Manar Sallam (nom d’emprunt) travaille dans le journalisme depuis 20 ans ; elle se dévoue à son travail dans un journal privé, par amour du métier et par nécessité financière, puisqu’elle partage avec son mari les dépenses de sa famille et de ses trois enfants.
Elle raconte qu’avec la propagation de la pandémie de coronavirus en 2020 et l’annonce du confinement, elle a été contrainte de prendre un congé sans solde pour s’occuper de ses enfants, âgés de sept à 11 ans, après la fermeture de toutes les crèches et de tous les centres de garde d’enfants. Elle explique : « Au début, ils étaient compréhensifs avec nous au journal : ils nous ont autorisés à travailler depuis la maison trois jours par semaine, et cette situation a duré quatre mois ; mais dès la fin du confinement, les responsables du journal ont annoncé l’obligation de revenir travailler à plein temps au siège du journal, et c’est là qu’est apparu le problème ».
La levée du confinement annoncée par le gouvernement n’incluait pas les crèches et les centres de garde d’enfants ; c’est pourquoi « Manar », 40 ans, qui vit dans le quartier de Faisal, l’un des quartiers du gouvernorat de Gizeh situé dans la région du Grand Caire, n’a eu d’autre choix que de demander un congé sans solde. « Ils nous ont permis de prendre un congé quand je leur ai dit que je ne pouvais pas laisser mes enfants seuls à la maison, d’autant que nous n’étions encore qu’au mois d’août et que les écoles n’avaient pas encore repris ».
La facilité avec laquelle la journaliste a obtenu son congé n’a pas été au rendez-vous à son terme et lors de son retour au travail : la directrice de la rédaction a décidé de la muter dans une autre rubrique que celle de l’économie, dans laquelle elle était spécialisée depuis ses débuts, au motif qu’elle avait pris un congé. Elle raconte : « Je suis spécialisée en économie ; alors, lorsque la décision de me muter a été prise, j’ai décidé d’en discuter avec la directrice de la rédaction, qui m’a dit qu’il s’agissait d’une punition pour tous ceux qui avaient pris un congé, parce qu’ils n’avaient pas tenu compte de la situation du journal et ne s’étaient pas montrés attachés à lui dans la situation critique créée par l’épidémie ; et lorsque je lui ai dit que je ne souhaitais pas prendre de congé et que la raison était de force majeure, elle ne s’en est pas souciée, et a décidé que je n’obtiendrais aucune augmentation de salaire pendant un an ».
« Manar » a eu le courage de discuter avec la directrice de la rédaction de sa décision, bien qu’elle sût qu’elle faisait partie de ceux qui n’acceptent pas la discussion, et lui a dit qu’elle pouvait comprendre la situation qu’elle avait traversée, puisqu’elle était une femme comme elle et avait deux enfants ; mais celle-ci a refusé la discussion, et l’a accusée, ainsi que d’autres, de paresse.
« Manar » poursuit : « Bien qu’elle soit une femme, qu’elle ait une famille et qu’elle soit proche de moi en âge, elle m’a traitée avec une extrême dureté ; et aujourd’hui, je purge ma peine depuis deux ans dans une rubrique à laquelle je ne connais rien, après avoir perdu mes sources et vu mon salaire réduit, et la raison est que je suis une femme journaliste qui a des enfants ».
Cheffe de rubrique avec sursis
Menna Said (nom d’emprunt) décrit sa passion pour le travail dans le journalisme et ce qu’elle a enduré depuis ses débuts, à l’âge de 17 ans. Le parcours de « Said », 35 ans, dans le journalisme ne s’est pas arrêté à l’assiduité au travail : il a atteint l’excellence, avec plusieurs prix de journalisme décernés par le Syndicat des journalistes et d’autres ; mais elle affirme que ce travail acharné et ces prix n’ont pas plaidé en sa faveur auprès de sa directrice, qui a refusé de la proposer au poste de cheffe de la rubrique des enquêtes, uniquement parce qu’elle est une femme mariée et mère d’enfants. Elle dit avec amertume : « Je travaille dans un journal de parti depuis dix ans, mais cela n’a pas plaidé en ma faveur auprès de ma directrice, qui devait choisir un chef de rubrique pour lui succéder après sa promotion ; elle n’a tenu compte ni du principe d’ancienneté ni du travail sérieux, et a décidé de choisir un homme pour diriger la rubrique ».
