Pendant les deux premiers jours de l’élection, les médias égyptiens, à quelques exceptions près, ont répété que le scrutin traduisait une élection démocratique, avec une participation historique et sans précédent, et les chaînes satellitaires ont diffusé des images montrant des électeurs massés en files d’attente devant les bureaux de vote ; tandis que des sources de l’opposition civile ont critiqué la scène, la jugeant « artificielle ».
Des militants ont fait circuler sur les réseaux sociaux une vidéo montrant des hommes du ministère de l’Intérieur forçant des citoyens à descendre d’une voiture, puis à se rendre au bureau de vote pour un vote forcé.
Nous avions publié hier dans « Zawia3 » un reportage sur certaines formes de mobilisation pratiquées par l’État à travers ses appareils, intitulé « Des administrations publiques aux urnes : ce que nous savons de la mobilisation des électeurs ». Nous y avons relevé la mobilisation, par certaines institutions et certains appareils, des employés et des ouvriers, ainsi que la mobilisation électronique, pour qu’ils se rendent aux urnes.
Dans le même temps, les avis de l’opposition sur les estimations de la participation ont varié entre faible et inférieure à la moyenne, et des opposants ont affirmé qu’un sentiment de découragement s’est emparé de la rue égyptienne en raison de la situation économique, renforcé par la guerre que mènent les forces d’occupation contre la bande de Gaza.
Quatre candidats se disputent cette élection présidentielle, qui semble jouée d’avance : le candidat Abdel Fattah al-Sissi, le docteur Abdel-Sanad Yamama, président du parti Al-Wafd, Farid Zahran, président du Parti social-démocrate égyptien, et Hazem Omar, président du Parti républicain du peuple.
Zahran et le vote sanction

La campagne du candidat à la présidence Farid Zahran, président du Parti social-démocrate égyptien, a suivi le déroulement du processus électoral à travers une salle d’opérations qu’elle a mise en place. Elle a relevé des infractions commises par des fonctionnaires du pouvoir exécutif et par des partisans de celui qu’elle appelle « le candidat de l’État », Abdel Fattah al-Sissi, et a soumis une liste de ces infractions à l’Autorité nationale des élections, selon l’avocat Ahmed Fawzi, membre de la campagne.
Fawzi a affirmé qu’une partie des forces démocratiques a dépassé la position de boycott de l’élection et a appelé à voter pour « notre candidat » ; Zahran est ainsi devenu, dans une large mesure, le candidat de l’opposition face à un candidat qui dispose d’influence et de pouvoir.
Il a estimé que la campagne avait réussi à livrer une bonne performance, depuis la présentation d’un programme jusqu’à sa présence dans les gouvernorats dans une proportion raisonnable au regard de ses moyens, indiquant que les médias avaient été équilibrés et n’avaient pas été grossiers dans leur soutien au candidat du pouvoir.
Il a également indiqué que les services de sécurité ne sont pas intervenus dans le déroulement du processus électoral, si ce n’est pour l’organisation.
Selon ce qu’a relevé la campagne dans un certain nombre de gouvernorats, la participation peut être estimée inférieure à la moyenne, en raison des crises qui ont précédé le processus électoral, ainsi que de la situation à Gaza, qui a pesé sur la situation générale en Égypte.
Le Mouvement civil démocratique s’était divisé sur le soutien et le vote en faveur de Farid Zahran : deux partis (le Parti social-démocrate égyptien et Al-Adl) ont gelé leurs activités au sein du Mouvement, à la suite d’un communiqué signé par la majorité des partis et des personnalités publiques du Mouvement annonçant leur non-participation à l’élection.
9 partis sur les 12 que compte le Mouvement civil avaient signé le communiqué de non-participation à l’élection présidentielle et de refus de présenter un candidat les représentant, communiqué publié par l’homme politique Hamdeen Sabahi sur sa page Facebook le 12 novembre dernier.
