La guerre de Gaza marque-t-elle un tournant vers l’ouverture de l’espace public en Égypte ?

Aida Seif El-Dawla : ce niveau de répression politique et d’appauvrissement de la majorité des citoyens ne peut pas durer
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Shimaa Hamdy

Depuis 2013, le pouvoir égyptien a commencé à mettre en place un système de contrôle accru, qui a réussi à étouffer les protestations en Égypte, en s’appuyant sur la loi n° 107 de 2013 (loi sur les manifestations), adoptée en 2013 à la suite des événements du 30 juin ; des protestations limitées sont revenues au Caire pour dénoncer la poursuite de la guerre génocidaire menée par l’occupation israélienne contre les Palestiniens dans la bande de Gaza assiégée, dans des tentatives menées par des responsables politiques, des défenseurs des droits humains et des membres de syndicats professionnels pour briser la fermeture de l’espace public instaurée par le régime égyptien depuis plusieurs années et jusqu’à aujourd’hui.

Les manifestations du « vendredi de la Terre », qu’a connues Le Caire en 2016 pour protester contre la cession par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi des îles de Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite, sont les dernières manifestations massives ; elles ont conduit à l’arrestation de dizaines de participants, jugés pour avoir refusé la vente de leur terre ; depuis lors, les protestations ont reculé dans les rues du Caire jusqu’à disparaître complètement, tandis que les partisans du président Abdel Fattah al-Sissi ont été autorisés à occuper les rues et les places à plusieurs occasions. Toutefois, en septembre 2020, les protestations sont revenues pendant plusieurs jours, sous la forme d’un soulèvement populaire contre la vie chère et la dégradation de la situation économique, connu à l’époque sous le nom d’appels de Mohamed Ali.

La loi réglementant les manifestations, appelée « loi réglementant le droit aux réunions publiques, aux cortèges et aux manifestations pacifiques », promulguée par le président par intérim Adly Mansour en 2013, a limité la capacité des citoyens à protester, soit en restreignant la liberté de réunion, soit par des définitions larges du terrorisme, du sabotage ou de l’incitation à la violence.

 

Tentatives de reconquête : les femmes en première ligne

Après des années d’absence de manifestations de femmes d’opposition, des dizaines de militantes ont organisé une marche surprise, partie du siège de l’Union des femmes palestiniennes, dans le quartier de Ramsès au Caire, avant que les forces de sécurité ne l’encerclent et ne contraignent les participantes à mettre fin à l’action avant leur arrivée à la place Talaat Harb, dans le centre de la capitale, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, pour réclamer l’entrée de l’aide dans la bande de Gaza et l’arrêt de l’agression de l’occupation israélienne contre la bande.

Plusieurs femmes politiques, défenseuses des droits humains et journalistes ont participé à cette marche, dont Aida Seif El-Dawla, directrice du Centre El-Nadim pour les victimes de la torture, qui estime, dans son entretien avec Zawia3 : « La marche s’inscrit dans le cadre de multiples tentatives qui n’ont pas cessé depuis 2014, souvent faibles mais qui persistent sans relâche ; et l’on ne peut exclure de ces tentatives la lutte des habitants de l’île d’Al-Warraq, des habitants de la banlieue d’Al-Gamil, des habitants de Rafah et de Cheikh Zouweid, les grèves ouvrières et les tentatives de solidarité avec les nôtres à Gaza, dont la marche du 8 mars a été l’une des formes ».

Seif El-Dawla a poursuivi : « Je pense que ces tentatives vont continuer, car ce niveau de répression politique et d’appauvrissement de la majorité des citoyens ne peut pas durer sans qu’il y ait une réaction dans l’espace public ». Elle a indiqué que ces réactions confirment que l’injustice n’est pas acceptée, et réfutent l’idée que les Égyptiens sont un peuple conciliant, prêt à se laisser humilier. Mais la directrice du Centre El-Nadim estime que ces tentatives sont dispersées et manquent de mécanismes de solidarité entre elles, soulignant que la colère couve sous la surface et que le pouvoir en Égypte semble indifférent à l’idée de satisfaire les citoyens, ne serait-ce qu’un peu, même pour leur gagne-pain.

Pour sa part, Elham Eidarous, mandataire des fondateurs du Parti du pain et de la liberté et l’une des participantes à la marche des femmes, estime que la cause palestinienne a été et restera centrale dans la politique égyptienne et liée à de nombreux niveaux, comme le niveau de démocratie, la situation des droits humains, les politiques étrangères, etc. ; cette cause reflète la situation politique, en particulier sa dimension démocratique.

