Quand l’acheteur donne l’alerte : le régulateur des télécoms met en garde contre des logiciels israéliens pour lesquels l’Égypte a payé des millions de dollars

L’Égypte alerte contre des logiciels espions israéliens, alors que des enquêtes documentent ses achats et leur usage contre des opposants.
Illustration éditoriale de l’enquête sur les logiciels espions et la surveillance numérique en Égypte
Image de Hisham Aref

Hisham Aref

Le 9 décembre dernier, l’Autorité nationale égyptienne de régulation des télécommunications, par l’intermédiaire du Centre national de préparation aux urgences informatiques et de réseaux (EG-CERT), a lancé une alerte urgente sur des tentatives de piratage sophistiquées visant les utilisateurs de smartphones dans plus de 150 pays, dont l’Égypte. Elles exploitent des failles jusque-là inconnues, dites « zero-day », et utilisent des liens et messages malveillants semblant provenir de sources fiables, précisait-elle.

Cette alerte faisait écho aux rapports de Google et d’Apple sur des logiciels espions commerciaux sophistiqués comme Predator, de la société israélienne Intellexa, visée par des sanctions américaines pour la menace qu’elle représente pour la cybersécurité mondiale.

Intellexa est l’une des entreprises les plus connues du secteur des logiciels espions « mercenaires », terme employé par les chercheurs de la société civile et de l’industrie pour désigner les sociétés privées qui développent ces logiciels et les vendent aux gouvernements.

Le paradoxe est que les autorités égyptiennes avaient déjà collaboré avec cette même société entre 2019 et 2021 pour utiliser des logiciels comme Predator contre des militants, des responsables politiques et des défenseurs des droits humains, selon plusieurs enquêtes techniques menées par Amnesty International avec d’autres organisations internationales.

Brochure commerciale divulguée présentant les capacités du produit d’espionnage d’Intellexa. Amnesty International.

Une enquête ultérieure d’Amnesty International, réalisée avec Inside Story, Haaretz et le WAV Research Collective, a révélé des éléments indiquant qu’Intellexa pouvait accéder à distance aux systèmes de ses clients Predator, même lorsqu’ils se trouvaient physiquement dans les locaux de ses clients gouvernementaux. La société pouvait ainsi accéder aux données des personnes soumises à une surveillance ciblée par les gouvernements.

L’aspect le plus grave révélé par ces enquêtes et par des documents internes divulgués est qu’Intellexa peut accéder à distance aux systèmes de ses clients Predator, y compris ceux installés physiquement dans leurs locaux gouvernementaux. Elle pouvait donc accéder aux données des personnes visées par les opérations de surveillance ciblée des gouvernements.

Capture d’écran d’un document divulgué présentant « Aladdin », un système d’infection sans clic par publicité malveillante fondé sur l’adresse IP publique. Amnesty International.
Capture d’écran d’un document divulgué présentant « Aladdin », un système d’infection sans clic par publicité malveillante fondé sur l’adresse IP publique. Amnesty International.

Les fichiers divulgués, couvrant une grande partie de l’histoire récente de la société, contiennent d’autres éléments techniques. L’analyse forensique numérique confirme que Predator, produit phare d’Intellexa, a été utilisé dans des cas précis d’abus de surveillance précédemment observés en Grèce et en Égypte.

Capture d’écran d’une vidéo interne de formation divulguée montrant l’interface de journalisation Elasticsearch, avec des journaux et des informations provenant du système Predator en fonctionnement. Amnesty International.
Capture d’écran d’une vidéo interne de formation divulguée montrant l’interface de journalisation Elasticsearch, avec des journaux et des informations provenant du système Predator en fonctionnement. Amnesty International.

Mahmoud Chalabi, chercheur sur l’Égypte et la Libye à Amnesty International, affirme que l’organisation a documenté ces dernières années l’utilisation de logiciels espions commerciaux et d’attaques numériques en Égypte contre des défenseurs des droits humains, des journalistes et des militants politiques.

