Gaza ramène le Syndicat des journalistes sur le devant de la scène politique

Les manifestations se multiplient en Égypte
Mohamed El Raai ©️ Zawia3

Zawia3

Des militants et des journalistes ont participé aujourd’hui, mercredi, à une manifestation lors d’un iftar ramadanesque symbolique à l’eau, au sel et au pain devant le Syndicat des journalistes égyptiens, en expression symbolique de leur partage de la souffrance des victimes de la guerre que mène l’armée d’occupation israélienne contre Gaza, et pour dénoncer la politique d’affamement de la bande. Les participants au rassemblement ont demandé aux autorités de leur pays d’ouvrir le point de passage de Rafah pour secourir les Palestiniens et faire entrer l’aide dans la bande, sous le blocus imposé, et ont également formulé des revendications portant sur l’expulsion de l’ambassadeur israélien d’Égypte et la rupture définitive des relations.

 


En 2016, à la suite d’un dernier soulèvement populaire après la signature d’un accord en vertu duquel le pouvoir égyptien a accepté de céder les deux îles considérées comme les portes de la péninsule du Sinaï, Tiran et Sanafir, les forces de sécurité égyptiennes ont pris d’assaut le Syndicat des journalistes pour la première fois de son histoire depuis sa fondation en 1941.

Cela s’est produit pour deux raisons. La première tenait au soutien du syndicat aux manifestants lors de la journée du « Vendredi de la terre », à la mi-avril 2016 : les forces de sécurité ont attaqué les manifestants et arrêté un certain nombre d’entre eux, tandis que le Syndicat des journalistes a offert sa protection à des dizaines d’entre eux après qu’ils s’y étaient réfugiés, et a fermé ses portes de crainte qu’ils ne soient arrêtés. La seconde tenait à l’arrestation des journalistes Amr Badr et Mahmoud El-Sakka, qui avaient entamé un sit-in ouvert à l’intérieur du syndicat de crainte d’être arrêtés, à la suite d’accusations selon lesquelles ils auraient incité à manifester contre l’accord de vente des deux îles à l’époque.

 

 

Depuis cette date, le pouvoir a exercé des pressions sur les journalistes et leur syndicat : il a fermé l’espace public et a procédé à une sorte de nationalisation de la presse, en particulier avec l’ascension du groupe United Media Services (Al-Mottahida), qui représente le bras médiatique et journalistique du pouvoir et qui a pris le contrôle total de la scène à l’intérieur de l’Égypte, devenant de fait les médias officiels de l’État.

L’année suivante, une manifestation massive a été organisée sur les marches du Syndicat des journalistes, menée par un certain nombre de journalistes et d’hommes politiques appartenant à la gauche égyptienne, accompagnés de citoyens égyptiens. Il s’agissait de dénoncer et de rejeter la décision américaine de transférer l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, première étape vers la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’occupation israélienne. À la suite de cela, les forces de sécurité ont arrêté cinq journalistes en haut des marches du syndicat : Ahmed Abdel Aziz, Hisham Ahmed, Mohamed Khaled, Islam Ashry et Hossam El-Swaify.

Cet incident a marqué la fin effective de l’ouverture du syndicat et de son interaction avec les questions d’opinion publique et la politique en Égypte : le syndicat a été entravé et a fermé ses portes depuis lors, même aux journalistes non membres, signe de l’emprise de l’État sur lui.

 

 

En mars 2023, Khaled El-Balshy, journaliste aux tendances de gauche, a été élu, avec un certain nombre de journalistes considérés comme appartenant au courant de l’indépendance syndicale, opposé à l’ingérence du pouvoir dans les affaires de la presse égyptienne. Ce fut un nouvel espoir de faire renaître le syndicat et de réactiver son rôle dans l’engagement avec l’espace public et ses diverses questions.

Puis la dernière guerre de Gaza, déclenchée en octobre de l’année dernière, est venue marquer un nouveau départ pour la présence du syndicat dans les événements publics locaux et régionaux : le conseil du syndicat a organisé une manifestation de protestation en solidarité avec la bande de Gaza environ dix jours après le début de la guerre, le lendemain de la frappe contre l’hôpital baptiste (Al-Ahli Arab), qui a fait plus de 500 victimes, pour la plupart des femmes et des enfants qui s’y étaient réfugiés en le croyant sûr.

Depuis lors, des dizaines de journalistes et d’hommes politiques se rendent régulièrement sur les marches du Syndicat des journalistes et y organisent des rassemblements de protestation, en scandant des slogans, dont le plus marquant : « Pain, liberté, abrogation de l’accord, ouvrez le point de passage de Rafah ». Certains de ces rassemblements ont été organisés sur proposition du conseil du syndicat, et un certain nombre de ses membres l’y ont représenté, tandis que d’autres sont nés d’initiatives populaires de citoyens et de personnes appartenant à différents courants politiques.

