« Je ne suis pas un dealer, gouvernement ! » : une chanson devant le tribunal économique

Condamné à six mois de prison, Islam Kabonga révèle les limites floues des « valeurs familiales » et du contrôle de la musique en Égypte.
Islam Kabonga devant un microphone, sur un fond jaune avec des notes de musique.
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Ahmed Gamal Ziada

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Marwa Mohey Eldin

Le 28 septembre 2026, la chambre criminelle d’appel du tribunal économique du Caire a rejeté l’appel du chanteur de mahraganat Islam Magdy, connu sous le nom d’« Islam Kabonga », et confirmé sa condamnation à six mois de prison et à une amende de 100 000 livres. La formation était présidée par le juge Mohamed Abou Ismaïl, assisté des conseillers Maged Mostafa et Ahmed Khaled El-Chayeb. Le substitut du procureur général Mina Qadri assistait à l’audience. Selon les éléments publiés par le site Masrawy, le dossier comportait deux accusations principales : atteinte aux valeurs familiales et utilisation abusive des réseaux sociaux.

L’affaire porte sur des paroles de chansons et des vidéos. La plus célèbre de ces chansons a un titre qui ressemble à un message adressé à l’État lui-même : « Je ne suis pas un dealer, gouvernement ! ». Les enquêteurs ont vu dans les chansons de l’artiste une incitation à la violence de voyous, des références aux stupéfiants et des propos contraires à la pudeur. Kabonga a déclaré, pour sa part, que les vidéos retenues dans l’enquête remontaient à une période antérieure et qu’il avait déjà été sanctionné pour celles-ci.

La sanction antérieure qu’il évoquait n’avait pas été prononcée par un tribunal. Elle émanait du Syndicat des professions musicales, qui l’avait suspendu pendant six mois après une enquête sur les contenus qu’il proposait. Un même chanteur a ainsi dû répondre des mêmes chansons devant deux autorités : une autorité syndicale pouvant accorder et retirer l’autorisation de chanter, et une autorité pénale pouvant infliger une peine de prison et une amende.

Le conflit autour des mahraganat a commencé il y a environ dix ans par une querelle sur le « goût public », dans les bureaux du syndicat et les émissions du soir, avant de gagner progressivement les procès-verbaux de police et les salles des tribunaux économiques. Quelques semaines après le jugement, l’Opéra d’Égypte ouvre le Festival de musique arabe dédié à la mémoire de Hani Chaker, le président du syndicat qui avait mené les phases les plus virulentes de la guerre contre ce genre musical. Ces faits, considérés ensemble, posent une question : qui décide de ce que les Égyptiens ont le droit de chanter, et avec quel instrument juridique ?

 

 

De la publication du président du syndicat à la prison du 15-Mai

Kabonga a sorti « Je ne suis pas un dealer, gouvernement ! » le 26 décembre 2024, sur des paroles de Mano El-Gahed et une musique de Figo El-Dakhlawi. La chanson a dépassé les dix millions d’écoutes sur la seule plateforme Anghami. Elle évolue dans un univers familier aux mahraganat : rivalités de quartier, démonstrations de force et défis lancés aux concurrents. Premier paradoxe : son vers central nie l’accusation de trafic de drogue. Le chanteur s’y présente comme un homme préoccupé par ses rivalités, non par le commerce. Or ce même vers est devenu l’emblème d’une affaire comprenant une accusation de promotion des stupéfiants.

Le journaliste Mohamed Chamis lit la chanson autrement que les enquêteurs. Il explique à Zawia3 qu’elle ne pose aucun problème moral et que, comme beaucoup d’autres chansons, elle exprime la réalité vécue d’un jeune homme qui se disculpe d’une accusation fabriquée contre lui : des informateurs de son quartier le guettent et divulguent à son sujet des renseignements personnels, même inexacts. Chamis refuse par principe de soumettre l’art à une appréciation morale, puisqu’il exprime son public.

