Dans quelques mois s’achèvera le deuxième mandat de Khaled El-Balchi, l’actuel président du Syndicat des journalistes, entamé après sa victoire lors des dernières élections de renouvellement partiel. Il a été réélu le 2 mai 2025 avec 3 346 voix, devant son plus proche concurrent, Abdel-Mohsen Salama, ancien président du syndicat et ancien président du conseil d’administration de la fondation Al-Ahram, qui a obtenu 2 562 voix. L’écart était de 784 voix lors de ces élections, présentées comme celles ayant enregistré la plus forte participation de l’histoire du syndicat.
Cette victoire prolongeait la surprise électorale créée deux ans auparavant par El-Balchi, connu pour son appartenance à la gauche et son parcours de défenseur de la liberté de la presse. Il avait remporté la présidence pour la première fois le 17 mars 2023, avec 2 450 voix contre 2 211 pour son adversaire Khaled Miri, alors rédacteur en chef du journal Al-Akhbar. Ce résultat mettait fin à six années de présidence exercée par des candidats soutenus par les institutions de l’État. Des journalistes et des spécialistes y avaient vu le début d’une recomposition des rapports de force au sein du syndicat, avec la montée d’un courant revendiquant l’indépendance syndicale et les libertés de la presse.
Bien que le prochain scrutin de renouvellement partiel n’ait pas officiellement commencé et que les candidatures comme les alliances restent incertaines, les préparatifs précoces de la bataille pour la présidence alimentent déjà les discussions dans les milieux journalistiques. Des journalistes et des responsables de la profession interrogés par Zawia3 estiment que la compétition ne se limite pas cette fois au choix d’un nouveau président : elle met à l’épreuve l’avenir des équilibres issus des élections de 2023 et de 2025.
Selon eux, le deuxième mandat d’El-Balchi se distingue du premier par une intensification des controverses sur plusieurs dossiers syndicaux. Parmi ceux-ci figurent le retard du versement de l’allocation de formation et de technologie en juillet dernier, même si de tels retards se répètent à cette période depuis plusieurs années en raison du début de l’exercice budgétaire, ainsi que la polémique entourant le projet de charte déontologique de la presse, notamment ses dispositions relatives au genre, désigné par le terme « gender ».
Ces interlocuteurs considèrent que ces dossiers ont servi à attiser la polarisation au sein du syndicat, afin de remodeler l’état d’esprit général avant le scrutin et de renforcer les chances de reprendre la présidence par l’intermédiaire d’un candidat issu des institutions de presse publiques ou soutenu par les institutions de l’État. D’autres parties rejettent cette lecture et n’y voient qu’une compétition électorale ordinaire, comme avant chaque échéance syndicale.
Les prochaines élections, parmi les batailles syndicales les plus difficiles et les plus disputées
Dans ce contexte, le journaliste et syndicaliste de premier plan Hicham Fouad s’attend à un scrutin différent des deux précédents, marqué, selon lui, par une polarisation et une concurrence accrues pour la présidence et les sièges du conseil.
Il explique à Zawia3 que plusieurs signes étayent cette appréciation : ce qu’il décrit comme le recul du climat d’ouverture ayant accompagné le lancement du Dialogue national, le maintien en détention de plusieurs journalistes et le renvoi de certains devant la justice pour des affaires liées à leurs publications, ainsi qu’un durcissement, à ses yeux, du traitement de la mobilisation dans plusieurs syndicats professionnels.
Il cite à cet égard l’arrestation de quatre membres du Syndicat des dentistes à la suite d’actions syndicales réclamant l’affectation professionnelle de la promotion 2023, ainsi que l’arrestation de Mohamed Zahran, responsable au Syndicat des professions de l’enseignement, après qu’il a demandé l’exécution d’une décision de justice concernant l’organisation d’élections syndicales. Pour lui, ces faits illustrent un durcissement croissant à l’égard de l’activité syndicale.
Fouad estime que ces signes pourraient peser sur les prochaines élections. Il s’attend à ce que les institutions de l’État déploient davantage d’efforts pour reprendre la présidence et la majorité du conseil, contrairement à la situation actuelle, en raison de l’importance politique et symbolique du Syndicat des journalistes, qualifié de « syndicat de l’opinion ». Il relie cette analyse à la controverse persistante sur l’allocation de formation et de technologie, jugeant que le calendrier d’une éventuelle augmentation pourrait avoir une portée électorale.
Il souligne néanmoins que l’issue du scrutin reste ouverte. Le succès de chaque camp dépendra des prestations des candidats, de la capacité du courant de l’indépendance syndicale à préserver sa cohésion et de l’état d’esprit général de l’assemblée. « Le résultat n’est pas joué, mais les prochaines élections compteront parmi les batailles syndicales les plus difficiles et les plus disputées », affirme-t-il.
