gouvernorat de Beheira, les parents du petit Youssef, qui n’a pas encore quatre ans, craignent que le retard de son implantation cochléaire nuise au développement de sa parole et de son langage. Son père explique à Zawia3 que la famille a terminé les examens requis depuis de longs mois, mais attend toujours l’achèvement des démarches et la fixation d’une date. Les médecins qui suivent l’enfant soulignent que le facteur temps est déterminant pour ses chances de bénéficier de l’opération et de retrouver sa capacité à communiquer.

Où en est l’initiative présidentielle pour mettre fin aux listes d’attente ?

Lorsque le gouvernement égyptien a lancé, en juillet 2018, l’initiative présidentielle visant à éliminer les listes d’attente pour les interventions chirurgicales critiques, il a déclaré s’attaquer à l’une des crises les plus pressantes du secteur. Des milliers de patients avaient dû attendre des mois, parfois des années, pour des opérations à cœur ouvert, des interventions oncologiques, cérébrales, neurologiques et orthopédiques, ou un cathétérisme cérébral.

Depuis le lancement de l’initiative, le ministère de la Santé a annoncé la réalisation de plus de 3,7 millions d’interventions chirurgicales jusqu’en février 2026, sans frais pour les patients. Le gouvernement affirme qu’elle a sauvé des centaines de milliers de vies et réduit les délais d’attente.

En outre, la stratégie nationale de santé pour 2024–2030 et la Vision Égypte 2030 fixent l’orientation générale : réduire d’un tiers les décès prématurés dus aux maladies non transmissibles, atteindre une couverture d’assurance de 85 % d’ici à 2026/2027 et rénover 520 établissements de soins.

Le ministère de la Santé et de la Population gère à lui seul plus de 5 300 centres de soins primaires et 521 hôpitaux. Le secteur public dispose d’environ 83 000 lits, selon les données de 2021 de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques, tandis que le secteur privé exploite plus de 1 100 hôpitaux, pour une capacité proche de 33 000 lits. Selon les données de la Banque mondiale, l’Égypte offre environ 1,4 lit pour 1 000 habitants, bien moins que la moyenne mondiale de 2,9 lits.

À ce déficit matériel s’ajoute un niveau de dépenses particulièrement faible. Pour l’exercice 2025/2026, le budget national de la santé a atteint 245 milliards de livres égyptiennes, soit seulement 1,1 % du produit intérieur brut. Bien que la Constitution égyptienne prévoie explicitement une allocation minimale de 3 % du produit national brut à la santé, les crédits effectifs ont en pratique oscillé entre 1 % et 1,4 % du PIB depuis 2021.

Les dépenses courantes totales de santé, y compris privées, ont représenté environ 4,6 % du PIB en 2024. Ce niveau demeure inférieur aux 5 % à 6 % avancés dans une étude pour les pays visant une couverture sanitaire universelle.

Dans son analyse de ces dimensions structurelles, Mohamed Hassan Khalil, président du Comité de défense du droit à la santé, affirme que la question centrale n’est pas la durée de l’attente en elle-même, mais l’efficacité des infrastructures sanitaires et leur capacité réelle à accueillir les patients.

Interrogé par Zawia3, il explique que l’existence de listes d’attente dans certaines spécialités n’a rien d’exceptionnel. Tous les systèmes de santé distinguent les urgences, qui doivent être prises en charge immédiatement, des cas pouvant être programmés selon les priorités médicales. La chirurgie cardiaque, le cathétérisme et d’autres interventions comprennent des situations urgentes qui ne peuvent être différées et d’autres qui peuvent attendre après évaluation médicale. Annoncer l’absence d’attente pour les cas critiques ne constitue donc pas en soi une réalisation, mais relève des règles d’une bonne pratique médicale.

Khalil souligne que le véritable problème réside dans la faiblesse des infrastructures de santé en Égypte. L’un des principaux indicateurs internationaux de la capacité d’un système sanitaire est le nombre de lits disponibles rapporté à la population. En 1936, l’Égypte comptait environ huit lits pour dix mille habitants. Ce chiffre a progressivement atteint environ vingt-trois lits dans les années 1960, avant de revenir aujourd’hui à quelque huit lits pour dix mille habitants. Autrement dit, nous sommes revenus, selon lui, au niveau d’il y a près de quatre-vingt-dix ans.

Khalil attribue ce recul à deux facteurs majeurs : la croissance démographique continue et l’augmentation insuffisante du nombre de lits pour l’accompagner. Il indique que les dernières statistiques ne font état que d’environ 83 000 lits dans les hôpitaux publics, un chiffre disproportionné par rapport à une population dépassant 109 millions d’habitants. Cela explique la pression persistante sur les établissements et l’allongement des délais dans de nombreuses spécialités.