La tristesse perce dans la voix de Menna, qui décrit comment elle a assumé la responsabilité de la rubrique, remplacé sa directrice et fait à plusieurs reprises des heures supplémentaires. « Une fois, on m’a chargée d’assister à une réunion après la fin des heures de travail, ce qui m’a mise en retard pour aller chercher mon fils à la crèche le soir ; une autre fois, j’ai emmené mon fils avec moi à mon bureau du journal pour ne pas entraver la marche du travail ; mais, au bout du compte, ma cheffe a choisi un journaliste qui ne la dérangerait pas en demandant un congé, selon ses propres termes ».
Elle décrit ce qui se passe comme un retour en arrière : « Ce qui s’est passé a révélé que l’oppression des femmes ne vient parfois que de femmes comme elles, et j’ai compris que le problème est dans les esprits, et non dans les règlements et les lois ».
Le déni du droit des mères à un salaire équitable
Samira Abdel Qader (nom d’emprunt), lauréate de plusieurs prix et distinctions de journalisme, n’imaginait pas que sa situation dans le journalisme se dégraderait après la grossesse et l’accouchement, au point de mendier son droit à une augmentation de salaire, au motif qu’elle a pris un congé de maternité après avoir accouché ; et le paradoxe, c’est que le refus est venu de sa supérieure directe.
Samira travaille dans ce journal privé depuis près de 13 ans ; elle était assidue et exécutait ses tâches avec précision, passant même des heures supplémentaires au travail pour montrer son sérieux ; mais cela n’a plus plaidé en sa faveur après qu’elle a pris un congé de maternité, et elle se reproche d’être née « femme et mère ».
Elle raconte : « Après la naissance de ma fille, j’ai pris un congé de maternité ; ma directrice m’a conseillé de ne pas prendre plus de trois mois de congé, pour ne pas nuire à mon avancement professionnel ; et, après la fin du congé et mon retour au travail, j’ai été très mal traitée ». Samira, 32 ans, parle avec douleur de sa situation professionnelle : elle a été mise au même niveau que les stagiaires, en traitement et en salaire, alors qu’elle était responsable de leur formation.
« J’ai demandé à ma directrice d’augmenter mon salaire pour qu’il soit en rapport avec la situation économique dégradée, d’autant qu’il est inférieur aux rémunérations de stagiaires arrivés au journal il y a seulement deux ans ; elle m’a répondu que mon congé en était la cause, que certaines femmes travaillant au journal et occupant des postes de direction n’avaient jamais pris de congé, et que ma demande était refusée », raconte-t-elle à propos de ses tentatives d’obtenir une augmentation tout au long d’une année entière.
Le découragement s’est emparé de Samira, ce qui l’a poussée à renoncer à demander une promotion après 13 années passées au journal, et à se contenter de demander une augmentation, sachant qu’une demande de promotion ne serait pas acceptée. Elle montre un billet de 200 livres, une « aide » que lui ont remise les responsables du journal, et affirme que la réponse à sa demande d’augmentation a été ce petit billet, considéré comme une aide pour elle : « Je n’ai même pas pensé à dépenser cette aide, parce que je me suis sentie humiliée ; et chaque jour je vais au travail en me demandant pourquoi je dois choisir entre mon métier et ma maternité ».
Les lacunes de la loi
Un document de recherche publié par l’Observatoire égyptien du journalisme et des médias en 2020, intitulé « La double charge : regard sur la situation des mères travaillant dans le domaine du journalisme », révèle l’existence de lacunes juridiques dans les textes de la loi égyptienne concernant la mère journaliste salariée sur plusieurs points, dont les plus importants sont la garantie du retour au même poste qu’avant le congé de maternité, l’absence de règlement d’emploi sur le lieu de travail, l’absence de crèches au sein des institutions de presse, la non-attribution d’un congé de maternité ou d’un congé pour la garde de l’enfant, et enfin le regard social dévalorisant dont souffre la mère journaliste.
Le document de recherche explique que l’une des causes de ces lacunes est que le législateur cantonne l’homme et la femme dans des rôles déterminés, faisant de la mission principale des femmes le soin de leur famille et de leurs enfants, sans préciser l’importance de la participation de l’homme à cette responsabilité en matière de garde des enfants, ce qui nuit à l’intérêt des enfants et à leur droit à une vie équilibrée, alourdit la femme d’une double charge, à la maison et au travail, et crée un fossé entre les femmes et les hommes dans l’environnement de travail, l’homme étant, en revanche, en mesure de poursuivre son évolution et ses promotions.