Quelques jours avant le début du scrutin, des personnalités publiques du courant démocratique d’opposition ont commencé à annoncer leur soutien au candidat Farid Zahran dans l’élection présidentielle en cours, en application de la politique du « vote sanction » contre al-Sissi, dont la plus en vue est la militante Laila Soueif , professeure de mathématiques à la faculté des sciences et mère du détenu politique Alaa Abd El-Fattah, contrairement à sa position lors des deux élections présidentielles précédentes.
« Soueif » a estimé que la position de boycott sans actions de protestation enverrait un message d’acceptation du fait accompli, d’autant que des centaines, voire des milliers de personnes seraient poussées à se rendre aux bureaux de vote et à voter, soit sous la pression, soit par l’exploitation de leur pauvreté ; ces personnes pourraient être orientées vers le vote pour un autre candidat qu’al-Sissi, d’autant que leur venue aux bureaux de vote s’est faite sous la contrainte et la menace.
Une affluence artificielle

« Il y a une file fixe de citoyens devant le bureau de vote, avec des drapeaux égyptiens, qui donne une fausse impression d’affluence ; mais en réalité, ce ne sont pas des électeurs, ce sont des citoyens placés à cet endroit dans le but de fabriquer une affluence et de donner l’impression d’une participation à l’élection, alors que la réalité est inverse ».
C’est par ces mots que l’homme politique Khaled Dawoud, porte-parole du Mouvement civil, a décrit ce qu’il a appelé « mes observations devant les bureaux de vote », lors de sa présence dans l’un des bureaux pour voter pour le candidat Farid Zahran.
Il a ajouté : « Lors de mon passage, je n’ai pas trouvé d’affluence à l’intérieur, et les bureaux étaient vides, ce qui m’a confirmé que cette affluence était artificielle, car j’ai attendu, voté et je suis sorti, et personne dans la file n’avait bougé ».
Il a expliqué que cette affluence vise à exporter une image de satisfaction du citoyen et de participation à l’élection, une méthode suivie par les appareils concernés et les partis favorables au pouvoir, en particulier le parti « Mostaqbal Watan », concluant que les citoyens sont insatisfaits de l’élection, car ils ont le sentiment qu’elle est jouée d’avance.
Des sources parmi les fonctionnaires de l’État ont déclaré à « Zawia3 » que les employés sont menacés de sanctions s’ils ne se rendent pas dans les centres de vote, ces sanctions comprenant des retenues sur salaire, indépendamment de la sanction pour abstention prévue par la loi sur l’exercice des droits politiques n° 45 de 2014, modifiée par la loi n° 140 de 2020, qui impose une amende à ceux qui ne participent pas aux échéances électorales.
Le découragement domine

« De manière générale, il n’y a qu’un seul candidat dans cette élection, c’est “al-Sissi” ; cette élection est jouée d’avance, et la mobilisation se fait par les méthodes traditionnelles des appareils concernés, que ce soit administrativement, parmi les employés, ou par des groupes de jeunes recrutés par les partis loyaux au pouvoir ; mais de manière générale, le citoyen est absent », déclare le docteur Zohdi El-Shamy, professeur d’économie et de sciences politiques et vice-président du parti de l’Alliance populaire socialiste, pour décrire la scène électorale en Égypte.
Il a ajouté que le régime craint que les bureaux de vote apparaissent vides, afin que personne ne mette en doute sa légitimité, en particulier à l’étranger, et qu’il faut dessiner une image montrant l’existence d’une élection et d’électeurs ; mais cela ne changera pas la réalité : il n’y a pas de véritable compétition électorale, et tout est joué sans élection.
Le professeur d’économie et de sciences politiques a souligné qu’un sentiment de découragement domine la majorité du peuple égyptien, et qu’il n’y a aucune conviction de l’existence d’une compétition, d’une élection réelle ou d’un pluralisme, ni que l’État est neutre, ni que la scène est réelle, ce qui pousse le citoyen à se détourner de la participation.
