Après dix années entières d’une procédure judiciaire éprouvante et près d’un an et demi après un jugement définitif et irrévocable, l’Initiative égyptienne pour les droits personnels a annoncé, à la fin du mois de décembre dernier, l’exécution d’une décision accordant un million de livres égyptiennes de dommages et intérêts à Hani Abdel Fattah Abou Oqeil et à son fils, pour les préjudices sanitaires et environnementaux causés par les émissions de l’usine Alexandria Portland Cement (Titan), à Wadi al-Qamar, dans l’ouest d’Alexandrie.
Le jugement rendu en avril 2024 n’a pas été exécuté volontairement. L’entreprise a au contraire multiplié les manœuvres dilatoires, déposant des contestations de l’exécution et des recours répétés pour tenter de bloquer son application et de reporter le paiement. La persévérance juridique et le suivi des défenseurs des droits ont finalement contraint l’entreprise à s’y conformer et à verser l’intégralité de l’indemnisation le 16 décembre dernier.
Cette affaire, présentée par les défenseurs des droits comme l’un des très rares jugements reconnaissant la responsabilité d’une grande entreprise industrielle pour des dommages environnementaux directement subis par les habitants, dépasse la victoire individuelle. Elle révèle un conflit environnemental plus vaste et ancien en Égypte, où des millions de citoyens vivent au contact direct des cimenteries, dans une forte imbrication des zones d’industrie lourde et des quartiers résidentiels, sans véritable application des notions de « zones tampons » ou de justice environnementale.
À Wadi al-Qamar, comme à Helwan, Beni Souef et dans certaines parties du Delta, la pollution n’est plus une question théorique ni un débat technique sur les normes environnementales, mais une réalité quotidienne qui s’impose jusque dans les détails de la vie. Au fil des années, les habitants ont documenté une nette augmentation des poussières en suspension, de fortes émissions de particules fines et une dégradation continue de la qualité de l’air. Ces phénomènes s’accompagnent de plaintes croissantes pour des maladies respiratoires, de l’asthme, des allergies bronchiques, voire, dans certains cas, des maladies chroniques et des cancers.
L’Initiative égyptienne pour les droits personnels souligne que le jugement dans l’affaire de Wadi al-Qamar s’est appuyé sur des rapports techniques et des mesures environnementales établissant des dépassements importants des seuils de sécurité des émissions, en violation des droits des habitants à la santé et à l’intégrité physique garantis par la Constitution.
Helwan… la pollution au cœur des quartiers résidentiels
À Helwan, au sud du Caire, la crise est plus complexe encore : les cimenteries se trouvent au sein ou à proximité immédiate de quartiers densément peuplés. Abir Abou Hassan, qui vit depuis plus de vingt ans près de l’une de ces usines, décrit son quotidien comme une « bataille sans fin contre la poussière ». Elle raconte à Zawia3 : « Chaque matin, une épaisse poussière blanche recouvre tout : les voitures, les fenêtres, les toits et même les aliments laissés à découvert quelques minutes. Mes enfants toussent constamment et ont du mal à respirer. L’un d’eux a reçu un diagnostic d’asthme il y a deux ans. »
Elle ajoute que les médecins lui ont expliqué que les particules fines émises par l’usine provoquent des inflammations pulmonaires chroniques. Elle dit aussi avoir entendu parler de cancers du poumon chez ses voisins. « Nous lavons les vêtements chaque jour, mais la poussière revient immédiatement. Le gouvernement a promis des améliorations, mais rien n’a changé. Les usines fonctionnent 24 heures sur 24 et, avec l’utilisation du charbon, la situation a empiré. »
Son voisin, Tarek Abdel Haq, relie la pollution à une dégradation générale de l’environnement : « Le sol est si pollué que les plantes ne poussent pas normalement. L’eau est parfois trouble à cause des dépôts. Mon frère a travaillé pendant des années dans l’une des usines. Aujourd’hui, il souffre de problèmes respiratoires chroniques et a perdu son emploi à cause de sa maladie. Nous déposons des plaintes, mais la réponse est toujours : nous allons enquêter. »
À Alexandrie, Mohamed Ismaïl accueille avec un optimisme prudent le jugement d’indemnisation de Wadi al-Qamar, tout en soulignant que les souffrances quotidiennes persistent. « Mon fils de huit ans souffre d’un asthme sévère à cause de la poussière provenant de l’usine Portland Cement (Titan). Chaque matin, nous trouvons une couche blanche sur les sols et les meubles. L’air est chargé de particules qui provoquent des inflammations. » D’autres familles du quartier, ajoute-t-il, ont engagé des procédures encore en cours. Il espère que le dernier jugement ouvrira la voie à une mise en cause plus large des responsabilités.
