Égypte : 100 partis… zéro politique

Un questionnaire de Zawia3 révèle que 97 % de ses participants ne font pas confiance aux partis politiques, tandis que les experts estiment que le système partisan s’est transformé en une façade formelle gérée par le pouvoir, avec plus d’une centaine de partis sans influence réelle ni représentation populaire.
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Rasha Ammar

À quelques mètres d’un bureau de vote de la circonscription du district de Sohag, dans le sud de l’Égypte, Safiya semblait enthousiaste à l’idée de participer au marathon électoral qui s’est déroulé en novembre 2025. Ce qui nous a encouragés à lui parler. Nous lui avons demandé quel candidat elle soutenait : elle a donné son nom en disant que c’était un homme serviable, originaire de son village, mais qu’elle ne savait pas à quel parti il appartenait ni quel était son parcours politique ; elle a assuré que ces questions ne l’intéressaient pas et qu’il lui suffisait de connaître le candidat et son symbole électoral, et de savoir qu’il avait rendu des services, par le passé, à elle ou à un membre de sa famille.

Safiya Ali, 37 ans, titulaire d’un diplôme technique de niveau intermédiaire, ne comprend pas bien ce que signifie l’expression « parti politique ». Elle raconte : « Nous entendons parler des partis à travers les publicités que nous regardons à la télévision, et parfois je vois des banderoles portant des noms de partis comme Mostaqbal Misr (« L’Avenir de l’Égypte » ; elle veut dire Mostaqbal Watan, « L’Avenir de la nation »). Ce que nous savons des partis est très limité. Autrefois, par exemple, nous connaissions le Parti national [démocrate], mais aujourd’hui les partis se sont multipliés et, bien sûr, nous ne connaissons ni leur nombre ni leurs noms. »

Pendant que nous lui parlions, Hajj Saïd a interrompu la lecture attentive du journal qu’il tenait entre les mains et a semblé intéressé par la conversation. Nous nous sommes tournés vers lui et lui avons demandé : « Quelle est l’efficacité des partis politiques en Égypte ? Quel est, selon vous, le parti le plus important ? Et que pensez-vous du marathon électoral ? »

L’homme, la cinquantaine, a esquissé le sourire de celui qui regrette le souvenir d’un passé lointain, et a dit : « Les partis sont devenus comme des petites boutiques, messieurs-dames », en désignant une épicerie derrière lui, avant de poursuivre : « Autrefois, nous avions des partis, chacun avec un ensemble d’idées : le parti Wafd, par exemple, était connu pour être libéral et dans l’opposition ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. À l’inverse, le Parti national démocrate était connu pour être le parti du pouvoir, mais il comptait des gens compétents, on ne peut pas le nier. »

« Aujourd’hui, en revanche, il existe en Égypte des dizaines de partis qui ne servent à rien : certains distribuent des denrées alimentaires (huile, sucre, pâtes et riz) en période électorale pour récolter des voix, d’autres cherchent à s’allier à des instances bien précises pour s’assurer des sièges au Parlement, et une fois les élections terminées, “on n’entend plus parler d’eux” », voulant dire par là que les partis disparaissent complètement pendant les cinq années qui séparent deux cycles électoraux.

Les témoignages de Hajj Saïd et de Safiya recoupent 100 autres témoignages recueillis par Zawia3 dans le cadre d’un questionnaire mené au cours des dernières semaines pour mesurer l’efficacité des partis et leur lien avec la rue, alors que la participation électorale s’est effondrée, ne dépassant pas 17,1 % lors des élections au Sénat d’août 2025, tandis que les élections à la Chambre des représentants font l’objet d’une controverse après l’annulation des deux tiers des circonscriptions lors de la première phase, organisée début novembre 2025, et la poursuite des recours contre les première et deuxième phases.

Toutes les personnes ayant participé au questionnaire (un échantillon de 100 personnes de différentes tranches d’âge et de différents niveaux d’instruction), réparties de manière à couvrir la plus large zone géographique possible en mettant l’accent sur les gouvernorats à forte densité électorale comme Le Caire, Alexandrie, Gizeh et les gouvernorats de Haute-Égypte, estiment que les partis ne les représentent pas et n’expriment pas leurs revendications ; 97 % ont affirmé ne pas faire confiance aux partis politiques, 72 % des participants ont jugé faible la performance des partis en général dans la législature précédente (2020-2025), et 92,1 % d’entre eux ont affirmé que les partis ne se livrent pas à une véritable compétition électorale, mais y participent comme un décor politique destiné à compléter le processus électoral.

