Une injection mortelle : comment les antibiotiques sont-ils devenus une menace pour la vie des Égyptiens ?

Des décès après des injections d’antibiotiques révèlent les risques de l’automédication et les failles du contrôle en Égypte.
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Rasha Ammar

Chaque hiver, des décès liés aux antibiotiques utilisés contre le rhume se reproduisent, particulièrement avec ceux administrés par injection, auxquels les patients recourent souvent sans consultation médicale, sous la seule supervision du pharmacien. Ces dernières années, surtout depuis 2022, le nombre de morts associés à ces médicaments a augmenté régulièrement parmi les Égyptiens de tous âges, suscitant une vive inquiétude, d’autant que circulent des informations faisant état de matières premières falsifiées ou de mauvaise qualité dans leur fabrication.

Malgré leur large diffusion et leur utilisation pour de nombreuses maladies, notamment les rhumes et la grippe, ces médicaments présentent des risques importants. Des études scientifiques ont montré que 39 millions de personnes dans le monde pourraient mourir de maladies résistantes aux antibiotiques au cours des 25 prochaines années. En Égypte, le ministère de la Santé et l’Autorité du médicament ont régulièrement alerté sur l’usage incontrôlé des antibiotiques, notamment face à la hausse notable du nombre de décès. Ces médicaments restent pourtant très populaires, particulièrement dans un contexte de pénurie et de multiplication des prix ces dernières années, ainsi que d’indisponibilité dans les hôpitaux, qui pousse les patients vers des solutions bon marché et accessibles.

Les antibiotiques arrivent en tête des dépenses de santé des Égyptiens. Des études indiquent qu’ils ont dépensé plus de 2,5 milliards de livres pour seulement trois types d’antibiotiques entre septembre 2022 et septembre 2023, selon les données d’IQVIA, spécialisée dans le suivi des ventes du marché pharmaceutique égyptien. Cette somme représente environ 2 % des ventes totales de médicaments dans le pays, qui ont dépassé 142 milliards de livres sur la même période.

Les données placent l’Augmentin, fabriqué par le groupe britannique GlaxoSmithKline (GSK), au premier rang des antibiotiques les plus consommés en Égypte, avec 1,1 milliard de livres de ventes en un an. Il est suivi de Hibiotic, produit par Amoun Pharma, détenue par la holding émiratie ADQ, avec 888,9 millions de livres. Le Cefotax arrive troisième avec 561,5 millions de livres de ventes. Il est fabriqué par EIPICO, filiale d’ACDIMA, elle-même propriété du ministère égyptien de la Santé.

Dans ce contexte, le Dr Hossam Hosni, président du comité scientifique de lutte contre le coronavirus en Égypte, a révélé que les Égyptiens avaient consommé environ 216 millions de boîtes d’antibiotiques en neuf mois seulement. Dans des déclarations télévisées, il a insisté sur la nécessité de les délivrer sous la supervision d’un médecin spécialisé et après les examens nécessaires, avertissant qu’une utilisation incontrôlée accroît le risque de résistance bactérienne à ces médicaments.

La crise ressurgit

En janvier dernier, une femme d’une trentaine d’années est morte dans le district d’Al-Bagour, dans le gouvernorat de Menoufia, laissant trois enfants. Elle avait développé une réaction allergique sévère après une injection d’antibiotique contre le rhume dans une pharmacie. Quelques mois auparavant, en août, un enfant de cinq ans était décédé immédiatement après avoir reçu une dose d’antibiotique par voie intraveineuse dans un hôpital privé. La répétition de ces décès ravive le débat et l’inquiétude en Égypte, particulièrement en l’absence de solutions de remplacement et face à la forte circulation des rhumes cet hiver.

L’attention portée au danger des antibiotiques en Égypte remonte à 2022, année où les décès liés à la prise de médicaments utilisés contre les virus responsables des rhumes ont culminé. La présentatrice Lamees El-Hadidi avait alors évoqué 70 000 décès annuels en Égypte dus aux antibiotiques, dans des propos commentant la forte augmentation du nombre de morts. Le ministère de la Santé avait mis en garde contre leur prise sans avis médical, soulignant qu’un usage excessif réduit leur efficacité contre les bactéries. Il recommandait d’éviter les antibiotiques conseillés par des tiers et insistait sur leur utilisation uniquement sur prescription du médecin traitant.

