Le vingt octobre dernier, le gouvernement de la capitale égyptienne, Le Caire, a inauguré la première phase du projet « Cairo Bike » (les vélos du Caire), l’un des projets auxquels le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’est attaché à faire allusion dès la première année de son accession à la présidence de l’Égypte ; les responsables ont lancé l’idée d’un système public de vélos partagés dans les rues de la capitale, et la première phase s’ouvre avec 250 vélos répartis sur 26 stations, couvrant le centre-ville, Garden City et Zamalek (des zones animées du centre du Caire), au moyen d’un système électronique moderne qui repose sur une application pour réserver le vélo contre une somme estimée à une livre égyptienne par heure (environ 0,03 dollar américain), avec un plafond de huit livres par jour (environ 0,27 dollar américain), tandis que le vélo est relié à un système de suivi électronique et de géolocalisation pour éviter qu’il soit volé et contrôler étroitement ses utilisateurs. Selon les déclarations officielles, la deuxième phase du projet sera mise en œuvre par l’ajout de 250 autres vélos, et le nombre de stations dans ces quartiers atteindra 45.
L’inauguration de la première phase du projet a suscité un grand intérêt au Caire et dans ses médias, au point que le Premier ministre égyptien lui-même était à la tête de l’inauguration sur l’une des places les plus en vue du centre de la capitale, signe de l’intérêt que la direction politique elle-même portait à l’affaire : al-Sissi, apparu pour la première fois à vélo dans les rues du Caire pendant sa candidature à la présidence en mars 2014, a appelé à maintes reprises les Égyptiens à utiliser le vélo afin de « réduire la consommation d’énergie que l’État subventionne à hauteur de milliards de dollars par an ». Ce qui signifie que, pour le régime égyptien, l’appel à revenir à la culture du vélo répond d’abord à un objectif économique.
Comment est née l’idée de Cairo Bike ?
Le projet baptisé « Cairo Bike », qui vise, selon les déclarations officielles, à promouvoir l’usage du vélo pour aider à réduire les embouteillages coûteux pour l’économie [1], ainsi qu’à réduire la pollution dans la capitale égyptienne, classée selon un rapport publié par Forbes en 2018 comme la ville la plus toxique et la plus polluée du monde, a été lancé avec le soutien du Programme des Nations unies pour les établissements humains, qui a mené des discussions avec le gouvernement égyptien pour mettre en œuvre le projet depuis 2016 ; un protocole d’accord a été signé en juillet 2017 entre le gouvernorat du Caire et l’organisation onusienne, puis le contrat de coopération en juillet 2019, avec le soutien et le financement de la fondation Drosos suisse à hauteur de 1,4 million de dollars, et l’appui technique et la supervision de l’Institut pour les politiques de transport et de développement et du Programme des Nations unies pour les établissements humains. Mais depuis lors, il n’a plus du tout été question du projet, jusqu’à ce que Le Caire le relance au moment où il se préparait à accueillir la Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, appelée dans les médias le sommet sur le climat (COP 27), qui s’est tenue en novembre dernier à Charm el-Cheikh (sur la côte sud-est de la péninsule du Sinaï).
Des critiques ont été adressées au régime égyptien en raison de l’arrêt du projet depuis 2017, et des militants ont accusé le régime de chercher à l’entraver ou à le reporter au profit d’autres projets/programmes, peut-être plus rentables, lancés par le gouvernement égyptien avec le soutien de l’institution présidentielle, en tête desquels l’initiative « Un vélo pour chaque citoyen » en 2019, qui visait à distribuer des vélos aux citoyens et aux étudiants à prix réduits, selon les déclarations des responsables du ministère de la Jeunesse et des Sports, qui ont précisé que la première phase comprendrait la distribution de 100 000 vélos. Mais près de trois ans plus tard, seuls 9 600 vélos ont été distribués, en trois phases, à travers l’initiative « Ton vélo, ta santé » lancée en juin 2020. La première phase n’a vu la distribution que de mille vélos, alors que le nombre de demandes déposées pour obtenir les vélos a atteint 53 000 selon les données officielles, les demandes ayant encore augmenté lors des phases suivantes. Les prix des vélos proposés ont suscité certaines objections et des moqueries de la part de citoyens, le ministère ayant proposé dans son annonce des modèles dont les prix allaient de 1 909 à 12 000 livres égyptiennes, alors que près de 30 millions d’Égyptiens souffrent de la pauvreté, selon l’enquête sur les revenus et les dépenses publiée par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (l’organisme officiel de la statistique en Égypte), qui a montré que le taux de pauvreté en Égypte avait atteint environ 29,7 pour cent en 2019/2020. Selon des entretiens individuels, des citoyens ont estimé qu’acheter un vélo à l’heure actuelle n’est qu’un « luxe », d’autant que leurs déplacements reposent le plus souvent sur les transports en commun, leurs lieux de travail étant éloignés de leurs domiciles, de sorte que le vélo ne leur servirait à rien.
