Al-Negaila, en Égypte : l’officier accusé d’avoir tué deux jeunes hommes n’a toujours pas été interrogé

L’officier accusé d’avoir tué deux jeunes hommes à Al-Negaila n’a pas été convoqué, selon leurs avocats et des sources informées.

Zawia3

Près de deux semaines après la mort de Youssef Eid Fadl Al-Sarhani et Farag Rabbach Al-Fazari, deux jeunes hommes du village d’Al-Negaila, dans le gouvernorat de Matrouh, l’enquête piétine toujours malgré les pressions constantes de la défense et des représentants locaux pour accélérer la procédure. Cette situation suscite une vive colère parmi les familles des victimes, leurs avocats et les organisations de défense des droits humains, alors que se multiplient les appels à intensifier les démarches juridiques et la mobilisation populaire pour obtenir justice.

Selon les informations obtenues par Zawia3 auprès de membres de la défense et de sources informées du déroulement de l’enquête, l’officier de la Sécurité nationale accusé d’avoir tué les deux jeunes hommes n’a toujours pas comparu devant les enquêteurs. Parallèlement, des appels exercent des pressions indirectes sur les familles et les représentants des ayants droit des victimes, choisis parmi les responsables locaux pour les représenter auprès des autorités sécuritaires et des organismes concernés. Ils les poussent à se désister ou à accepter une diya, une compensation financière pour le sang versé, en échange d’un apaisement. Tous refusent. Des appels ont aussi été lancés pour une grève générale des commerces, de Salloum à Zawyet Abdel-Qader, de 8 heures à 20 heures au milieu de cette semaine, afin d’accentuer la pression populaire en faveur de la justice.

Il y a deux semaines, les deux jeunes hommes ont été tués par un officier de la Sécurité nationale désigné par les initiales A. Ch., après s’être rendus afin d’obtenir la libération de quatre femmes, sur un total de vingt-trois détenues sans fondement légal pour pousser un suspect recherché pour le meurtre de trois sous-officiers de police et pour trafic de drogue à se livrer. Malgré la polémique persistante, aucun organisme officiel, ni le parquet chargé de l’enquête ni le ministère de l’Intérieur, directement concerné, n’a publié de déclaration, à l’exception d’un unique communiqué du ministère le 12 avril, quelques heures après la mort des deux hommes. Celui-ci affirmait qu’ils avaient été tués lors d’un affrontement avec les forces de sécurité, une version réfutée par les habitants de Matrouh, preuves à l’appui devant le parquet et dans des vidéos recueillant leurs témoignages.

Quelles sont les nouvelles ?

Interrogé à ce sujet, l’avocat Heiba Abdel-Rawaf, porte-parole de la défense des victimes, nous confirme qu’il n’y a pas de progrès notable. L’enquête avance à un rythme extrêmement lent, sans rapport avec l’ampleur de la tragédie et la douleur des familles et des habitants de Matrouh. Il précise que les avocats ont décidé de constituer une délégation pour rencontrer le procureur général et demander la désignation d’un juge indépendant, ce qui constituerait, selon lui, une étape positive pour accélérer les investigations.

Mamdouh Ragab Darbali, chef de l’équipe de défense et ancien bâtonnier de Matrouh, indique de son côté à Zawia3 que la délégation rencontrera le procureur général lundi prochain pour lui présenter les faits, réclamer l’accélération de la procédure et transmettre la demande des habitants de Matrouh d’une justice rapide.

« La procédure est lente et nous rencontrerons le procureur général lundi, explique Darbali. Nous nous adresserons à toutes les autorités : le procureur général, le président de la République, les assemblées parlementaires et les organes souverains de l’État. » Il ajoute : « Nous défendons les droits de la population dans son ensemble et, en même temps, les institutions de l’État. Ce qui s’est produit est un crime en dehors de la loi. » Il insiste sur la volonté de préserver l’unité et la solidarité populaires, met en garde contre les tentatives d’affaiblir l’affaire menées par ceux qui cherchent à décourager la mobilisation et appelle chacun à soutenir la cause de toutes ses forces. Malgré les difficultés, la défense reste déterminée à poursuivre le dossier et à suivre l’enquête jusqu’au bout.