Ces derniers jours, plusieurs noms ont circulé comme candidats possibles à la présidence. Ils reposent sur des informations faisant état de réunions, de consultations et de démarches électorales précoces au cours des dernières semaines, ou sur les hypothèses avancées par certains journalistes. Aucune de ces personnalités n’a toutefois encore annoncé officiellement sa candidature.
Parmi les noms les plus cités figure Diaa Rachwan, actuellement ministre d’État à l’Information et ancien président du Syndicat des journalistes pendant deux mandats consécutifs. Pour une partie des journalistes, sa présidence reste associée à la crise de la rénovation de la façade du siège, connue sous le nom de « mise en linceul du syndicat ». La façade était restée couverte pendant des années de travaux, ce qui avait conduit certains journalistes à qualifier cette période d’« années du linceul ».
Aux côtés de Rachwan apparaissent d’autres noms qui, selon des sources de Zawia3, ont engagé des consultations préliminaires sur les élections, notamment sur la constitution de listes et les possibilités de soutien dans les milieux syndicaux. Il s’agit de Khaled Miri, ancien vice-président du syndicat battu par El-Balchi en 2023 ; d’Abdel-Mohsen Salama, ancien président battu par lui en 2025 ; d’Abdel-Raouf Khalifa, directeur de la rédaction de la fondation Al-Ahram, membre de son conseil d’administration et du conseil syndical actuel ; et de Refaat Rachad, membre du conseil d’administration de la fondation Al-Akhbar, battu en 2019 et en 2021 lorsqu’il s’était présenté contre Rachwan.
Le nom de l’actuel secrétaire général, Gamal Abdel-Rahim, dont le mandat au conseil prendra fin en même temps que les prochaines élections, a également été évoqué, sans qu’il ait encore tranché la question de sa candidature. Selon d’autres sources, celui du membre du conseil Mohamed Saad Abdel-Hafiz a aussi été avancé, bien que son mandat légal se poursuive encore deux ans et qu’il n’ait rien annoncé concernant sa participation à la course. La liste reste donc ouverte, sans déclaration officielle de leur part.
Des élections dont la portée dépasse le choix du président ou du conseil
Le journaliste et ancien président du syndicat Yahia Qallach conteste l’idée qu’une forte polarisation déterminera les résultats du prochain scrutin. Il estime que les expériences successives de plusieurs syndicats professionnels ont montré l’influence limitée des tentatives de polarisation sur le choix des électeurs. Les interventions directes peuvent même parfois produire l’effet inverse, ajoute-t-il, en citant les résultats des dernières élections du Syndicat des ingénieurs et du Club des juges.
Il explique à Zawia3 que les élections du Syndicat des journalistes présentent une singularité absente de la plupart des autres organisations professionnelles. Malgré un nombre d’adhérents relativement limité, leurs résultats suscitent un intérêt qui dépasse l’action syndicale et sont interprétés comme un indicateur des tendances de l’opinion au sein de l’un des principaux groupes qui la façonnent dans la société. Il rappelle que ces élections ont historiquement été suivies par les milieux politiques et diplomatiques.
Pour Qallach, la bataille pour la présidence tient moins à la personne du vainqueur qu’à la symbolique de la fonction. Le président du Syndicat des journalistes « n’est pas seulement le dirigeant d’un syndicat professionnel : il symbolise la place de la profession et son influence dans l’espace public ». Il souligne parallèlement que les relations entre l’État et le syndicat n’ont pas historiquement reposé sur un affrontement permanent, mais sur ce qu’il appelle une « politique de cooptation ». Tous les présidents, précise-t-il, ont traité avec l’État selon des règles institutionnelles, indépendamment de leurs appartenances.
Qallach remet en cause la distinction courante entre un « président des services » et un « président de l’indépendance », estimant qu’elle n’est pas étayée par l’expérience. Il cite des présidents associés au courant de l’indépendance, tels que Galal Aref et Kamel Zoheiri, qui ont obtenu, souligne-t-il, d’importants acquis sociaux et législatifs : résolution de la crise financière du syndicat, lancement du fonds d’urgence, création de la Cité des journalistes et défense des garanties juridiques de la liberté de la presse.
Il ajoute que la polarisation aiguë entre candidats de « l’État » et de « l’indépendance » n’a pas dominé toute l’histoire du syndicat. Elle s’est clairement affirmée à partir des élections de 1981, dans les circonstances politiques exceptionnelles qui ont suivi les accords de Camp David et les différends entre le syndicat et le défunt président Anouar El-Sadate. Depuis lors, selon Qallach, une opposition binaire s’est installée, sans nécessairement refléter la réalité du travail syndical. Le « courant de l’indépendance » ne signifie pas l’appartenance à l’opposition, mais la défense de l’autonomie décisionnelle du syndicat et des droits des journalistes, quelles que soient les origines politiques ou partisanes de ses membres.