Le président du Comité de défense du droit à la santé relie ce recul au niveau des dépenses publiques de santé. Il explique que l’Organisation mondiale de la santé recommande d’y consacrer environ 6 % du PIB, alors que la Constitution égyptienne impose à l’État une allocation d’au moins 3 %, à augmenter progressivement jusqu’aux niveaux internationaux.

Il ajoute que les dépenses effectives restent proches de 1,3 % du PIB, ce qui signifie que le système fonctionne très en deçà de ses besoins de financement. Il souligne qu’il est impossible de bâtir un système de santé efficace lorsque les dépenses réelles représentent moins du quart des besoins du secteur selon les normes internationales, car le manque de financement affecte directement les lits, les équipements, les médicaments, les fournitures et les salaires.

Khalil estime que certaines mesures gouvernementales ont réussi à réduire les listes d’attente pour les opérations simples en allongeant le temps de travail des médecins et en leur accordant des incitations financières. Ce modèle ne peut toutefois s’appliquer aux opérations complexes, comme la chirurgie à cœur ouvert ou les interventions cérébrales et neurologiques. Celles-ci nécessitent des blocs spécialisés, des unités de soins intensifs et des équipements coûteux, autant de ressources encore limitées dans de nombreux hôpitaux publics.

Il souligne que la crise du secteur ne se limite pas au manque de lits : elle touche aussi les effectifs médicaux. Les salaires des médecins égyptiens figurent parmi les plus faibles par rapport à ceux d’autres pays africains, ce qui contribue à leur émigration continue. Selon les estimations qu’il évoque, les médecins égyptiens exerçant à l’étranger seraient plus nombreux que ceux travaillant dans le pays, avec des conséquences sur la capacité des hôpitaux publics à assurer les soins. Le déficit concerne également les infirmiers et les techniciens, réduisant la qualité des services même lorsque les infrastructures sont adéquates.

Khalil relève que la dépréciation de la livre depuis 2022 a aggravé la crise, le secteur sanitaire dépendant fortement des importations d’équipements médicaux, de pièces détachées, de fournitures et de matières premières pharmaceutiques.

Il affirme que la baisse de la monnaie, conjuguée aux difficultés d’accès aux devises, a accentué les pénuries de fournitures et de médicaments dans plusieurs hôpitaux publics. Il cite la chirurgie cardiaque : certains centres peuvent manquer pendant des mois de matériel essentiel, comme les valves cardiaques, entraînant le report d’opérations alors que les patients sont prêts. Certains hôpitaux doivent répartir leurs stocks limités sur les différents mois de l’année, ce qui allonge directement les listes d’attente.

Khalil souligne qu’il ne suffit pas de se concentrer sur le nombre annoncé d’opérations réalisées ou sur la réduction des listes d’attente pour évaluer le système. Une véritable réforme commence par les causes structurelles : augmentation des dépenses publiques, développement des infrastructures, amélioration des salaires des médecins et des infirmiers, et approvisionnement durable en médicaments et fournitures. Si ces racines ne sont pas traitées, les listes d’attente se reconstitueront, quel que soit le nombre d’initiatives ou de campagnes médiatiques lancées.

De son côté, Mahmoud Fouad, directeur du Centre égyptien pour le droit au médicament, explique que les initiatives présidentielles de santé fonctionnent selon un dispositif relativement indépendant du ministère. Elles disposent de leurs propres sources de financement, d’hôpitaux sous contrat, de médecins et de véhicules, et assurent des programmes de dépistage précoce et d’orientation vers les soins. Il ajoute qu’elles ne peuvent être considérées comme un reflet direct du fonctionnement des hôpitaux publics, car elles s’appuient sur un vaste réseau d’hôpitaux d’enseignement, d’établissements thérapeutiques et d’hôpitaux privés qui ne relèvent pas tous directement du ministère.

Fouad confirme à Zawia3 que des listes d’attente opératoires subsistent dans plusieurs spécialités, malgré leur réduction grâce à l’initiative présidentielle. Un cathétérisme cardiaque courant à l’Institut du cœur peut nécessiter environ soixante jours, selon les responsables de l’établissement qui l’ont informé. Pour des opérations plus complexes, comme la chirurgie à cœur ouvert ou les prothèses articulaires, l’attente peut atteindre cinq ou six mois. Des listes existent également pour les greffes de rein, de cornée et d’autres interventions spécialisées.