Mohamed Fattouh, avocat auprès de la cour d’appel d’Alexandrie, informé de l’enquête et solidaire de l’équipe de défense, déclare également à Zawia3 : « Les procédures visant à demander des comptes aux responsables accusent un retard considérable, alors que plus de vingt jours se sont écoulés depuis les faits. Aucune mesure légale n’a encore été prise contre les personnes mises en cause, malgré l’achèvement de toutes les procédures concernant les accusés et leurs familles. »

Il poursuit : « Sur le plan juridique, il n’y a encore aucune mesure véritable. Les familles ont déposé plainte auprès du parquet il y a environ deux semaines, en accusant nommément certains officiers d’avoir tué leurs fils. La plainte a bien été enregistrée et les proches ont été entendus. Ils ont confirmé les faits et démenti la version du ministère de l’Intérieur. » Il souligne la forte mobilisation du Syndicat des avocats, qui a appelé tous les avocats d’Égypte à soutenir l’action et à se solidariser avec les familles des deux jeunes hommes, que Dieu leur fasse miséricorde.

« Le rôle attendu du syndicat est de défendre les droits des citoyens, leurs droits constitutionnels et légaux, ajoute-t-il. Il a donc appelé tous les avocats d’Égypte à se joindre à l’action, à suivre les détails de l’affaire et à intervenir dans le suivi des procédures. Nous suivons le dossier. S’il est porté devant un tribunal, ce sera la cour criminelle d’Alexandrie. Nous ferons alors partie des parties civiles. »

Fattouh affirme que, dès le début, le parquet a fait preuve d’une extrême lenteur et d’une obstruction manifeste. Les avocats ont dû attendre de 9 heures à 17 heures pour déposer leur plainte. Les proches et les témoins ont ensuite été entendus et ont confirmé que les deux jeunes hommes avaient été tués par l’officier mis en cause.

« Une autre plainte a ensuite été déposée par les témoins des faits, poursuit-il. Il s’agit des personnes qui se trouvaient entre les forces de sécurité et les familles au moment où les jeunes hommes devaient se rendre. Ces témoins ont déposé devant le parquet, donné les noms des officiers avec lesquels ils avaient négocié et confirmé leurs témoignages dans des vidéos documentées. Une action judiciaire aurait donc dû suivre ces plaintes. Pourtant, la lenteur domine toujours. Le parquet, en tant que représentant de la société, aurait dû traiter ce dossier avec le même sérieux et le même engagement que les avocats solidaires des victimes. »

Pourquoi les rapports médicaux tardent-ils ?

Selon les informations de Zawia3, aucun rapport de médecine légale n’a encore été établi, à l’exception des certificats de décès, qui ne précisent ni la cause du décès ni le lieu des faits. Un certificat diffusé concernant l’une des victimes indique que la cause de la mort est « en cours d’examen » et que le lieu du décès est l’hôpital général de Matrouh. Cela a suscité une vive polémique, conduisant la direction de la Santé à publier une clarification officielle sur sa page Facebook.

Copie diffusée du certificat de décès de Youssef Eid.
Copie diffusée du certificat de décès de Youssef Eid.

Le communiqué indique : « Les deux jeunes hommes décédés ont été transportés à l’hôpital général de Matrouh par une ambulance publique. Leurs corps ont été déposés à la morgue sur décision du parquet, dans la soirée du jeudi 10 avril. L’inspecteur de la santé a procédé à un examen externe des corps et rédigé un rapport complet sur leurs blessures. Les corps ont ensuite été présentés à la médecine légale dans le gouvernorat d’Alexandrie, sur décision du parquet. »

Il précise que la procédure légale d’établissement des certificats de décès dans les cas présentant un soupçon criminel impose la mention « en cours d’examen » dans l’attente du rapport de médecine légale, remis au parquet. Il indique également que le « lieu du décès » figurant sur le certificat désigne le lieu où l’inspecteur de la santé a examiné le corps, et non le lieu de l’incident ou de la blessure.

