Le Nil face à sa plus grave épreuve depuis le haut barrage : sécheresse, eau retenue par un barrage et déficit structurel sans solution en vue

Sécheresse, barrage de la Renaissance et déficit hydrique structurel : l’Égypte affronte des pressions simultanées sur les eaux du Nil.
Vue du Nil et des bâtiments sur ses rives.
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Rasha Ammar

La sécurité hydrique de l’Égypte est revenue au premier plan ces dernières semaines, après les premiers signes concrets des effets de l’exploitation unilatérale du barrage éthiopien de la Renaissance : un recul des eaux du Nil dans plusieurs régions du Soudan. Dans le même temps, des avertissements annoncent une saison des pluies inférieure à la moyenne en Éthiopie, qui pourrait plonger le pays dans l’une des plus graves périodes de « vaches maigres » depuis des décennies.

Les prévisions de l’organisme de prévision climatique de l’IGAD, en Afrique de l’Est, annoncent une saison des pluies éthiopienne, de juillet à octobre 2026, inférieure à la moyenne. Cela affecterait directement le Nil Bleu, qui fournit entre 81 % et 85 % des apports annuels du Nil. Le phénomène chaud El Niño contribue, lui, à assécher l’air au-dessus de la Corne de l’Afrique, réduisant les pluies sur les hauts plateaux éthiopiens. Le Nil connaît aussi des cycles naturels qui se répètent environ tous les vingt ans, avec sept années abondantes, sept années maigres et six années moyennes. Des indicateurs forts situent 2026 parmi les « années maigres ».

Le ministère égyptien des Ressources en eau et de l’Irrigation a de son côté affirmé que les changements soudains des débits relâchés par le barrage de la Renaissance, sans coordination préalable avec le Soudan, ont provoqué une baisse des niveaux d’eau dans certaines régions. Dans des déclarations à la presse, l’ingénieur Sameh Abdel Rahman, vice-président du secteur des eaux du Nil au ministère, a indiqué que la partie éthiopienne avait brusquement modifié le mode d’exploitation du barrage et réduit les volumes relâchés sans coordination préalable avec le Soudan ou l’Égypte. Au début de la saison des crues, les débits suivaient pourtant les niveaux attendus. Ce changement a perturbé l’exploitation des retenues soudanaises et fait baisser les eaux dans certaines zones entre le réservoir de Sennar et la station d’eau de Khartoum.

Dans la seconde moitié de juillet dernier, la partie éthiopienne a modifié le mode d’exploitation et fortement réduit, sans préavis, les volumes d’eau relâchés, diminuant les apports aux retenues soudanaises. Auparavant, le barrage ne fonctionnait qu’avec six turbines sur treize, à une puissance ne dépassant pas 50 % de sa capacité maximale, ce qui affectait la régularité des écoulements.

Il n’existe toujours pas d’accord juridiquement contraignant entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan sur l’exploitation du barrage pendant les années de sécheresse. Les pays en aval restent donc exposés à des variations soudaines des débits, comme cela s’est produit à la fin d’août 2025 : les lâchers étaient tombés à 111 millions de mètres cubes par jour avant de bondir brusquement à 750 millions en septembre, provoquant des crues soudaines au Soudan.

Les années maigres ont-elles commencé ?

Le professeur Nader Noureddine, spécialiste des ressources en eau et des sols à la faculté d’agriculture de l’Université du Caire et expert auprès de l’assemblée générale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), estime que la baisse des niveaux d’eau au Soudan était liée à un événement temporaire. L’eau est ensuite revenue à ses niveaux normaux, explique-t-il. Cela n’exclut toutefois pas, selon lui, l’existence cette année d’indicateurs préoccupants pour la saison des crues.

Noureddine explique à Zawia3 que, selon les indicateurs climatiques, 2026 fait partie des « années maigres » en raison de la baisse des précipitations sur les hauts plateaux éthiopiens. Cela affectera le volume de la prochaine crue du Nil Bleu : les apports habituels d’environ 50 milliards de mètres cubes pourraient tomber cette année à seulement 25 à 30 milliards.

Il ajoute que la crise ne tient pas seulement au manque de pluie, mais aussi à la manière dont l’Éthiopie gère le barrage de la Renaissance. Addis-Abeba cherche, explique-t-il, à finir de compenser la diminution des réserves du lac du barrage subie l’an dernier avant de laisser passer l’eau vers le Soudan et l’Égypte. Il souligne que les règles de gestion des fleuves internationaux imposent l’échange de données entre les États et que, pendant les années de faible crue, la priorité doit être donnée au passage de l’eau vers les deux pays en aval avant son utilisation pour produire de l’électricité. Il y voit le cœur de la crise actuelle.