Il cite notamment Predator, du consortium Intellexa, utilisé dans des campagnes liées à l’Égypte, ainsi que des preuves forensiques numériques obtenues par l’organisation, datant de 2020 et 2021 et concernant le ciblage de personnalités de l’opposition et de journalistes.

Les enquêtes du projet Pegasus ont également montré en 2021 que des numéros de téléphone de militants et de journalistes égyptiens figuraient sur des listes de cibles potentielles de Pegasus. Chalabi explique aussi qu’Amnesty a découvert qu’en 2019, des centaines de personnes, dont des défenseurs des droits au sein d’organisations de la société civile égyptienne, avaient subi une cyberattaque par courriel. Il s’agissait de tentatives d’accès à leurs messageries par une forme d’hameçonnage appelée « OAuth Phishing ».

Selon Chalabi, toutes ces pratiques illégales constituent une violation massive du droit à la vie privée. Le gouvernement égyptien les a utilisées pour étouffer l’espace public et instaurer une autocensure en suivant et en intimidant les défenseurs des droits, les journalistes et toute personne susceptible de participer à la vie publique, affirme-t-il.

Qui surveille les Égyptiens ?

Ces dernières années, l’Égypte fait l’objet de critiques croissantes d’organisations de défense des droits face à l’extension des outils numériques et juridiques de surveillance portant atteinte à la vie privée et à la liberté d’expression, notamment par le téléphone, Internet et les réseaux sociaux, ainsi qu’au blocage de sites de presse.

La Chambre des représentants a pourtant adopté l’an dernier de nouvelles modifications du Code de procédure pénale. Elles permettent au parquet, sur autorisation motivée d’un juge de première instance, de surveiller les communications filaires et sans fil, les comptes de réseaux sociaux, les courriels et les messages textuels, audio ou vidéo sur les téléphones et les appareils techniques, de saisir leurs supports ou d’enregistrer des conversations privées. Le crime ou le délit concerné doit être passible de plus de trois mois d’emprisonnement, et l’autorisation vaut au maximum trente jours, renouvelables.

L’examen des systèmes acquis par les autorités égyptiennes depuis 2013 montre une expansion méthodique des achats de technologies d’interception des communications et d’espionnage numérique auprès de sociétés américaines, françaises, italiennes et israéliennes.

Ces systèmes, qui comprennent ProxySG, Vortex, Cortex, Remote Control System, Pegasus et Cerebro, ne se limitent pas aux contenus publics. Ils ont permis de pirater des appareils personnels, d’activer caméras et microphones, d’intercepter des communications chiffrées et d’analyser à grande échelle les comportements des utilisateurs.

La « surveillance numérique » consiste à observer et à suivre les activités des citoyens par les appels téléphoniques, les courriels, les messageries instantanées ou la navigation sur Internet, pour recueillir et analyser des informations sur leurs comportements. Le contrôle numérique désigne quant à lui un ensemble d’opérations techniques et juridiques contrôlant les contenus, surveillant les flux de données et analysant les schémas numériques, notamment par la gestion des réseaux, l’interception des communications ou l’analyse des bases de données.

Le suivi des citoyens consiste, lui, à recueillir des informations précises sur des comportements individuels : sites visités, personnes contactées ou mots utilisés dans les recherches, explique un spécialiste des technologies de l’information qui a souhaité rester anonyme.

Selon lui, le risque d’illégalité tient à l’absence de textes clairs régissant les relations entre l’État et les sociétés privées exploitant ces systèmes. La collecte des données personnelles et l’observation des comportements entrent ainsi dans une zone grise juridique. Les infractions possibles comprennent l’atteinte à la vie privée ou le dépassement du cadre de la loi sur les télécommunications, notamment sans fondement législatif clair ni contrôle indépendant garantissant les droits des citoyens.