Les poursuites ont commencé au syndicat, et non au parquet. En novembre 2025, l’artiste Mostafa Kamel, président du Syndicat des professions musicales, a écrit sur Facebook que « cette personne n’a pas sa place parmi nous ». Il a annoncé la suspension de son autorisation trimestrielle et la consultation de la commission du travail sur sa radiation définitive, affirmant que le syndicat l’avait averti à plusieurs reprises. Dans cette même publication, il a ajouté une observation qui semble aujourd’hui être la clé de toute l’affaire : autoriser les paroles des chansons, les contrôler et les approuver relève du ministère de la Culture et de la Direction générale du contrôle des œuvres artistiques, et non du syndicat.

Kabonga a comparu devant l’instance d’enquête syndicale le 23 novembre 2025. Il s’est excusé pour les propos des vidéos, les a présentées comme anciennes et a dit qu’il les supprimerait intégralement, promettant au public et au président du syndicat que cela ne se reproduirait pas. L’enquête a abouti à une suspension de chant de six mois. Par cette décision, le syndicat avait presque épuisé son instrument professionnel le plus sévère. Mais le dossier n’était pas clos.

À l’aube du 6 janvier 2026, quelques semaines après le début de la sanction syndicale, une unité de la direction de la sûreté de Gizeh a arrêté Kabonga dans son appartement de la rue de la Ligue arabe, à Mohandessine. L’arrestation faisait suite à des plaintes déposées par plusieurs avocats, qui l’accusaient de glorifier la violence de voyous, de promouvoir les stupéfiants et de menacer la jeunesse. Un récit ultérieur de source policière a affirmé que la Direction générale de la protection des bonnes mœurs avait repéré ses vidéos et qu’il avait reconnu les publier pour accroître les vues et en tirer des bénéfices.

L’interrogatoire au parquet d’Agouza, dirigé par le conseiller Hossam Nassar, a duré cinq heures. Le parquet lui a reproché deux faits : l’atteinte aux principes et valeurs familiales de la société égyptienne, et l’exercice du chant sans inscription aux registres du syndicat. Il a reconnu le premier, disant qu’il répétait effectivement des paroles incorrectes dans ses chansons. Il a nié le second, expliquant que son dossier était enregistré au syndicat depuis environ deux ans, qu’il obtenait une autorisation pour chaque concert ou mariage et que sa carte d’inscription n’avait jamais été délivrée. Son avocat a fourni une preuve d’inscription porteuse d’un paradoxe particulier : une copie de la décision de suspension du syndicat, puisque celui-ci ne suspend que les personnes qui lui sont affiliées.

Le parquet l’a remis en liberté sous une caution de 1 000 livres (20,70 dollars), a transmis son téléphone à la Direction générale des technologies de l’information pour en examiner le contenu et a officiellement demandé au syndicat de préciser son statut d’inscription. Le parquet des affaires économiques l’a ensuite renvoyé devant le tribunal économique, qui l’a condamné, le 29 juin 2026, à six mois de prison et à une amende de 100 000 livres.

Le 28 septembre 2026, la juridiction d’appel économique du Caire a rejeté son recours et confirmé le jugement de première instance dans son intégralité, y compris l’amende de 100 000 livres, soit cent fois la caution versée en janvier. Le quotidien Al-Dostour avait annoncé, le jour du premier jugement, une amende de 20 000 livres. Mais ce chiffre ne figurait que dans un seul article et contredisait l’ensemble des couvertures ultérieures, y compris le propre récit d’Al-Dostour lors du début de l’exécution de la peine. Il est aussi inférieur au minimum de l’amende prévu par l’article 25. Le texte du jugement et ses motifs n’avaient pas été publiés au moment de la rédaction de ce reportage.

Le lendemain du jugement, le 29 septembre, les services de sécurité l’ont de nouveau arrêté à Mohandessine et transféré à la prison du 15-Mai pour exécuter la condamnation devenue exécutoire. Environ vingt et un mois se sont écoulés entre la publication et la prison. Pendant cette période, la même chanson est passée par le bureau du président du syndicat, la police des mœurs, le parquet local, le parquet économique, puis les deux degrés de juridiction.

