« J’avais l’intention cette année de creuser un puits pour l’agriculture, mais l’inspection du ministère de l’Irrigation a refusé ; il ne me restait donc d’autre choix que de cultiver des légumes-feuilles par crainte du manque d’eau, comme c’est le cas de la plupart des cultures du village ». C’est par ces mots qu’Abdel Radi Omeir, agriculteur du village de « Zawyet El-Naggar », dans le gouvernorat de Qalyubiya, a commencé à nous parler de la crise du manque d’eau à laquelle font face les agriculteurs, après l’échec des négociations sur le barrage de la Renaissance.
Les négociations entre l’Égypte et l’Éthiopie ont échoué pendant 12 ans, lors de 6 tentatives complètes, chacune se terminant par l’annonce que les deux parties étaient dans une impasse et que les négociations s’achevaient sans solution, selon Abbas Sharaky, professeur de géologie et de ressources en eau à l’université du Caire. Les négociations sont passées par neuf étapes de 1995 à 2020, puis ont été gelées à partir de 2021, avant de reprendre lors de quatre cycles en 2023 et au début de janvier ; mais leur échec a été annoncé à chaque fois .
Selon des experts, l’achèvement des opérations de remplissage du barrage coûterait à l’Égypte plus d’un quart de sa part des eaux du Nil, qui s’élève à 55 milliards de mètres cubes et ne suffit plus avec l’augmentation de la population à plus de 105 millions d’Égyptiens à l’intérieur du pays ; cela entraînerait aussi la destruction d’environ un tiers de sa surface agricole, estimée à 10 millions de feddans, un feddan ayant besoin de 5 000 à 6 000 mètres cubes d’eau. À un niveau direct, l’Égypte perdrait environ un million d’emplois et plus de 1,8 milliard de dollars, dont 300 millions de dollars de recettes de la production et de la vente d’électricité. Il en coûterait également à l’Égypte environ 50 milliards de livres par an pour compenser le manque d’eau du Nil par le dessalement de l’eau de mer, soit près de 12 % du budget de l’État.
Abdel Radi Omeir est l’un des milliers d’agriculteurs qui souffrent de la crise du manque d’eau en Égypte, auquel s’ajoutent les changements climatiques, ce qui peut exposer ses récoltes à de lourdes pertes. Il raconte : « Le village compte de nombreuses cultures, dont le blé et d’autres, mais les petits exploitants ne peuvent supporter aucune perte ; leur choix sûr consiste donc à cultiver des légumes, qui ont un cycle de culture court, surtout avec les déclarations continues de l’État sur la rareté de l’eau, et la peur des décisions soudaines du gouvernement ». Selon lui, de nombreux agriculteurs de son village ont eu recours au creusement de puits d’eau souterraine pour les utiliser comme alternative à l’irrigation, mais ils ont reculé après le durcissement par le gouvernement des sanctions contre le forage de puits sans autorisation, et ont préféré cultiver des légumes, une alternative qui se vend rapidement. Il estime aussi que les puits ne sont pas totalement sûrs, en raison de la présence d’un « drain » d’eaux usées dans le village, ce qui les expose au mélange des eaux souterraines avec les eaux usées et à leur pollution.
Le Conseil des ministres a approuvé en décembre dernier la modification de certaines dispositions de la loi sur les ressources en eau et l’irrigation, promulguée par la loi n° 147 de 2021, afin de durcir les sanctions et de criminaliser le forage anarchique de puits ; les modifications prévoient de punir quiconque creuse des puits sans autorisation du ministère de l’Irrigation et des Ressources en eau d’une peine d’emprisonnement d’au moins un mois et d’une amende d’au moins 50 000 livres et d’au plus 500 000 livres, ou de l’une de ces deux peines.