Radwa Abdel Qawi, avocate à l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, précise que les décisions rendues dans l’affaire de Wadi al-Qamar ne concernent ni un seul jugement ni un seul habitant, mais plusieurs procédures indépendantes. Quatre actions en indemnisation ont abouti à des jugements définitifs pour des montants différents : un million de livres pour un citoyen, 750 000 pour un autre, ainsi que 200 000 et 120 000 livres dans deux autres affaires. Ces décisions témoignent, selon elle, de la reconnaissance judiciaire de l’ampleur du préjudice subi par plusieurs victimes.
Elle situe le début de ces procédures au commencement de l’année 2015 et souligne qu’il s’agissait, dès le premier jour, d’une expérience nouvelle et difficile, tant sur le plan juridique que dans les rapports avec les habitants. « Au départ, personne n’imaginait que ces affaires pourraient donner un résultat réel », explique-t-elle, précisant que même les victimes doutaient de leur issue.
Radwa décrit les difficultés rencontrées pour déposer des plaintes officielles auprès du ministère de l’Environnement comme une partie du défi. D’après son récit, certains fonctionnaires semblaient étonnés qu’une avocate porte plainte contre une grande usine ou demande une inspection sur place. Convaincre les services compétents du bien-fondé même d’une plainte et de l’existence d’un dommage environnemental nécessitant une inspection et une enquête n’a pas été facile, ajoute-t-elle, dans un climat où prévalait l’idée que « personne n’ose se plaindre d’une entreprise » ni se déclarer victime d’une pollution environnementale.
Elle souligne que les procédures ont duré près de onze ans, marqués par de véritables craintes chez les habitants. Certains hésitaient au début en raison d’expériences antérieures : avant leur engagement dans ces procédures, l’entreprise avait accusé plusieurs résidents de faits tels que des rassemblements illégaux ou des actes de violence et d’intimidation, créant un climat de peur et d’inquiétude face à toute démarche judiciaire.
L’avocate indique que les habitants avaient auparavant sollicité des députés de l’Assemblée du peuple et les médias. Mais, selon leurs témoignages, ils ont ensuite eu le sentiment de ne recevoir aucun soutien réel et de voir leur cause exploitée politiquement ou médiatiquement sans résultat concret. Elle considère donc leur décision d’engager une véritable bataille judiciaire comme une étape importante et décisive.
Pour Radwa, la première véritable avancée est venue du parquet, qui s’est montré clairement réceptif aux plaintes des habitants. Elle raconte qu’un substitut, convaincu du rôle du ministère public dans la recherche de la vérité, ne s’est pas contenté des documents : il s’est rendu lui-même sur place et a constaté les traces de pollution, notamment le noircissement accumulé sur les murs des maisons, la mort d’animaux et d’autres signes directs de l’ampleur de l’atteinte à l’environnement.
Les étapes suivantes n’ont pas été moins difficiles, explique-t-elle. Obtenir une condamnation pénale de l’usine constituait un précédent rare, peut-être même le premier pour une usine de ce type. Elle parle d’une « aide de Dieu », tout en soulignant que cette étape était le fruit d’efforts longs et éprouvants. Après le jugement pénal a commencé une nouvelle phase, plus complexe : les actions en indemnisation, qui ont nécessité encore des années de contentieux, mais ont abouti à des résultats qu’elle juge à la hauteur de tous ces efforts.