Il explique que ces dispositifs reposent sur le matériel, les logiciels et les personnels. Le matériel stocke et transporte les données ; les logiciels les analysent et les classent ; des spécialistes supervisent les réseaux et les bases de données. Les logiciels peuvent être locaux ou importés, parfois de sociétés liées indirectement à des États étrangers susceptibles d’exercer une influence politique ou sécuritaire, sans que cela implique nécessairement une menace directe pour la sécurité nationale.

Les données recueillies comprennent des métadonnées, comme les numéros de téléphone, les adresses IP et les horaires d’appel, le contenu des communications lorsqu’un fondement légal existe, ainsi que la navigation et l’usage des applications. L’enquête montre que ces systèmes, bien qu’inscrits dans des projets d’infrastructures ou de transformation numérique, permettent de collecter et d’analyser de vastes quantités d’informations sur les citoyens.

Le dispositif fonctionne comme une chaîne d’opérations techniques : collecte, analyse et possibilité de suivre le comportement numérique individuel. Il comprend le matériel, les logiciels et les personnels responsables. Le matériel transporte et stocke les données, les logiciels les analysent et les classent, et des spécialistes les exploitent. Faute de cadre législatif clair, ces outils peuvent être détournés ou demeurer dans une zone grise affectant le droit à la vie privée.

Comment les entreprises opèrent-elles en Égypte ?

Les données des contrats officiels publiés montrent que des entreprises privées comme Raya Information Technology et GTS ont été des partenaires techniques d’organismes officiels, notamment Misr for Central Clearing et Telecom Egypt, pour moderniser les réseaux et construire des centres de données. Ces projets constituent l’ossature numérique du pays, en coopération avec des sociétés étrangères.

Ces entreprises ne sont pas accusées ici de pratiquer directement la surveillance. Les contrats annoncés, les technologies fournies et leur place dans l’infrastructure numérique de l’État indiquent toutefois un rôle central dans la mise en place de dispositifs de surveillance dépourvus de contrôle législatif indépendant.

La société canadienne Sandvine figure au premier rang des fournisseurs étrangers d’équipements et de technologies d’inspection approfondie des paquets (DPI) aux fournisseurs d’accès à Internet égyptiens. Ces outils ont permis aux autorités de surveiller les comportements des utilisateurs et de bloquer des sites.

Selon les rapports de Qurium et de Citizen Lab, ainsi qu’un rapport de l’Association égyptienne pour la liberté de pensée et d’expression, la société a été utilisée pour former des employés égyptiens à la surveillance des communications et à l’orientation du trafic Internet. Elle a aussi permis l’accès à des données sensibles sur l’activité numérique des citoyens.

Des logiciels servant à bloquer des médias indépendants ont également été détectés dans des réseaux en Égypte, notamment par l’analyse du trafic et le DPI. Des rapports fiables indiquent que les autorités avaient bloqué au moins 424 sites en 2017, puis plus de 500 en 2019.

Le blocage s’est poursuivi, touchant des dizaines d’autres sites jusqu’en 2025 et portant le total à 600. La liste comprend 126 sites de presse et chaînes de télévision, des sites mandataires (proxy), des réseaux privés virtuels (VPN), ainsi que des sites de défense des droits et des sites politiques.

Amnesty International a révélé, dans un rapport de son laboratoire de sécurité numérique du 25 septembre 2020, l’utilisation du logiciel allemand FinSpy pour surveiller des militants et des défenseurs des droits au moyen d’une fausse mise à jour d’Adobe Flash. Le groupe connu sous le nom de « NilePhish » ciblait différents systèmes d’exploitation, dont Windows, Mac, Linux et Android.

Le 29 février 2024, le département américain du Commerce a imposé des restrictions à la société canadienne, en l’inscrivant sur la liste des entités soumises à restrictions, l’accusant de vendre au gouvernement égyptien des outils de surveillance d’Internet et de blocage de sites.

Bien qu’accueillie favorablement par les défenseurs des droits, la décision a suscité de nombreuses interrogations : pourquoi viser précisément une société canadienne alors que d’autres entreprises européennes et américaines continuent de fournir des technologies similaires ?