 

 

Un article conçu pour la vie privée devenu un instrument de jugement de l’art

L’affaire repose sur l’article 25 de la loi n° 175 de 2018 relative à la lutte contre les infractions liées aux technologies de l’information. Celui-ci punit quiconque porte atteinte à un principe ou à une valeur familiale de la société égyptienne d’au moins six mois de prison et d’une amende comprise entre 50 000 livres (1 035 dollars) et 100 000 livres (2 070 dollars), ou de l’une de ces deux peines. Le jugement a donc cumulé le minimum de la peine d’emprisonnement et le maximum de l’amende, alors que le texte permettait au tribunal de ne retenir qu’une seule des deux sanctions.

La loi ne définit pas les « valeurs familiales » et ne précise pas les actes qui constituent une atteinte à celles-ci. Fait notable, l’article figure au troisième chapitre de la loi, consacré aux infractions relatives à l’inviolabilité de la vie privée, aux côtés de faits tels que l’envoi massif de messages électroniques sans l’accord du destinataire ou la publication de données personnelles et d’images portant atteinte à la vie privée des personnes concernées. À l’inverse, à l’article 26 de la même loi, le législateur a employé une expression précise : « contenu contraire aux bonnes mœurs ». Cette observation constitue le fondement du mémoire présenté par la Fondation Masar pour la technologie et le droit, le 17 août 2020, à la chambre correctionnelle d’appel du tribunal économique du Caire, pour soulever l’inconstitutionnalité du texte.

Le mémoire s’appuyait sur l’article 95 de la Constitution de 2014, qui pose le principe de légalité des infractions et des peines, et sur l’article 96, qui protège la présomption d’innocence. Il rappelait que le rapport de la commission parlementaire conjointe ayant préparé l’adoption de la loi, en mai 2018, promettait de définir précisément les actes punissables et d’éviter les expressions ambiguës. Il évoquait un précédent législatif inverse : la loi n° 147 de 2006, qui avait supprimé du Code pénal des expressions telles que « paix sociale » et « approbation », parce qu’elles permettaient de criminaliser des actes que le législateur n’avait pas visés. Depuis, le texte est resté inchangé et son champ d’application s’est élargi.

Ce mémoire avait été présenté au plus fort des affaires dites des « filles de TikTok ». Depuis avril 2020, les autorités avaient arrêté environ neuf femmes et jeunes filles pour des contenus de divertissement publiés sur les plateformes et les avaient renvoyées devant les tribunaux sous la même accusation. Parallèlement, l’unité de veille et d’analyse du bureau du procureur général publiait des communiqués sur la lutte contre les contenus contraires aux « valeurs et traditions de la famille ». Dans l’affaire Kabonga, la catégorie ciblée a changé : le même instrument est passé des créatrices de contenus numériques à un chanteur diffusant ses chansons sur les mêmes plateformes, autrement dit du divertissement numérique à l’art lui-même.

Le parcours judiciaire ajoute un autre paradoxe. Les tribunaux économiques sont des juridictions spécialisées créées pour traiter les affaires de marchés, d’entreprises, de propriété intellectuelle et de télécommunications. Leur compétence en matière d’infractions informatiques en a ensuite fait le lieu où sont examinées les chansons de mahraganat et les vidéos TikTok. Kabonga s’est ainsi retrouvé devant la juridiction chargée des manipulations boursières, non pour avoir commis une infraction économique, mais parce que sa chanson était parvenue à son public par Internet.

La seconde accusation, celle d’exercer le chant sans inscription syndicale, est restée absente des comptes rendus publiés des deux jugements, qui mentionnaient seulement l’atteinte aux valeurs familiales et l’utilisation abusive des plateformes. Ni le texte du jugement ni ses motifs n’avaient été publiés au moment de la rédaction de ce reportage. La question centrale reste donc en suspens : à quelle valeur familiale précise une chanson sur des rivalités de quartier a-t-elle porté atteinte, et qui l’a définie en l’absence de définition législative ?

