Les femmes rurales en Égypte : du chômage au marché mondial grâce aux produits séchés

La taille du marché des légumes et des fruits en Égypte est estimée à 15,64 milliards de dollars en 2024, et elle devrait atteindre 25,88 milliards de dollars d’ici 2029.
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Ayar Abdel Karim

Sahar El-Nouby se lève à l’aube pour s’occuper des besoins de son foyer, puis commence son travail, qui dure cinq heures. Assise sur le toit de sa petite maison, dans le district d’Esna, à Louxor, elle porte des gants et un masque médical, lave les tomates, les coupe en deux, puis les saupoudre de sel et d’un peu de soufre. Elle supervise les femmes qui travaillent dans son unité de production.

Une fois les tomates séchées, elle les rassemble et les stocke dans une pièce bien aérée, à l’abri des parfums et de la fumée de cigarette, pour garantir la sécurité alimentaire. Elle trie les tomates en trois catégories (première, deuxième et troisième), puis les vend aux négociants en fruits et légumes séchés qui les exportent. Le prix du kilogramme varie entre 100 et 200 livres.

Sahar raconte comment elle a appris ce métier en rejoignant l’association « Al-Tayseer » à Armant, dans le gouvernorat de Louxor : « J’ai appris grâce à l’association, où je percevais 100 livres par jour, en plus d’un repas. La formation a duré 14 jours, jusqu’à ce que je maîtrise toutes les étapes. Après la formation, j’ai travaillé pendant un mois à la station d’Al-Shahid, dans le district d’Esna, puis j’ai commencé à travailler seule sur le toit de ma maison, avec l’aide de quelques jeunes filles et femmes. »

Sahar a réussi à assurer son autosuffisance et celle de sa famille : elle produit environ 80 kilogrammes de tomates séchées tous les 15 jours, soit 160 kilogrammes par mois. Elle perçoit un revenu compris entre mille et deux mille livres toutes les deux semaines, le kilogramme de tomates séchées se vendant entre 100 et 150 livres, selon ses dires. Mais au moment de l’entretien, elle avait cessé le séchage en raison de la hausse du prix des tomates, qui se situait entre 35 et 40 livres le kilogramme, un coût élevé qui rend difficile l’achat des quantités nécessaires.

Les efforts de Sahar ne se sont pas limités au séchage des tomates : ils se sont étendus à d’autres produits agricoles. Elle rêve de vendre des tonnes de tomates séchées et d’autres légumes et fruits, mais elle se heurte à l’exiguïté du toit de sa maison, qui ne mesure que 150 mètres carrés. Elle a tenté de louer un terrain pour développer son projet et créer des emplois pour d’autres femmes, mais elle y a renoncé en raison du coût élevé de la location des terres.

L’expérience de Sahar a inspiré de nombreuses femmes, en les aidant à trouver un travail leur procurant un revenu complémentaire, qu’elles peuvent exercer à domicile, dans un contexte économique difficile. Cette expérience a également encouragé l’exploitation des produits agricoles disponibles grâce à des méthodes simples et rentables.

L’Égypte occupe le cinquième rang mondial pour la production de tomates, avec une production annuelle de huit millions de tonnes. Elle figure pourtant parmi les pays les moins efficaces pour réduire les pertes : environ 40 % de la production est perdue pendant la saison de récolte, selon les données du ministère de l’Agriculture. Dans le cadre de la campagne nationale menée par le ministère en coopération avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les projets de séchage des tomates sont développés afin d’en accroître les exportations.

Selon les estimations de Mohamed Hashem, président de la société Al-Hashem, publiées dans « Al-Borsa » en décembre 2023, le nombre d’entreprises de séchage de fruits et légumes a augmenté de 60 % en 2023, portant la production égyptienne de tomates séchées à 2 500 tonnes à la fin de l’année, contre mille tonnes en 2022. L’Égypte exporte des tomates séchées pour plus de quatre millions de dollars, le marché local ne consommant qu’environ 5 % de la production, tandis que le reste est exporté vers les pays de l’Union européenne et du Moyen-Orient.

 

 

Le réchauffement climatique menace les cultures

L’unité de recherche en météorologie agricole et changement climatique de l’Institut de recherche sur les sols, l’eau et l’environnement, rattaché au Centre de recherche agricole, a mené une étude pour évaluer l’impact du changement climatique et de la hausse des températures sur les cultures et leur production. Les chercheurs ont utilisé différents modèles de scénarios afin de fournir des projections à long terme sur l’ampleur de cet impact.