Elle a ajouté : depuis des années, le régime égyptien a confisqué le droit de réunion pacifique ; et avec la guerre lancée par les forces d’occupation contre la bande de Gaza, les tentatives de protestation de différents groupes démocratiques sont revenues pour surmonter cette confiscation par le régime, comme les manifestations d’Al-Azhar et la marche qui en est partie et a atteint la place Tahrir, la marche surprise des femmes et le ministère des Affaires étrangères ; mais ces tentatives se heurtent au lourd bâton sécuritaire, comme le prouve le maintien en détention des jeunes arrêtés lors des manifestations d’octobre ; malgré cela, il y a des tentatives visant à reconquérir des espaces dont on ne peut pas dire qu’ils sont considérables, mais qui se poursuivent.

La mandataire des fondateurs du Parti du pain et de la liberté a qualifié la situation en Égypte de honteuse, indiquant qu’au moment où des millions de personnes à travers le monde sont descendues dans la rue pour soutenir les habitants de la bande de Gaza, la mobilisation en Égypte est restreinte et interdite. Selon elle, malgré les tentatives de protestation et le lancement d’activités de soutien au peuple palestinien, les mobilisations ne sont toujours pas à la hauteur de l’événement. Elle déclare : « L’un des aspects positifs apparus au cours de la période écoulée est le retour des racines du conflit israélo-arabe et de la position sur Camp David sur la table des discussions, que ce soit entre responsables politiques ou entre citoyens ordinaires ».

Le 20 octobre dernier, un certain nombre de manifestations sont parties de plusieurs places dans le cadre de l’appel officiel lancé par al-Sissi pour rejeter l’idée du déplacement des Palestiniens et de leur installation dans le Sinaï ; mais cette couverture politique du régime n’a pas empêché les services de sécurité de s’acharner sur certains participants, en particulier ceux qui ont dépassé la liste des lieux de rassemblement pour lesquels des partis loyaux au pouvoir avaient mobilisé, et qui ont décidé de partir d’Al-Azhar al-Sharif en une marche rassemblant des dizaines de milliers de personnes jusqu’à la place Tahrir, une scène qui ne s’était pas répétée depuis la révolution de Janvier, avant que les forces de sécurité ne décident de la disperser et d’arrêter certains participants.

 

Le retour des marches du Syndicat des journalistes

Les slogans résonnent à nouveau sur les marches du Syndicat des journalistes après des années d’interruption : le conseil du Syndicat des journalistes et des membres de l’assemblée générale ont organisé un certain nombre de manifestations de solidarité avec le peuple palestinien depuis la mi-octobre dernier jusqu’à aujourd’hui, ce qui indique implicitement une reconquête des marches du Syndicat des journalistes, qui ont connu de nombreuses manifestations depuis l’époque de l’ancien président Mohamed Hosni Moubarak, avant que cet espace ne soit fermé à la suite de l’assaut du Syndicat des journalistes par les forces de sécurité en 2016 et de l’arrestation de journalistes (Amr Badr, alors rédacteur en chef du portail Yanayer, et Mahmoud El-Sakka, journaliste à Al-Manassa) pour diffusion de fausses nouvelles, un précédent sans équivalent.

Les événements « Pain et sel », organisés par des journalistes membres de l’assemblée générale et tenus chaque mardi sur les marches du Syndicat des journalistes pendant le mois de ramadan, sont l’une des actions de protestation que connaissent les marches du Syndicat des journalistes, en solidarité avec le peuple palestinien assiégé.

Pour sa part, la journaliste Iman Ouf, l’une des fondatrices de l’initiative Femmes journalistes égyptiennes, qui a porté de nombreuses actions sur les marches du Syndicat des journalistes, condamne la manière dont le régime égyptien traite les manifestations de soutien au peuple palestinien, l’arrestation de certains manifestants et leur maintien en détention depuis octobre jusqu’à aujourd’hui. Elle indique que l’Égypte est le premier pays à soutenir la Palestine, comme elle l’était par le passé, mais que ce qui se passe, c’est l’appel à des manifestations de façade, fabriquées, qui n’expriment pas la colère des Égyptiens, lesquels, lorsqu’ils ont décidé d’exprimer leur colère, se sont heurtés à l’interdiction et à l’arrestation, du fait de la crainte du pouvoir de voir les masses et les protestations revenir dans les rues.