Les critiques après l’inauguration
Après l’inauguration de la première phase du projet, de larges critiques se sont répandues sur les réseaux sociaux à propos de la manière dont sont gérées les pistes cyclables, longues de 2 kilomètres, partant de la place Tahrir et passant par la rue Talaat Harb et certaines rues adjacentes, notamment avec l’apparition de vidéos filmées par des citoyens montrant que certaines de ces pistes servent désormais de stationnement pour les voitures ou de passage pour les piétons au lieu de remplir leur fonction initiale. Des internautes et des militants ont partagé ces images sur les réseaux sociaux en s’interrogeant sur la réussite ou non du projet, d’autant que le régime l’a lancé quelques jours seulement avant la conférence sur le climat, ce qui pose la question : le but du projet était-il d’embellir l’image du régime lui-même avant la tenue de la conférence sur le climat ?
Lors d’une tournée sur le terrain ponctuée de quelques entretiens avec des citoyens dans le centre-ville, les avis se sont partagés entre partisans et détracteurs du projet. Les partisans estiment que le projet convient aux habitants des quartiers voisins qui travaillent dans le centre de la capitale et peuvent utiliser le vélo comme moyen de transport alternatif aux taxis, très coûteux ; les détracteurs, eux, estiment que le projet n’est qu’une propagande politique destinée à embellir l’image du régime et à présenter une vision imaginaire selon laquelle le gouvernement actuel, qui abat les arbres et réduit les espaces verts, dans ce que des internautes ont appelé « les massacres d’arbres centenaires » [2], et multiplie la construction de routes et de bâtiments en béton, serait un gouvernement respectueux de l’environnement, ce qui contredit les mesures qu’il prend sur le terrain. Une source informée a par ailleurs indiqué que les vélos ont d’autres usages, chez les « livreurs », qui louent des vélos huit heures par jour au lieu d’en acheter un pour livrer les commandes aux clients.
Se faire beau pour le sommet sur le climat
Les déclarations officielles de l’État égyptien n’ont pas nié que le lancement du projet était lié aux préparatifs de l’Égypte pour accueillir la conférence sur le climat (COP 27), qui s’est tenue en novembre dernier, et l’annonce officielle de l’État n’a mis en avant que des informations sur le nombre de stations et de vélos utilisés dans la première phase du projet ; elle a ignoré les détails relatifs à l’infrastructure et aux facteurs de sécurité nécessaires, au premier rang desquels l’aménagement de pistes sûres et suffisantes pour la circulation des vélos, d’autant que les rues du Caire sont conçues avant tout pour servir les voitures, ou l’installation de feux de circulation et de signalisation pour les cyclistes, ou la distribution de casques, ou l’adoption d’un code de la route adapté à l’usage du vélo.
C’est peut-être ce qu’a évoqué Rania Hedeya, directrice du programme national du Programme des Nations unies pour les établissements humains en Égypte, dans des déclarations où elle a affirmé que « le projet contribuera à changer la manière de planifier les rues de la ville, car la réflexion se concentre habituellement sur les voitures dans la planification des villes. Nous estimons que la priorité dans la planification devrait être de permettre aux gens d’utiliser différents moyens pour leurs déplacements quotidiens d’un endroit à un autre. Au lieu d’élargir les rues, nous en prélevons aujourd’hui des parties pour l’usage du vélo. Cela s’inscrit dans la Vision Égypte 2030 et dans les dialogues et négociations qui ont eu lieu lors de la conférence sur le climat ; c’est pourquoi le Programme des Nations unies pour les établissements humains a engagé depuis des années un dialogue avec le gouvernement égyptien afin d’introduire de nouveaux systèmes de mobilité durable comme le vélo, et de les relier aux moyens de transport collectif traditionnels comme le réseau de métro ou les bus, pour encourager les gens à moins dépendre de leurs voitures personnelles dans leurs déplacements ».
Des militants accusent le régime égyptien de chercher seulement à se faire beau pour améliorer son image en vue du sommet sur le climat accueilli par la ville de Charm el-Cheikh, et estiment que Le Caire s’attendait à obtenir un ensemble d’aides et de financements spécifiques susceptibles de l’aider à surmonter la crise économique et la grave pénurie de réserves de devises étrangères. De fait, l’Égypte est repartie avec certaines aides annoncées par plusieurs participants, comme le président américain Joe Biden, qui a déclaré lors de son discours au sommet sur le climat qu’il fournirait 500 millions de dollars à l’Égypte pour l’aider dans sa transition vers l’énergie propre. L’Allemagne a également annoncé l’octroi de 250 millions d’euros à l’Égypte.
Les accusations portées par des opposants de l’intérieur ont peut-être rejoint celles d’écrivains et de militants hors d’Égypte : le journal The Guardian avait publié un article de l’écrivaine Naomi Klein, dans lequel elle mettait en lumière la volonté du régime égyptien d’améliorer son image et d’utiliser le sommet sur le climat comme moyen d’embellir l’image de l’État policier tel que le voit l’Occident.