Selon le document de recherche : « Bien que la loi interdise à l’employeur de licencier une salariée pendant son congé de maternité, rien ne garantit le maintien de la position qu’occupait la salariée avant le congé ; l’employeur peut donc en user pour agir arbitrairement contre la salariée ».
Parmi les lacunes dont souffre la femme journaliste figure l’absence de crèches au sein des institutions, malgré l’existence d’un texte juridique clair obligeant les propriétaires d’institutions de presse de tous types à fournir une crèche aux enfants des salariées de l’institution si leur nombre atteint 100 journalistes ; mais cela n’est pas appliqué, ce qui conduit certaines d’entre elles à quitter le métier.
Le comité des femmes du Syndicat des journalistes
« Nous n’avons reçu aucune plainte de femmes journalistes salariées ; si cela avait été le cas, nous aurions agi immédiatement », déclare Doaa El-Naggar, membre du conseil du Syndicat des journalistes et rapporteuse du comité des femmes, à « Zawia3 », affirmant que le comité, depuis sa création il y a trois ans, n’a reçu aucune plainte indiquant qu’une journaliste avait été exclue et marginalisée après la grossesse et l’accouchement. Elle ajoute : « De telles plaintes, nous les considérons comme des cas individuels qui ne peuvent être généralisés ».
« El-Naggar » a expliqué que l’une des missions les plus importantes du comité des femmes du Syndicat des journalistes est d’apporter un soutien syndical, juridique et moral aux consœurs journalistes face aux problèmes et aux affaires liés à l’exercice de leur travail journalistique, en particulier lorsqu’il s’agit de violences psychologiques ou physiques ou de discriminations fondées sur le genre, en plus de protéger les plaignantes et de dissimuler leur identité si elles le souhaitent, ajoutant : « Nous invitons toute journaliste ayant une plainte de ce type à se présenter immédiatement, et toutes ses données resteront confidentielles ».
Elle a indiqué que le code du travail et la Constitution égyptienne affirment l’égalité entre les citoyens sans distinction fondée sur le sexe ; il n’y a donc aucune discrimination entre l’homme et la femme en matière de droit au travail. Elle a expliqué : « Il existe dans les lois du travail des textes qui facilitent le travail des femmes et leur offrent des moyens de concilier leurs devoirs envers la famille et l’exercice de leur activité professionnelle, en plus de les sensibiliser à leurs droits, comme la garantie de leur droit au salaire et la garantie de la poursuite de leur travail, sans être licenciées ou renvoyées brusquement ; tout le reste constitue une violation de la loi qui nécessite le dépôt d’une plainte officielle, afin que le comité des femmes puisse engager les procédures légales et syndicales pour le rétablissement de leurs droits spoliés ».
« El-Naggar » a ajouté : « En Égypte, les droits de la mère salariée étaient répartis entre les lois sur les fonctionnaires civils de l’État et le code du travail ; en outre, les conventions de l’Organisation internationale du travail mettent l’accent sur les droits de la femme salariée et son égalité avec l’homme en matière de salaires à travail de valeur égale, ainsi qu’en matière de chances et de traitement pour les travailleurs des deux sexes ayant des responsabilités familiales ».
Le président du Syndicat des journalistes : une grande injustice
« Une grande injustice » : c’est ainsi que le président du Syndicat des journalistes, Khaled El-Balshy, a qualifié la marginalisation et l’exclusion que subissent les femmes journalistes après la grossesse et l’accouchement, ajoutant : « C’est une grande injustice, si l’on considère le comportement de la femme qui occupe un poste de direction dans le journalisme et qui décide d’user de l’arme de la discrimination, de l’exclusion et de la marginalisation à l’égard de sa collègue qui est tombée enceinte et a accouché ; ces femmes dirigeantes sont, en fin de compte, le produit de la société dans laquelle nous vivons, élevées et formées selon ses règles et ses idées non écrites, fondées sur la préférence des hommes aux femmes et la dévalorisation de la femme et de ses droits ; il existe même une culture dominante au travail selon laquelle la femme qui accouche devient un fardeau pour l’institution où elle travaille, car ses efforts diminueront progressivement du fait de ses responsabilités familiales ; et chez certains, ces idées naissent d’une perspective religieuse ».
