Le parti Al-Dostour (Constitution) a attiré l’attention sur la scène politique égyptienne ces derniers jours, à la suite d’une crise dont les manifestations se sont succédé, depuis l’échéance de la dernière élection présidentielle jusqu’à l’exclusion d’un certain nombre de ses jeunes dirigeants à la suite de différends internes.
Le parti Al-Dostour avait été fondé en septembre 2012, sous la présidence de l’homme politique et ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohamed ElBaradei. Il est considéré comme l’un des principaux partis des courants de l’opposition égyptienne, la plupart de ses dirigeants appartenant au courant libéral.
La crise actuelle n’est pas la première à secouer ce parti d’opposition : en 2013, un an seulement après sa fondation, un certain nombre de ses dirigeants ont annoncé leur démission, dont le plus en vue était l’éminent juriste Hossam Eissa, qui occupait le poste de président du comité de gestion des affaires du parti. L’affaire a rapidement dégénéré, plusieurs membres annonçant un sit-in à l’intérieur du parti, par réaction et en protestation contre la manière dont il était géré. La crise avait éclaté en raison du retard pris par le parti dans l’annonce du calendrier des élections destinées à former ses instances dirigeantes.
Des fondateurs du parti avaient alors déclaré que « le parti est géré de manière défaillante, et que le règlement du parti consacre l’autoritarisme en nommant les délégués du parti au lieu de les élire ». Au cours des trois années qui ont suivi sa fondation, le parti a connu un certain nombre de conflits internes qui ont entraîné le retrait successif de plusieurs de ses dirigeants (comme le défenseur des droits humains George Ishak, l’ancien ministre de la Culture Emad Abou Ghazi, le mandataire des fondateurs du parti Ahmed Darrag, la militante politique Esraa Abdel Fattah, la présentatrice Bothaina Kamel, et la présidente du parti en 2014, Hala Shukrallah) ; les différends ont également entraîné une réduction du nombre d’adhérents, passé de 21 000 à près de 3 500.
Ce qui se passe au sein du parti Al-Dostour
Le parti, dont la présidence est assurée depuis juillet 2022 par l’ancienne candidate à la présidentielle Gameela Ismail, connaît un nouveau différend entre les membres de son instance suprême, après la décision prise avant-hier, samedi, d’exclure trois membres de l’instance suprême : Mohamed Hamdoun, directeur des affaires juridiques, Reham El-Hakim, secrétaire à l’organisation et aux adhésions au niveau central, et Mohamed Adel, secrétaire du parti dans le gouvernorat de Gizeh, ainsi que de geler l’activité d’un certain nombre de membres de l’instance, à la suite de différends politiques et organisationnels, portant principalement sur l’adhésion du parti au Courant libre et sur la décision de Gameela Ismail de se présenter à la dernière élection présidentielle.
Selon les informations parvenues à « Zawia3 », la crise apparue au grand jour ces derniers jours remonte à plusieurs mois, sur fond de différends politiques et organisationnels au sein du parti, qui ont atteint leur paroxysme lors de la dernière assemblée générale, pendant l’élection présidentielle, convoquée pour voter sur la candidature de la présidente du parti à l’élection présidentielle et qui s’est conclue par un vote en faveur du retrait et du renoncement à la candidature. C’est ce qu’a effectivement fait Gameela Ismail.
« Zawia3 » a contacté un certain nombre des personnes exclues ou dont l’adhésion a été gelée par les dernières décisions du parti Al-Dostour, et toutes s’accordent à dire qu’un facteur commun est à l’origine de l’explosion de la situation au sein du parti ces derniers temps : l’entrée du parti, en tant que partenaire, dans le Courant libéral libre, fondé en juin de l’année dernière, qui a réuni un certain nombre de partis politiques libéraux d’opposition et dont la fondation a été annoncée lors d’une conférence au siège du Parti conservateur, en présence de plusieurs personnalités politiques de premier plan, dont Ahmed Tantawy, candidat potentiel à la présidentielle et ancien président du parti Al-Karama, Akmal Kortam, président du Parti conservateur, l’ancien député Mohamed Anwar El-Sadate, président du parti Réforme et Développement, l’éditeur Hisham Kassem, l’ancien député Ehab El-Kholy, le docteur Emad Gad, expert au Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, l’ingénieur Hussein Mansour, dirigeant du parti Al-Wafd, et Khaled Dawoud, journaliste et ancien président du parti Al-Dostour.