L’avocat Mohamed Fattouh nous confirme que le rapport définitif de médecine légale n’a toujours pas été publié. « Seul le rapport médical préliminaire est sorti. Il correspond au récit construit par le ministère de l’Intérieur dans son communiqué officiel, selon lequel les victimes tentaient de fuir pendant l’affrontement. »

Fattouh explique que le rapport préliminaire indique une mort par blessures par balles. Le rapport définitif attendu sera plus détaillé : distance des tirs, direction, angle, tirs sur des victimes en fuite ou de face et type d’arme utilisé. Il estime que ce délai n’est pas surprenant, la préparation de tels rapports pouvant normalement prendre jusqu’à quarante jours.

« Parallèlement à ce retard, une réunion s’est tenue jeudi dernier au siège du Syndicat des avocats à Matrouh pour examiner les voies juridiques permettant d’accélérer la procédure, ajoute-t-il. Une visite au parquet était prévue samedi, mais a été reportée à lundi prochain. »

L’officier mis en cause a-t-il comparu devant les enquêteurs ?

Nos sources confirment que l’officier accusé d’avoir tué les deux jeunes hommes, celui qui les avait reçus des intermédiaires en promettant qu’il ne leur arriverait aucun mal, n’a toujours pas comparu devant les enquêteurs. Il n’a été ni convoqué ni officiellement inculpé. Cela suscite indignation et doutes sur la possibilité d’obtenir justice et de lui demander des comptes, notamment face aux tentatives de convaincre les familles d’accepter la diya ou de négocier un règlement amiable.

Mohamed Fattouh le confirme : « Il faut distinguer deux choses. Les officiers qui ont rédigé le procès-verbal sont ceux qui ont témoigné devant le parquet en affirmant avoir été attaqués et avoir tiré pour se défendre. Ils ont donc été considérés comme des victimes. Juridiquement, ils sont toutefois aussi accusés d’avoir tué les victimes et sont interrogés dans ce cadre. Ce sont leurs témoignages qui ont été recueillis. Ils sont trois, et l’officier de la Sécurité nationale accusé d’avoir tué les deux jeunes hommes n’en fait pas partie. Pendant l’enquête, tous trois ont affirmé avoir échangé des tirs avec les victimes. Cette version est évidemment fausse, mais c’est celle du ministère de l’Intérieur. »

La crise d’Al-Negaila, à Matrouh, a éclaté après une escalade des confrontations entre les services de sécurité et les familles de suspects. Elle a commencé par la mort de trois sous-officiers de police lors d’une tentative d’arrestation d’un homme recherché en exécution de condamnations judiciaires. Les services de sécurité ont ensuite arrêté vingt-trois femmes appartenant aux familles des suspects, utilisées comme « otages » pour pousser ces familles à livrer les personnes recherchées. Cette pratique a suscité une vive controverse en raison de son illégalité. Dans ce contexte, Youssef Eid et Farag Rabbach se sont rendus volontairement après une médiation de la tribu Al-Sarhana. Leur sort a tourné à la tragédie lorsqu’ils ont été exécutés extrajudiciairement, selon les familles, tandis que le ministère de l’Intérieur a annoncé leur mort dans un échange de tirs.

Vendredi dernier, Zawia3 avait publié en exclusivité, dans un article détaillé, les témoignages des habitants d’Al-Negaila. Un témoin souhaitant rester anonyme a déclaré que les événements suivant la mort des policiers avaient choqué tout le monde : à l’aube, les forces de sécurité avaient fait irruption dans les domiciles et détenu sans fondement légal environ vingt-trois femmes apparentées aux suspects pour faire pression sur les personnes recherchées. Dix-neuf avaient ensuite été libérées et quatre étaient restées détenues. Pour obtenir leur libération, les deux jeunes hommes s’étaient livrés à la police comme témoins des événements, avec des garanties de sécurité, avant d’être exécutés en dehors de tout cadre légal.

Les faits ont provoqué une immense colère parmi les tribus de Matrouh. Le Conseil des chefs de village et des cheikhs a décidé de suspendre la coopération avec les services de sécurité et demandé une rencontre urgente avec le président Al-Sissi. Le Syndicat des avocats a condamné la détention des femmes sans mandat judiciaire, soulignant qu’elle violait l’article 280 du Code pénal. Des organisations de défense des droits humains, dont l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, ont appelé le procureur général et le ministre de la Justice à nommer un juge indépendant pour enquêter sur la mort des deux jeunes hommes.