 

Faites-vous confiance aux partis politiques ? 97 % ont répondu non

Réponse Part des participants
Non 97 %
Oui 3 %
Source : questionnaire de Zawia3 (100 participants).

En avril 2022, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a appelé au lancement du Dialogue national, qui visait à réunir les différentes forces populaires, politiques, partisanes et universitaires, dans une démarche destinée à intégrer toutes les visions et propositions sur les questions intérieures de l’Égypte aux niveaux politique, économique et social. Le Dialogue national a abordé plusieurs dossiers, dont la réforme politique, le rôle des partis dans la vie publique et le soutien à la participation de la société à la prise de décision.

Le Dialogue national avait alors souligné qu’une vie partisane active constitue un pilier essentiel de la « nouvelle République », car elle est l’un des principaux instruments garantissant la légitimité et la stabilité du système politique et offrant des canaux d’interaction directe entre l’État et le citoyen. Les participants ont affirmé que le développement de l’expérience partisane contribue à bâtir une société politique consciente, capable d’exercer son rôle de contrôle et de participer à la prise de décision, ce qui renforce la capacité de l’État à gérer les crises et à réaliser un développement durable. Le Dialogue a affirmé que le soutien aux partis n’est pas une simple formalité, mais une nécessité pour approfondir la participation politique, permettre aux jeunes de s’engager dans la vie publique et faire en sorte que les partis soient de véritables instruments reflétant les aspirations des citoyens et servant l’intérêt général.

 

Combien de partis compte l’Égypte ?

Le nombre de partis officiellement enregistrés dépasse 100, alors que certaines listes officielles se contentent de mentionner environ 87 partis seulement ; l’examen des autorisations accordées confirme toutefois que le chiffre le plus proche de la réalité est d’une centaine de partis titulaires d’une autorisation officielle d’exercer dans le système politique égyptien. Malgré cette abondance numérique, la représentation parlementaire reste limitée : le nombre de partis représentés à la Chambre des représentants avant les élections de 2025 ne dépassait pas 13, tandis que le nombre de partis représentés au Sénat pour la législature 2025 atteignait environ 19, ce qui révèle un écart flagrant entre le grand nombre de partis sur le papier et leur capacité réelle à concourir et à accéder aux institutions législatives.

 

Répartition des sièges à la Chambre des représentants égyptienne en 2020, par parti

Le graphique montre la domination écrasante du parti Avenir de la nation (Mostaqbal Watan), qui a obtenu 317 sièges sur les 596 que compte la Chambre.

Parti / entité Nombre de sièges (2020)
Avenir de la nation (Mostaqbal Watan) 317
Parti républicain du peuple 49
Nouveau Wafd 25
Défenseurs de la patrie (Homat Al-Watan) 23
Parti de l’Égypte moderne 13
Parti de la Réforme et du Développement 9
Parti du Congrès égyptien 8
Al-Nour (salafiste) 7
Parti égyptien de la Liberté 7
Parti social-démocrate égyptien 7
Al-Tagammu (Rassemblement) 6
Al-Adl (la Justice) 2
Volonté d’une génération (Eradet Geel) 2
Indépendants 117
Source : données de l’Autorité nationale des élections.

Les réponses font apparaître une confusion frappante sur le nombre de partis politiques en Égypte : les estimations varient entre 30 et plus de 140 partis, tandis qu’un grand nombre de participants ont préféré déclarer qu’ils ne savaient pas ou que la question ne les intéressait pas du tout. Malgré cela, un nombre limité de partis a été cité à plusieurs reprises comme les plus en vue sur la scène politique, en tête desquels le parti Avenir de la nation (Mostaqbal Watan), suivi des Défenseurs de la patrie (Homat Al-Watan), du Front national (Al-Gabha Al-Wataniya), du Parti républicain du peuple et du Wafd. Mais ce qui est frappant, c’est que cette présence n’était pas associée à la confiance ou au soutien : elle était le plus souvent évoquée de manière critique, ces partis étant considérés comme des « partis du pouvoir » ou simplement comme les plus présents dans les médias, sans que cela traduise une adhésion à leur rôle ou le sentiment qu’ils représentent la rue égyptienne.