« Ouf » explique que le régime égyptien craint que les Égyptiens descendent dans la rue pour de vraies manifestations massives, non fabriquées, même en soutien à Gaza, et que la crainte du régime est liée aux politiques économiques et au plan d’appauvrissement mené par l’État : il craint que les manifestations de soutien à la Palestine ne se transforment en protestations contre la pauvreté, la faim et pour les libertés.

Au sujet des manifestations auxquelles a appelé le groupe Femmes journalistes égyptiennes sur les marches du Syndicat des journalistes, elle déclare : « Femmes journalistes égyptiennes est un groupe de journalistes de l’assemblée générale des journalistes ; nous avons des positions claires sur les pratiques du régime égyptien, qu’il s’agisse de la répression des libertés exercée contre des journalistes ou des citoyens, et nous avons des positions liées aux politiques économiques et sociales que le régime impose au peuple égyptien ». Elle ajoute qu’il existe des recoupements importants entre les causes de leur groupe, consistant avant tout à défendre les journalistes et leur situation, et ce qui se passe dans le monde extérieur, expliquant : « Nous ne pouvons pas être un groupe qui défend les journalistes en Égypte sans nous soulever pour les 136 journalistes palestiniens tombés en martyrs après avoir été tués par les forces d’occupation, ainsi que pour les familles des journalistes délibérément visées ; si nous parlons des causes du métier et que nous les défendons, il n’est pas juste de ne pas prendre position sur ce qui arrive aux journalistes palestiniens ». Par ailleurs, le groupe a une vision féministe qui croise également les violations commises contre les femmes de Gaza.

Sur l’état de l’espace public en Égypte, le Centre du Caire pour les études des droits de l’homme a publié en mars de l’année dernière un document de recherche intitulé Le dilemme de l’ouverture de l’espace public en Égypte ; le document indique que trois facteurs pourraient pousser les autorités égyptiennes, dans le contexte de l’impasse économique actuelle, à élargir l’espace public. Le troisième facteur est la montée des protestations populaires spontanées et non organisées sous le poids des difficultés de la vie. Selon des rapports de défense des droits humains, les secteurs ouvriers des usines et des entreprises, publiques comme privées, dans plusieurs villes égyptiennes connaissent des taux élevés de protestations et de grèves pour réclamer des augmentations de salaire et le versement de primes face à la hausse du coût de la vie. La persistance de ces protestations et l’élargissement de leur portée dans la société pourraient conduire à leur transformation, dans les mois à venir, en une action politique constituant une pression réelle sur le pouvoir.

 

Un rôle décevant

Le 18 mars courant, un certain nombre de personnalités publiques ont organisé un sit-in de protestation devant le ministère des Affaires étrangères pour réclamer l’autorisation d’un convoi humain accompagnant l’aide, afin de tenter de briser le blocus de Gaza. La décision du sit-in est intervenue après que le ministère des Affaires étrangères a reporté le rendez-vous fixé au lundi 11 mars courant entre l’un de ses ambassadeurs chargés du dossier palestinien et une délégation de la campagne, qui avait déjà présenté une déclaration portant les signatures de personnalités égyptiennes et arabes demandant à entrer à Gaza avec l’aide, ce qui a suscité une montée des critiques à l’égard de la gestion par le pouvoir de la guerre en cours.

Dans le même contexte, Aida Seif El-Dawla estime, dans son entretien avec nous, que la performance du pouvoir égyptien est honteuse, à commencer par le discours dans lequel le président a annoncé son refus du déplacement des Palestiniens vers le Sinaï, mais a aussi « proposé de les déplacer vers le désert du Néguev, jusqu’à ce que l’occupation termine sa mission déclarée ». Elle indique que la position du président égyptien rejetant le déplacement est juste et a été saluée par la société civile, mais qu’on peut lui reprocher de ne pas avoir agi pour les protéger du meurtre, de la famine ou de la mort par négligence médicale, dénonçant le maintien par le pouvoir en Égypte des relations diplomatiques entre les deux pays et le fait que Le Caire n’ait pas rappelé son ambassadeur de Tel-Aviv ni expulsé l’ambassadeur de l’occupation israélienne d’Égypte, malgré les appels en ce sens.