Quatorze organisations de défense des droits humains ont également condamné ces exécutions extrajudiciaires. Dans un communiqué commun, elles ont estimé que les pratiques sécuritaires décrites dans les témoignages constituaient des crimes d’exécution extrajudiciaire, similaires à d’autres faits qu’elles ont documentés. Elles ont appelé le procureur général à enquêter rapidement et en toute transparence sur le meurtre des deux jeunes hommes et la détention arbitraire des femmes. Elles ont averti que l’absence de poursuites contre les responsables de ces violations renforcerait la culture de l’impunité parmi les forces de sécurité à Marsa Matrouh, menaçant la paix sociale dans une région caractérisée par de forts liens sociaux et familiaux.

Au cours de la dernière décennie, le ministère égyptien de l’Intérieur a fait l’objet d’accusations répétées de graves violations des droits humains, selon les rapports d’organisations internationales et locales. Elles comprennent l’usage excessif de la force contre les manifestants, ayant fait des centaines de morts, la torture dans les locaux de la Sécurité nationale et les disparitions forcées de milliers de personnes. Le pays a également connu des exécutions collectives de détenus politiques à l’issue de procès qualifiés d’inéquitables, ainsi qu’une dégradation des conditions carcérales marquées par la surpopulation, la mauvaise qualité des soins et la négligence médicale, particulièrement pendant la pandémie de Covid-19.

Malgré les rapports du ministère de l’Intérieur affirmant une amélioration des droits humains grâce à des initiatives humanitaires et au suivi du comportement des agents de la Sécurité nationale, ces mesures n’ont pas empêché la poursuite des violations documentées. Les organisations de défense des droits humains considèrent ces abus comme systématiques et généralisés, dans un contexte d’absence de véritable responsabilité des services de sécurité, avec de lourdes conséquences pour les libertés fondamentales et les droits individuels en Égypte au cours des dix dernières années.

Dans une précédente déclaration à Zawia3, Yasser Saad, avocat spécialisé dans les droits sociaux et économiques, avait affirmé que ces pratiques « ne sont pas nouvelles, mais représentent un retour aux anciennes politiques et un effondrement de l’État de droit. Le ministère de l’Intérieur utilise cette méthode depuis de nombreuses années, probablement depuis avant 2011, même s’il y a relativement moins recouru après 2013, notamment dans les affaires à dimension politique où les personnes sont arrêtées en raison de leurs positions ou de leurs activités politiques ».

Il ajoutait : « Le ministère recourt à cette approche lorsque certains de ses membres se sentent au-dessus des lois et considèrent que les agressions ou les violations n’ont plus d’importance tant qu’ils appliquent ce qu’ils estiment être une dissuasion contre les hors-la-loi. C’est extrêmement dangereux. » Il soulignait que « ce qui se produit constitue une violation grave non seulement de la loi, mais aussi des règlements dont le ministre de l’Intérieur parle régulièrement et que l’État affirme faire respecter dans le cadre des droits humains ».

« Cela exige de demander des comptes et de sanctionner non seulement les auteurs des violations, mais aussi le ministre de l’Intérieur lui-même, en tant que plus haut responsable, insistait-il. Nous ignorons encore si les résultats recherchés importent réellement à l’État ou à la société. Mais nous savons parfaitement que ces méthodes constituent des abus injustifiables face auxquels le silence n’est pas acceptable. »

La mort de Youssef Eid et de Farag Rabbach à Al-Negaila reste au cœur d’une confrontation entre l’exigence de justice et les atermoiements de l’enquête, révélant l’échec à demander des comptes aux responsables de ce crime effroyable. Malgré les demandes croissantes des familles, de la défense et des organisations de défense des droits humains, la lenteur de la procédure menace d’éroder la confiance dans les institutions judiciaires. La mobilisation persistante et les appels à la grève générale reflètent l’ampleur de la colère, tandis que les pressions juridiques et des défenseurs des droits se poursuivent pour obtenir une mise en cause équitable et transparente des responsabilités. En l’absence de mesures décisives du parquet, l’espoir reste suspendu à une intervention au plus haut niveau, du procureur général à la présidence, pour préserver les droits des victimes et éviter que ce crime ne reste qu’un numéro de plus dans une longue série de pratiques illégales.

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