Les résultats ont montré que le réchauffement climatique affectera la productivité d’au moins dix cultures égyptiennes, dont le blé, dont la production pourrait baisser jusqu’à 18 %. Les estimations de l’impact varient selon les cultures et les scénarios climatiques, et il n’est pas correct d’appliquer un taux de baisse unique à l’orge, au maïs, au riz, au soja et aux tomates.

Dans une étude publiée en septembre 2023 dans la revue Alexandria Science Exchange Journal, la chercheuse Fatma Mohamed El-Husseini Mohamed Haggag prévoit une baisse de 13 % de la productivité des tomates, dans le cadre d’une analyse des effets du climat sur les cultures ; et le fait que le coton réagisse différemment ne signifie pas qu’il soit à l’abri des effets climatiques.

L’étude indique que le changement climatique se traduit par une multiplication des sécheresses et des vagues de chaleur, une raréfaction de l’eau et l’érosion des sols, ce qui pose d’importants défis sociaux et économiques au secteur agricole en Égypte, d’autant que les précipitations sont irrégulières.

Abbas Sharaky, expert en environnement, en ressources hydriques et en irrigation, établit un lien entre l’effet du changement climatique sur la productivité des cultures et l’industrie du séchage. Il explique : « Bien que les plants de tomates et d’autres cultures soient endommagés et que leur production baisse avec la hausse des températures, ce temps chaud contribue à accélérer le séchage, devenu une industrie de transformation en pleine expansion dans le sud de l’Égypte, avec un marché en croissance. Le séchage est également une solution indispensable pour protéger les récoltes de la détérioration lorsqu’elles sont stockées fraîches pendant de longues périodes, et pour conserver les excédents de production. »

Il précise que le séchage est l’une des méthodes de conservation efficaces, comme la congélation, et qu’il convient à de nombreux légumes et fruits, comme l’oignon, l’ail, les dattes sèches et fraîches, les abricots et le raisin. Il souligne que le séchage permet de conserver les produits longtemps en dehors de leur saison de culture, les rend aptes à supporter les rudes conditions de transport à l’export, et permet de stocker les produits pendant les saisons où les prix sont bas pour les utiliser lorsqu’ils augmentent. Il ajoute qu’une tonne d’oignons séchés équivaut à cinq tonnes d’oignons frais, ce qui réduit la consommation de ressources.

Sharaky souligne l’importance d’une bonne formation au séchage, indiquant que les femmes au foyer ne peuvent pas le pratiquer sans une expérience suffisante des méthodes de séchage et des proportions de sel et de soufre nécessaires. Il précise également que la réussite d’une expérience dans le cadre familial ne garantit pas forcément sa réussite au-delà. Il ajoute qu’il ne s’attend pas à une baisse de la productivité de la tomate dans les années à venir, un feddan (environ 0,42 hectare) produisant de 50 à 60 tonnes ; le problème réside dans la nécessité de vendre rapidement la récolte pour éviter qu’elle ne se gâte, car les agriculteurs ne peuvent pas stocker de grandes quantités de tomates fraîches.

 

 

Des associations locales

Hala Mahmoud El-Hassany, directrice exécutive de l’association Al-Tayseer pour la protection sociale à Armant, dans le gouvernorat de Louxor, explique que l’association aide les femmes chefs de famille à travailler sur ce type de projets : « Nous sommes passés de l’aide aux femmes par des allocations financières sans travail à leur autonomisation économique et à la création d’emplois pour elles, en leur enseignant un projet simple qui renforce leur capacité de production. Par ailleurs, les coutumes et traditions héritées en Haute-Égypte ne permettent souvent pas aux femmes de travailler hors de chez elles ; d’où l’idée de leur apprendre un métier simple qu’elles peuvent exercer à domicile. L’auteur de cette idée et le père spirituel de l’association est El-Saadi El-Ghoul, doyen de la faculté des langues (Al-Alsun) de l’université d’Hurghada. »

Elle poursuit : « L’association a signé un accord de coopération avec le projet de renforcement de l’agro-industrie dans l’Égypte rurale, financé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Ce projet a permis aux femmes travaillant avec l’association de participer au salon Food Africa pour y présenter leurs produits ; les produits de l’association ont été très bien accueillis et nous avons reçu de nombreux contrats de séchage de légumes et de fruits réalisés par ces femmes, qui ont exporté 20 tonnes de tomates. »

Hala ajoute : « Nous n’avons pas de marché local, car les Égyptiens ne connaissent pas encore les tomates séchées et leurs usages. Nous vendons nos produits aux grands hôtels d’Hurghada et de Charm el-Cheikh, qui accueillent de nombreux clients italiens et britanniques. Ces hôtels utilisent les tomates séchées dans les sauces à pizza et d’autres plats appréciés de ces clients. Nous leur vendons aussi des fruits séchés, comme la banane, la mangue, la figue et le raisin, servis en en-cas sains entre les repas principaux. Quant aux plus grandes quantités, elles sont achetées par des négociants qui exportent des tonnes de tomates et d’autres produits séchés. »

Elle explique que la proportion de travailleuses au sein de l’association a atteint 80 %, après qu’elle a formé 450 femmes à cette activité, dont 300 ont trouvé du travail. L’association a également fourni un emploi à 120 femmes jusque-là sans travail, dans la station de tri, de conditionnement et d’emballage des tomates d’Armant.