Sièges des partis et coalitions à la Chambre des représentants de 2015

Sur 596 sièges : 568 élus et 28 nommés

Parti / blocSièges
Liste Par amour de l’Égypte (tous les sièges de liste)120
Parti des Égyptiens libres65
Parti Avenir de la nation53
Parti du Nouveau Wafd35
Parti Al-Nour11
Parti du Congrès12
Autres partis (Défenseurs de la patrie, Parti républicain du peuple, Conservateurs, Réforme et Développement, Tagammu, etc.)67
Indépendants325
Haute commission électorale, Union interparlementaire, Mada Masr · La liste Par amour de l'Égypte a remporté les 120 sièges de liste ; ses députés sont aussi comptés dans leurs partis et parmi les indépendants

 

Les partis d’un côté, les citoyens de l’autre

Les résultats du questionnaire traduisent une frustration générale à l’égard du rôle actuel des partis politiques en Égypte : une part importante des participants (87 %) a exprimé l’absence d’une idée claire de l’efficacité de ces partis, face à des demandes répétées de réformes radicales touchant à leur structure, à leur organisation et au climat politique qui les entoure.

 

Avez-vous une appartenance politique ?

Un indicateur très révélateur de la faiblesse de l’engagement partisan.

Réponse Nombre de participants
Non 78
Oui 22
Source : résultats du questionnaire de Zawia3.

Les résultats révèlent une absence quasi totale d’appartenance partisane parmi les participants, l’écrasante majorité affirmant n’appartenir à aucun parti ni à aucune entité politique. Et même parmi la minorité ayant déclaré une appartenance passée ou actuelle, un sentiment net de déconnexion réelle de l’action partisane est apparu, que ce soit en raison d’un manque de conviction quant à la performance des partis ou du sentiment de ne pas avoir d’influence réelle. Quant aux appartenances mentionnées, comme le Wafd, le Parti social-démocrate égyptien, l’Avenir de la nation, Al-Adl (la Justice), Al-Wasat (le Centre), Al-Ahrar (les Libéraux) et le Parti des conservateurs, elles sont apparues comme des exceptions limitées qui ne reflètent pas une tendance générale, mais confirment plutôt la crise de l’engagement politique au sein des partis.

Les réponses font également ressortir que les crises tiennent à la faiblesse des dirigeants et des cadres : les participants ont réclamé la formation de véritables dirigeants politiques, en particulier parmi les jeunes, au moyen de programmes de formation sérieux et d’élections internes intègres, au lieu de nominations ou de directions fermées. Ils ont estimé que l’absence de dirigeants qualifiés s’est traduite par une performance fragile et une capacité limitée à proposer des alternatives politiques convaincantes.

De même, les réponses ont montré un affaiblissement du lien entre les partis et la rue : beaucoup ont insisté sur la nécessité d’aller à la rencontre des citoyens, de toucher du doigt leurs préoccupations quotidiennes et d’écouter les bases des partis, des villages jusqu’aux gouvernorats, au lieu de se contenter d’une présence médiatique ou saisonnière. Les participants ont estimé que le parti efficace est celui qui « prend le parti du citoyen et non celui du pouvoir », et qui fait de la défense des intérêts de la population une véritable priorité.

Dans le même contexte, la question de la conscience politique est apparue comme l’un des axes essentiels : les participants ont réclamé une intensification de l’éducation politique et de la sensibilisation électorale, estimant que la faiblesse de la conscience politique, à la fois chez les électeurs et au sein des partis, a contribué à vider l’action partisane de son contenu. Certains ont également appelé à ramener les partis à leur rôle naturel de trait d’union entre l’État et le citoyen.

Sur le plan structurel, les réponses ont exprimé un rejet clair de l’inflation du nombre de partis sans contenu, avec des appels à en réduire le nombre et à fusionner les partis idéologiquement proches au sein d’entités plus grandes et plus influentes, représentant les principaux courants politiques (droite, gauche, libéral, religieux). Les participants ont estimé qu’un nombre limité de partis forts vaut mieux que des dizaines d’entités de façade.