Tout en affirmant que l’initiative présidentielle a considérablement atténué la crise et que « sans cette initiative, la situation des patients aurait été plus difficile », Fouad estime que le problème n’est pas entièrement résolu. Des lacunes persistent dans l’accès aux services : de nombreux patients ignorent comment s’inscrire ou terminer les démarches après leur diagnostic, ce qui empêche certains d’en bénéficier.

Fouad indique que la crise économique a modifié la répartition de la demande de soins. Les citoyens dépendent davantage des hôpitaux publics, moins coûteux, alors que les traitements privés sont devenus inaccessibles à de larges pans de la population égyptienne.

Il explique qu’auparavant, les critiques portaient sur le fait que l’essentiel des dépenses de santé était payé directement par les citoyens. Mais la baisse du pouvoir d’achat pousse désormais davantage de patients vers les hôpitaux publics, provoquant un engorgement sans précédent devant les consultations, les guichets et les pharmacies.

Il ajoute que le manque de financement affecte aussi la disponibilité des médicaments dans les unités de santé. Il cite des informations reçues d’un responsable de la direction sanitaire du gouvernorat de Fayoum : une administration regroupant dix-huit unités de santé n’avait reçu, au cours d’un mois, qu’environ 25 % de ses besoins habituels en médicaments. Il y voit un indicateur des très fortes pressions exercées sur le système de soins gratuits.

Le directeur du Centre égyptien pour le droit au médicament estime que l’initiative présidentielle supporte une part importante du fardeau des hôpitaux publics, puisqu’elle mobilise les moyens des hôpitaux d’enseignement, de l’Organisation des soins curatifs et des hôpitaux privés, des prestataires dont le ministère ne peut, seul, orienter les services de la même manière. Il souligne toutefois que beaucoup de citoyens ignorent comment accéder à l’initiative et continuent à se rendre directement dans les hôpitaux publics de leur gouvernorat, entretenant ainsi l’engorgement.

Il précise également que l’existence de listes d’attente dans les pays européens ne signifie pas que les conditions y soient comparables à celles de l’Égypte. Ces pays possèdent des dispositifs intégrés de suivi et de soins garantissant une surveillance médicale pendant l’attente et réduisant les risques de complications. Le système égyptien ne dispose pas suffisamment de tels mécanismes.

Concernant les coûts, Fouad affirme que les citoyens supportent désormais des dépenses supplémentaires dans certains hôpitaux publics. Le retard des autorisations de prise en charge par l’État pousse des patients à recourir à des consultations ou services payants au sein du même hôpital afin de commencer plus rapidement leur traitement dans l’attente de la décision. Certains doivent aussi effectuer des examens et analyses dans des centres extérieurs, ce qui alourdit leurs charges alors qu’ils avaient initialement choisi le public pour son moindre coût.

Fouad critique l’élargissement de la participation du secteur privé à la gestion et à l’exploitation des hôpitaux publics. Il considère que l’application de la loi de 2024 réglementant les concessions de service public pour créer, gérer, exploiter et développer les établissements de santé suscite des inquiétudes sur l’avenir des soins gratuits, surtout sans garanties claires préservant le droit des personnes à faibles revenus à se soigner.

Malgré ces critiques, Fouad souligne un acquis important des initiatives présidentielles : la création de dossiers médicaux électroniques pour un grand nombre de citoyens. Selon lui, l’étape suivante doit être l’achèvement d’une base de données sanitaire unifiée permettant à un médecin de consulter les antécédents du patient dans n’importe quel hôpital du pays, afin d’accélérer le diagnostic et d’améliorer les soins. Il cite les patients hémophiles : l’accès immédiat à leurs informations médicales dans tout établissement peut leur sauver la vie en urgence, réduire les examens répétés et les déplacements inutiles, et soulager les hôpitaux.

Il affirme que les listes d’attente restent une crise réelle, notamment pour la chirurgie à cœur ouvert, le cathétérisme, les implants cochléaires et les prothèses articulaires. L’attente d’opérations articulaires chez les personnes âgées et les retraités figure parmi les dossiers les plus complexes des hôpitaux publics. Selon lui, résoudre la crise exige une restructuration globale du système, une accélération de l’assurance maladie universelle, ainsi qu’un financement suffisant et un accès équitable aux services pour tous les citoyens.

La crise prendra-t-elle fin ?

Les données gouvernementales indiquent que le délai moyen d’obtention d’un lit en soins intensifs est passé de vingt-six heures en juin 2024 à seulement treize heures en juin 2025. En 2026, le gouvernement a annoncé l’allocation de milliards de livres pour résorber les listes avant les fêtes, affirmant que les délais actuels étaient devenus bien plus courts que dans certains systèmes de santé de pays développés, comme la Grande-Bretagne et le Canada, où des opérations non urgentes peuvent se faire attendre des mois, voire des années.