Un aveu gouvernemental
En août dernier, le ministre égyptien de l’Irrigation, Hani Sewilam, a reconnu, en marge de sa participation à la Semaine de l’eau dans la capitale suédoise, Stockholm, que l’Égypte approche du seuil de pénurie d’eau, avec une part d’environ 500 mètres cubes par personne et par an. Il a estimé que la solution consiste à développer le recours au dessalement de l’eau pour produire de la nourriture face à l’augmentation de la population, à condition d’utiliser l’unité d’eau de manière optimale, en assurant la rentabilité économique, et a souligné l’importance de développer l’utilisation des technologies modernes et des énergies renouvelables dans le dessalement, ce qui contribuera à réduire les coûts.
Selon le Service national d’information, la part de l’Égypte s’élève à 60 milliards de mètres cubes d’eau par an, provenant pour l’essentiel du Nil, auxquels s’ajoutent des quantités très limitées d’eau de pluie et d’eaux souterraines profondes dans les déserts. En revanche, les besoins totaux en eau de l’Égypte atteignent environ 114 milliards de mètres cubes par an ; cet écart est comblé par la réutilisation des eaux de drainage agricole et des eaux souterraines superficielles de la vallée et du delta, ainsi que par l’importation de produits alimentaires équivalant à 34 milliards de mètres cubes d’eau par an. L’usage agricole de l’eau représente la plus grande part des utilisations, avec environ 65 milliards de mètres cubes du total des utilisations en 2018.
Des décisions soudaines
Parallèlement aux négociations sur le barrage de la Renaissance et aux déclarations des responsables sur la rareté de l’eau, la vie des agriculteurs a connu plusieurs changements, dont le plus important résulte de la modification législative adoptée par le Parlement en avril 2018, qui permet d’interdire la culture des plantes les plus consommatrices d’eau, comme le riz et la canne à sucre.
La modification permet au ministre de l’Agriculture et de la Bonification des terres, en coordination avec le ministre des Ressources en eau et de l’Irrigation, de délimiter des zones réservées à la culture de certaines variétés à l’exclusion d’autres, afin de rationaliser la consommation d’eau, de limiter le mélange des souches et de préserver la pureté des semences et des variétés. Elle punit les contrevenants d’une amende d’au moins trois mille livres et d’au plus dix mille livres par feddan, avec la suppression de l’infraction à leurs frais, et autorise l’emprisonnement du contrevenant pour une durée n’excédant pas six mois.
À Kafr Ghatati, dans le gouvernorat de Gizeh, la situation n’est guère différente de celle du village de « Zawyet El-Naggar » : Abdel Qader Shehata s’est contenté de cultiver des oignons, bien qu’il y ait renoncé l’an dernier en raison des pertes subies ; mais la hausse de leur prix la saison dernière l’a incité, lui et d’autres, à en cultiver, d’autant que c’est une culture peu consommatrice d’eau. Il raconte : « Il y a deux ans, j’ai perdu près de 50 000 livres à cause de la baisse du prix de l’oignon ; je me suis donc contenté de cultiver uniquement des légumes-feuilles. Mais avec la hausse du prix, j’ai décidé cette année de cultiver des oignons, et j’ai réalisé des bénéfices cette année malgré l’arrêt des exportations, car j’ai vendu ma récolte au début de la saison ; cela n’a cependant pas compensé les pertes d’il y a deux saisons ».
« Abdel Qader » ajoute que les petits exploitants du village se sont tournés vers la culture du « chou », bien qu’elle épuise le sol et nécessite une irrigation continue, mais il s’agit d’une irrigation de surface peu consommatrice d’eau ; de plus, la demande est forte pendant le mois de Ramadan, ce qui rend sa culture à cette période rentable, en particulier pour les petits exploitants. Il affirme que les déclarations répétées des responsables sur la crise de l’eau, accusant l’agriculture et les agriculteurs d’en être les principaux consommateurs, ont semé la peur chez l’agriculteur et l’ont amené à réfléchir à plusieurs reprises au choix de la culture qu’il pratique. Selon lui, sa région était célèbre pour la culture de la « luzerne », mais celle-ci a largement disparu par crainte d’une décision d’interdiction, comme c’est le cas dans le projet du million et demi de feddans.