Le décès de deux fillettes dans le gouvernorat d’Alexandrie en octobre 2022 avait déclenché une controverse sur ces médicaments. Elles étaient mortes après une injection d’antibiotique dans une pharmacie sans test d’allergie préalable, qui avait provoqué une réaction allergique aiguë. En décembre de la même année, des médecins ont fait circuler des informations affirmant que 11 enfants étaient morts après des injections d’antibiotiques falsifiés. Ces publications ont semé la panique parmi les parents, avant d’être officiellement démenties.

Après le décès de la femme de Menoufia, la crise est revenue au premier plan et les avertissements ont repris. Le ministère de la Santé a signalé plusieurs mauvais usages des antibiotiques et rappelé la nécessité d’un encadrement médical. De son côté, l’Autorité égyptienne du médicament a annoncé une décision obligeant les fabricants, les entrepôts et les distributeurs à ne plus vendre aux officines des injections d’une certaine catégorie, dont la fourniture doit être réservée aux établissements médicaux tels que les hôpitaux.

L’Autorité du médicament avait adopté, en juillet dernier, une décision interdisant aux fabricants, entrepôts et distributeurs de vendre aux officines des antibiotiques injectables de la catégorie « Reserve », réservant leur fourniture aux établissements médicaux tels que les hôpitaux. Son guide réglementaire précise que la livraison et le stockage des formes injectables d’antibiotiques de cette catégorie doivent être limités aux entrepôts titulaires d’un certificat de conformité aux bonnes pratiques de stockage et de distribution (GSDP). Leur approvisionnement doit également être réservé aux établissements médicaux autorisés, comme les hôpitaux, et interdit aux officines.

Ahmed Abou Douma, membre du conseil du Syndicat des pharmaciens, explique à Zawia3 que les antibiotiques injectables doivent être délivrés sous une supervision médicale stricte et ne doivent en aucun cas être utilisés sans recommandation directe d’un médecin. Leur mauvais usage ou leur délivrance sans consultation peuvent avoir de graves conséquences, notamment accroître la résistance bactérienne et rendre les maladies plus difficiles à traiter à l’avenir. Certains antibiotiques, ajoute-t-il, nécessitent un test d’allergie avant le traitement, afin de vérifier que le patient ne risque pas une réaction grave susceptible d’entraîner des complications mortelles.

Abou Douma estime qu’une large partie des patients égyptiens traite les antibiotiques avec beaucoup de légèreté. Nombreux sont ceux qui les demandent directement au pharmacien sans consulter un médecin. Certains vont jusqu’à recourir à des injections d’antibiotiques contre différentes maladies, une pratique médicalement inacceptable et dangereuse. Ce phénomène traduit, selon lui, un manque de sensibilisation sanitaire parmi une partie de la population et un respect insuffisant des bonnes procédures médicales.

Interrogé sur la falsification des médicaments et son lien avec la crise des antibiotiques, Abou Douma répond qu’il s’agit d’un problème mondial, qui ne concerne pas uniquement l’Égypte. Le taux de falsification y serait toutefois relativement faible par rapport à d’autres pays, ce qu’il considère comme positif. Cela n’efface pas les difficultés importantes qui exigent davantage d’efforts pour garantir la sécurité des médicaments disponibles sur le marché.

Il ajoute : « C’est ici que le rôle du citoyen est décisif : il doit acheter ses médicaments uniquement auprès de points de vente légaux, comme les pharmacies agréées, qui garantissent des produits sûrs et fiables. À l’inverse, il faut absolument éviter de les acheter sur Internet, sur les pages des réseaux sociaux ou dans les groupes WhatsApp. Ces circuits constituent la principale source de circulation de médicaments falsifiés, qui peuvent contenir des composants dangereux ou des substances inefficaces. »

