Pertes, dettes et denrées avariées… le risque d’être vendeur de légumes en Égypte

La vague de hausse des prix contraint les vendeurs de légumes à réduire les quantités proposées pour éviter les pertes.
© mahmoud-diab | Unsplash
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Sara Elharith

Être vendeur de légumes ou de fruits en Égypte signifie que ce que vous gagnez pour vivre dépend de votre capacité à vendre votre marchandise le jour même. Tout ce qui reste pour le lendemain soit se gâte, soit se vend à perte, dans le meilleur des cas. Ce défi est redoublé en pleine vague de chaleur intense, alors que la consommation de légumes par les citoyens recule en raison de la hausse des prix, tandis que les fruits sont désormais considérés comme un luxe par beaucoup. (L’Égypte a récemment été balayée par des vagues de chaleur record, les températures ayant dépassé dans certains gouvernorats, comme Assouan, la barre des 49,5 degrés Celsius à l’ombre).

Saïd (nom d’emprunt), vendeur de légumes et de fruits âgé de 40 ans, n’a exercé cette activité que deux mois avant de décider de se reconvertir en grossiste en tomates vendant aux petits vendeurs. S’adressant à Zawia3, Saïd explique sa décision par la perte de 35 000 livres subie au cours de cette période. Il raconte : « J’ai choisi un emplacement stratégique dans un quartier populaire bondé de tours d’habitation et de voitures de luxe. J’ai loué une boutique pour 7 000 livres par mois, et j’ai proposé une marchandise de grande qualité adaptée à la nature des lieux ».

Mais Saïd a vite découvert que l’emplacement n’était pas celui qu’il attendait. Il dit : « Malgré les voitures de luxe et les appartements dont la valeur dépasse le million de livres, les habitants demandaient les prix puis repartaient, ou achetaient après de longs marchandages ». Il ajoute : « Avec la hausse des prix des légumes et des fruits, les gens ont considérablement réduit leur consommation. Celle qui achetait trois kilogrammes de tomates se contente désormais d’un kilo ou d’un demi-kilo, et quant aux fruits, la majorité y a complètement renoncé ».

Au cours des dernières semaines, les prix des légumes ont connu de fortes hausses. Le kilo de tomates a atteint 30 livres, et celui de courgettes 35 livres, tandis que le prix des pommes de terre et des concombres variait entre 25 et 30 livres.

Dans ce contexte, Hatem El-Naguib, vice-président de la division des légumes et des fruits, a expliqué dans une déclaration à la chaîne Al-Hayat il y a une semaine que la cause en revenait aux vagues de chaleur intense. El-Naguib a précisé que la moitié de la récolte avait été endommagée par la hausse des températures, indiquant que les tomates, les courgettes, les concombres et le gombo figuraient parmi les produits les plus touchés. Selon ses estimations, la productivité des tomates a reculé de 50 %, celle des concombres de 40 % et celle des courgettes de 30 %.

Outre les vagues de chaleur, les prix des légumes sont également touchés par les vagues d’inflation. Selon les bulletins de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), le kilo de tomates coûtait en août 2023 environ 12 livres, contre 6 livres le même mois de 2022. Il en va de même pour les concombres, dont le prix est passé en août 2023 à 14 livres, alors qu’il était d’environ 8 livres en août 2022. Quant aux courgettes, elles ont connu une forte hausse : leur prix a atteint environ 35 livres en août 2023, contre 10,31 livres en août 2022, soit une hausse de plus du triple.

Saïd n’est pas le seul à faire face à ces défis : il les partage avec la majorité des marchands de légumes et de fruits qui s’installent à même le sol dans les marchés ou se répandent dans les rues. Alors que Saïd a décidé de devenir grossiste en se contentant de gagner 400 livres par jour dans le but de « gagner la confiance de ses nouveaux clients », comme il le dit, d’autres ont eu recours à des moyens différents pour s’adapter aux transformations que connaît la « sabouba », terme qu’utilisent les vendeurs de légumes et de fruits pour désigner les opérations quotidiennes d’achat et de vente.