Des rues étouffées
La question la plus pressante concernant le projet « Cairo Bike », qui revient dans la bouche des experts en environnement et en ingénierie routière, est peut-être celle-ci : les routes du Caire sont-elles, à la base, aptes à accueillir des pistes cyclables ?
Dans un guide commun publié par l’Institut pour les politiques de transport et de développement et le Programme des Nations unies pour les établissements humains [3], les contributeurs ont indiqué que « les pistes cyclables devraient être placées entre le trottoir et la chaussée afin de réduire les collisions avec les piétons. Les pistes cyclables sont séparées physiquement de la chaussée, contrairement aux bandes cyclables marquées par de la peinture, qui offrent peu de protection aux cyclistes. Il faudrait prévoir au moins deux mètres pour les pistes à sens unique et trois mètres pour les pistes à double sens. Il faudrait installer des poteaux pour empêcher les véhicules motorisés d’empiéter sur ces pistes, en laissant un espace libre d’un mètre et demi entre chaque poteau ».
Alors que le projet « Cairo Bike » a été lancé à l’origine sous le parrainage et avec la participation de l’Institut pour les politiques de transport et de développement et du Programme des Nations unies pour les établissements humains, les responsables du projet n’ont pas tenu compte des normes indiquées par l’Institut dans ses recherches lorsqu’ils ont commencé à planifier et à réaliser les pistes cyclables du projet : le gouvernorat du Caire a annoncé la création de pistes cyclables dans les rues du centre-ville, sur une première phase de 2 kilomètres, dans les rues Mohamed Farid, Talaat Harb, Qasr El-Nil, Mostafa Kamel et 26-Juillet, la piste définie ayant une largeur d’environ 1,7 mètre, soit moins que la norme proposée de 2 mètres pour les pistes à sens unique ou de 3 mètres pour les pistes à double sens. Ce que critiquent certains experts routiers, qui estiment que certains quartiers et villes anciennes ne permettent pas d’aménager des pistes cyclables, en particulier la capitale, Le Caire, dont les quartiers anciens disposent de routes inadaptées aux pistes cyclables en raison de la très forte congestion, ainsi que de l’occupation des trottoirs, qui oblige les citoyens à descendre sur la chaussée à côté des voitures. Il serait donc possible de réaliser de telles pistes dans les villes et quartiers nouveaux, et non au centre du Caire.
Dans une étude, la chercheuse Dalia Ezzat, spécialiste de l’urbanisme, a indiqué que la réussite d’un système de vélos dépend de sa conception et de son respect des normes d’ingénierie et d’urbanisme qui lui sont propres ; le système se compose de 12 éléments indispensables : (la bande cyclable, les stationnements pour vélos, le dispositif d’arrêt des vélos, la signalisation d’orientation, les pistes cyclables traditionnelles, l’emprise de la piste cyclable, les pistes cyclables protégées, le point de départ des vélos, la zone de changement de direction, le feu de circulation pour vélos, les pistes cyclables régulant le flux de la circulation et la voie de tourne-à-gauche pour vélos). Elle a ajouté qu’il est préférable de surélever la piste cyclable par rapport au niveau de la chaussée, ce qui accroît la sécurité : plus la piste est éloignée de la circulation automobile et surélevée, plus le conducteur du vélo se sent en sécurité, et moins le risque de collision avec les voitures est élevé. Ce qui n’apparaît pas dans la conception des pistes cyclables effectivement réalisées par le gouvernement dans le cadre du projet.
.. Reste la question : l’usage du vélo constitue-t-il une solution dans la capitale, Le Caire, malgré l’absence d’infrastructures, de pistes cyclables et de stationnements pour vélos, sans parler du harcèlement que subissent les cyclistes ? Et les phases suivantes du projet « Cairo Bike » seront-elles achevées, ou n’était-il qu’une étape pour embellir l’image du régime avant la conférence mondiale sur le climat ?
[1]Les embouteillages dans le Grand Caire coûtent à l’économie égyptienne jusqu’à 8 milliards de dollars par an, selon une étude sur « la congestion routière au Caire » réalisée par la Banque mondiale en mai 2014. Pour consulter l’étude complète : https://www.worldbank.org/pdf
[2] Les plus grands massacres d’arbres ont eu lieu en 2018, lorsque les arbres des jardins de Montaza à Alexandrie, des jardins historiques anciens, ont été abattus, puis les faits se sont succédé dans des gouvernorats comme Port-Saïd, Mansoura et Ismaïlia, puis dans le gouvernorat du Caire, dans le quartier d’Héliopolis, le parc Merryland, le jardin des Poissons et ailleurs.
[3] Le guide s’intitule : « Des rues pour marcher et faire du vélo : concevoir pour la sécurité, l’accessibilité et le confort dans les villes africaines ». Pour consulter le guide complet : https://www.itdp.org/.pdf