Évoquant les conséquences humaines, elle affirme que la pollution environnementale n’est pas une simple infraction juridique, mais une « véritable catastrophe », car elle détruit la vie de nombreuses personnes et les prive de leur droit le plus élémentaire : respirer un air propre et non pollué. Elle indique que tous les habitants de Wadi al-Qamar souffrent de maladies respiratoires et que certains ont développé des maladies graves, dont des cancers, à la suite de leur exposition continue aux polluants. Elle souligne que les dommages environnementaux ne peuvent se limiter à une catégorie de personnes, puisque l’environnement concerne, par nature, tout le monde. « Même ceux qui n’inhalent pas directement les rejets en subissent les conséquences d’une manière ou d’une autre », dit-elle. À ses yeux, la pollution touche des cercles bien plus larges qu’on ne l’imagine, ce qui fait de ces affaires une question d’intérêt général plutôt qu’un simple litige individuel.
Une industrie très répandue… et de fortes émissions
Selon des données récentes, l’Égypte compte environ 24 grandes cimenteries et prévoit d’en ajouter deux, d’une capacité annuelle comprise entre 1,5 et 2 millions de tonnes chacune. La capacité totale de production atteint environ 87 millions de tonnes par an. Une croissance de 8,1 % est attendue, portant la taille du marché à 3,92 milliards de dollars. Ces usines sont principalement réparties dans les gouvernorats de la vallée du Nil et du Delta, près des grandes agglomérations, ce qui accroît les risques de pollution.
L’Égypte figure parmi les principaux producteurs de ciment du Moyen-Orient. Le secteur s’est nettement développé depuis 2014, lorsque le gouvernement a autorisé le charbon et le coke de pétrole comme combustibles de substitution pour faire face à la crise énergétique. Cette décision a entraîné une hausse des émissions d’environ 15 % par tonne de ciment.
Selon des rapports de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, la cimenterie représente entre 8 et 10 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone. En Égypte, les émissions dépassent la moyenne mondiale en raison du recours intensif aux combustibles fossiles : le secteur produit entre 750 et 800 kilogrammes de dioxyde de carbone par tonne de ciment, contre environ 620 kilogrammes à l’échelle mondiale.
Les émissions totales de l’industrie cimentière égyptienne sont estimées à 66 à 76 millions de tonnes de dioxyde de carbone par an, auxquelles s’ajoutent d’importantes quantités de particules fines PM10 et PM2,5, d’oxydes d’azote et de soufre, de mercure et de vanadium.
La pollution des cimenteries ne se limite pas à l’air. Des études environnementales menées au sud du Caire ont révélé qu’une seule usine peut provoquer une contamination étendue de l’air, de l’eau, des sols et des végétaux par le vanadium, un élément toxique associé aux combustibles fossiles, à des niveaux très supérieurs à ceux mesurés dans les zones non polluées.
Au Caire, qui occupait en 2021 le treizième rang mondial pour la pollution de l’air, les cimenteries et les briqueteries contribuent largement aux particules fines. Dans certaines zones, les niveaux de pollution atteignent dix à cent fois les normes internationales.
Ahmed al-Saïdi, avocat spécialisé dans les affaires environnementales, explique que la bataille judiciaire menée par la société civile avait auparavant permis de soumettre l’utilisation du charbon dans les cimenteries à des exigences et des normes environnementales strictes, proches des normes européennes, concernant les inspections, les niveaux d’émissions et les mécanismes de contrôle. Ces efforts ont abouti, précise-t-il, à un cadre réglementaire solide pour l’utilisation du charbon comme combustible de substitution. Cela avait initialement rassuré la population, notamment avec les annonces de respect des normes internationales par les entreprises.
Mais, selon al-Saïdi, la réalité actuelle est tout autre : « Les cimentiers font fi de ces exigences et ne les respectent absolument pas. » Il en veut pour preuves les niveaux élevés d’émissions et les infractions répétées constatées dans de nombreuses entreprises. Certaines usines éloignées des quartiers résidentiels profitent même, ajoute-t-il, de cette situation pour augmenter davantage leurs émissions, alors que leurs autorisations d’utiliser du charbon sont renouvelées périodiquement sans la moindre prise en compte de leur bilan environnemental ou de l’ampleur de leurs infractions antérieures.