Pour Mokhtar Mounir, avocat défenseur des droits humains à l’Association pour la liberté de pensée et d’expression, cette ambiguïté est au cœur du problème. Il explique à Zawia3 que les termes retenus par la justice dans les infractions informatiques restent « élastiques » et mal délimités, et que n’importe quel contenu publié peut facilement relever de l’incrimination d’atteinte aux valeurs familiales. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont signalé cette difficulté dès l’adoption de la loi en 2018, ajoute-t-il. Pourtant, l’article 25 continue de toucher les artistes et les créateurs de contenus et ouvre la voie à des plaintes malveillantes contre quiconque fait l’objet d’un différend, pouvant aboutir à des poursuites pénales, un procès et une condamnation. À ses yeux, la seule existence d’un texte permettant ces poursuites révèle une tendance à restreindre l’espace de création.

N’ayant pas consulté les motifs du jugement, Mounir ne peut expliquer pourquoi le tribunal a cumulé prison et amende et renvoie à son pouvoir d’appréciation. Il s’oppose toutefois, par principe, aux poursuites judiciaires contre tout contenu créatif : le destinataire peut regarder un contenu, mais aussi l’éviter et s’en détourner. « Il n’est pas normal de poursuivre continuellement les créateurs, qu’il s’agisse d’œuvres artistiques comme le chant ou de créateurs de contenus sur les réseaux sociaux comme TikTok. »

L’avocat distingue les deux accusations. Exercer la profession sans inscription syndicale constitue à la base une infraction administrative, qui ne devrait devenir ni un prétexte à des poursuites pénales ni une sanction privative de liberté. En revanche, selon lui, le fait que le chanteur ait déjà été sanctionné par le syndicat pour le même contenu n’empêche pas sa responsabilité pénale : les sanctions syndicales et administratives n’interdisent pas au tribunal, s’il considère les faits comme une infraction, d’appliquer la peine prévue par la loi. Après avoir épuisé les deux degrés ordinaires de juridiction, Kabonga conserve la possibilité de se pourvoir en cassation.

Concernant le mémoire de Masar, Mounir précise que l’article 25 n’a toujours pas été renvoyé à la Haute Cour constitutionnelle. Le mémoire constituait une démarche juridique réunissant des moyens auxquels les avocats peuvent se référer dans les affaires d’infractions informatiques. Mounir préfère la diversité des contenus, musicaux ou autres, à la multiplication des instances de contrôle surveillant toute publication, car auditeurs et spectateurs savent distinguer les contenus et écarter ceux qui leur paraissent inconvenants : « Nous ne devons pas imposer des restrictions ni interdire l’espace de création. »

 

 

Un syndicat maître des autorisations, mais pas des paroles

Le Syndicat des professions musicales n’a pas besoin d’un tribunal pour empêcher un chanteur de travailler. Il détient la clé même de son gagne-pain : l’adhésion pour ceux qui réussissent ses épreuves, l’autorisation trimestrielle ou l’autorisation pour un seul concert pour ceux qui ne sont pas membres. C’est par cette voie que la plupart des chanteurs de mahraganat travaillent dans les mariages et les concerts publics. Cet instrument a servi au syndicat dans sa longue guerre contre les mahraganat avant l’intervention du parquet.

La vague la plus sévère a commencé le 17 février 2020. Quelques jours plus tôt, Hassan Chakouch et Omar Kamal avaient interprété « Bent El-Giran » lors du concert de la Saint-Valentin au stade du Caire. La chanson comportait une phrase évoquant l’alcool et le haschisch. Le défunt président du syndicat Hani Chaker a pris une décision qu’il qualifiait de définitive, adressée aux établissements touristiques, bateaux du Nil, discothèques et cafés, leur interdisant de travailler avec les chanteurs de mahraganat. Le porte-parole du syndicat, Tarek Mortada, a précisé que l’acteur Mohamed Ramadan était également concerné. La liste publiée comportait notamment Oka, Ortega, Hassan Chakouch, Hamo Bika, Ali Samara et Omar Kamal, ainsi que les groupes El-Madfagia, El-Dakhlawia et Welad Selim.

