Une élève d’une école de Nazlet Al-Macharqa, dans le gouvernorat de Beni Soueif, avait apporté son repas : un sachet de fèves et deux pains. Le directeur provincial de l’Éducation Mohamed Al-Fouli, de passage, s’est moqué d’elle devant ses camarades. L’affaire a circulé et l’a contraint à présenter des excuses à l’enfant et à sa famille. Mais une question demeure : le gouvernement consacre chaque année 7 milliards de livres à l’alimentation scolaire. Où va cet argent ?
C’est la réponse demandée par le député Ahmed Bilal Al-Borollossi dans une interpellation adressée au président de la Chambre, à l’intention du Premier ministre et du ministre de l’Éducation. Il ne voit pas une faute individuelle, mais le révélateur d’une défaillance plus profonde du système.
Al-Borollossi relie les moqueries pendant la visite d’inspection à l’annonce d’environ 7 milliards de livres annuels pour des centaines de millions de repas destinés à près de 19,5 millions d’élèves. Il interroge l’absence d’effet visible dans les écoles et critique la dépendance persistante aux familles pour l’alimentation quotidienne, malgré la dégradation économique. L’absence de rôle gouvernemental pose selon lui la question de l’efficacité et fait soupçonner un gaspillage de fonds publics.
Il n’est pas seul : Bassam Al-Sawwaf a présenté une interpellation semblable, demandant de revoir l’alimentation scolaire et la sélection des responsables éducatifs. Mahmoud Naguib Mechaal en a déposé une troisième : « L’enfant ne méritait pas d’être humiliée. Ce sont les responsables exécutifs qui devraient l’être et se demander pourquoi elle a dû faire cela, alors que des millions sont dépensés chaque année pour l’alimentation scolaire. »
Dans une interpellation au Premier ministre et au ministre de l’Éducation et de l’Enseignement technique, le député estime que l’incident révèle l’incapacité du système à couvrir les besoins alimentaires minimaux, surtout avec la hausse du coût de la vie. Il demande une réévaluation de la couverture, mais aussi de la qualité, de la continuité et de l’accès des plus vulnérables.
En avril dernier, le ministre des Finances Ahmed Kouchouk a annoncé 7 milliards de livres pour l’alimentation scolaire au budget 2026/2027, afin de fournir environ 660 millions de repas à quelque 19,5 millions d’élèves. La réalité révèle toutefois un large écart entre crédits et application.
Les crédits avaient reculé à 6,1 milliards dans le budget 2024/2025, contre 6,6 milliards en 2023. Le montant moyen par élève sur l’année scolaire était de 467 livres en 2024, contre 494 l’année précédente. Le ministère a également subi un déficit de financement de 1,9 milliard pendant l’exercice 2025/2026 pour couvrir les besoins réels.
Selon les données officielles, en 2023, seules 18 306 écoles maternelles bénéficiaient de l’alimentation scolaire, ainsi que 32 331 écoles primaires, 2 931 établissements préparatoires, 388 secondaires, 436 secondaires techniques et 1 048 écoles d’éducation spécialisée.
Le ministère distribue en maternelle un paquet de biscuits aux dattes de 80 grammes et un paquet nature de 80 grammes, soit 160 grammes par enfant. Fournis par Silo Foods selon les présences effectives, les repas coûtent 12,375 livres chacun, selon une publication du portail égyptien de transformation numérique.
Défaillances de production et de distribution
La sénatrice Amira Saber estime nécessaire de rouvrir sérieusement le dossier au Parlement et prévoit de le faire lors de la prochaine session, face aux insuffisances persistantes. Évaluer les crédits ne doit pas se limiter au total annoncé, mais considérer le nombre d’élèves, la qualité réelle et la régularité des repas. Le dispositif antérieur était plus régulier que l’actuel, souligne-t-elle.
Elle dit à Zawia3 : « L’alimentation scolaire doit être considérée comme un investissement de développement à long terme, pas comme une dépense de consommation. Elle influence directement la santé et les capacités intellectuelles et physiques des enfants, puis leur productivité et le marché du travail. » Les carences essentielles contribuent à la malnutrition et au retard de croissance, ajoute-t-elle.
Amira souligne qu’améliorer le système peut réduire le décrochage, surtout avec les pressions économiques et la pauvreté : le repas motive certaines familles à envoyer leurs enfants à l’école. Elle propose aussi de diversifier le financement par des partenariats privés de responsabilité sociale, en complément du budget, pour garantir durablement des repas adaptés.