Quelques mois après la décision américaine, en septembre 2024, Sandvine a annoncé son retrait de 56 pays qualifiés de « non démocratiques », citant expressément l’Égypte et promettant de cesser ses relations avec elle d’ici mars 2025. La société a présenté cette démarche comme une « réforme complète » destinée à empêcher les usages abusifs de ses technologies. Elle a aussi annoncé le départ de son directeur général, la nomination d’un responsable des « droits humains » et le don d’une part de ses bénéfices futurs à des organisations défendant la liberté d’Internet.

Pour des observateurs, ces mesures semblaient pourtant davantage répondre à une crise économique et à des pressions politiques croissantes qu’à un véritable tournant éthique. Le retrait ne démantèle pas le dispositif existant : il laisse un vide rapidement comblé par d’autres entreprises.

Les documents et rapports indiquent que Sandvine a réalisé plus de 30 millions de dollars de ventes en Égypte depuis 2019. Ses clients comprenaient des organismes publics, dont l’Autorité nationale de régulation des télécommunications et le ministère de la Défense, ainsi que de grands opérateurs, notamment Vodafone Egypt et Telecom Egypt.

L’une de ses principales opérations était un contrat de plus de dix millions de dollars conclu en 2020 avec Telecom Egypt, selon les informations publiées par Bloomberg. La relation ne se limitait pas aux équipements : elle comprenait exploitation, assistance et formation, notamment de personnels locaux à l’utilisation des technologies de surveillance dans les réseaux.

La société ne publie pas les détails de ses contrats ni les noms des gouvernements clients. Son site officiel montre cependant que son modèle dépasse la livraison d’équipements et comprend des « services professionnels » : installation, configuration et exploitation des systèmes, formation des utilisateurs finaux et présence d’ingénieurs d’assistance chez les opérateurs et les organismes publics clients.

Extrait du modèle contractuel publié sur le site officiel de la société.
Extrait du modèle contractuel publié sur le site officiel de la société.

Les conditions d’assistance et de services publiées sur son site montrent que la formation à l’exploitation des produits de surveillance et à la gestion des réseaux fait partie intégrante du contrat commercial.

Ce modèle correspond aux constats de rapports techniques indépendants, dont les rapports de la Qurium Media Foundation. Celle-ci a détecté des équipements Sandvine dans les réseaux des fournisseurs d’accès égyptiens, utilisés pour bloquer méthodiquement des médias et des sites de défense des droits par DPI. Selon Qurium, les modes de blocage observés indiquent une configuration avancée des systèmes au sein des réseaux, supposant une formation et une assistance technique directe, plutôt qu’un usage aléatoire des outils.

Des analyses de Citizen Lab, à l’université de Toronto, ont aussi conclu que l’infrastructure technique de surveillance et de blocage d’Internet en Égypte reposait sur des systèmes centralisés configurés au niveau du réseau. Cela rend probable une coopération technique directe entre les fournisseurs et les exploitants.

Des données techniques issues de rapports de Masaar et d’OONI ont également montré l’utilisation d’appareils PacketLogic de Sandvine pour surveiller le trafic Internet dans les réseaux égyptiens : analyse des données, modification des chemins de communication, redirection et blocage de sites.

Le nom de la société canadienne est aussi associé à des tentatives visant les téléphones d’opposants politiques, dont Ahmed Tantawi, ancien parlementaire et responsable politique, pendant l’élection présidentielle de la fin 2023.

Une enquête technique a révélé une série d’attaques contre le téléphone de Tantawi avec Predator, logiciel capable d’enregistrer les appels, d’activer la caméra et le microphone et de surveiller les messages chiffrés.

Une seule société n’est pas en cause. Les autorités ont importé le système ProxySG de l’américain Blue Coat Systems par un intermédiaire local, Systems Engineering of Egypt, également connu sous le nom de See Egypt. L’opération comprenait des offres de Gamma Group et de Narus System, selon un rapport technique. See Egypt est l’un des principaux intégrateurs de systèmes du pays, titulaire de contrats durables avec des ministères régaliens.