Sur le plan politique, une grande partie des réponses a mis l’accent sur l’absence d’un climat libre pour l’action partisane, réclamant l’ouverture de l’espace public, la levée des restrictions sécuritaires et l’arrêt de l’ingérence des différents services dans la gestion ou l’orientation des partis, ainsi que la modification des lois électorales et du découpage des circonscriptions, qui ont selon eux renforcé l’influence de l’argent politique et affaibli les chances d’une véritable représentation partisane. Ils ont également insisté sur la nécessité d’organiser des élections locales intègres, considérées comme une école essentielle de formation des cadres.

 

Évaluation de la performance des partis au Parlement

La majorité des participants au questionnaire jugent faible la performance des partis au Parlement.

Évaluation Nombre de participants
Faible 72
Moyenne 26
Bonne 2
Source : questionnaire réalisé par Zawia3.

Le Dr Amr Hashem Rabie, conseiller au Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, estime que la crise des partis politiques en Égypte tient moins à leur nombre qu’à leur déconnexion totale de la rue, soulignant que l’existence de plus de 100 partis autorisés ne se reflète en rien dans la vie politique réelle, car ces partis manquent d’un véritable ancrage populaire.

Il explique à Zawia3 que près de 95 à 97 % des Égyptiens sont classés politiquement comme indépendants, un phénomène négatif qui traduit l’échec des partis à attirer des adhérents et à construire des bases sociales, et qui est directement lié au système électoral fondé sur la liste fermée à majorité absolue (le parti qui l’emporte rafle tous les sièges de la liste) au lieu de la proportionnelle, qui permet une représentation plus large, ce qui pousse les citoyens à se porter candidats à titre individuel plutôt qu’à s’engager dans l’action partisane, contrairement aux systèmes proportionnels de partis, qui renforcent le rôle des partis.

Rabie affirme que les partis brandissent des slogans démocratiques alors qu’ils manquent eux-mêmes de démocratie interne : ils ne tiennent pas de congrès généraux réguliers, n’activent pas leurs structures organisationnelles ou leurs comités exécutifs, et sont souvent dirigés selon une logique de leadership individuel, ce qui a fait perdre même aux partis historiques leur capacité à offrir un modèle différent. Il relie également le recul de la vie partisane à la fermeture de l’espace public et à l’emprise des services de sécurité sur le champ politique, ce qui a créé chez les citoyens un climat de crainte à l’idée d’adhérer à des partis, dans un contexte où prévaut l’idée que l’action partisane expose à la surveillance et aux poursuites.

S’agissant des partis qualifiés de « grands », Rabie explique qu’ils ne sont pas grands en raison de leur force propre ou de leur ancrage populaire, mais parce qu’ils ont été fabriqués avec le soutien direct du pouvoir, les considérant comme des bras politiques qui n’ont pas les moyens de durer sans ce soutien. Il conclut que la réforme du paysage partisan commence par la réduction du nombre de partis et leur reclassement sur la base des enjeux et des programmes, s’interrogeant : « Il n’est pas logique qu’il y ait en Égypte plus de cent partis, comme si nous avions plus de cent grands enjeux, alors que la réalité est que les questions fondamentales de l’État ne dépassent pas un nombre limité, autour duquel des courants politiques clairs pourraient s’affronter. »

 


Pourquoi la vie partisane a-t-elle reculé en Égypte ?

La plupart des participants s’accordent à dire que le recul de la vie partisane en Égypte s’explique par un ensemble complexe de causes, au premier rang desquelles les restrictions politiques et l’absence d’un climat de liberté, la faiblesse des partis eux-mêmes sur les plans organisationnel et intellectuel, l’absence de programmes politiques sérieux, ainsi que la désaffection des citoyens pour la participation. L’argent politique, le système électoral, les ingérences sécuritaires et le soutien à certains partis sont également apparus comme des facteurs essentiels de l’affaiblissement de la concurrence partisane. Le choix par la majorité de la réponse « Toutes les réponses ci-dessus » montre une conscience du caractère structurel et global de la crise, qui ne peut être réduite à une seule cause.

De son côté, Akram Ismail, membre fondateur du parti Pain et Liberté (Al-Eish wal-Horreya, en cours de fondation), estime qu’un grand nombre des partis formés au cours de cette période sont, dans leur essence, des entités fabriquées : ce ne sont pas de véritables partis issus de la rue ou exprimant des bases populaires, mais des entités entièrement artificielles, au service d’objectifs fixés par le pouvoir, tandis que la fermeture de l’espace public conduit à affaiblir l’efficacité des autres partis.