Selon des données historiques publiées par le Conseil national de la femme, sans indication de l’année de référence dans le texte cité, les statistiques de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS) placent Sohag en tête des gouvernorats égyptiens pour la proportion de femmes chefs de famille, avec 22,3 %, suivie de Louxor (20,4 %), de Dakahlia (19,8 %) et du Caire (19,2 %). Le Sud-Sinaï enregistre la proportion la plus faible de femmes chefs de famille (1,7 %), suivi de la Nouvelle-Vallée (4,9 %), de la mer Rouge (6,6 %) et de Marsa Matrouh (7,3 %). La contribution des femmes à l’activité économique s’élevait globalement à 23,1 %, la Nouvelle-Vallée arrivant en tête des gouvernorats pour la part de la main-d’œuvre féminine (40 %), tandis que le gouvernorat du 6-Octobre enregistrait la proportion la plus faible (9,7 %).

 

Après la retraite

Manar Maabad, retraitée, est la pionnière du séchage de légumes et de fruits dans le village de Manshiyat Kaseb, dans le district d’El-Badrashein, à Gizeh. Elle a travaillé comme géologue dans le secteur pétrolier, puis dans l’enseignement et l’administration à l’Université américaine, et dirige aujourd’hui le projet Miniz de légumes et fruits séchés, dans le district d’El-Badrashein.

Elle raconte l’idée de son projet : « Après ma retraite en 2011, j’ai pensé à des activités simples pour occuper mon temps libre. Comme mes petits-enfants avaient l’habitude de manger des sucreries et des snacks malsains entre les repas, j’ai pensé leur préparer des alternatives saines. J’ai commencé à me documenter sur le séchage des légumes et des fruits, et j’ai appris la méthode concrètement pendant un séjour d’un mois en Inde, dans une usine de séchage de légumes et de fruits à l’énergie solaire. L’idée m’a plu et, à mon retour en Égypte, je l’ai d’abord appliquée pour ma famille et mes petits-enfants ; jusqu’à aujourd’hui, je n’imaginais pas créer un projet spécialisé dans le séchage solaire de légumes et de fruits. J’ai appelé le projet “Miniz”, dans le but d’autonomiser économiquement les femmes et les jeunes filles du village d’El-Badrashein et de les aider à gagner leur vie grâce à des activités simples, demandant peu d’expérience, à domicile, dans le respect des coutumes et traditions du village, qui empêchent les femmes et les jeunes filles de sortir pour travailler. »

Elle poursuit : « Au début, j’ai fait appel à Hanan, une femme du village, qui a réalisé toutes les étapes du séchage avec moi. Puis, ensemble, nous avons formé de nombreuses autres jeunes filles et femmes du village, jusqu’à ce qu’elles parviennent à sécher la plupart des variétés de légumes et de fruits en un minimum de temps, tout en préservant leur valeur nutritive. »

Ce projet a ouvert une source de revenus à de nombreuses femmes chefs de famille. Hanan Mohamed, l’une des premières femmes à avoir travaillé dans le projet « Miniz », nous raconte : « Je travaille dans le projet depuis 2011. Au début, j’ai essayé de sécher quelques légumes pour l’usage familial à la maison, et après une longue période de formation et de travail, j’ai pu sécher d’autres légumes, comme les courgettes et les carottes, pour faire de la soupe de légumes, dont le goût a été apprécié par un large public local. J’ai aussi séché plusieurs variétés de fruits, mais nous ne pouvons pas exporter hors d’Égypte, en raison du coût élevé et du besoin d’une main-d’œuvre nombreuse pour pouvoir exporter des tonnes de légumes et de fruits séchés vers des pays arabes et européens. »

Hanan ne s’est pas contentée de travailler seule : elle a formé et employé de nombreuses jeunes filles et femmes sans emploi dans ce projet rentable. Ce projet simple a permis à plusieurs jeunes filles de fonder une vie familiale indépendante et d’assurer leur autosuffisance et une vie digne pour elles et leurs familles, dans la situation économique difficile que traversent actuellement toutes les couches de la société égyptienne.