L’État prépare-t-il la bataille du « président qui fait le lien » ?
Pour le journaliste Karem Mahmoud, professeur à la faculté des médias et ancien secrétaire général du Syndicat des journalistes, la volonté de l’État de reprendre la présidence n’a rien de nouveau. Ce schéma s’est répété, à des degrés divers, lors de la plupart des élections professionnelles, particulièrement dans les syndicats exerçant une influence publique, au premier rang desquels celui des journalistes.
Il ajoute à Zawia3 que l’importance du poste ne tient pas au nombre d’adhérents, mais au rôle du syndicat en tant que « syndicat de l’opinion ». Ses résultats électoraux suscitent donc un intérêt politique au-delà de la profession. C’est pourquoi l’État veille, à chaque scrutin, à promouvoir un candidat qui lui est proche ou qui a sa confiance, afin de garantir une direction syndicale qui n’entre pas en conflit avec lui.
La bataille n’a pas encore officiellement commencé, précise-t-il, mais les démarches se déroulent déjà en coulisses : rencontres et consultations entre candidats potentiels, premières tentatives de constitution de listes et de coordination des positions, même si elles restent à l’écart de la scène publique.
Mahmoud s’arrête sur l’une des notions les plus présentes dans les élections syndicales : celle du « président qui fait le lien », apparue avec force à partir des années 1980. Elle repose sur l’idée qu’un président proche des cercles du pouvoir serait mieux placé pour obtenir des services et des avantages financiers pour les journalistes, grâce à ses relations avec les institutions de l’État.
Il souligne que cette notion est restée présente pendant des décennies dans le discours électoral, au point de s’intégrer à la culture électorale du syndicat. L’expérience a pourtant montré que le lien n’était pas aussi simple et que la proximité avec le pouvoir ne signifiait pas nécessairement davantage d’acquis pour l’assemblée générale.
Il prend l’exemple de l’ancien président Galal Aref, élu comme candidat du courant de l’indépendance, qui a obtenu des avantages financiers et des services pour le syndicat tout en préservant son autonomie décisionnelle. Cela s’est largement reproduit durant le premier mandat d’El-Balchi, marqué par une coopération avec les institutions de l’État sur plusieurs dossiers, sans renoncer à l’indépendance syndicale.
À l’inverse, certains présidents connus pour leur proximité avec le pouvoir n’ont pas réalisé le bond en matière de services qu’ils avaient promis, observe-t-il. Certains mandats ont même été sombres, sans services ni véritable action syndicale. De quoi interroger le lien supposé entre la proximité d’un président avec le gouvernement et sa capacité à améliorer la situation des journalistes.
Mahmoud affirme que la crise du syndicat ne dépend plus du seul président. Elle est devenue structurelle et touche à l’avenir de la profession, sur fond de difficultés économiques des entreprises de presse, de dégradation du niveau de vie des journalistes et de manque d’emplois. Selon lui, ces dossiers ne seront pas résolus simplement en élisant un président proche ou éloigné du pouvoir : ils nécessitent une vision plus large de l’avenir de la presse et des politiques de l’État à l’égard des médias.
Il conclut que le critère de réussite aux élections ne doit pas être la proximité ou la distance du candidat avec les cercles dirigeants, mais sa capacité à défendre l’indépendance du syndicat, à servir les intérêts de ses membres et à maintenir un espace de dialogue avec les institutions de l’État, sans tomber dans la dépendance ou l’affrontement.
Les prochaines élections sont indissociables d’une situation professionnelle en crise, mise en lumière par le premier sondage réalisé par le syndicat auprès de ses membres depuis vingt ans. Il a recueilli les réponses de 1 568 journalistes dans le cadre des préparatifs du sixième congrès, en décembre 2024.
Les résultats montrent que 72 % des journalistes gagnent moins que le salaire minimum et que 79 % sont insatisfaits de leurs revenus. Pour 48,6 %, l’allocation de formation et de technologie constitue la principale ressource pour vivre ; seuls 17,2 % l’utilisent aux fins prévues. Par ailleurs, 65,5 % recourent à un travail supplémentaire pour compenser la faiblesse de leurs salaires, 27,4 % ont subi un licenciement abusif, et près de 70 % des personnes licenciées affirment que leurs problèmes n’ont pas été résolus.