S’y ajoutent les logiciels français Vortex et Cortex d’interception des communications, Remote Control System de la société italienne Hacking Team pour l’intrusion et la surveillance à distance, ainsi que Pegasus, logiciel israélien d’espionnage des smartphones.

Les logiciels Cerebro d’Amesys et de Nexa Technologies ont aussi été utilisés pour surveiller les communications par DPI, en plus de projets tels que le système de mesure de l’opinion publique, qui suit l’activité numérique sur les réseaux sociaux.

Selon des observateurs, ces outils ont donné aux autorités de vastes possibilités : espionner les appels, messages et correspondances, enregistrer l’environnement des appareils, surveiller les fichiers et applications, voire activer à distance le microphone et la caméra.

ProxySG donne aux exploitants une capacité globale de surveillance collective du trafic Internet : suivre les utilisateurs et déterminer leur localisation approximative, filtrer les contenus, bloquer sites et applications, intercepter les messageries comme WhatsApp, Viber et Skype, analyser les comportements et relier l’activité numérique aux identités.

L’utilisation du système en Égypte a été révélée par des enquêtes techniques et des rapports de défense des droits, après la détection de faux certificats SSL et de vastes interceptions, surtout après 2013. Cela confirme qu’il ne s’agit pas de mesures individuelles ou d’ordonnances judiciaires, mais d’un outil de surveillance généralisée de l’infrastructure Internet.

Ce niveau d’interception n’était pourtant pas la limite des capacités de surveillance. Les autorités se sont tournées vers des outils plus intrusifs, qui piratent les appareils eux-mêmes, notamment Remote Control System (RCS), de l’italien Hacking Team.

En 2015, des fuites de documents internes ont révélé un contrat de la société avec les autorités égyptiennes. Il leur donnait accès à un logiciel complet capable de pirater ordinateurs et téléphones, d’espionner appels, messages, courriels et messageries, d’activer caméra et microphone, d’enregistrer les frappes au clavier, de copier les fichiers et de déterminer la localisation géographique.

Extrait des documents divulgués montrant la nature des logiciels.
Extrait des documents divulgués montrant la nature des logiciels.

Les fuites ont révélé un contrat de 598 000 euros entre le ministère égyptien de la Défense et Hacking Team, ainsi qu’un autre contrat de 58 000 euros avec une entreprise égyptienne nommée GNSE Group. Le renseignement général saoudien avait, lui, conclu un accord estimé à 600 000 euros, et le ministère de l’Intérieur des Émirats arabes unis un contrat de 634 000 euros.

RCS cible plusieurs systèmes d’exploitation, notamment Windows, Linux, macOS, Android, iOS et BlackBerry, marquant le passage de la surveillance des réseaux au contrôle direct des appareils personnels.

Cette évolution s’est accompagnée d’un recours accru à Pegasus, l’un des logiciels espions les plus dangereux au monde, produit lui aussi par la société israélienne NSO Group. Depuis 2018, des rapports techniques ont révélé son utilisation par le gouvernement égyptien. Ses mécanismes sophistiqués comprennent l’envoi de liens malveillants et des attaques sans clic (« zero-click ») exploitant des failles inconnues (« zero-day »), permettant de pirater le téléphone à l’insu de l’utilisateur.

NSO Group est une société israélienne fondée en 2010, également connue sous le nom de Q Cyber Technologies. Elle développe et vend des logiciels d’espionnage et de surveillance aux gouvernements et à leurs services de renseignement. Selon son rapport de transparence et de responsabilité de juin 2021, elle compte 60 clients dans 40 pays : 51 % sont des services de renseignement, 38 % des forces chargées de l’application de la loi et 11 % des organismes militaires.

NSO, et particulièrement Pegasus, a été associée à une utilisation étendue par des gouvernements arabes contre des journalistes, militants, défenseurs des droits et responsables politiques, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières. La société a acquis une visibilité internationale en 2016, lorsque Citizen Lab a révélé le ciblage du défenseur émirati Ahmed Mansoor.