Il poursuit : « Les organismes de contrôle, notamment l’Autorité égyptienne du médicament et les autres autorités concernées, ont aussi une grande responsabilité dans la lutte contre ce phénomène. Il est indispensable de renforcer le contrôle des pages et applications qui promeuvent la vente de médicaments falsifiés ou non autorisés, étant donné le grave danger qu’ils représentent pour les patients. Il faut également durcir les sanctions contre les responsables de ces activités illégales et mieux sensibiliser la population aux risques des sources d’approvisionnement peu fiables. »

Une catastrophe sous les yeux du ministère de la Santé

Le Parlement s’est saisi de la crise. Plusieurs députés ont adressé des demandes urgentes au ministère de la Santé et aux autorités concernées pour qu’ils prennent les mesures nécessaires afin d’empêcher la circulation de certains antibiotiques provoquant des complications pouvant aller jusqu’à la mort. Samar Saleh, membre de la commission de la Santé de la Chambre des représentants, a souligné le rôle de l’assurance maladie universelle dans l’accès de tous à des soins de qualité. Dans des déclarations télévisées, elle a expliqué avoir déposé une demande d’information à la Chambre sur les risques de l’usage excessif des antibiotiques, qui représente une menace sanitaire majeure et contribue à la résistance aux traitements. Elle a appelé à renforcer le rôle des pharmacies dans la sensibilisation aux dangers du mauvais usage des médicaments et à respecter strictement les prescriptions. Elle a également souligné l’importance de développer les centres de soins primaires, surtout dans les régions éloignées, pour fournir les services essentiels et réduire la pression sur les hôpitaux.

Samira El-Gazzar, membre de la commission du Plan et du Budget de la Chambre des représentants, affirme à Zawia3 que les injections d’antibiotiques largement répandues, qui ont provoqué des décès, constituent une catastrophe survenue sous les yeux du ministère de la Santé. Elle explique avoir déposé, en novembre dernier, une demande d’information au gouvernement sur la prolifération des injections contre le rhume. Elle y soulignait que « ces injections, appelées le mélange magique, sont administrées dans de nombreuses pharmacies, notamment dans les quartiers populaires, sans contrôle du ministère de la Santé. Le plus dangereux est qu’elles contiennent de la cortisone, dont l’usage excessif affaiblit l’immunité et présente de nombreux risques pour les personnes diabétiques ou hypertendues, pouvant entraîner leur mort ».

Elle précise : « Ces injections contiennent un antibiotique qui ne traite pas les rhumes d’origine virale, mais seulement les infections bactériennes. J’ai aussi demandé au ministre de la Santé d’enquêter sur ces cas, d’identifier les responsables de la fabrication de ces injections et la manière dont elles parviennent aux patients, d’autant que le ministère interdit toute injection en pharmacie, quel qu’en soit le type. » Elle ajoute : « Après le décès de cette femme, nous avons été surpris de voir le ministère publier un communiqué mettant en garde contre les injections contre le rhume. Mais ces avertissements et recommandations sont arrivés tardivement, ce qui révèle une inaction manifeste au cours des deux derniers mois. »

Les antibiotiques sont des médicaments essentiels pour combattre les infections bactériennes. Ils traitent efficacement de nombreuses maladies causées par des bactéries, contribuent à limiter la propagation des épidémies et réduisent les complications graves des infections bactériennes. Cependant, certains antibiotiques auparavant efficaces ne donnent plus les résultats attendus : ils ne parviennent plus à éliminer correctement certaines bactéries. Lorsque celles-ci résistent à leur action, on parle de « bactéries résistantes aux antibiotiques ». Ce problème croissant représente désormais un défi mondial majeur pour la santé publique.

L’usage excessif et inapproprié des antibiotiques figure parmi les principales causes de cette résistance. Les particuliers, les professionnels de santé et les hôpitaux ont donc une responsabilité importante dans leur utilisation raisonnée, afin d’en tirer un bénéfice thérapeutique sans aggraver la résistance bactérienne. Cela contribue à réduire les risques et à préserver l’efficacité des traitements disponibles contre les maladies bactériennes.