Chaker a expliqué son raisonnement lors d’une intervention dans l’émission d’Amr Adib sur MBC Masr : les mahraganat ne sont pas dignes du nom de l’Égypte, et leurs chanteurs n’auraient pas de succès s’ils en retiraient l’alcool et les stupéfiants, comme le montrerait leur refus de modifier les paroles malgré les avertissements du syndicat. Dans la même intervention, il a présenté l’approbation du contrôle des œuvres artistiques comme critère d’autorisation des chansons d’Oka et Ortega. Cinq ans plus tard, son successeur Mostafa Kamel a fait le même renvoi dans le dossier Kabonga. Le syndicat sanctionne les paroles, tout en répétant que leur approbation ne relève pas de sa compétence.

La décision « définitive » n’a pas tenu longtemps. Chakouch est revenu au syndicat. En juin 2022, une altercation a éclaté lors d’une conférence de presse organisée par celui-ci pour qu’il présente ses excuses aux percussionnistes. Chaker s’est retiré puis a annoncé sa démission. Il y écrivait avoir constaté « une grande contradiction entre la responsabilité de cette fonction et la préservation de l’affection des gens à mon égard ». Dès son premier jour en fonction, le nouveau président Mostafa Kamel a suspendu provisoirement les autorisations des chanteurs de mahraganat, le temps qu’une commission de « figures de la profession » étudie leur dossier afin de protéger ce que le communiqué syndical appelait « la valeur artistique de l’Égypte ».

Le président a changé, les instruments sont restés. Pour la saison estivale de 2026, le syndicat a averti qu’aucun chanteur ne devait monter sur scène sans un ensemble musical pour l’accompagner. Cette règle vise les chanteurs de mahraganat, qui se produisent sur de la musique enregistrée, et donc le mode de production même de ce genre, né d’un ordinateur domestique et d’un haut-parleur dans un mariage populaire. Juste après le jugement Kabonga, il a adressé des avertissements aux chanteurs de mahraganat, les appelant à revoir les paroles avant leur diffusion et menaçant de sanctions allant au-delà de la suspension.

Chamis juge cette règle illogique et dépourvue d’objectivité, car de nombreux chanteurs font du playback dans de nombreux concerts depuis des années. Il va plus loin : selon lui, le président du syndicat Mostafa Kamel chante lui-même dans les mêmes lieux que Kabonga, touche le même cachet et y fréquente les chanteurs de mahraganat ; ses chansons ne différeraient pas, par leur genre, de celui qu’il critique.

Les faits révèlent un schéma qui se répète depuis six ans : interdiction générale, puis exceptions, intégration partielle de ceux qui se conforment aux règles, puis nouvelle interdiction. La nouveauté dans le cas Kabonga est que la sanction syndicale n’est plus l’aboutissement, mais une première étape suivie du parquet. Une question demeure, à laquelle aucune autorité officielle n’a publiquement répondu jusqu’ici : si l’approbation des paroles relève du contrôle des œuvres artistiques, comme l’ont dit les deux présidents, « Je ne suis pas un dealer, gouvernement ! » lui a-t-elle été soumise avant sa diffusion sur les plateformes, et quelle a été sa décision ?

 

 

La soirée Hani Chaker et la soirée Sayed Darwich

Le 20 octobre, l’Opéra d’Égypte ouvre la 34e édition du Festival et Congrès de musique arabe, sous le patronage du ministre de la Culture par intérim Abdel Aziz Konsowa. Le président de l’Opéra, Reda El-Wakil, a annoncé un programme de onze jours comprenant 22 concerts, environ 70 artistes égyptiens et arabes et 35 communications au congrès scientifique. L’édition est dédiée à Hani Chaker, décédé le 3 mai 2026 après de longs problèmes de santé. Le concert d’ouverture commence par un documentaire sur sa carrière réalisé par Samer Madi, suivi d’une « soirée Hani Chaker » avec la chanteuse Nadia Mostafa, membre du conseil du Syndicat des professions musicales, et Mohamed Tharwat.