Al-Saïdi rappelle que l’une des principales exigences adoptées auparavant interdisait explicitement l’utilisation du charbon dans la fabrication du ciment près des zones résidentielles. « Mais malheureusement, ces conditions ont été modifiées parallèlement à la loi sur l’environnement et à son règlement d’application, dans lequel ces normes avaient été introduites pour la première fois en 2015 », dit-il. Depuis cette modification, il n’existe plus d’interdiction claire d’implanter des cimenteries ou d’utiliser du charbon à proximité des quartiers résidentiels : les textes ont été contournés de manière à le permettre.
Il qualifie cette modification de « véritable catastrophe » et s’interroge : « Je ne comprends pas comment cette modification est passée, ni pourquoi elle n’a pas suscité un vaste débat public. » Selon lui, le problème fondamental réside dans la définition même de la « zone résidentielle » : la nouvelle loi sur la construction ne reconnaît pas, au départ, un grand nombre de quartiers informels ou non planifiés, comme Wadi al-Qamar, qui ne sont pas reconnus par l’Autorité des communautés urbaines ou les collectivités locales chargées d’établir les plans d’aménagement.
Selon al-Saïdi, cette définition juridique restrictive de la zone résidentielle ne visait pas à protéger la population ou sa santé, mais « uniquement à servir les entreprises ». Elle contredit expressément le droit constitutionnel à un environnement sain et préservé, inscrit à l’article 46 de la Constitution égyptienne. Il considère donc que la modification de ces normes, ajoutée au non-respect des exigences environnementales par les cimentiers, constitue une violation manifeste de la loi comme de la Constitution, notamment en ce qui concerne l’utilisation du charbon et les émissions dangereuses qui en résultent.
Il souligne que, par nature, le charbon produit des émissions importantes et dangereuses, et que son acceptation par les citoyens était conditionnée à l’existence de normes européennes strictes garantissant leur réduction. « Mais le problème est que ces normes ne sont pas réellement appliquées », affirme al-Saïdi. Il juge ce point particulièrement important au regard des subventions internationales considérables, pouvant atteindre des milliards, reçues par l’Égypte au cours des cinq dernières années pour réduire les émissions nocives, surtout dans les quartiers résidentiels.
Al-Saïdi s’interroge : « Si l’Égypte a reçu toutes ces subventions, des Nations unies ou d’organisations environnementales internationales, pour réduire les émissions des cimenteries ou des usines utilisant le charbon comme combustible, le gouvernement a-t-il, en contrepartie, respecté les exigences et les normes attachées à ces financements ? » Pour lui, la réponse est claire : les engagements n’ont pas été respectés au niveau requis.
On estime que la pollution de l’air en Égypte a causé environ 90 000 décès prématurés en 2019, avec une tendance à la hausse les années suivantes. En 2017, le nombre de décès prématurés associés à la pollution de l’air atteignait 19 200, auxquels s’ajoutaient plus de trois milliards de cas de maladie par an dus à des affections respiratoires et cardiaques.
Au Caire seulement, la pollution de l’air provoque environ 18 000 décès prématurés par an, soit 16 % de l’ensemble des décès, ainsi que des milliers d’autres cas de maladie. Elle constitue ainsi l’une des principales causes de la charge sanitaire du pays. Sur le plan économique, le coût de la pollution due à l’industrie cimentière est estimé à quelque 47 milliards de livres par an, soit 1,4 % du produit intérieur brut.
Al-Saïdi reconnaît que le gouvernement a pris ces dernières années des mesures indéniables, notamment la création de mécanismes de surveillance environnementale reliés à des systèmes technologiques modernes permettant de suivre les émissions en temps réel. Mais il souligne que la réalité, telle qu’elle ressort des actions judiciaires engagées, révèle une augmentation des infractions plutôt qu’une diminution. Les entreprises contrevenantes se contentent souvent, ajoute-t-il, de payer les amendes prévues par la loi égyptienne, qu’elles considèrent comme un « coût de fonctionnement ». Les procédures, qui peuvent durer cinq à dix ans, leur permettent de réaliser des bénéfices considérables avant tout jugement définitif.