 

Des tentatives limitées sur fond de recul de l’opposition

Le chercheur et homme politique Zohdy El-Shamy, vice-président du Parti de l’alliance populaire socialiste, salue les tentatives menées par certains pour rouvrir l’espace public, après que le pouvoir égyptien l’a nationalisé pendant des années. Mais il estime que ces tentatives restent limitées au regard de l’agression israélienne, entrée dans son sixième mois.

Il estime que les manifestations de solidarité que connaît l’Égypte ne sont pas à la hauteur de l’événement, comparées à la mobilisation mondiale, et que cela est dû aux restrictions sécuritaires. Il ajoute : « Même au début, lorsque l’État a lui-même adopté l’idée de soutenir les décisions du président face à la guerre, que les partisans de l’État sont descendus dans la rue et qu’il y a eu une tentative d’entrer à Tahrir, cela s’est terminé par l’arrestation d’un groupe de citoyens toujours en détention provisoire ».

Le vice-président du Parti de l’alliance populaire socialiste explique que l’État craint que l’agression contre la Palestine ne se conjugue avec la crise que vit l’Égypte en raison des décisions et de la situation économique détériorée ; jusqu’à présent, la réaction du pouvoir face aux mobilisations de protestation reste majoritairement hostile. Il révèle que l’opposition égyptienne souffre d’une grande faiblesse et d’une grande confusion dans ses rangs, depuis une période antérieure à l’agression contre Gaza ; après la guerre, la crise s’est approfondie et la scène est devenue encore plus confuse. Il rappelle : il y avait un espoir de détente avec le début des sessions du dialogue national, mais cela ne s’est pas produit à ce jour.

Dans le même contexte, la journaliste Iman Ouf reprend la parole pour critiquer l’état de l’opposition en Égypte, qu’elle décrit comme « vivant un état de fragmentation ». Elle poursuit : il n’y a pas de travail partisan ou institutionnel, en raison du laminage qu’a subi l’opposition tout au long des dernières années, depuis 2014, ce qui s’est répercuté sur son rôle de soutien à la cause palestinienne, en raison des menaces qu’elle subit et de la fermeture de l’espace public, ce qui reflète l’état de délabrement auquel nous sommes parvenus. Elle dénonce l’état de capitulation de l’opposition, estimant que sous l’ancien président Hosni Moubarak, en 2008, les circonstances politiques étaient similaires, mais que la cause palestinienne restait la première priorité de l’opposition égyptienne : autrefois, la Palestine était capable de rassembler l’opposition égyptienne, alors qu’aujourd’hui l’opposition est fragmentée ; une partie cherche des intérêts directs avec le régime et craint de soutenir la résistance parce qu’elle est islamiste, et certains craignent de briser les restrictions et les limites pour éviter la machine répressive du pouvoir.

Dans son rapport sur la situation de l’Égypte en 2022/2023, Amnesty International indique que les autorités égyptiennes ont sévèrement réprimé le droit à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique. Dans la période qui a précédé la tenue de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP27) dans la ville de Charm el-Cheikh, sur la côte de la mer Rouge, les autorités ont libéré 895 détenus pour des raisons politiques, mais en ont arrêté environ trois fois plus en lien avec des appels à manifester pendant la conférence sur le climat. Des milliers de personnes critiques ou opposantes, réelles ou supposées, du gouvernement sont restées en détention arbitraire et/ou ont fait l’objet de poursuites iniques.

L’organisation a indiqué que les autorités égyptiennes ont réprimé le droit de grève des travailleurs et ne les ont pas protégés contre les licenciements abusifs par les entreprises. Les habitants de quartiers informels ont été expulsés de force et détenus pour avoir protesté contre la démolition de leurs maisons. Les autorités ont poursuivi des chrétiens qui réclamaient leur droit au culte, ainsi que d’autres personnes adhérant à des croyances religieuses non reconnues par l’État. Des réfugiés et des migrants ont été détenus arbitrairement pour être entrés ou avoir séjourné en Égypte de manière irrégulière, et des dizaines d’entre eux ont été renvoyés de force dans leur pays d’origine. Tel est le tableau général produit par le pouvoir égyptien, qui tient à le parachever, malgré les efforts locaux et internationaux pour le pousser à ouvrir l’espace public et à consolider l’État démocratique.

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Shimaa Hamdy
Journaliste égyptienne, elle couvre les dossiers politiques et des droits humains et s’intéresse aux questions des femmes. Chercheuse sur la liberté de la presse, les médias et les libertés numériques.

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