Des rapports de défense des droits ont ensuite documenté l’usage de Pegasus contre des militants et journalistes en Palestine, en Égypte, en Jordanie et dans d’autres pays arabes. NSO fait parallèlement l’objet de procédures dans plusieurs pays : actions de WhatsApp et de Meta aux États-Unis, enquêtes judiciaires en France, et poursuites d’Apple et d’organisations de défense des droits, concernant le piratage des appareils de journalistes et de défenseurs des droits humains.

Le dispositif dépasse les outils importés et comprend des projets publics annoncés, dont le « système de mesure de l’opinion publique » du ministère égyptien de l’Intérieur, annoncé en 2013 comme « projet de surveillance des risques sécuritaires des réseaux sociaux ». Il peut surveiller Facebook, Twitter, YouTube et Instagram, analyser les textes, repérer des mots-clés et mesurer les tendances de l’opinion, avec la possibilité d’ajouter d’autres plateformes à l’avenir.

Systems Engineering of Egypt a remporté le projet, devant le britannique Gamma Group et l’israélien Narus.

Le coût caché : des millions de dollars dans l’ombre

Les détails des contrats de surveillance ne sont pas publiés, mais les budgets de l’État montrent une hausse notable des crédits de « développement des systèmes d’information » et de « cybersécurité » ces dernières années, sans identifier les bénéficiaires ni les technologies. Dans leurs rapports annuels aux investisseurs, les entreprises de surveillance inscrivent des revenus provenant de clients gouvernementaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord sans préciser les pays. Cela recoupe les rapports techniques indépendants attestant l’exploitation de ces systèmes dans les réseaux égyptiens.

Les contrats de surveillance ne sont généralement pas inscrits sous leur véritable nom. Ils passent par des rubriques budgétaires vagues : « développement des infrastructures de télécommunications », « sécurisation des réseaux nationaux » ou « soutien à la transformation numérique ». Ces postes ne sont pas détaillés, et les entreprises contractantes comme la nature des services restent inconnues. L’absence de montant final n’empêche toutefois pas d’estimer une fourchette de coût.

Aux prix du marché mondial, les systèmes DPI et les plateformes de surveillance des réseaux utilisés à l’échelle d’un pays comptant des dizaines de millions d’internautes nécessitent des investissements de plusieurs millions, voire de dizaines de millions de dollars.

Des documents internes examinés par Bloomberg montrent que Sandvine a vendu en Égypte plus de 30 millions de dollars de technologies avancées de surveillance depuis 2019, dont un seul contrat de plus de dix millions avec Telecom Egypt. En 2015, les fuites de Hacking Team avaient révélé une dépense d’environ 137 500 euros pour son logiciel espion en Égypte.

Dans le même contexte, le budget de l’État pour 2025/2026 prévoit environ 13 milliards de livres, notamment d’investissements publics dans les télécommunications et les technologies de l’information. Quelque neuf milliards sont financés directement par le budget, pour soutenir les infrastructures, renforcer la cybersécurité et développer localement les technologies de l’information et l’intelligence artificielle.

Quand les logiciels de surveillance deviennent-ils une faille ?

Les dangers des logiciels sophistiqués de surveillance et d’espionnage dépassent l’atteinte à la vie privée ou la traque des militants : ils menacent directement la sécurité nationale égyptienne elle-même. Ces outils exploitent des failles « zero-day » inconnues dans les systèmes des smartphones, permettant un accès complet sans connaissance ni consentement de l’utilisateur, selon un chercheur en sécurité ayant souhaité garder l’anonymat.

Selon lui, une fois piratés, les téléphones peuvent transmettre des données extrêmement sensibles : appels, messages, localisations, photos et fichiers, et permettre l’activation du microphone et de la caméra à tout moment. Cette intrusion ne menace pas seulement les individus : elle peut entraîner des fuites de données concernant des responsables, militaires, diplomates, journalistes ou employés d’institutions vitales, exposant tout le système de sécurité de l’information de l’État à un piratage invisible.