C’était avant que le Courant ne décide de geler ses activités et de se retirer de toute échéance électorale ou politique, à la suite de l’emprisonnement du président de son conseil d’administration, l’éditeur Hisham Kassem, et de son renvoi en procès devant le tribunal économique en septembre dernier, après qu’un membre du Comité de grâce présidentielle, Kamal Abou Eita, ancien ministre de la Main-d’œuvre et opposant nassérien, eut porté plainte contre Kassem pour injure et diffamation.
Un certain nombre de membres de l’instance suprême du parti Al-Dostour se sont opposés à l’idée de l’adhésion du parti au Courant, avant que le vote ne se conclue en faveur de l’adhésion, en raison de la divergence idéologique entre l’orientation libérale du Courant et l’orientation sociale-démocrate du parti qui l’a rejoint.
De son côté, Mohamed Hamdoun, directeur juridique du parti Al-Dostour et l’un des exclus, déclare à « Zawia3 » : « Des déclarations à la presse de dirigeants du Courant libre ont provoqué une crise au sein du parti Al-Dostour, ce qui a relancé les demandes de retrait du Courant ; finalement, la question a été soumise au vote après deux tentatives précédentes, et le résultat a été un vote en faveur du retrait du Courant. »
Il explique que la décision de se retirer du Courant libre est allée à l’encontre du souhait de la présidente du parti, Gameela Ismail, ce qui a entraîné le blocage de la publication et de l’exécution de la décision, jusqu’à ce que le Courant décide de geler définitivement ses activités, quelques jours après la décision du parti. Mohamed Hamdoun y voit un indice de prise de décisions unilatérale, sans tenir compte du bureau et des membres.
Mohamed Hamdoun, qui figurait sur la liste de Gameela Ismail lors des dernières élections internes d’Al-Dostour, poursuit en expliquant que sa crise au sein du parti, qui s’est terminée par son exclusion, a commencé après les élections organisées en juillet 2022. Il ajoute : « En tant que directeur des affaires juridiques, j’ai été saisi d’un ensemble de plaintes pour enquête, mais j’ai été surpris par une demande de la présidente du parti de ne pas enquêter sur certains noms connus pour leur proximité avec elle, ce que j’ai refusé, y voyant une ingérence inacceptable dans les compétences de la commission. Gameela Ismail a alors provoqué certaines crises et m’a accusé de partialité, ce qui a bloqué le déroulement des enquêtes. »
Il poursuit : « Après la crise du Courant libre, une nouvelle crise a commencé, liée au souhait de Gameela Ismail de se présenter à l’élection présidentielle. En septembre dernier, elle a demandé à l’instance suprême de prendre une décision l’appelant à se présenter à l’élection présidentielle qui s’est tenue en décembre dernier, ce à quoi je me suis opposé malgré l’accord de membres de l’instance suprême ; j’ai demandé l’application du règlement, qui exige l’accord des deux tiers des membres de l’instance suprême puis un vote au sein de l’assemblée générale, ce qui s’est produit par la suite. » Il ajoute que le vote a eu lieu au sein de l’instance suprême et que le résultat a été de dix membres favorables à la candidature de Gameela Ismail contre cinq opposants. Les préparatifs de la réunion de l’assemblée générale ont alors commencé, accompagnés d’une crise sur la question de savoir qui avait le droit d’y assister : selon le règlement, les membres à jour de leurs cotisations ont le droit d’y assister, mais, selon Mohamed Hamdoun, ils ont été surpris de constater que le trésorier s’était abstenu de délivrer aux membres des reçus de paiement, après avoir encaissé les cotisations sur son propre compte (Vodafone Cash), ce qui est contraire aux règles partisanes et juridiques.