Ces indicateurs ne se limitent pas aux conditions de vie : ils concernent aussi les difficultés qui enserrent la profession dans son ensemble. Ainsi, 57,3 % estiment que la presse ne remplit plus son rôle dans la société, 88,4 % se disent insatisfaits des mécanismes de sélection des dirigeants de la presse et 67,5 % prévoient un recul du rôle de la presse à l’avenir face à l’influence croissante des réseaux sociaux.
Ces chiffres révèlent des crises profondément enracinées pour les journalistes, femmes et hommes, accumulées au fil des années et aggravées durant la dernière décennie, dans un contexte de difficultés économiques, de crise du secteur de la presse et de dégradation de la situation des entreprises de médias. Plusieurs présidents se sont succédé durant cette période, dont Abdel-Mohsen Salama (2017-2019), puis Diaa Rachwan pour deux mandats consécutifs (2019-2023), tous deux connus pour leur appartenance aux institutions de presse publiques et leur proximité avec les décideurs. Pourtant, la plupart des problèmes des journalistes, des salaires à la stabilité de l’emploi, à la protection sociale et à l’avenir de la profession, ont persisté, devenant même plus complexes depuis 2016, l’année de l’irruption au siège du syndicat. Cela interroge la capacité de tout président, quelles que soient ses relations avec les institutions de l’État, à traiter une crise qui dépasse l’action syndicale et relève désormais de la structure du secteur de la presse et des politiques qui l’encadrent.
Reprendre la présidence par des tentatives d’influence indirecte
La journaliste et syndicaliste Viola Fahmi estime que les tentatives de reprendre la présidence seront bien présentes lors des prochaines élections, mais de manière indirecte. « L’État, ou certains de ses appareils si l’on peut dire, tentera de reprendre le siège. Pas en intervenant dans les urnes, car les élections syndicales restent largement l’expression de la volonté de l’assemblée générale, mais en influençant celle des électeurs », explique-t-elle à Zawia3.
Selon elle, cette influence passe par la persistance des blocages sur des dossiers qui touchent la vie quotidienne des journalistes : situation des salariés temporaires des institutions publiques, retard dans le traitement des salaires et de l’augmentation de l’allocation de formation et de technologie, ou poursuite des licenciements abusifs dans certains établissements. Le blocage de ces dossiers « pousse une partie des journalistes à croire que le président le plus proche du gouvernement serait mieux à même de mettre fin à ces crises et d’obtenir des acquis », estime-t-elle.
Fahmi souligne que cette perception ignore le fait que le président n’a pas, à lui seul, le pouvoir de trancher ces dossiers. « Les gens imaginent parfois qu’il possède une baguette magique. Or, nous sommes face à des problèmes chroniques accumulés depuis des années. Sur certains dossiers, différentes parties souhaitent qu’il n’y ait pas de solution, et ils restent donc sans solution. » Elle affirme qu’El-Balchi « a tenté de les gérer avec beaucoup de mesure, mais qu’en définitive ce n’est pas lui qui décide ».
Interrogée sur la préparation du courant de l’indépendance au prochain scrutin dans ce climat de polarisation, Fahmi cite l’expérience d’El-Balchi lui-même : il avait perdu trois élections consécutives au conseil avant de remporter la présidence en 2023. « Le courant de l’indépendance ne s’est pas tari. Il continue de faire émerger de nouveaux dirigeants. Mais le facteur décisif aux élections syndicales reste le contexte général au sein de l’assemblée, pas seulement les noms », dit-elle.
Fahmi relie l’importance de la lutte pour le poste à la place particulière de cette organisation en tant que « syndicat de l’opinion ». « Ce n’est pas un simple syndicat professionnel : il est lié à la liberté de la presse et à la circulation de l’information, deux des principaux indicateurs des libertés dans un pays », explique-t-elle. Les journalistes « ne sont pas uniquement les membres d’une profession : ils contribuent à façonner la conscience collective, aux côtés des institutions éducatives et religieuses ».
Entre les tentatives de reprendre la présidence par l’intermédiaire de candidats perçus comme proches du pouvoir et l’attachement d’une partie des journalistes à l’indépendance syndicale, le dernier mot revient à l’assemblée générale. Mais le dernier sondage et les témoignages des spécialistes et syndicalistes interrogés par Zawia3 révèlent une crise qui dépasse les noms des candidats. Elle tient à des problèmes structurels accumulés au fil des années : faiblesse des salaires, manque de stabilité de l’emploi, restrictions à l’activité journalistique et dégradation du cadre professionnel. L’identité du prochain président reste donc importante, mais elle ne suffira pas sans une volonté réelle de s’attaquer aux racines de la crise et de restaurer à la fois le rôle professionnel du syndicat et celui de la presse.