Il précise que la lenteur de la justice environnementale n’est pas propre à l’Égypte : elle est fréquente même aux États-Unis et dans les pays européens, en raison de la complexité technique de ces affaires. Il décrit néanmoins le dossier récemment jugé comme exemplaire par les efforts déployés et les détails juridiques et techniques traités. Il salue le rôle de ses collègues de l’Initiative qui l’ont porté et y voit une illustration concrète de la capacité des habitants à faire réellement changer les choses.
L’avocat estime que de tels jugements peuvent encourager les citoyens à surmonter leur réticence à engager des procédures environnementales, liée à la crainte de leur durée et de leur coût. Il souligne que le dernier jugement envoie un message important : les infractions environnementales peuvent finir par entraîner de lourdes indemnisations, peser sur les entreprises et les contraindre à respecter les lois environnementales, surtout si le gouvernement et l’Agence égyptienne des affaires environnementales agissent sérieusement en parallèle.
Il critique toutefois la politique de « mise en conformité » accordée aux entreprises contrevenantes. Nombre d’entre elles, indique-t-il, ne respectent ni les plans de mise en conformité eux-mêmes ni leurs délais. Selon lui, l’Agence des affaires environnementales tente de remplir son rôle, mais les entreprises profitent de l’accès à des sources d’énergie subventionnées et à différents services pour continuer à polluer l’air, privilégiant clairement leurs gains économiques privés au détriment de l’intérêt général.
L’avocat souligne que les décideurs peuvent considérer ces entreprises comme une source de gains économiques, mais que « le véritable coût payé par la société, entre les soins pris en charge par l’État, les pertes du tourisme et les graves conséquences sanitaires, dépasse largement ces gains illusoires ». La protection de l’environnement n’est pas un luxe, insiste-t-il, mais une nécessité économique et sanitaire, aussi importante que toute considération liée à l’investissement.
Des lois avancées… une application entravée
La loi égyptienne sur l’environnement no 4 de 1994, modifiée notamment en 2009 et 2015, encadre la protection contre la pollution industrielle. Elle impose des études d’impact environnemental, des limites d’émissions et l’installation de dispositifs de surveillance et de traitement dans les établissements. Les dernières modifications et le règlement d’application révisé en 2024 ont aussi renforcé le contrôle des mesures environnementales et lié la conformité au recours à des laboratoires agréés. Malgré ce cadre législatif relativement avancé, les plaintes des habitants et les contentieux révèlent un écart manifeste entre les textes et leur application, notamment pour le contrôle des émissions réelles et l’imposition de sanctions dissuasives.
Wafaa Achri, coordinatrice du programme climat au Centre de services syndicaux et ouvriers, affirme que les ouvriers des cimenteries sont exposés directement et en permanence à la poussière de ciment. Ce mélange de fines particules contient de la silice, des oxydes de calcium et parfois des métaux lourds, dont la composition varie selon le combustible utilisé dans les usines. Elle explique que cette exposition chronique a un coût sanitaire : elle provoque de graves maladies respiratoires, notamment des bronchites chroniques, de l’asthme professionnel et des fibroses pulmonaires. Dans de nombreux cas, une augmentation du risque de cancer du poumon est également suspectée.
Selon Wafaa, le plus dangereux est le caractère cumulatif et silencieux de ces dommages, qui ne sont pas immédiats. Leurs effets s’accumulent au fil des années de travail, et les symptômes nets n’apparaissent qu’après une longue période, souvent quand le travailleur ne peut plus prouver le lien entre sa maladie et son activité. Elle mentionne des études de l’Organisation internationale du travail et de l’Organisation mondiale de la santé qui classent la poussière de ciment comme un risque professionnel avéré nécessitant un contrôle strict et des mesures de prévention efficaces.