En 2024, alors députée, elle avait présenté une interpellation sur les obstacles à la généralisation du programme, qu’elle juge essentiel à la sécurité nationale et à la protection sociale : soutien aux familles, allègement des charges et amélioration de la santé. Plus de 30 % des écoliers souffrent de troubles de malnutrition, rappelait-elle, justifiant des repas réguliers.
Elle en a retracé l’histoire depuis 1942, les interruptions après des intoxications et la reprise partielle en 2021, avec un objectif de couverture de 25 % des besoins nutritionnels. Selon des données récentes, environ 435 millions de repas avaient été distribués pendant l’année 2023/2024 jusqu’en novembre. Les défis de pérennité et de généralisation persistent, souligne-t-elle, réclamant son intégration au budget et aux politiques publiques pour un coût proche de 8 milliards de livres par an.
Le système comprend 16 usines du ministère de l’Agriculture réparties dans les gouvernorats : huit en Basse-Égypte, sept en Haute-Égypte et une dans le Nord-Sinaï.
Récemment, Silo Foods, à Sadat City, rattachée à l’Organisation des projets du service national, est devenue un fournisseur principal des repas, après la décision du Conseil des ministres n° 160 du 15 septembre 2021 de lui confier le système d’alimentation scolaire.
Ahmed Abdel Aal, ancien salarié du Projet de service d’alimentation scolaire, de production et de distribution des repas du ministère de l’Agriculture, raconte que celui-ci, officiellement lancé à la fin des années 1990, était un modèle réussi de fabrication locale et de distribution régulière. Il a commencé à reculer progressivement en 2015 avec les changements de direction et ce qu’il décrit comme une gestion de plus en plus confuse.
Au début des années 2000, sous le ministre de l’Agriculture et de la Bonification des terres Youssef Wali, le projet était passé d’une usine à Abchouaï, dans le Fayoum, à deux autres à Tamia et Kom Ochim, puis à 16 autres à Al-Arich, Assouan, Port-Saïd, Ismaïlia, Minya, Beni Soueif, Damiette, Tanta et Al-Salam, toutes rattachées au ministère, explique-t-il.
Ces usines ont longtemps couvert régulièrement les besoins. Les difficultés ont commencé en 2015 avec le manque de matières premières et la mauvaise gestion, réduisant la production et interrompant les approvisionnements malgré les budgets maintenus.
Il dit à Zawia3 : « La production est irrégulière et la distribution des biscuits aux dattes désordonnée : ils n’atteignent souvent pas les bénéficiaires. Certaines écoles peuvent ne recevoir aucun repas pendant tout un trimestre, d’autres des quantités insuffisantes ou très espacées. »
Plus de 16 usines continuent de travailler par intermittence sans clarté sur la destination finale des livraisons, ajoute-t-il, interrogeant l’efficacité de la gestion des ressources face aux plaintes des salariés comme des parents.
Production entravée et crise des salaires
Les difficultés, de la production à la distribution, s’accompagnent d’une crise durable des salariés. Selon plusieurs d’entre eux interrogés par Zawia3, leurs salaires mensuels ne dépassent pas 1 150 livres, avec des primes limitées et irrégulières.
Othman Hassan, pseudonyme d’un salarié de l’usine d’Assouan, décrit des années sans solution durable : son salaire est passé d’environ 500 livres à son recrutement en 2010 à près de 1 300 actuellement, sans application effective du salaire minimum.
Il explique à Zawia3 : « Certains salariés ont obtenu des jugements définitifs en leur faveur, devant les instances du ministère ou la justice administrative, mais ils ne sont toujours pas exécutés des années après, aggravant leurs conditions de vie. »
L’usine produisait autrefois environ 100 000 repas quotidiens pour l’Éducation, révèle-t-il. Elle est arrêtée depuis près de deux ans, tandis que les salariés pointent sans activité réelle. Il attribue cela au transfert des approvisionnements et livraisons à Silo Foods, paralysant plusieurs usines de l’Agriculture dans le pays, sans vision claire de reprise ni de règlement de la situation des salariés, selon lui.