L’absence de vulgarisation agricole
Pour sa part, Ahmed Galal, professeur d’agronomie à l’université Ain Shams, a déclaré que la solution fondamentale réside dans l’enseignement agricole et la formation des agriculteurs aux systèmes d’irrigation modernes. Il évoque trois solutions disponibles à la crise de l’eau d’irrigation, premier consommateur de la part d’eau de l’Égypte : la première consiste à utiliser l’irrigation intelligente et les systèmes modernes d’irrigation au lieu des systèmes traditionnels comme la « submersion », pour toutes les cultures ; la deuxième, à développer de nouvelles variétés de cultures peu consommatrices d’eau ou tolérantes à la salinité, comme le riz sec, les centres de recherche agronomique disposant de nombreuses recherches dans ce domaine ; la troisième, à réutiliser les eaux de drainage agricole. Ces solutions peuvent permettre d’économiser une grande partie de l’eau et rapporter aussi des gains à l’agriculteur.
Galal a souligné que toutes ces solutions ne sont que des « solutions sur le papier » tant que les agriculteurs n’y sont pas formés et que la pensée de l’agriculture intelligente n’est pas diffusée ; il faut donc une formation continue et le retour du rôle de la vulgarisation agricole de manière plus large, comme c’était le cas auparavant.
Au sujet des terres menacées de stérilité en raison de leur proximité avec la mer, il explique qu’une utilisation intelligente de l’eau permettrait de dégager de grandes quantités d’eau, qui pourraient servir à cultiver ces terres par submersion, afin de réaliser ce que l’on appelle le « lavage du sol », car elles sont exposées à la salinisation par remontée du sel ; ce sont donc les terres idéales pour la culture du riz.
Les propos de Galal sur l’absence d’enseignement et de vulgarisation agricoles concordent avec ce qu’a déclaré le député Hisham El-Hosary, président de la commission de l’agriculture et de l’irrigation au Parlement, au sujet du rôle des associations agricoles lors de la réunion de la commission en novembre dernier : il a indiqué que les associations agricoles « n’ont plus de rôle », ajoutant que la phase actuelle exige un rôle et une interaction des associations agricoles pour répondre aux besoins des agriculteurs, dans le cadre de la stratégie de l’État et de l’intérêt de la direction politique pour le paysan égyptien et le secteur agricole en général.
Les gouvernorats des puits
Avant 2018, Magdy Mahmoud cultivait du riz sur sa terre, située dans le village d’Oweish El-Hagar, dans le district de Mansourah, avant que sa culture ne soit interdite et limitée à certaines zones, que le ministère de l’Agriculture publie dans un bulletin annuel dont son village ne fait plus partie ; il s’est donc tourné vers la culture du blé. Il raconte : « Depuis 2018, pas un seul feddan de riz n’a été cultivé dans le village, alors que nous ne dépendions pas de l’eau du Nil pour le cultiver, mais d’un puits d’eau souterraine que j’ai creusé sur ma terre avant la décision d’interdire le forage des puits ».
Il ajoute : « Ma terre se trouve dans le périmètre d’irrigation du canal d’“Umm Galagel”, l’un des canaux d’un réseau qui va du canal d’“Al-Kamal” au canal de “Menyet Samanoud” ; mais ma terre se trouve à l’extrémité du périmètre du village, loin du canal, et l’eau ne l’atteint pas facilement. J’ai donc décidé, il y a huit ans, de creuser un “puits artésien” pour irriguer les trois feddans que je possède ».
« Mahmoud » souligne que la culture du riz revêt une grande importance pour les terres du nord du delta, car ce sont des terres exposées à la salinité et à la stérilité, et la culture du riz servait de lavage du sol pour en retirer le sel. Le ministère de l’Irrigation a autorisé cette année la culture de 182 000 feddans de riz dans le gouvernorat de Dakahleya, en fixant les périmètres où elle est autorisée ; mais le périmètre du canal d’« Al-Kamal » ou du canal d’« Umm Galagel » n’en faisait pas partie.