Sur le plan juridique, explique-t-elle, les établissements industriels sont tenus, sur le papier, de mettre en place des dispositifs de prévention et de sécurité au travail. En pratique, leur respect est partiel ou formel, voire totalement absent dans certaines usines. Elle ajoute que la loi égyptienne oblige les employeurs à fournir des équipements de protection individuelle, des systèmes de ventilation et des examens médicaux périodiques, en vertu de la loi du travail no 14 de 2025, notamment de ses dispositions sur la santé et la sécurité au travail. Dans la plupart des cimenteries, pourtant, les équipements de protection sont insuffisants ou non conformes. Le travailleur assume seul la responsabilité de les utiliser, sans véritable formation ni sensibilisation aux risques d’exposition.
Elle indique aussi que les examens médicaux sont souvent routiniers et formels, sans évaluation des effets cumulés de l’exposition à la poussière de ciment. Elle relève également la faiblesse ou l’absence des inspections de sécurité au travail, parfois réduites à une simple formalité administrative sans effet réel. Il ne s’agit pas, souligne-t-elle, d’exceptions ou de cas isolés, mais d’une pratique documentée dans les rapports syndicaux et de défense des droits.
La responsable syndicale explique qu’en théorie, le travailleur a droit à la reconnaissance d’une maladie professionnelle, aux soins pris en charge par l’organisme d’assurance et à une indemnisation pour incapacité partielle ou totale. Dans certains cas, il peut aussi être affecté à un poste qui ne l’expose plus au même risque. Mais, dans la pratique, Achri affirme que cette voie est « semée d’obstacles », au premier rang desquels la difficulté de prouver le lien de causalité entre la maladie et le travail, ainsi que la faiblesse de l’enregistrement même des maladies professionnelles.
La peur de signaler leur maladie, par crainte de perdre leur moyen de subsistance, constitue pour les travailleurs un obstacle supplémentaire, ajoute-t-elle, tout comme ce qu’elle qualifie parfois de « collusion administrative » entre certains établissements et les organismes chargés des examens. La maladie professionnelle cesse ainsi d’être une responsabilité institutionnelle pour devenir une tragédie personnelle dont le travailleur assume seul les conséquences.
Wafaa critique l’absence de réponse sérieuse à cette crise, dont les causes sont, selon elle, moins techniques que politiques et économiques. L’industrie cimentière, dit-elle, fait partie des industries lourdes liées à l’investissement, aux exportations et à l’approvisionnement en devises. Tout véritable renforcement du contrôle implique donc une hausse des coûts de production, l’obligation d’utiliser des technologies plus propres et l’ouverture des dossiers d’indemnisation et de responsabilité juridique.
Achri estime que, dans l’arbitrage des politiques publiques, la santé des travailleurs pèse souvent moins lourd que la « stabilité de l’investissement », d’autant que les personnes touchées appartiennent généralement à des catégories peu organisées syndicalement et peu audibles dans l’espace public. Le manque de transparence, la faiblesse des données officielles sur les maladies professionnelles et le traitement des questions environnementales et de santé au travail comme un « dossier marginal » entretiennent aussi cette crise, perpétuellement reportée sur le corps des travailleurs.
Achri conclut que la pollution des cimenteries n’est ni un accident ni un dysfonctionnement passager, mais le résultat d’un modèle de production qui traite le travailleur comme une ressource consommable, l’air comme un détail secondaire et la maladie comme un coût annexe absent des bilans. Reconnaître cette réalité est, insiste-t-elle, la première étape de toute solution sérieuse et réelle.
Dans les zones voisines des cimenteries en Égypte, l’exposition aux particules fines PM10 et PM2,5 ainsi qu’à l’amiante est associée à un risque accru de maladies respiratoires et de cancer. Des études évoquent des décès d’anciens ouvriers dus au cancer du poumon et à l’asbestose.
Ainsi, dans des cimenteries ayant autrefois utilisé de l’amiante, au moins huit ouvriers sont morts d’un cancer du poumon et 46 autres présentaient des risques sanitaires similaires, selon des rapports de 2005. Les effets persistants touchent toutefois aussi les habitants des environs.