Cherine Salem, pseudonyme d’une salariée depuis 17 ans à l’usine d’Abou Sultan, à Ismaïlia, explique que ces établissements produisaient et livraient les écoles publiques. Leur rôle a reculé avec Silo Foods, affectant la stabilité de l’activité.
Elle affirme aussi que les salariés ne disposent pas d’une couverture médicale efficace et paient eux-mêmes leurs soins, malgré des blessures parfois liées au travail pénible. Les promesses répétées d’amélioration salariale et de titularisation des temporaires sont restées sans suite pendant des années.
Elle dit à Zawia3 : « Avec quelques collègues, j’ai obtenu un jugement de titularisation fin 2023. Son exécution a subi des blocages administratifs répétés entre l’Agriculture et l’Agence centrale d’organisation et d’administration, sans résultat définitif. »

Saïd Abdel Salam, pseudonyme d’un distributeur de l’usine d’Al-Arich, affirme que ses collègues et lui attendent toujours l’exécution de leurs jugements de titularisation de 2022. Ils ont fourni tous les documents, transmis de l’administration locale à l’Agriculture puis à l’Agence centrale d’organisation et d’administration dès août 2022.
Leurs conditions se dégradent avec des revenus de 1 100 à 1 300 livres par mois, ne couvrant même pas les déplacements d’Al-Arich au Caire pour suivre les dossiers : transport, hébergement et nourriture. La charge est plus forte pour les femmes et les salariés ayant des contraintes familiales, souligne-t-il.
Il dit à Zawia3 : « Les salariés peinent à suivre leurs démarches ou à faire entendre leurs plaintes, notamment à cause du contexte sécuritaire et des particularités du Nord-Sinaï, région frontalière. »

Il relève que d’autres collègues ayant obtenu des jugements au même moment ont été recrutés environ deux ans auparavant, tandis qu’un groupe attend toujours. Cette inégalité d’exécution provoque un sentiment de discrimination et de frustration, estime-t-il.
Le 20 janvier 2022, la douzième chambre du tribunal du contentieux administratif du Conseil d’État a statué sur le recours n° 8729 de la 52e année judiciaire supérieure. Un salarié poursuivait le ministre de l’Agriculture et de la Bonification des terres et le directeur général du projet pour être nommé et titularisé sur un poste permanent de distributeur à l’usine d’Al-Arich.
Le demandeur contestait un jugement du tribunal administratif du ministère des Finances déclarant son action irrecevable faute de décision administrative. Il demandait son annulation et la reconnaissance de son droit à nomination et titularisation au titre des lois nos 19 de 2012 et 81 de 2016.
Après examen des pièces et des plaidoiries, le tribunal a déclaré le recours recevable en la forme, indiquant que le litige portait sur le refus de l’administration de nommer un salarié travaillant comme temporaire dans le projet.

En février dernier, Bassam Al-Sawwaf avait présenté une interpellation sur le refus d’exécuter les jugements ordonnant la nomination d’environ 3 500 salariés au budget général et le paiement de leurs droits. Il dénonçait la privation persistante de salaires malgré les décisions définitives.
Ces temporaires remplissent les conditions légales, affirmait-il, mais les autorités recourent à des solutions telles que les « grades personnels », contournant les jugements. Il évoquait une exécution inégale entre gouvernorats : droits impayés au Fayoum depuis 2021 contre paiements réguliers à Damiette. Il demandait exécution rapide, rappels, identification des responsables et égalité de traitement, avec prise en charge des personnes lésées et familles de salariés décédés.
Zawia3 a tenté d’obtenir les commentaires de responsables administratifs de plusieurs usines de l’Agriculture sur les salariés et leurs salaires. Ils ont refusé sans autorisation du ministère. Une source anonyme a révélé des sanctions et retenues contre des salariés réclamant de meilleures conditions et le salaire minimum.
Pauvreté et malnutrition
L’économiste Elhami Al-Mirghani relie directement les difficultés à l’extension de la pauvreté et de la malnutrition chez les quelque 22,5 millions d’élèves du public. Dans certaines régions, la pauvreté dépasse 35 % selon les données officielles et 60 % selon des estimations internationales. Il explique à Zawia3 que des études de terrain sur environ 25 millions d’élèves en trois ans ont identifié 12,7 millions d’enfants souffrant de malnutrition : 8,2 millions d’anémie, 3,3 millions d’obésité et 1,2 million de retard de croissance, ainsi que des taux notables d’émaciation, affectant concentration et résultats scolaires.