Mais le plus marquant a été l’organisation d’un rassemblement de protestation chaque mardi depuis le début du mois de Ramadan en cours, lors duquel un certain nombre de participants se tiennent sur les marches et partagent un iftar symbolique composé uniquement d’un peu de pain et d’eau.

« Zawia3 » a contacté la journaliste et écrivaine Nour El-Hoda Zaki, à l’origine de l’initiative du mardi, dont est né ce qu’on a appelé le groupe « Journalistes pour la Palestine ». Elle déclare : « Nous observons tous ce qui se passe à Gaza, des massacres quotidiens qui ont dépassé toutes les limites, et nous avons eu honte de rester les bras croisés sans apporter la moindre forme de soutien, ne serait-ce que sous la forme de rassemblements de protestation et de solidarité avec le peuple de Gaza, ce qui nous a plongés dans l’impuissance et l’accablement. C’est ainsi qu’est née l’idée d’appeler à un rassemblement le deuxième jour du Ramadan, peu avant le coucher du soleil, et d’organiser un iftar symbolique sur les marches du Syndicat des journalistes avec seulement de l’eau et du pain, en signe de solidarité avec ceux qui ont faim à Gaza. Un groupe de journalistes, comme Sayed Saber et Karima El-Roubi, s’est joint à moi. »

 

 

Nour El-Hoda Zaki, qui avait été arrêtée en 2021 sur la place Tahrir, au centre du Caire, pour avoir brandi le drapeau palestinien en solidarité avec les martyrs de Jérusalem et de Gaza à l’époque, avant d’être rapidement libérée le soir même, ajoute : « Nous avons maintenu les rassemblements de protestation depuis le début du Ramadan en cours. Lors du premier rassemblement, nous n’étions pas plus de 25 journalistes, et Ahmed Tantawy, ancien président du parti Al-Karama, s’est joint à nous ; mais la semaine suivante, un certain nombre de journalistes et d’hommes politiques nous ont rejoints, à leur tête le journaliste et ancien candidat à la présidentielle Hamdeen Sabahi, Gamal Zahran, professeur de sciences politiques et ancien député, et Khaled Dawoud, journaliste et ancien président du parti Al-Dostour. »

Elle poursuit : « Le Syndicat des journalistes était le grand point de ralliement de tous les courants sociaux et politiques, depuis 2000 et les événements de la deuxième Intifada palestinienne, puis l’invasion de l’Irak en 2003, en passant par les amendements constitutionnels de 2005 et la fondation du mouvement Kefaya, et les événements d’El-Mahalla El-Kubra en avril 2008, jusqu’à la révolution égyptienne de 2011. Les marches du syndicat sont devenues un refuge pour exprimer les préoccupations des citoyens et soutenir leurs doléances, et de nombreuses marches sont parties du syndicat vers la place. Puis nous sommes entrés dans la phase de la mise au linceul du Syndicat des journalistes et de sa transformation en un bâtiment hideux entouré d’échafaudages de tous côtés. Le syndicat est resté assiégé, en particulier depuis 2017, au point que les journalistes ont été chassés de leur syndicat et n’ont plus pu s’asseoir à l’intérieur, et le pouvoir en Égypte a réussi à le transformer en un lieu négligé et sombre, dépourvu de toute possibilité d’interaction professionnelle, politique ou humaine, sous des prétextes fallacieux et mensongers. »

Nour El-Hoda Zaki estime que la victoire de Khaled El-Balshy et de son conseil aux élections du Syndicat des journalistes, l’année dernière, a redonné vie au syndicat, ce qu’elle compare à un miracle. Selon elle, El-Balshy, que redoutaient certains blocs de journalistes favorables au pouvoir, a réussi jusqu’à présent à se montrer sous un jour convenable et à donner l’image d’un président de syndicat pour tous les journalistes, sans parti pris. Il a également œuvré à remettre le syndicat sur la bonne voie, tant pour ses affaires internes et l’organisation des affaires des journalistes que pour l’engagement équilibré avec les questions d’opinion publique à l’extérieur.

Elle ajoute : « Le syndicat a retrouvé son âme avec les événements de Gaza et est devenu le foyer lumineux où se rassemblent tous les patriotes, journalistes ou citoyens, pour formuler leurs revendications adressées au pouvoir égyptien. C’est pourquoi je dis qu’il a retrouvé avec force son rôle de pionnier, contrairement aux autres syndicats et aux partis, qui se sont transformés en salles fermées. » Elle critique la performance des médias égyptiens au cours des dernières années et dans le contexte des événements en cours : « Assez de médias qui ne font que propager le mensonge, que ce soit au niveau de la vie quotidienne, de l’appartenance nationale ou de la sécurité nationale, sans égard pour les citoyens, ou au niveau de ce qui se passe dans la voisine Gaza, puisqu’ils pratiquent un black-out et une dissimulation délibérée de tout ce qui s’y passe. »

Nour El-Hoda Zaki affirme que le conseil du Syndicat des journalistes n’a rien à voir avec l’organisation des rassemblements du mardi, qui sont nés comme un mouvement indépendant, dans le but d’apporter la forme la plus simple de soutien moral et de solidarité au peuple palestinien.