Il poursuit : « Nous avons été surpris de constater qu’aucun membre n’avait de preuve du paiement de ses cotisations, et que le seul habilité à confirmer si un membre avait payé ou non était le trésorier. L’objectif était de contrôler la mobilisation pour l’assemblée générale, comme moyen d’orchestrer les résultats du vote. » Il indique que le trésorier leur a dit qu’il ne pouvait inviter que dix membres sur 80, dont il reconnaissait le paiement des cotisations, ce qui est contraire à la vérité selon Mohamed Hamdoun, qui affirme qu’ils ont accepté la position du trésorier à condition que le paiement de la cotisation ne soit pas une condition pour assister à l’assemblée générale et voter sur la candidature de Gameela Ismail à l’élection ; mais ils ont été surpris que le trésorier refuse de signer les listes, ce qui a conduit la présidente du parti à annuler l’assemblée générale prévue le 1er octobre.
Il poursuit en expliquant que l’affaire a accru les tensions au sein du parti, ce qui a poussé Gameela Ismail à convoquer une nouvelle assemblée générale le 10 octobre dernier, qui a voté contre sa candidature à l’élection présidentielle. Il indique que Gameela Ismail a décidé de sanctionner neuf membres de l’instance suprême qui avaient insisté pour tenir une assemblée générale complète, à laquelle assisteraient près de 750 membres dont les données étaient à jour, ce qu’elle a considéré comme un défi à son égard ; elle a alors gelé l’instance suprême à partir du mois de novembre dernier. Avec l’escalade des crises, elle a jugé que la solution était de se débarrasser des opposants : elle a exclu trois membres de l’instance suprême et gelé l’adhésion de six autres, afin de pouvoir ensuite reformer l’instance à sa convenance. Il précise que les décisions d’exclusion ont été prises par la commission d’arbitrage, qui fait office d’instance d’appel, en contournant manifestement la commission juridique chargée de ce rôle selon le règlement.
Le parti Al-Dostour avait annoncé hier, dimanche, sur sa page officielle sur les réseaux sociaux, dans deux publications, deux décisions : la première concerne l’ouverture des candidatures le 21 avril courant pour les membres du parti Al-Dostour dans les gouvernorats de Haute-Égypte, afin d’élire leurs représentants, avec l’annonce des résultats le 26 mai prochain ; la seconde confie temporairement les travaux du secrétariat central à l’organisation au secrétariat à l’organisation du gouvernorat du Caire, dirigé par Mohamed Mostafa, jusqu’à l’élection du secrétaire central à l’organisation, et confie également les travaux du secrétariat aux affaires juridiques du parti à Nasser Salah El-Din, avocat près la Cour de cassation, jusqu’à la tenue des élections pour pourvoir ce poste.
De son côté, Reham El-Hakim, secrétaire à l’organisation, visée par la décision d’exclusion, rejoint les propos de Mohamed Hamdoun concernant la crise de la mobilisation pour l’assemblée générale et les élections, et la tentative de les contrôler. Elle ajoute que le désaccord au moment du vote sur l’adhésion au Courant libre était un désaccord sain, conforme à ce qui se pratique dans l’action politique.
Elle estime que Gameela Ismail a agi de manière professionnelle et convenable dans la crise du Courant libre. Elle souligne que le vote en faveur de la sortie du parti du Courant libre, « après que nous avons échoué plus d’une fois à obtenir un vote en faveur de la sortie, a été le début du revirement de Gameela Ismail contre le groupe qu’elle considère comme une opposition au sein de l’instance suprême ».
Reham El-Hakim explique qu’elle s’opposait à l’entrée du parti dans le Courant libre parce qu’elle estimait qu’il « porte la ruine au Mouvement civil dont nous faisons partie, et que les orientations du Courant sont totalement différentes de celles du parti ». Elle affirme qu’elle ne s’est pas opposée à la candidature de Gameela Ismail à l’élection présidentielle, en juillet dernier, mais que celle-ci a tardé sans raison à annoncer sa candidature ou à prendre des mesures réelles et sérieuses, ce qui l’a amenée à reconsidérer la décision de candidature lors de l’assemblée générale d’octobre dernier et à voter contre.