Il ajoute : « Nous sommes face à une élection artificielle au profit du président actuel, qui a obtenu un troisième mandat après une modification de la Constitution, et je n’exclus pas la possibilité que la Constitution soit modifiée une seconde fois avant la fin du troisième mandat pour lui permettre de se représenter ».
Le parti de l’Alliance populaire socialiste avait lancé une campagne « Deux mandats suffisent » pour demander à al-Sissi de ne pas se présenter à l’élection présidentielle en cours, et ce, selon le parti, « après que le régime actuel a provoqué une crise politique et économique étouffante ».
Le parti a également estimé, dans un communiqué, que l’élection en cours ne permet pas de choisir des politiques alternatives pour sortir de cette crise prolongée à travers un changement pacifique du pouvoir.
Dans le même contexte, l’homme politique Akram Ismail, représentant du parti Pain et Liberté (en cours de fondation), a estimé que la rue égyptienne est frappée d’un profond découragement et d’un choc en raison de ce qui se passe à Gaza, en plus de la crise économique et de la manière dont le pouvoir a traité l’élection au stade des parrainages.
Le dirigeant du parti Pain et Liberté a indiqué qu’un sentiment domine la majorité des citoyens, celui qu’il n’y a pas d’issue à ce qui se passe, ce qui a provoqué une indifférence à l’égard de l’ensemble de la scène politique en Égypte.
Il a ajouté que la désaffection et le silence sont une situation dangereuse, annonciatrice d’une colère contenue qui peut exploser à tout moment, affirmant que la guerre contre Gaza a été très révélatrice de l’état de faiblesse, ainsi que du véritable regard que le monde porte sur les pays arabes.
Le parti Pain et Liberté avait décidé de ne pas participer à l’élection présidentielle, en raison des graves violations qui ont entaché la phase de collecte des parrainages, contre le droit des citoyens à remplir les formulaires de soutien populaire au candidat qu’ils souhaitent soutenir, ce qui a conduit à l’exclusion de l’un des candidats, l’ancien député Ahmed Tantawi, selon le communiqué du parti.
Le parti avait publié auparavant un communiqué intitulé « L’élection présidentielle, une chance de rétablissement et de sortie de crise… ou une nouvelle étape de dégradation et de dilapidation de l’espoir », dans lequel il affirmait que le véritable obstacle à toute élection sérieuse pouvant être une occasion de rétablissement pour la société et d’expérimentation d’autres politiques alternatives susceptibles de rendre l’espoir à l’ensemble des citoyens, c’est la candidature du président al-Sissi pour un nouveau mandat, qui fait nécessairement perdre aux appareils de l’État leur neutralité, et fait perdre à l’ensemble du processus son intégrité et son pluralisme, ce qu’ont confirmé les observations apparues lors de la phase de collecte des parrainages.
Une clôture « sans musc »
La première journée du scrutin s’est achevée par le renvoi, par le Conseil suprême de régulation des médias, des responsables de la plateforme « Saheeh Masr », spécialisée dans la vérification des informations, devant le procureur général, pour enquêter sur des plaintes les accusant de diffuser de fausses nouvelles sur l’élection présidentielle.
La plateforme a publié sur ses pages sur les réseaux sociaux « Facebook et X » une liste d’« interdits » émise par la United Media Services, qui gère la plupart des institutions médiatiques et de presse en Égypte, à éviter pendant la couverture de l’élection, et envoyée aux directions des chaînes de télévision et des plateformes électroniques qui lui sont affiliées.
Parmi les principaux interdits, selon le rapport de « Saheeh Masr » : l’interdiction de filmer toute infraction entachant le scrutin, l’interdiction de diffuser tout contenu montrant des formes de mobilisation des citoyens par des bus ou autres, ainsi que l’interdiction de montrer la désaffection des citoyens pour le vote. Et ce, en violation de l’article 32 de la loi sur l’exercice des droits politiques n° 45 de 2014, qui dispose que les médias doivent faire preuve d’exactitude dans la transmission des informations et interdit la diffusion de toute scène montrant les infractions qui entachent l’élection.