Dans son entretien avec Zawia3, Ismail explique que le système politique lui-même ne permet pas l’émergence de partis naturels liés au public, si bien que les figures des partis deviennent des personnes directement liées au régime. Dans les expériences partisanes normales, les figures politiques sont produites par les syndicats, les universités et la rue, alors qu’en Égypte, elles sont le produit d’une ingénierie venue d’en haut, qui donne la priorité à ceux qui font preuve de loyauté ou appartiennent à des réseaux d’influence proches du pouvoir.

Ismail insiste sur le fait que l’absence de véritables partis liés au public transforme le champ politique en une arène fermée, dont les figures sont fabriquées selon des objectifs fixés à l’avance, ce qui explique que ces figures se concentrent le plus souvent parmi d’anciens officiers ou des personnalités directement loyales au régime. Il met en garde : « La faiblesse de la société et de l’État est liée à la faiblesse de leurs institutions. Une société forte est une société qui dispose de syndicats, de partis et d’organisations capables de négocier avec le pouvoir et de gérer les crises sans explosion ; une société privée de ces outils est en danger, que ce soit pour sa stabilité ou pour la transmission du pouvoir en son sein. »

Il poursuit : « L’absence d’outils d’organisation met en danger les étapes de la transition politique et accroît les risques d’explosion de la colère populaire en raison de la situation économique. À l’inverse, l’existence de syndicats et de partis forts offre des canaux de négociation et des solutions pacifiques, et garantit une transmission du pouvoir sûre et ordonnée. » Il affirme qu’empêcher la société de disposer de ses outils d’organisation la laisse à la merci des vents, comme on l’a vu avec l’effondrement de certaines sociétés et de certains États voisins, ajoutant : « En Égypte, l’absence de ces outils n’affaiblit pas seulement les partis, elle affaiblit la société et l’État sur le long terme. »

La vie partisane en Égypte a commencé au début du XXe siècle avec la naissance des premiers partis nationaux dans le contexte de la résistance à l’occupation britannique, et le parti Wafd, fondé en 1918, a été l’expression la plus marquante de cette période, jouant un rôle central dans la mobilisation de la rue et dans le lien entre la politique et les revendications populaires. Au cours des décennies suivantes, la vie partisane a connu des flux et des reflux : après la révolution de juillet 1952, les partis ont été dissous et un système de parti unique a été instauré, avant que le multipartisme ne revienne de manière limitée dans les années 1970 avec la politique des « tribunes » (« manabir », courants autorisés à s’exprimer au sein du parti unique sous Anouar el-Sadate), puis l’autorisation officielle de créer des partis. Bien que le nombre de partis n’ait cessé de croître depuis lors, en particulier après 2011, cette expansion est restée pour l’essentiel formelle : les entités partisanes se sont multipliées sans que cela s’accompagne d’une évolution réelle de leur rôle politique ou de leur capacité à influer sur la rue et sur la prise de décision.

Les lois régissant l’action partisane en Égypte s’articulent principalement autour de la loi n° 40 de 1977 relative au régime des partis politiques, modifiée par un décret-loi en 2011, qui consacre le droit des citoyens à fonder des partis par simple notification, fixe des conditions strictes à leur création (absence de fondement religieux, de classe ou militaire) et définit les compétences de la Commission des affaires des partis, tandis que des appels continuent d’être lancés pour réviser et moderniser la loi afin de l’adapter aux évolutions constitutionnelles et au besoin d’un système partisan plus efficace et plus pluraliste, conformément aux constitutions égyptiennes qui garantissent le multipartisme.

Interrogés sur la possibilité d’une amélioration de la vie partisane à l’avenir, la majorité des participants ont penché pour la réponse « peut-être » ; à l’inverse, seule une proportion limitée a exprimé un optimisme franc, souvent lié à des changements radicaux dans la structure du système politique et dans la nature de la relation entre le pouvoir et les partis.