Un chanteur dont la carrière a duré plus de cinq décennies mérite qu’une édition de festival lui soit dédiée, et le paradoxe ne diminue pas ce droit. Mais le festival ne rend pas seulement hommage à un artiste : chaque année, il dessine la carte de ce que l’institution officielle considère comme la « musique arabe ». Les noms annoncés en conférence de presse, d’Amal Maher et Ali El-Haggar à Medhat Saleh et Omar Khairat, appartiennent au tarab et au chant classique. Les soirées de la grande scène portent les noms de Baligh Hamdi, Mohamed Abdel Wahab, Mohamed El-Mougi, Sayed Darwich et Riad El-Sonbati. Durant ces mêmes semaines, un chanteur de mahraganat purge sa peine à la prison du 15-Mai.

Chamis ne voit pas dans cette absence une position de classe. Selon lui, le Festival de musique arabe s’intéresse aux chansons liées à cette musique, tandis que les mahraganat sont un genre moderne encore en pleine émergence, qu’il n’est pas possible d’évaluer aujourd’hui.

Or l’évaluation que Chamis juge prématurée est toujours arrivée tard dans l’histoire du chant égyptien. La soirée portant le nom de Sayed Darwich en témoigne à elle seule. En 1919, année de la révolution, Darwich a mis en musique des paroles de Badie Khairi dans la pièce « Renn » de la troupe de Naguib El-Rihani. Parmi ses mélodies figurent « Al-Tahfagia », connue sous le nom d’« Al-Hachachine » (« Les fumeurs de haschisch »), et « Al-Cocaïne », qui fait parler des consommateurs défendant leur plaisir. Certains contemporains ont accusé ces chansons de vulgarité en raison de leur audace. Leur auteur a ensuite donné son nom aux soirées officielles de l’Opéra. La distance entre « Les fumeurs de haschisch » et « Je ne suis pas un dealer, gouvernement ! » ne tient pas au sujet, mais à l’époque, au support et à la place du chanteur vis-à-vis de l’institution.

Le précédent le plus proche est celui d’Ahmed Adawiya. Dans les années 1970, la radio a interdit ses chansons après « El-Sah El-Dah Embou », certains responsables les jugeant vulgaires. La censure a refusé d’en autoriser certaines. La radio n’a libéré des titres tels qu’« Om Abdo Fein » qu’en 2014, sur Chaabiat FM, après quarante ans d’interdiction. Selon une biographie publiée par Al-Jazeera Net, la police des mœurs s’était préparée, à la fin des années 1970, à l’arrêter dans une discothèque de la rue Al-Haram à cause de ses paroles, alors que des responsables le décrivaient comme un danger pour la société. À sa mort, le 29 décembre 2024, le milieu artistique et les médias officiels l’ont salué comme une icône populaire. Beaucoup ont rappelé la formule de Naguib Mahfouz, qui le qualifiait de « dispensateur de bonheur ».

Cette succession résume une constante de l’histoire du chant égyptien : ce que l’institution interdit au nom du goût à une génération, elle le reprend au nom du patrimoine à la suivante. Seuls les instruments d’interdiction ont changé. À l’époque de Sayed Darwich, c’était l’accusation de vulgarité ; dans les années 1970, le micro fermé de la radio ; en 2026, c’est une cellule dans une prison publique.

 

 

Des plaintes sans noms

Les comptes rendus égyptiens s’accordent tous à dire que l’affaire a commencé par des plaintes émanant d’« un certain nombre d’avocats », sans qu’aucun ne cite un seul nom. Nous ignorons qui ils sont, quand ils ont déposé leurs plaintes et s’ils sont liés à un organisme quelconque. Seul le contenu de leur demande est certain : examiner des chansons dont ils affirmaient qu’elles glorifiaient la violence de voyous, évoquaient les stupéfiants et mettaient la jeunesse en danger. Ce schéma est connu en Égypte à travers les affaires de hisba et les actions visant des films ou des livres : l’avocat y passe du rôle de défenseur d’un client à celui de représentant de toute la « société ».

À côté des plaintes, le récit policier présente un deuxième moteur : la Direction générale de la protection des bonnes mœurs, au sein du secteur de la police spécialisée, qui a déclaré avoir repéré elle-même les vidéos. Avant ces deux acteurs, les « commissions de suivi » du Syndicat des professions musicales avaient déjà repéré le contenu et recommandé la suspension. Le conseil du syndicat, présidé par Mostafa Kamel, avait rejeté le recours du chanteur. Trois instances de contrôle distinctes ont examiné le même contenu, et chaque examen a débouché sur une sanction indépendante.