 

 

Des marchés vides et moins de cultures

Fatma (nom d’emprunt), vendeuse de fruits, est entrée dans le monde de la vente il y a quatre ans, après un accident subi par son mari qui l’a obligée à travailler pour l’aider à faire vivre leur famille de quatre filles, dont l’aînée a 15 ans. Pendant toute cette période, Fatma n’avait jamais remarqué une disparition des vendeurs comme celle qui se produit ces jours-ci. Elle dit : « Beaucoup de vendeurs n’occupent plus leur place au marché. Avant, je me contentais d’un jour de congé le vendredi, mais maintenant il m’arrive de rester à la maison trois ou quatre jours ».
Fatma attribue cela à « la hausse des prix de la récolte et à la faiblesse des ventes », et estime son gain quotidien, dans le meilleur des cas, à environ 120 à 150 livres, une somme qu’elle partage avec la sœur de son mari, qui l’accompagne dans sa tournée de vente. Elle ajoute : « Avant, nous gagnions environ 200 ou 300 livres par jour, mais maintenant le gain a baissé de moitié ».
Mohamed Attia (26 ans), vendeur de légumes dans le quartier de Choubra El-Kheima, dans le gouvernorat de Qalyoubiya, partage son avis. Il raconte qu’il est allé la semaine dernière acheter sa marchandise et a trouvé la cagette de tomates à 600 livres et le kilo de poivrons à 18 livres en gros ; il a donc décidé de fermer la boutique et de rester à la maison ce jour-là. Attia affirme que la situation a changé et qu’environ un tiers des vendeurs de son entourage ont fermé leurs boutiques ou cessé de travailler, tandis que les autres envisagent de prendre la même décision.
Mais rester plus longtemps à la maison n’a pas suffi à Fatma et à Attia. Face à la lenteur des ventes, ils ont décidé de réduire les quantités de marchandises proposées pour les adapter à la faible demande. Fatma dit : « J’achetais de quoi remplir une camionnette d’une charge allant jusqu’à 30 ou 40 caisses, mais maintenant je me contente d’un triporteur qui transporte de 16 à 20 caisses ». Malgré cette réduction, Fatma se retrouve souvent contrainte de vendre à perte le lendemain ce qui reste de la marchandise.
Il n’en va pas très différemment pour Attia, qui a réduit la quantité de légumes proposée à moins de la moitié. Il explique : « Je proposais 30 cagettes de tomates par jour, maintenant j’en propose seulement 10 ». Il ajoute que cette quantité s’écoule généralement, et que s’il en reste quelque chose, il achète une quantité moindre pour le lendemain.
Ces stratégies ont jusqu’à présent aidé Fatma et Attia à éviter de tomber dans le piège des dettes envers les grossistes. Attia explique : « Beaucoup de vendeurs ont accumulé des dettes en raison de la hausse des prix des légumes et de la faiblesse de la demande, en plus de la hausse des coûts de transport et des loyers des boutiques ». Il indique que certains vendeurs ne se sont pas adaptés aux changements du marché et n’ont pas réduit les quantités de marchandises proposées, ce qui a entraîné leur détérioration et leur a fait subir des pertes.
Attia estime qu’avoir hérité du métier de son père et de son grand-père l’a aidé à comprendre la nature du marché. Il dit : « Le gain a baissé, sans aucun doute, mais je n’ai pas été obligé de m’endetter, et je suis toujours capable de faire vivre ma famille ».
Fatma, elle, dit : « Je préfère payer au marchand tout ce que j’ai récolté à la fin de la journée, sans qu’il me reste de gain, plutôt que de m’endetter et d’entrer dans la spirale des dettes ».

 

« Inscris-le au carnet »… noyés dans les dettes

Fathy Ismaïl, marchand de fruits au marché d’El-Obour, l’un des marchés de gros relevant du gouvernorat du Caire, situé sur la route désertique d’Ismaïlia, explique à Zawia3 le sens du « carnet » : il s’appelle le « carnet des créances » et sert à consigner les sommes accumulées que les détaillants doivent aux grossistes.

Ismaïl indique que les grossistes permettent généralement aux vendeurs au détail d’obtenir la marchandise sans la payer d’avance, à condition de régler la somme en fin de journée après l’avoir vendue. Mais « Oum Abdel Rahman », qui travaille avec son mari et ses quatre enfants au marché Soliman Gohar, dans le quartier de Dokki, se retrouve noyée sous des dettes qui se sont accumulées jusqu’à atteindre 45 000 livres, sans bien comprendre comment cela s’est produit.

Elle explique : « J’ai commencé à m’endetter auprès du marché d’El-Obour il y a trois ans, pour une somme de 30 000 livres, et comme nous ne pouvions pas rembourser, nous avons dû arrêter de nous approvisionner au marché ». Mais ce n’était pas la meilleure solution, car elle a de nouveau dû emprunter 15 000 livres supplémentaires à des demi-grossistes.

« Oum Abdel Rahman » explique comment la dette, la chaleur de l’été et la vie chère ont rendu sa situation plus difficile. Elle dit : « À cause des dettes, le marchand nous vend la marchandise environ deux ou trois livres plus cher que d’habitude. Et avec le recul de la consommation des citoyens, il nous reste de la marchandise pour le lendemain, qui s’abîme avec la forte chaleur, et ce qui peut encore être vendu, nous sommes obligés de le vendre en dessous du prix de gros ».