Une charge financière supplémentaire pour les patients

Mahmoud Fouad, directeur exécutif du Centre égyptien pour le droit au médicament, fait part de ses inquiétudes croissantes concernant les injections d’antibiotiques contaminés, qui ont provoqué des décès et des atteintes à la santé de nombreux patients. Selon lui, les premiers cas ont été recensés en 2022, avec 13 cas à l’échelle nationale. Leur nombre est passé à 56 en 2023, tandis que trois nouveaux cas avaient déjà été enregistrés en janvier.

Dans son entretien avec Zawia3, Fouad souligne un dysfonctionnement manifeste dans la distribution et l’administration de ces injections. La loi interdit au pharmacien de les administrer aux patients, son rôle se limitant à la vente des médicaments. Les injections doivent normalement être pratiquées dans les hôpitaux publics ou privés, ou dans les cabinets médicaux. Mais les patients se heurtent à des obstacles dans les hôpitaux publics, qui refusent d’administrer des produits provenant de l’extérieur. Ils n’ont alors d’autre choix que de payer des frais supplémentaires pour recevoir les soins nécessaires.

La situation est particulièrement difficile pour ceux qui ont besoin d’injections quotidiennes. Certains doivent emprunter des transports qui leur coûtent environ 20 livres par jour, alourdissant leurs dépenses, surtout lorsque le traitement doit se poursuivre longtemps, selon Fouad.

Parmi les autres problèmes, Fouad cite le recours fréquent aux antibiotiques injectables sans le test d’allergie nécessaire. Cet examen doit, dit-il, être réalisé exclusivement dans des lieux équipés pour faire face à d’éventuelles complications. Il souligne le grave danger des injections en pharmacie, où manquent les équipements médicaux nécessaires à la prise en charge des urgences.

Le directeur du Centre égyptien pour le droit au médicament estime que la hausse du nombre de cas pourrait être liée à la qualité des matières premières utilisées dans la fabrication. Des substances impures vendues à bas prix circulent sur le marché, ce qui pose la question du rôle des organismes de contrôle dans leur examen et dans la vérification de leur conformité aux normes internationales.

Il ajoute : « Face à ces évolutions, les citoyens se posent de nombreuses questions. Pourquoi le ministère de la Santé ou l’Autorité égyptienne du médicament n’ont-ils pas publié de communiqué officiel pour clarifier la situation ? Que doit faire un patient lorsqu’il ne trouve pas les injections nécessaires en pharmacie ? Et pourquoi les autorités compétentes n’agissent-elles pas pour encadrer le marché du médicament et protéger la santé de la population ? »

Selon Fouad, la crise s’aggrave avec la prolifération de médicaments falsifiés, qui circulent en raison de contrôles insuffisants. Malgré une décision prise en 2018 de retirer des médicaments falsifiés d’une valeur de 550 millions de livres, le retrait n’a pas été entièrement exécuté, en raison de l’influence de certaines grandes entreprises. Fouad affirme que certaines pharmacies sont gérées par des personnes non qualifiées, dont certaines vendent des médicaments non conformes, augmentant le risque de nouvelles victimes. Contrairement aux pays développés, dotés de systèmes précis de traçabilité, le système égyptien peine à contrôler la provenance des médicaments et à garantir leur qualité. La persistance de cette crise, insiste-t-il, nuit à la réputation du secteur sanitaire égyptien et menace les investissements dans l’industrie pharmaceutique, en plus de ses graves conséquences pour la santé.

La crise des antibiotiques en Égypte demeure ainsi une menace sanitaire croissante, alimentée par leur consommation incontrôlée et par une connaissance insuffisante des risques de leur utilisation sans supervision médicale. Tandis que les avertissements officiels se succèdent et que des décisions réglementaires limitent la vente de certaines catégories dangereuses, le principal défi reste la capacité des autorités à imposer un contrôle strict et à faire respecter ces instructions par les pharmacies et les citoyens. La propagation des rhumes en hiver accentue la pression sur le marché du médicament, ouvrant la voie à des produits falsifiés ou de mauvaise qualité et aggravant le problème. Dans ce contexte, renforcer la sensibilisation sanitaire, durcir les contrôles et garantir des solutions sûres et efficaces sont indispensables pour faire face à cette crise récurrente et protéger des vies.

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Rasha Ammar
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites d’information égyptiens et arabes et s’intéresse aux affaires politiques et aux questions sociales.

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