Commentant la crise du trésorier, elle indique que celui-ci s’est délibérément abstenu de remettre aux membres de l’assemblée générale les justificatifs de paiement des cotisations, et que le paiement de la cotisation sur le portefeuille électronique personnel du trésorier ne signifie pas que le paiement a été effectué. Elle ajoute : « Notre insistance sur la présence des membres de l’assemblée générale a conduit le trésorier à demander à la commission d’arbitrage d’émettre un avis instituant un formulaire d’exemption de cotisation en échange de la présence à l’assemblée générale. »
Reham El-Hakim tient à la liste qu’elle avait déjà signée, prévoyant l’invitation de l’ensemble des membres de l’assemblée générale, soit environ 750 membres, qualifiant ce qui s’est passé de « contraire au règlement », et affirmant qu’elle s’était efforcée d’établir des critères sains et conformes au règlement. Elle explique qu’après l’échec de la tenue de l’assemblée générale début octobre dernier, l’instance suprême s’est réunie, et certains participants l’ont accusée de bloquer l’assemblée générale après qu’elle eut refusé de limiter la présence à un petit nombre de membres de l’assemblée générale, conformément au souhait du trésorier.
Sur l’action de la commission d’arbitrage qui a pris les dernières décisions, elle indique que la commission avait déjà décidé de geler pour trois mois l’adhésion de deux dirigeants de l’instance suprême, Amir Eissa et Mohamed Adel, au motif d’une agression contre la commission électorale, ce qui ne s’est pas produit selon son témoignage. Elle ajoute que cela a suscité la colère et soulevé des questions parmi les membres du parti, et a conduit à une décision collective de l’instance suprême de suspendre l’application de la décision de la commission d’arbitrage et de convoquer celle-ci pour en débattre, ce qu’elle a refusé. C’est alors que Gameela Ismail est intervenue pour présider la séance de l’instance suprême, a insisté pour que Mohamed Adel, l’un des membres alors suspendus, n’y assiste pas, et s’est employée à bloquer l’instance suprême et à imposer à tous l’application de la décision de la commission d’arbitrage.
Elle poursuit : « Finalement, nous avons décidé d’annoncer une réunion de l’instance suprême pour briser l’immobilisme que la présidente du parti avait imposé à l’instance ; en réponse, la commission d’arbitrage a émis un avis déclarant notre réunion nulle. L’instance s’est alors divisée en deux réunions séparées. Nous avons décidé de retirer notre confiance à la commission d’arbitrage, qui s’est réunie de nouveau, et quand la question du retrait de confiance a été abordée, le secrétaire général s’est retiré avec le groupe favorable à la présidente du parti, mais nous avons poursuivi la réunion et voté le retrait de confiance à la commission d’arbitrage. En réponse, le secrétaire général a porté plainte contre nous, neuf membres ayant assisté à la réunion, ce qui a conduit à une décision de gel de nos activités ; nous avons été exclus des groupes du parti et privés de l’accès à ses données et à ses bases de données. Puis une décision a été prise d’exclure définitivement trois membres et de maintenir le gel de l’adhésion de six autres. »
« Zawia3 » a tenté de contacter la présidente du parti Al-Dostour, Gameela Ismail, pour qu’elle commente les déclarations des membres exclus du parti, mais elle n’avait pas répondu à nos questions au moment de la rédaction de ce rapport. Nous avons par ailleurs parlé à certains membres du parti qui ont préféré ne pas révéler leur identité ; ils s’accordent à dire que le parti court à l’effondrement en raison des politiques suivies, et que la direction a créé de nombreux problèmes susceptibles de renforcer la volonté de certains d’appeler à des élections anticipées pour écarter Gameela Ismail de la présidence. Ils pointent ainsi les pratiques en cours au sein d’un parti considéré comme l’un des partis d’opposition égyptiens, mais qui n’accepte pas l’opposition en son sein.