En conséquence, la famille gagne désormais environ 250 livres les meilleurs jours, et elle poursuit en s’interrogeant : « Comment 250 livres peuvent-elles suffire à une famille de six personnes, alors que trois de mes enfants sont en âge de se marier ? ». Elle passe en revue ses dépenses : « Je paie mille livres de location pour l’emplacement, 200 livres pour les sacs, en plus des pertes de marchandises avariées qui atteignent 100 livres par jour ».

« Oum Abdel Rahman » reconnaît que la situation était meilleure auparavant, puisqu’elle gagnait entre 500 et 700 livres par jour. Mais elle indique que sa situation a commencé à se dégrader il y a cinq ans. Malgré tout cela, elle n’a pas encore envisagé d’arrêter de travailler, ajoutant : « Mon seul souhait est d’économiser une petite somme pour préparer le trousseau de ma fille ».

 

 

Tout le monde se plaint

Dans son magasin climatisé de fruits et légumes du quartier de Dokki, Fouad (nom d’emprunt) affiche un prix de 100 livres le kilo pour les dattes barhi, alors qu’elles se vendent dans les marchés populaires, comme le marché Soliman Gohar, situé à quelques minutes seulement de son magasin, à un prix variant entre 40 et 45 livres. Au marché d’El-Obour, leur prix de gros n’est que de 30 livres. De même, il vend la mangue zebdeya à 75 livres, alors que son prix varie entre 35 et 40 livres dans les quartiers populaires et atteint 30 livres au marché d’El-Obour.
Fouad explique cet important écart de prix en évoquant les coûts élevés qu’il supporte. Il dit : « Le loyer et la main-d’œuvre me coûtent à eux seuls 300 000 livres par mois pour 30 employés, tandis que la facture d’électricité a atteint 90 000 livres le mois dernier ».
Fouad ajoute en outre que le taux de perte des légumes et des fruits augmente les coûts. Il explique : « Le premier choix est meilleur, car son taux de perte ne dépasse pas 5 %, mais il est réservé à l’exportation et n’est pas disponible. Je suis donc obligé d’acheter le deuxième choix, dont environ 25 % est perdu ».
Malgré ces coûts, Fouad affirme qu’il ne peut pas augmenter davantage les prix. Il dit : « J’ai fixé le prix le plus élevé que je puisse fixer ».
Malgré la hausse des prix, Fouad ne souffre pas d’un manque de clients, comme c’est le cas dans les marchés populaires. Il explique : « Je vends à une catégorie qui n’est pas affectée par la vie chère : 70 % de mes clients viennent des pays du Golfe, et quelle que soit la hausse des prix en Égypte, ils restent inférieurs à ceux de l’Arabie saoudite ou des Émirats ». Mais il ajoute que « 30 % des clients sont égyptiens, et ils se plaignent constamment de la hausse des prix ».
Fouad lui-même ne ressentait pas auparavant le fort impact de la vie chère en Égypte, mais il reconnaît que la situation a changé récemment. Il évoque une expérience précédente : il avait ouvert un magasin à Zahraa El-Maadi, mais avait dû le fermer au bout d’un mois, car ses clients étaient uniquement égyptiens et ne pouvaient pas supporter les prix.
Malgré cela, Fouad ne semble pas satisfait de la marge bénéficiaire qu’il obtient. Il dit : « Le capital du projet est de cinq millions de livres, et si je les plaçais à la banque, j’obtiendrais un rendement supérieur à ce que je gagne actuellement ». Il ajoute : « Je travaille seulement parce que je ne veux pas rester à la maison ».

 

L’usure du mythe de « l’avidité des commerçants »

À la mi-août dernier, la division des légumes et des fruits a lancé une initiative intitulée « Du champ à la maison », dans laquelle elle a appelé les citoyens à s’approvisionner dans les marchés centraux plutôt que dans les marchés de détail.

S’adressant à Zawia3, Hatem El-Naguib, vice-président de la division des légumes et des fruits de la Fédération des chambres de commerce, affirme que l’initiative a pour objectif « d’acheter auprès du grossiste et ainsi d’économiser le coût que supporte le citoyen après le passage de la récolte par le demi-grossiste et le détaillant ».

L’initiative comporte deux volets : le premier consiste à inviter les citoyens à se rendre sur les marchés de gros, ce qui, selon El-Naguib, « s’est effectivement produit, et les citoyens ont commencé à acheter ce dont ils ont besoin là-bas » ; le second consiste à proposer des produits à prix réduits dans les complexes de consommation relevant du ministère de l’Approvisionnement afin de « garantir la disponibilité et la compétitivité », ce qui est en préparation, selon El-Naguib.