Les réponses des participants font apparaître de manière récurrente un ensemble clair de revendications, dont les principales sont l’ouverture de l’espace public et la levée des restrictions sécuritaires sur l’action partisane, l’engagement des partis aux côtés du citoyen plutôt que du pouvoir, la formation de jeunes dirigeants qualifiés, la proposition de programmes politiques réalistes et patriotiques, ainsi que la descente dans la rue et le contact direct avec les citoyens. Certains ont également appelé à fusionner les partis idéologiquement proches, à organiser de véritables élections internes, à réduire le nombre de partis, à intensifier l’éducation politique et à développer la conscience électorale. À l’inverse, un nombre non négligeable de participants ont exprimé un désespoir total quant à l’utilité de l’action partisane.

 


Le meurtre délibéré de la vie politique et de la société civile

Selon une étude du Centre Carnegie, signée par Yezid Sayigh, chercheur spécialiste du Moyen-Orient, les politiques des autorités égyptiennes au cours des dernières années ont produit une aversion manifeste pour toute organisation ou activité politique indépendante, qui s’est traduite par une offensive en trois volets visant à vider la scène politique égyptienne de sa substance.

Le premier volet a consisté à frapper la vie partisane à la racine, tout en maintenant une apparence démocratique de façade par l’organisation d’élections périodiques et la préservation d’une image parlementaire formelle. L’analyste Marina Ottaway a, elle aussi, décrit comment le fait de vider le champ politique de sa fonction d’arène de concurrence entre des forces organisées représentant les intérêts des différentes catégories de la société a conduit à « la mort de la vie politique », les partis étant devenus faibles et sans poids. Le Service d’information de l’État (organisme gouvernemental) a d’ailleurs affirmé, dans un rapport de 2022, que les anciens partis, antérieurs à 2013, « se débattent encore entre modernisation et disparition » dans la « nouvelle République ».

En revanche, de nouveaux partis loyalistes, propulsés sur le devant de la scène par les services de sécurité, ont émergé pour jouer le rôle principal dans la mise en scène du soutien populaire aux politiques du pouvoir, selon l’étude : contrairement à l’ère de Hosni Moubarak, qui s’appuyait sur le Parti national démocrate comme instrument central de contrôle, le système politique du président Abdel Fattah Al-Sissi s’est appuyé sur un modèle plus décentralisé, en créant plusieurs partis loyalistes après 2013.

L’étude souligne que « ces partis se sont transformés en façades liées à des réseaux de clientélisme, tandis que les services de sécurité se sont chargés de choisir les candidats et de former les blocs parlementaires, avec un degré de contrôle supérieur même à celui de l’ère Moubarak ; cette orientation s’est encore renforcée après un amendement législatif qui a mis fin à la supervision judiciaire des élections à partir de 2024. Le résultat a été manifeste lors des élections de 2020, où le parti libéral des “Égyptiens libres” s’est effondré, tandis que le parti loyaliste “Avenir de la nation” a raflé les sièges du Parlement et du Sénat, récemment rétabli ».

L’étude indique également que l’institution parlementaire a perdu ce qui lui restait de son rôle de tribune pour l’expression pacifique des désaccords politiques, son rôle s’étant encore réduit jusqu’à devenir un simple instrument d’approbation des décrets présidentiels et des projets de loi du gouvernement. Le chercheur explique que « le contrôle de la formation des blocs et des partis au sein du Parlement a été la première étape, suivie de son évidement de tout poids politique. Ainsi, le Parlement est devenu une simple façade donnant l’illusion de l’ouverture, tandis que des plateformes et des partis de façade sont créés de temps à autre, comme le parti du “Front national”, dont la création a été annoncée en décembre 2024 sous les applaudissements des médias, présentée comme “un signe de rétablissement politique” ».

Selon l’étude, la même approche s’est étendue à la société civile, le pouvoir s’employant à réorienter l’activité associative de manière à absorber toute influence politique potentielle. Dans un premier temps, le gouvernement s’est attaché à réprimer les associations caritatives islamiques, considérées comme une menace politique, puis la loi n° 149 de 2019 sur l’action associative est venue codifier cette orientation, en limitant le rôle des organisations au « développement de la société conformément aux plans et aux besoins de l’État ».

Rectificatif : une version antérieure de cet article indiquait que 77 % des participants jugeaient faible la performance des partis dans la législature précédente. Le chiffre exact est de 72 %, conforme aux données du questionnaire présentées dans le graphique.

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Rasha Ammar
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites d’information égyptiens et arabes et s’intéresse aux affaires politiques et aux questions sociales.

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