 

Des avantages économiques

À ce sujet, l’économiste Chaaban Ali Salem déclare : « Les projets de séchage de légumes et de fruits contribuent à l’autosuffisance et à la relance de l’économie égyptienne, grâce à un plan d’exportation ambitieux, d’autant qu’il existe une demande pour les produits séchés sur les marchés arabes et européens. »

Il ajoute : « Les produits séchés ont l’avantage d’être le moyen le moins coûteux de conserver les aliments, en raison de leurs faibles coûts de production et parce qu’il n’est pas nécessaire d’y ajouter des conservateurs ou de les stocker en chambre froide. Le séchage lui-même réduit en outre les coûts de transport, d’expédition et de stockage des récoltes séchées, du fait de leur faible poids et de leur faible volume. Les produits séchés ont aussi l’avantage d’être disponibles toute l’année et de conserver autant que possible les qualités des aliments frais, pour peu que tous les traitements nécessaires soient maîtrisés avant, pendant et après le séchage. C’est ainsi que les familles égyptiennes y ont recours lorsque les prix des légumes, comme la tomate et d’autres, augmentent. »

Il expose, au cours de notre entretien, les facteurs de réussite de l’industrie du séchage en Égypte : la disponibilité des récoltes à bas prix pendant les saisons de récolte, l’abondance de la main-d’œuvre, d’autant que le séchage ne nécessite pas de main-d’œuvre très expérimentée, ainsi que l’absence de besoin de machines complexes ou de technologie de pointe ; il est donc facile à apprendre et à enseigner, aux personnes instruites comme à celles qui ne le sont pas. Ces produits séchés, comme l’oignon, l’ail, le piment, la tomate et la mloukhiya (corète potagère), ainsi que certains fruits comme le raisin, l’abricot, la figue et les dattes, sont exportés vers de nombreux pays arabes et européens. Il existe par exemple, dans le Fayoum, tout un village dont l’activité est centrée sur l’exportation de mloukhiya séchée vers la Jordanie, de même que les tomates séchées produites en Haute-Égypte, notamment dans le district d’Esna à Louxor, sont exportées vers l’Europe ; les exportations se font par le biais de contrats avec des femmes formées à l’exportation, ainsi qu’avec certains hommes également formés. Toutefois, les exportations égyptiennes de légumes et de fruits ne dépassent pas 300 000 dollars pour les fruits séchés et 50 millions de dollars pour les légumes frais ; la plus grande part des exportations se concentre sur les légumes et fruits frais.

La taille du marché des fruits et légumes en Égypte est estimée à 15,64 milliards de dollars en 2024, et cette valeur devrait atteindre 25,88 milliards de dollars d’ici 2029, soit un taux de croissance annuel composé de 10,60 % sur la période de prévision 2024-2029. Ce sont les estimations et prévisions d’un rapport de Mordor Intelligence de 2024. Le rapport cite l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, selon laquelle la production de fruits et de légumes en Égypte s’élevait à 14,7 millions de tonnes métriques et à 16,1 millions de tonnes métriques pour l’année 2020. Pour les fruits, l’orange a enregistré la production la plus élevée, avec 3,2 millions de tonnes métriques. La tomate a enregistré la plus forte hausse de production parmi les légumes, avec 6,7 millions de tonnes métriques, suivie de l’oignon et du poireau, avec 3,2 millions de tonnes métriques en 2020. En 2023, la taille du marché des fruits et légumes en Égypte était estimée à environ 14,14 milliards de dollars. Ce rapport couvre la taille historique du marché des fruits et légumes pour les années 2019, 2020, 2021, 2022 et 2023.

Au sujet des statistiques sur les prêts que les banques de crédit agricole accordent aux agriculteurs pour lancer de petits projets, Salem nous a expliqué qu’il n’existe pas de données statistiques fiables sur ces prêts accordés par la Banque agricole et ses agences dans les différents gouvernorats d’Égypte : bien souvent, les données relatives aux octrois et aux remboursements ne correspondent pas à la réalité, les prêts étant utilisés à d’autres fins que celles pour lesquelles ils ont été accordés.

Entre les difficultés économiques successives qui accablent les Égyptiens, en particulier les catégories marginalisées et les maillons les plus faibles, comme les femmes chefs de famille, notamment dans les zones rurales, et les opportunités qu’ils tentent de créer pour gagner un revenu complémentaire, voire unique, les questions restent posées sur la contribution du pouvoir au développement de ces petits projets et sur l’attention qu’il porte à la protection sociale et économique de ces catégories à revenus limités.

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Ayar Abdel Karim
Journaliste spécialisée dans les questions de société et d’environnement.

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