Ces chiffres, malgré leur importance, ne signifient pas que la crise soit résolue à la racine. Des spécialistes de l’économie de la santé considèrent que l’initiative a réussi à traiter l’accumulation des cas, mais pas les causes structurelles qui produisent continuellement de nouvelles listes : en premier lieu, la capacité limitée des hôpitaux publics, la faiblesse des dépenses publiques de santé et le manque de personnel médical.

Les données de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale de la santé montrent que l’Égypte a disposé, ces dernières années, de 1,1 à 1,43 lit pour mille habitants. Ce taux est très inférieur à la moyenne mondiale d’environ 2,9 lits pour mille et reste éloigné des niveaux enregistrés dans de nombreux pays à revenus intermédiaires ou élevés.

Concrètement, cela signifie que la part de lits hospitaliers disponible pour chaque Égyptien demeure extrêmement limitée, alors que la population dépasse 120 millions d’habitants. La demande de soins augmente sous l’effet de la croissance démographique rapide, de l’allongement de l’espérance de vie et de la progression des maladies chroniques comme le cancer, les maladies cardiaques, l’insuffisance rénale et le diabète.

Les données montrent également un recul notable du nombre d’hôpitaux publics au cours des deux dernières décennies, dans un contexte de privatisation du secteur sanitaire. Leur nombre est passé de 1 167 en 2005 à environ 691 en 2018, avant de se stabiliser à 677 selon les dernières données disponibles pour 2024. Cela montre que les constructions et rénovations récentes n’ont pas encore ramené le système à son niveau d’il y a vingt ans.

La promulgation, en 2024, de la loi réglementant les concessions de service public pour créer, gérer et développer les établissements de santé a suscité un large débat, après l’autorisation donnée au secteur privé de gérer certains hôpitaux publics. Des inquiétudes sont apparues quant à ses effets sur la capacité des catégories les moins aisées à accéder à des soins abordables.

Bien que les hôpitaux universitaires soient devenus l’épine dorsale des soins spécialisés, offrant environ 34 600 lits, soit près de 30 % de l’ensemble des lits hospitaliers, ils supportent la plus grande part de l’accueil des patients orientés depuis les différents gouvernorats. C’est particulièrement le cas en oncologie, en chirurgie cardiaque, cérébrale et neurologique, tandis que la pression directe sur les lits de soins intensifs et les couveuses se poursuit.

Les experts considèrent que les listes d’attente ne constituent pas une crise isolée, mais reflètent les déséquilibres structurels du système. Chaque fois que le nombre de patients nécessitant une chirurgie complexe augmente sans hausse correspondante des lits, des blocs opératoires, des capacités de soins intensifs et des effectifs médicaux, les listes se reconstituent, même après le succès des initiatives gouvernementales visant à les réduire.

En outre, la concentration des services médicaux avancés dans un petit nombre d’hôpitaux universitaires et d’enseignement pousse les patients des gouvernorats moins équipés à se rendre au Caire, à Alexandrie, à Mansoura et à Assiout. Cela augmente les taux d’occupation et accentue la pression sur les établissements de référence.

La crise des hôpitaux publics s’aggrave lors des pénuries de fournitures médicales et de médicaments. Les perturbations des importations et les retards de paiement aux entreprises entraînent des manques de produits essentiels, désorganisent les programmes opératoires et alourdissent le fardeau des patients et de leurs familles.

Parallèlement à l’initiative d’élimination des listes d’attente, l’État a lancé le système d’assurance maladie universelle, déjà mis en œuvre dans six gouvernorats, avec l’objectif de couvrir tous les citoyens d’ici à 2032. La plupart des experts jugent toutefois le rythme d’application encore trop lent au regard des besoins réels, notamment face à la persistance des disparités de qualité entre gouvernorats.

Enfin, malgré les progrès réalisés grâce à des initiatives telles que l’élimination des listes d’attente et « Cent millions de vies en bonne santé », ainsi qu’au développement des constructions hospitalières, les experts estiment que ces efforts resteront confrontés à des difficultés sans réforme structurelle. Celle-ci doit inclure une hausse des dépenses publiques au niveau prévu par la Constitution, davantage d’hôpitaux publics et de lits de soins intensifs, de meilleures conditions pour les médecins et les infirmiers afin de limiter leur émigration, et une accélération de l’assurance maladie universelle pour couvrir toutes les catégories de la société.

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Rasha Ammar
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites d’information égyptiens et arabes et s’intéresse aux affaires politiques et aux questions sociales.

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