Des études sur l’exposition environnementale à l’amiante en Égypte ont montré une augmentation du risque de cancer de la plèvre, présenté comme l’un des cancers du poumon les plus dangereux, d’une ampleur atteignant plusieurs fois le niveau habituel dans les zones proches. Des données des vingt dernières années font état de décès liés aux fibres toxiques présentes dans l’air. De plus, les ouvriers des cimenteries souffrent fréquemment de symptômes respiratoires chroniques, ce qui augmente les taux de mortalité prématurée dans ces zones.
La pollution des cimenteries en Égypte est principalement liée à d’importantes émissions de poussières et de gaz polluants, notamment les oxydes d’azote et de soufre ainsi que le dioxyde de carbone. Elle affecte la qualité de l’air et la santé des habitants des zones industrielles d’Alexandrie, de Beni Souef, de Helwan et d’autres régions. Dans le même temps, des études et des rapports montrent que les normes environnementales égyptiennes ont évolué sur le papier, mais que leur application reste contestée par les habitants et devant les tribunaux dans plusieurs quartiers voisins des usines.
Dans sa contribution déterminée au niveau national (CDN) actualisée, l’Égypte s’est toutefois engagée à réduire les émissions de 37 % dans le secteur de l’électricité, soit 80 millions de tonnes équivalent CO₂, et de 65 % dans le secteur pétrolier et gazier, soit 1,7 million de tonnes, par rapport au scénario tendanciel à l’horizon 2030. Dans la deuxième actualisation de sa CDN, en 2023, elle a fixé des objectifs sectoriels comprenant une baisse des émissions de 40 % sous le niveau du scénario tendanciel d’ici 2030, en mettant l’accent sur l’adaptation et l’atténuation.
Le gouvernement a lancé en mai 2022 sa stratégie nationale sur le changement climatique à l’horizon 2050, qui comprend des projets prioritaires de réduction des émissions, avec l’engagement de porter à 42 % la part des énergies renouvelables d’ici 2030, soit quatre fois la part actuelle.
Pour s’aligner sur l’objectif de 1,5 °C de l’accord de Paris, l’Égypte doit réduire ses émissions de 22 % sous les niveaux de 2015 d’ici 2030. Des estimations indiquent pourtant qu’elles atteindraient entre 440 et 467 millions de tonnes en 2030 avec les politiques actuelles.
L’Égypte a reçu de nombreuses subventions internationales pour soutenir la réduction de la pollution, dont 9,13 millions de dollars du Fonds pour l’environnement mondial (FEM) en 2023 pour la gestion des déchets électroniques et médicaux dans le Grand Caire, afin d’améliorer la qualité de l’air.
Elle a aussi signé en 2025 un accord avec la Banque européenne d’investissement pour une subvention européenne de 21 millions d’euros destinée à décarboner l’économie égyptienne. Entre 2015 et 2021, l’Égypte a reçu 54 % des 403,6 millions de dollars consacrés par les bailleurs internationaux à la qualité de l’air en Afrique.
En novembre 2025, elle a lancé le programme des industries vertes durables, doté d’un financement européen de 271 millions d’euros, soit 14,8 milliards de livres égyptiennes, pour réduire les émissions de carbone et améliorer la durabilité. Elle a également obtenu une subvention de quatre millions d’euros de l’Union européenne en 2022 pour renforcer la protection de l’environnement avant la COP27, ainsi que le programme EPAP III pour une production propre et des subventions pouvant atteindre 125 890 dollars pour des projets verts via la plateforme HAFIZ.
La crise des cimenteries en Égypte révèle un déséquilibre structurel dans la gestion des rapports entre développement industriel et droits des habitants à la santé et à l’environnement.
Avec l’expansion de la production, la lenteur de la transition écologique et l’absence de bases de données nationales actualisées et transparentes, la justice environnementale reste différée. L’air pollué témoigne chaque jour d’un coût du développement dont les conséquences sociales et sanitaires n’ont pas été pleinement prises en compte.