Le danger augmente lorsque ces logiciels sont liés à des entreprises étrangères, notamment israéliennes comme NSO Group et Intellexa, qui opèrent dans un environnement politique et sécuritaire complexe pour l’Égypte.

Mostafa Fouad, directeur exécutif de l’organisation HuMENA, explique à Zawia3 que les logiciels utilisés ces dernières années par les autorités égyptiennes pour surveiller les citoyens et bloquer les sites relèvent de deux catégories.

La première comprend les outils déployés dans les réseaux des fournisseurs d’accès, permettant de bloquer des sites, d’entraver ou de désactiver les moyens de contournement et parfois d’intervenir directement dans la navigation. La seconde est celle des logiciels espions ciblant les appareils eux-mêmes, téléphones ou ordinateurs. Elle est la plus dangereuse pour les personnes, puisqu’elle vise directement leur appareil.

Fouad cite un exemple documenté : Citizen Lab a annoncé qu’Ahmed Tantawi avait été ciblé par Predator en 2023, d’abord par des liens malveillants, puis par une « injection réseau » dans des connexions non HTTPS sur le réseau Vodafone Egypt.

Concernant les observations de HuMENA ces dernières années, il précise que l’organisation n’est pas un laboratoire d’analyse forensique numérique. Elle possède un programme d’orientation vers des partenaires spécialisés, mais aucune « clinique numérique ». Son travail continu sur l’espace civique permet néanmoins de suivre les éléments publics et les rapports des spécialistes, puis de les relier à leurs effets concrets.

Selon ces observations, le blocage est devenu vaste et durable depuis 2017. Ses méthodes se sont complexifiées : elles ne visent plus seulement un lien précis, mais aussi des domaines alternatifs, et s’appliquent à plusieurs niveaux chez différents fournisseurs.

Fouad relève aussi un passage net du blocage collectif au ciblage individuel. Le cas d’Ahmed Tantawi illustre explicitement l’emploi d’un logiciel espion commercial contre une personnalité politique. Ce modèle est préoccupant parce qu’il pourrait s’étendre aux journalistes, aux défenseurs des droits et aux opposants, estime-t-il.

Sur les principales sociétés ayant collaboré avec le gouvernement égyptien, le directeur de HuMENA précise que tous les détails ne sont pas disponibles sous forme de contrats publiés. Certains noms apparaissent toutefois dans des travaux techniques et de défense des droits, ainsi que dans des décisions officielles prises hors d’Égypte.

Il cite notamment Sandvine et Cytrox, développeur de Predator lié au groupe Intellexa.

Quant aux entreprises italiennes, « leur histoire est connue », souligne Fouad. Après les fuites de 2015, des médias et organisations de défense des droits ont évoqué un contrat lié au ministère égyptien de la Défense avec Hacking Team, un intermédiaire local nommé GNSE Group et une facture de 2012 s’inscrivant dans ce contexte.

Des rapports européens de défense des droits et des communiqués d’organisations italiennes de 2016 et 2017 ont également évoqué une licence accordée à l’italien Area SpA pour exporter un système de surveillance des communications et des réseaux vers un organisme égyptien nommé Technical Research Department (TRD), par un intermédiaire local. La licence a été suspendue, puis les autorités italiennes ont engagé son annulation ou son retrait sous la pression des défenseurs des droits.

Pour Fouad, ces logiciels violent gravement les droits des citoyens et les conventions internationales relatives aux droits humains. Il ne s’agit pas d’une mesure isolée, mais d’un dispositif intégré fonctionnant sur deux plans parallèles : un blocage méthodique et massif de l’information, et une intervention technique directe allant jusqu’à l’intrusion dans la vie privée.

Le blocage massif de sites, surtout lorsqu’il en touche des centaines, dont des médias indépendants, des organisations de défense des droits et des outils de contournement comme les VPN, affaiblit concrètement l’espace public numérique. Il restreint fondamentalement l’accès à l’information, la liberté d’expression et la circulation des opinions, au-delà de toute justification juridique limitée ou exceptionnelle, selon Fouad.