Il dit : « L’importance de l’alimentation scolaire augmente avec l’inflation et le prix des aliments, mais les crédits ne reflètent pas ces défis. » Répartir environ 7 milliards de livres entre les élèves et les 183 jours de classe laisse au maximum 1,7 livre par élève et par jour avant frais administratifs, précise-t-il.
Ce montant lui paraît irréaliste et incapable d’assurer un repas équilibré avec la hausse des produits essentiels, dont œufs et produits laitiers. La somme pourrait ne couvrir que quelques mois, pas l’année complète.
Il demande une restructuration du financement et de la distribution et l’association de nutritionnistes pour combattre anémie et retard de croissance. Maintenir la situation aggrave la faim et affecte santé et capacités intellectuelles des enfants, avertit-il.
L’Enquête sur la santé de la famille égyptienne de 2021, publiée par l’Agence des statistiques, indique chez les moins de cinq ans un retard de croissance à 12,8 %, un surpoids à 11,5 % et une émaciation à 3,1 %.
L’Égypte est 77e sur 113 pays à l’Indice mondial de sécurité alimentaire 2022 et 57e sur 121 à l’Indice mondial de la faim. Elle figure parmi les 36 pays concentrant 90 % du fardeau mondial de la malnutrition selon l’UNICEF. L’organisme estimait alors, pour les moins de cinq ans en 2014, le retard de croissance à 21 %, la maigreur à 8 %, l’insuffisance pondérale à 6 % et l’anémie, déficit de globules rouges ou d’hémoglobine, à environ 27,2 %.
Le docteur Nader Noureddine, expert à l’assemblée générale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), affirme que le terrain montre l’effet direct de l’absence de repas sur concentration et apprentissage. Des observations dans les écoles, surtout les plus pauvres, révèlent des élèves arrivant sans petit-déjeuner, avec des effets sur leur santé et leurs résultats.
Il dit à Zawia3 : « Le repas scolaire a un double effet : il améliore la nutrition et la régularité de la scolarité et réduit le décrochage, surtout chez les familles modestes que les pressions économiques peuvent pousser à envoyer leurs enfants travailler. »
Le programme couvrait autrefois une large part du public, ajoute-t-il. Son recul ou interruption dans certains secteurs interroge l’efficacité et les responsabilités malgré les financements et soutiens, y compris internationaux.
L’alimentation scolaire doit être traitée comme un droit fondamental de l’enfant, pas comme un service facultatif, insiste-t-il. Il faut rétablir un système régulier et général garantissant des repas sûrs et nutritifs à tous les bénéficiaires, surtout dans les zones les plus vulnérables.
Le docteur Kamal Moghith, spécialiste de l’éducation, voit dans l’écart entre crédits annoncés et réalité un défaut structurel des priorités éducatives. Le faible intérêt pour le public se répercute nécessairement sur les programmes de soutien comme l’alimentation.
Il juge les chiffres gouvernementaux trompeurs et peu représentatifs de l’exécution réelle, les indicateurs sanitaires, surtout chez les faibles revenus, révélant toujours une anémie et une malnutrition importantes.
Il attribue les obstacles aux repas à l’inefficacité des organismes exécutants, au manque de contrôle et à ce qu’il décrit comme une corruption administrative répandue. Il rappelle des précédents de produits impropres ou de mauvaise qualité.
Il dit à Zawia3 : « Gérer un système servant environ 25 millions d’élèves dans près de 50 000 écoles publiques exige une administration forte et rigoureuse. » La multiplicité des ministères et organismes aggrave selon lui la crise. Il demande une autorité unique responsable des contrats, de la production et de la distribution, pour unifier les normes et réagir vite, les repas étant des « produits sensibles » soumis à des conditions précises de transport et de stockage.
Améliorer le système peut directement réduire le décrochage et améliorer l’assiduité, souligne-t-il. Les pressions économiques font du repas une motivation essentielle pour certaines familles, tandis que son absence nuit à la présence et à l’apprentissage.
L’épisode de « l’élève aux fèves » reflète ainsi la mauvaise gestion d’un système recevant des milliards chaque année sans bénéfice clairement perceptible pour les élèves. Entre crédits officiels en hausse, témoignages de production et de distribution entravées et salariés en difficulté, une révision globale semble nécessaire pour relier à nouveau le financement aux résultats réels.