La couverture journalistique a contribué à alourdir l’accusation. En janvier, le site Sada El-Balad a écrit que le chanteur risquait cinq ans de prison en se référant à l’article 174 du Code pénal, qui concerne l’incitation au renversement du régime. RT Arabic a présenté l’arrestation comme une étape d’une campagne plus vaste contre les chanteurs de mahraganat et les créateurs de contenus sur TikTok et YouTube, au motif de « protéger le goût public ». L’expression « chanteur de chansons vulgaires » s’est répandue dans les titres de presse avant qu’un juge ait prononcé la moindre condamnation.

Derrière ces strates se trouve un très jeune homme. Selon des journaux locaux, Kabonga est né en 2006 : il avait donc dix-huit ans à la sortie de la chanson et vingt ans à son entrée en prison. Devant le syndicat et le parquet, il a reconnu que certaines paroles étaient incorrectes, s’est excusé et s’est engagé à supprimer les vidéos. Les excuses n’ont rien changé au parcours de l’affaire, car les trois instances ne mettent en commun ni leurs sanctions ni les excuses reçues.

 

 

La musique des mariages accusée de porter atteinte à la famille

Les mahraganat sont nés au début des années 2000 dans les mariages populaires des quartiers pauvres, lorsque les DJ ont commencé à mélanger rythmes populaires, musique électronique et techniques de modification de la voix. L’histoire documentée de ce genre rattache ses débuts à des noms tels qu’Ahmed Figo, El-Sadat, Filo et Alaa Fifty dès 2004, et retrace sa large diffusion avec la révolution de janvier 2011. Cette musique n’est passée ni par la radio ni par les grandes maisons de production : elle est montée directement des haut-parleurs de rue aux plateformes.

Chamis explique la diffusion des mahraganat par leur langue : c’est, selon lui, celle que comprennent les quartiers populaires et les quartiers informels à forte densité de population. Elle représente leurs habitants et transmet leur réalité. Il estime donc que la continuité de ce genre dépasse le divertissement : elle révèle des problèmes réels et des transformations des comportements de la société égyptienne, particulièrement chez les jeunes. Lorsque les sociologues l’étudient et l’analysent, elle met l’État en rapport avec cette réalité, au lieu de réduire l’art à un instrument d’anesthésie de la société.

Pourtant, le chanteur accusé de porter atteinte aux « valeurs familiales » a dit au parquet qu’il obtenait une autorisation syndicale pour chaque concert et chaque mariage où il chantait. Les chansons que l’État juge au nom de la famille sont, dans la réalité sociale, la musique qui accompagne la formation de nouvelles familles dans les quartiers du Caire et de Gizeh et les villages du Delta. L’interdiction prise par Hani Chaker en 2020 s’adressait aux établissements touristiques, bateaux, discothèques et cafés. Les mariages populaires, où ce genre vit réellement, sont restés plus difficiles à contrôler que n’importe quel établissement autorisé.

Le 17 février 2020, jour même de l’interdiction, « Bent El-Giran » avait dépassé les 102 millions de vues sur YouTube et occupait la première place du classement hebdomadaire mondial de SoundCloud. Le lendemain, des avocats ont déposé contre Hassan Chakouch la plainte n° 10066 au registre des requêtes du procureur général, en invoquant des articles du Code pénal, de la loi contre la prostitution et de la loi interdisant l’alcool. La crise Chakouch s’est concrètement achevée avec une seconde version de la chanson, débarrassée de la phrase sur l’alcool et le haschisch, qui a récolté plus d’un million de vues en une journée. Celle de Kabonga s’est achevée dans une cellule.