Selon le Journal officiel , seuls neuf gouvernorats sont autorisés à cultiver le riz : Alexandrie, Beheira, Kafr El-Cheikh, Gharbiya, Dakahleya, Beheira, Damiette, Charqiya, Ismaïlia et Port-Saïd.
Bien que le puits situé sur la terre de Magdy continue de fonctionner, il vit dans la peur que l’inspection de l’irrigation ne le ferme en vertu des nouvelles modifications de la loi, indiquant avoir reçu un avertissement de l’ingénieur agronome selon lequel le ministère de l’Irrigation surveille les puits dans tous les gouvernorats.
Au cours des cinq dernières années, les agriculteurs égyptiens ont de plus en plus recouru au forage de puits d’eau souterraine pour assurer l’eau d’irrigation, ce qui a menacé le stock d’eau souterraine de l’Égypte, estimé à 7,5 milliards de mètres cubes, selon ce qu’a annoncé le ministère de l’Irrigation en 2017 ; cela a poussé le Parlement à modifier la loi sur les ressources en eau et à punir le forage de puits sans autorisation d’un mois d’emprisonnement et d’une amende d’au moins 50 000 livres et d’au plus 500 000 livres.
Des projets géants
Malgré la crise de l’eau que connaît l’Égypte, le gouvernement multiplie les projets agricoles, dont la relance du projet de Toshka, ou projet du million et demi de feddans, ainsi que le projet du Nouveau Delta, qui vise 2,2 millions de feddans.
« Des projets nécessaires » : c’est ainsi que le député Fathi Kandil, membre de la commission de l’agriculture, a qualifié l’expansion de l’Égypte dans les projets agricoles géants, indiquant qu’ils sont nécessaires pour assurer la sécurité alimentaire de l’Égypte face à l’augmentation continue de la population. Il a ajouté, dans ses déclarations à « Zawia3 », que ces projets reposent sur le recyclage des eaux de drainage agricole, et que le ministère de l’Agriculture a interdit la culture de toute plante fortement consommatrice d’eau dans ces projets. Il a souligné que l’Égypte se trouve entre deux feux : le premier, préserver la sécurité alimentaire, surtout avec l’augmentation de la population ; le second, la crise du manque d’eau à laquelle elle fait face du fait des changements climatiques et du barrage de la Renaissance. Le gouvernement tente au cours des dernières années de résoudre efficacement les deux crises, à commencer par les projets d’amélioration de l’efficacité du réseau d’irrigation, comme le revêtement des canaux et l’utilisation de méthodes d’irrigation modernes, et le traitement des eaux de drainage agricole, comme le projet de la station de Bahr El-Baqar et d’autres projets, ainsi que la réalisation de la sécurité alimentaire par les grands projets agricoles.
Selon la présidence de la République, le gouvernement a réalisé plusieurs projets de traitement de l’eau, dont le dernier en date en septembre dernier : il a inauguré la station de traitement des eaux usées de Beni Suef, pour les utiliser dans l’irrigation des espaces verts au lieu de l’eau propre à la culture des récoltes ; en mars de la même année, il a inauguré la station de Nouvelle-Minya dans le même but. Le projet le plus important dans ce cadre est le traitement des eaux du drain de Bahr El-Baqar, qualifié de plus grande station de traitement des eaux de drainage agricole au monde, la plus gigantesque de son genre, qui devrait contribuer à la bonification de 456 000 feddans grâce au recyclage et à la réutilisation des eaux de drainage agricole et industriel et des eaux usées.
Selon les données officielles, le gouvernement cherche à soutenir l’agriculture face à la crise de l’eau que connaît l’Égypte ; mais des millions d’agriculteurs égyptiens vivent dans la peur de voir leurs terres devenir stériles à cause de la rareté de l’eau, ou à la suite de décisions officielles soudaines qui leur causent des pertes qu’ils ne peuvent compenser.