Alors que le remède de l’initiative à la crise des prix consiste à supprimer les dernières étapes du circuit de commercialisation des légumes et des fruits, le président du syndicat des agriculteurs, Hussein Abou Saddam, a préféré parler de « faire face à l’avidité des commerçants », et El-Naguib était d’abord d’accord avec Abou Saddam au sujet de l’avidité des détaillants. Il dit : « Tout cela est vrai, mais je ne pourrai pas dire à l’un d’eux qu’il est un voleur ; il suffit que le citoyen s’abstienne d’acheter auprès de ceux qui augmentent les prix. C’est ce qui créera la discipline du marché ».

 

Confronté à la situation des vendeurs au détail, El-Naguib dit que « la crise réside dans certaines méthodes et pratiques erronées, mais certains détaillants ne parviennent pas à suivre la hausse des dépenses, des charges, des loyers, de la main-d’œuvre, de l’eau et de l’électricité ».

Il conclut que la crise vient de la source : « Le problème n’est pas les vendeurs mais la disponibilité : les produits ne sont pas là », affirmant que « les dégâts causés par les températures à la culture de juillet, actuellement sur le marché, ont affecté le volume de la production ».

Considérant que l’indisponibilité des légumes signifie que les prix de ces produits sont élevés même sur les marchés de gros, El-Naguib dit qu’en achetant sur les marchés de gros, le citoyen économisera « les étapes des demi-grossistes et des détaillants ».

Bien qu’il affirme que les citoyens ont répondu à l’initiative, il a estimé que « 90 % du peuple égyptien n’iront pas au marché de gros », précisant qu’il adresse son appel « à ceux qui ont la capacité de s’y rendre et qui sont plusieurs familles à pouvoir partager les produits ».

De leur côté, deux grossistes du marché d’El-Obour, Fathy Ismaïl et Achraf Ali, démentent auprès de Zawia3 tout afflux de citoyens sur le marché en réponse à l’initiative, et émettent des réserves sur le fait d’imputer la vie chère aux détaillants.

Bien qu’Ismaïl estime que les prix au marché d’El-Obour représentent « la moitié du prix auquel le produit est proposé chez les détaillants », il dit que le détaillant « est obligé de fixer ces prix, après avoir calculé les frais de transport et les huit livres payées sur chaque cagette au profit du grossiste, en plus du loyer de la boutique et de la main-d’œuvre, et après tout cela, il veut manger et boire, lui et sa famille ».

Il évoque ce qu’il appelle une différence de pesée, « c’est-à-dire que le carton de mangues pèse dix kilos à l’achat chez le grossiste, mais si vous le pesez kilo par kilo, il peut n’atteindre qu’environ neuf kilos ».

Il aborde une autre forme de perte supportée par le détaillant, à savoir l’évaporation de l’eau contenue dans la récolte : « Si vous pesez le carton de mangues le lendemain, vous constaterez une baisse de son poids ». Il s’attend à ce qu’aucun détaillant des quartiers populaires n’ose augmenter sa marge bénéficiaire de manière exagérée, affirmant : « Il est contraint à une petite marge pour pouvoir vendre ».

Ismaïl a observé sur le marché de gros des fruits un marasme qu’il estime à « 20 %, les gens étant occupés par le Mouled du Prophète et la rentrée scolaire », affirmant qu’en dehors de ces saisons, il existe un marasme dû à « la réduction des achats des détaillants ».

De son côté, Abdel Rahman Ali, grossiste au marché d’El-Obour, juge peu probable que l’initiative « Du champ à la maison » soit efficace, estimant qu’inviter les citoyens à faire leurs courses sur les marchés de gros est « illogique compte tenu du problème du transport des produits jusqu’à la maison ».

Il aborde l’ampleur du rôle des détaillants dans la hausse des prix, attribuant la crise à l’augmentation du coût de l’agriculture à la base. Il a affirmé : « Le petit marchand est une victime, tout comme le consommateur final ». Il estime l’ampleur du marasme à « 30 % » sur le marché des fruits, l’expliquant par le fait que « les femmes préfèrent acheter des légumes lorsqu’elles font les courses, et s’il leur reste une marge d’argent, elles pensent à acheter des fruits ».

Cela explique le calme que nous avons constaté dans les hangars du marché d’El-Obour consacrés aux fruits, comparé à l’animation des hangars de légumes. Cela ne signifie pas que ce dernier marché ne souffre pas de marasme, selon Ahmed Diab, marchand du marché, qui nous a confié après avoir vendu le reste de sa marchandise : « L’affluence au marché en cette période n’a rien de comparable avec les périodes de prospérité ».

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Sara Elharith
Journaliste égyptienne spécialisée dans la couverture des questions de société, avec un intérêt particulier pour les droits des femmes et les questions relatives aux réfugiés.

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