L’écart entre ces deux parcours ne tient pas à une différence fondamentale entre les chansons. Il tient d’abord au texte devenu disponible : en février 2020, l’article 25 n’avait pas encore été largement éprouvé ; la vague des affaires TikTok a commencé deux mois plus tard. Il tient ensuite à la distance entre les artistes et l’institution : Chakouch a obtenu par la suite son adhésion au syndicat, tandis que Kabonga, selon sa déclaration au parquet, attendait toujours une carte d’inscription jamais délivrée. Au chanteur qui dispose d’une porte vers l’institution, on demande de modifier une phrase. À celui qui reste dehors, on ouvre d’autres portes.

Le « goût public » reste la justification commune à toutes ces décisions. Mais les chiffres montrent que le goût public réel, mesuré par les millions d’auditeurs et les demandes pour les mariages, se situe à l’opposé de la définition officielle. Lorsque l’écart entre les deux goûts devient si grand, la loi ambiguë devient un outil imposant la définition d’une minorité à une majorité, plutôt qu’un instrument protégeant la famille d’une atteinte précise.

Chamis va dans le même sens lorsqu’il affirme que c’est le public qui définit le goût public par les chiffres : plus un artiste est écouté, plus il exprime son public. Il cite le chanteur de mahraganat Essam Sasa qui, selon lui, a obtenu en un an davantage de vues qu’Amr Diab. Chamis ne dispose pas d’informations précises sur d’éventuelles modifications des paroles par les chanteurs après le jugement, mais il ne considère pas que leur production ait été affectée : « Ils continuent tous à produire, Hamo Bika et Enaba. »

 

 

Ce à quoi le tribunal n’a pas répondu

Si la peine est exécutée intégralement à compter de son arrestation le 29 septembre, Islam Kabonga sortira de la prison du 15-Mai vers la fin mars 2027. Mais sa sortie ne refermera pas les questions ouvertes par son affaire, auxquelles aucune autorité officielle n’a encore répondu.

La première concerne le jugement lui-même : les motifs des deux décisions n’ont pas été publiés, et le public ignore quelle phrase précise le tribunal a considérée comme une atteinte aux valeurs familiales, ou pourquoi il a cumulé la prison et le maximum de l’amende au lieu de ne retenir qu’une seule peine. La deuxième concerne la censure : Mostafa Kamel, président du Syndicat des professions musicales, a déclaré que l’approbation des paroles relevait de la Direction générale du contrôle des œuvres artistiques. Mais celle-ci, rattachée à un ministère de la Culture dirigé depuis juillet 2026 par un ministre par intérim, n’a donné aucune précision sur la chanson : lui a-t-elle été soumise, et l’a-t-elle approuvée ou refusée ?

La troisième concerne les plaintes : qui sont les avocats à l’origine de l’affaire, et pourquoi leurs noms sont-ils absents de toutes les publications tandis que le visage de l’accusé fait les gros titres ? La quatrième concerne la loi : l’article 25 reste en vigueur dans la même rédaction que celle dont Masar a contesté la constitutionnalité six ans plus tôt. Le Parlement n’a pas entrepris de définir les « valeurs familiales », laissant cette définition aux personnes qui rédigent les plaintes et à celles qui instruisent les dossiers.

La chanson, elle, n’est pas entrée en prison avec son auteur. Sa page Anghami affichait toujours plus de dix millions d’écoutes, un chiffre que le tribunal économique ne peut enfermer. Pendant les semaines où l’Opéra illumine une soirée au nom de Sayed Darwich, auteur des « Fumeurs de haschisch » et de « La Cocaïne », un chanteur de vingt ans purge une peine pour une chanson sur des rivalités de quartier. Si Sayed Darwich publiait aujourd’hui « Les fumeurs de haschisch » sur TikTok, quelle soirée l’attendrait : une soirée sur la grande scène, ou une nuit au commissariat d’Agouza ?

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Ahmed Gamal Ziada
Journaliste d’investigation égyptien, fondateur et rédacteur en chef de Zawia3. Titulaire d’un master en sciences politiques et relations internationales de l’Université libre de Bruxelles (ULB) et d’un master en médias numériques de la Vrije Universiteit Brussel (VUB).
Marwa Mohey Eldin
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites égyptiens et arabes ; elle s’intéresse au journalisme social et humain ainsi qu’aux enquêtes.

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