Le problème dépasse l’interdiction et le blocage. Manipuler le trafic réseau ou détourner les connexions HTTP non chiffrées ne peut être considéré comme une simple mesure administrative ou réglementaire. C’est une intervention technique directe dans la connexion de l’utilisateur, portant fondamentalement atteinte à la sécurité et à l’intégrité des communications.

Avec des logiciels espions ciblés comme Predator ou FinSpy, l’atteinte culmine dans le piratage de l’appareil d’une personne précise. Cela viole directement sa vie privée, le secret de sa correspondance et sa vie personnelle. Ce mode de surveillance exerce aussi une intimidation manifeste sur les journalistes, les défenseurs des droits et les opposants politiques.

Fouad affirme que ces pratiques contreviennent directement aux engagements internationaux de l’Égypte en matière de vie privée et de liberté d’expression, ainsi qu’aux garanties constitutionnelles du secret des communications. L’absence de transparence, de contrôle indépendant et de voies de recours effectives et vérifiables pour les personnes touchées aggrave le problème.

Quant au risque que ces logiciels deviennent eux-mêmes une faille menaçant la sécurité nationale que le pouvoir affirme vouloir protéger, Fouad voit un paradoxe dangereux au cœur des outils de contrôle numérique : ils créent eux-mêmes des vulnérabilités structurelles dans les infrastructures de télécommunications.

Disposer d’équipements capables de manipuler le trafic ou de rediriger les utilisateurs implique nécessairement un « point de contrôle » susceptible d’être exploité, piraté ou détourné, dit-il.

Pour Predator, la documentation par Citizen Lab de l’« injection réseau » dans un réseau local montre que les capacités techniques ne se limitent pas à une cible individuelle. Elles pourraient théoriquement produire des effets collectifs étendus en cas de mauvaise gestion, de contre-intrusion ou de fuite des outils. La dépendance à des fournisseurs étrangers et à des chaînes d’approvisionnement technologiques très sensibles comporte aussi des risques supplémentaires : fuites, portes dérobées ou utilisation de ces outils par plusieurs acteurs sans véritable cadre de responsabilité ni de contrôle, ajoute-t-il.

Fouad conclut à une contradiction structurelle : présentées comme des instruments de « protection », ces politiques affaiblissent en pratique la sécurité des communications, accentuent la fragilité des infrastructures et sapent la confiance dans l’ensemble de l’espace public numérique.

Enfin…

L’alerte de l’Autorité nationale de régulation des télécommunications, publiée en décembre 2025, reconnaît officiellement l’ampleur de la menace, cette fois dans une perspective défensive. Elle avertissait les citoyens de tentatives de piratage avancées visant les utilisateurs de smartphones en Égypte et mentionnait explicitement des logiciels espions sophistiqués exploitant des failles inconnues. C’est la même description que celle des rapports de Google et d’Apple sur les outils de l’israélien Intellexa et sur Predator.

Le paradoxe est que l’État qui a averti ses citoyens du danger de ces logiciels opère lui-même dans un environnement de télécommunications et une infrastructure numérique où, selon des rapports documentés, des outils de surveillance de sociétés étrangères similaires ont été utilisés. Cela éclaire le véritable risque : des technologies supposément « sécuritaires » deviennent une vulnérabilité stratégique permettant à des puissances étrangères de pénétrer l’espace numérique égyptien au lieu de le protéger.

Malgré les justifications « sécuritaires » de ces contrats, la dépendance technologique interroge fondamentalement l’autonomie de la décision souveraine numérique. Un État peut-il protéger sa sécurité nationale avec des outils dont il ne maîtrise pas entièrement l’architecture ? La surveillance peut-elle devenir, d’un moyen de contrôle intérieur, une voie d’intrusion extérieure potentielle ?

Ajoutez Zawia3 à vos sources préférées sur Google

Search