Il a ajouté : « Malheureusement, c’est un comportement social, et non un comportement propre au seul domaine du journalisme », affirmant que la société a effectivement un problème dans sa manière de traiter la femme, certains continuant à cantonner la femme à son seul rôle féminin, sans considérer qu’elle a des droits qu’elle peut revendiquer ; une catégorie de la société a une position négative à l’égard du mot « femme » en général, et certains la traitent comme une citoyenne de seconde zone.
« El-Balshy » affirme que l’élimination de la discrimination et de l’exclusion que subissent certaines femmes journalistes dans leurs institutions commence par plusieurs étapes, la première étant la nécessité que l’éducation et la formation des individus dans la société, qu’ils soient hommes ou femmes, reposent sur l’idée d’égalité des droits et des devoirs, loin de la culture de la discrimination fondée sur le genre. Il ajoute : « Le changement commence dans la famille, et selon la loi égyptienne, nous sommes tous des citoyens égaux en droits et en devoirs ».
Il a estimé que l’étape suivante consiste à diffuser l’idée de la lutte contre la discrimination fondée sur le genre dans toutes les couches de la société égyptienne, afin qu’elle s’enracine et devienne une partie de sa constitution, affirmant que cela nécessite de grands efforts et beaucoup de temps, et indiquant que la troisième étape est la modernisation de la culture du travail dans l’État en matière de sensibilisation aux droits des femmes, y compris dans le milieu journalistique, par l’adoption de règles juridiques contraignantes, de codes de conduite et de règlements affirmant que tous les travailleurs du secteur ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, indépendamment du genre.
Combattre la féminité pour monter en grade
La journaliste et écrivaine Fatma Kheir, qui a travaillé comme conseillère en communication pour des associations spécialisées dans les droits des femmes et des institutions médiatiques internationales, a critiqué, dans son entretien avec « Zawia3 », l’exclusion et la marginalisation que subissent certaines femmes journalistes ayant vécu l’expérience de la grossesse et de l’accouchement de la part de collègues occupant des postes de direction. Elle déclare : « Certaines femmes qui occupent de hauts postes de direction croient que renoncer à tout ce qui est lié au fait d’être femmes est la voie de l’ascension professionnelle et de la promotion, car le fait qu’elles se sont heurtées aux obstacles placés sur leur chemin parce qu’elles sont des femmes les a amenées à adopter une position hostile à leur propre genre, et à décider de renoncer à tout ce qui est lié à elles en tant que femmes, estimant que cela les protégera du préjudice ».
Elle poursuit : « Ce type de femmes, lorsqu’elles deviennent directrices, décident que toutes les femmes souhaitant suivre la voie du professionnalisme doivent leur ressembler, et n’acceptent pas les choix différents des femmes qui ont décidé de préserver l’équilibre de leur vie entre le travail et la vie personnelle : elles les regardent de haut, convaincues qu’elles échoueront assurément et qu’elles ne méritent pas de gravir les échelons dans le monde du travail ». Elle met en garde contre le danger que représente ce type de femmes, qui ne soutiennent pas leurs pairs et confisquent le droit des autres à choisir, ajoutant : « Ce type de directrices me rappelle ce à quoi les femmes ont eu recours au début de l’entrée des femmes sur le marché du travail à l’époque moderne, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, lorsque certaines ont été contraintes d’imiter les hommes pour obtenir le respect de la société ! Mais à quoi bon aujourd’hui, après toutes les victoires remportées par les femmes au niveau mondial ? »
« Kheir » a indiqué que la solution consiste à sensibiliser les femmes au droit de la femme à un environnement de travail équitable, et à faire des efforts réels et sérieux pour choisir des cadres féminins bien qualifiés aux postes de décision dans l’industrie de la presse, afin d’exprimer les problèmes, les rêves et les aspirations des femmes, concluant : « Les femmes qui ne croient pas au droit de la femme à un environnement de travail équitable n’aideront jamais à légiférer des lois qui soutiennent les femmes, et leur voix pourrait être un instrument d’injustice envers les femmes si ce sont elles qui portent la voix des femmes aux postes de décision ».