 

Dans le même contexte, Khaled Dawoud, journaliste et ancien président du parti Al-Dostour, répond à notre question sur le retour du syndicat à son rôle : « Assurément, la guerre de Gaza a rendu au syndicat son importance en tant qu’institution nationale qui se préoccupe des questions qui intéressent les citoyens, au premier rang desquelles la question palestinienne. Il est regrettable que le peuple égyptien, contrairement aux peuples arabes, à l’exception des pays du Golfe, ait été totalement empêché de manifester en solidarité avec la Palestine, dans les conditions sécuritaires actuelles. »

Il rappelle le rôle historique joué par les marches du Syndicat des journalistes pendant de longues années avant la révolution de janvier, et explique qu’avec les évolutions actuelles et la présence d’un conseil syndical et d’un président indépendants, l’occasion était propice pour que les marches accueillent de nouveau les Égyptiens solidaires de Gaza afin qu’ils expriment leurs opinions de manière pacifique et libre. Il souhaite la levée des restrictions actuelles imposées à la liberté de manifester et de se solidariser avec le peuple palestinien, ou à l’expression par les citoyens égyptiens de leurs causes, et conclut : « Nous devons préserver l’espace que nous avons gagné. »

Pour sa part, Mahmoud Hisham, journaliste et membre du Parti de l’Alliance populaire socialiste, affirme que les massacres commis à Gaza, et qui se poursuivent, ont aidé les groupes égyptiens, au premier rang desquels la communauté journalistique, à se mobiliser, ce qui s’est traduit par les conférences, les concerts et la manifestation auxquels a appelé le syndicat, et auxquels ont assisté des représentants de la Palestine, comme des journalistes palestiniens et l’ambassadeur de Palestine. Il ajoute que tout cela est venu dans le sillage de la guerre, et a été suivi d’appels à des rassemblements devant le syndicat pour exprimer la solidarité et réclamer l’ouverture du point de passage et l’entrée de l’aide humanitaire, en particulier après l’appel du convoi « Conscience du monde » lancé par le président du Syndicat des journalistes en personne.

Il ajoute qu’après un certain temps, les appels ne se sont plus limités aux journalistes : un certain nombre de citoyens et de courants divers les ont rejoints, et le nombre de participants a augmenté. Malgré cela, de nombreux risques et des menaces de ciblage sécuritaire ont pesé sur certains participants, souligne-t-il : « On craignait d’inviter certaines personnes, pour ne pas les exposer aux représailles. »

Il poursuit : tout cela est le résultat du choix par les journalistes d’un président de syndicat indépendant, qui a rendu son âme au syndicat et a incité tout le monde à participer à des activités syndicales et publiques, après des années de léthargie. Cela a coïncidé avec la guerre génocidaire à Gaza.

 

 

Dans le même temps, selon les informations qui nous sont parvenues, un groupe de journalistes fidèles au pouvoir a tenté, lors de l’iftar annuel du Syndicat des journalistes et à travers certains groupes fermés réservés aux journalistes, d’amener d’autres journalistes à signer un mémorandum visant à interdire les manifestations de soutien à la Palestine, sauf par l’intermédiaire du conseil et de manière officielle.

Le mémorandum que des journalistes ont l’intention de présenter au conseil indique : « On a remarqué ces derniers temps une accélération du rythme des rassemblements de protestation sur les marches du syndicat, sans coordination préalable avec son conseil, et il est frappant que la majorité des participants ne soient pas membres de l’assemblée générale des journalistes et appartiennent à des tendances politiques, ce qui a fait dévier les appels à la solidarité avec Gaza vers la surenchère sur la position de l’État et l’adoption d’allégations sionistes et américaines prétendant que l’Égypte ferme délibérément le point de passage. Il nous incombe donc de demander au président du syndicat et au conseil de prendre des décisions réglementant l’utilisation des marches du syndicat, afin d’éviter qu’elles ne soient entraînées vers des agendas imposés au nom des journalistes par des personnalités extérieures au syndicat. »

Ce mémorandum, et d’autres, ont suscité des réactions de colère chez des journalistes, qui ont refusé de signer et ont réclamé la poursuite du rôle du syndicat dans l’action publique et dans l’engagement avec les événements actuels et futurs. Malgré cela, le dernier rassemblement du mois de Ramadan se tient aujourd’hui sur les marches du Syndicat des journalistes, au centre du Caire ; il avait été reporté hier en raison de la célébration de l’investiture du président al-Sissi pour un troisième mandat.

Ajoutez Zawia3 à vos sources préférées sur Google

Search