Concernant les conséquences de la baisse des apports du Nil Bleu pour l’Égypte, Noureddine explique que les citoyens ne constateront ni diminution directe du niveau du Nil ni manque d’eau potable ou d’irrigation. Les eaux du Nil ne se déversent pas directement dans le cours du fleuve en Égypte : elles sont d’abord stockées dans le lac Nasser, derrière le haut barrage, puis relâchées chaque jour selon les besoins de l’agriculture, de l’industrie, des ménages et de l’environnement. Le ministère des Ressources en eau et de l’Irrigation assure cette gestion, augmentant les lâchers en été et les réduisant en hiver selon les usages.

Le véritable effet d’une faible crue apparaîtra non dans le cours du fleuve en Égypte, mais dans le volume des réserves stratégiques du lac Nasser, précise-t-il. Selon son estimation, l’État dispose de réserves suffisantes pour au moins cinq ans environ, ce qui lui laisse une marge pour faire face aux années de sécheresse. Il cite un précédent sous l’ancien président Hosni Moubarak, lorsque les réserves stratégiques suffisaient à affronter sept années maigres. Si la situation actuelle persiste, elle entraînerait donc l’utilisation d’une partie du stock plutôt qu’une interruption de l’approvisionnement des citoyens.

Il ajoute que les « années maigres » ne se succèdent pas nécessairement. Une saison pluvieuse peut suivre la saison actuelle et compenser une partie du déficit. Les cycles naturels des apports du Nil comptent en moyenne sept années abondantes, sept années faibles et six années moyennes : une succession d’années de sécheresse n’est donc pas inéluctable.

Le professeur Alaa al-Nahri, vice-président du Centre régional des sciences spatiales des Nations unies, explique à Zawia3 que la diminution des apports provenant des hauts plateaux éthiopiens ne peut être dissociée du caractère cyclique du climat régional. Les sources du Nil connaissent des cycles de sécheresse, ou « années maigres », qui se répètent, selon son estimation, environ tous les vingt ans. Une baisse des précipitations est donc prévisible sur le plan climatique.

Al-Nahri souligne que l’existence du barrage de la Renaissance a modifié la manière de faire face à ces cycles naturels. Le barrage accroît la capacité de l’Éthiopie à contrôler les volumes d’eau relâchés vers les deux pays en aval. Addis-Abeba cherche, ajoute-t-il, à conserver l’eau dans la retenue pour la maintenir constamment pleine, ce qui affecte les quantités parvenant au Soudan et à l’Égypte.

Il ajoute que le danger du barrage ne se limite pas à l’Égypte et au Soudan : il concerne aussi l’Éthiopie pendant les années de sécheresse. Il cite des épisodes antérieurs dans ce pays qui ont provoqué, selon lui, la mort d’un grand nombre de têtes de bétail.

Al-Nahri estime que la baisse actuelle des débits ne correspond pas aux indicateurs climatiques liés à El Niño. Selon lui, les effets du phénomène cette année annonçaient une augmentation, et non une diminution, des précipitations dans la Corne de l’Afrique. Il privilégie donc l’hypothèse selon laquelle la gestion éthiopienne des lâchers du barrage constitue un facteur majeur de la baisse actuelle des volumes d’eau parvenant au Soudan et à l’Égypte.

Concernant les conséquences pour l’Égypte, al-Nahri souligne que le pays souffre déjà d’un déficit hydrique, mais que le lac Nasser peut, pour l’instant, compenser une partie de toute diminution des apports. Il insiste toutefois sur le fait que la véritable solution ne réside pas dans le seul recours aux réserves stratégiques, mais dans un accord garantissant que l’Éthiopie laisse passer des quantités suffisantes d’eau, même pendant les années de sécheresse. Il considère cela comme un droit des deux pays en aval.

Le déficit hydrique actuel : 54 milliards de mètres cubes

L’Égypte fait actuellement face à un important déficit hydrique structurel. Selon les statistiques de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques et du ministère des Ressources en eau et de l’Irrigation, ce déficit atteint environ 54 milliards de mètres cubes par an. Les besoins réels du pays sont de 114 milliards de mètres cubes, tandis que les ressources disponibles ne dépassent pas 80 milliards. Elles comprennent 55,5 milliards de mètres cubes correspondant à sa part historique des eaux du Nil selon l’accord de 1959, 2,4 milliards d’eaux souterraines, 0,4 milliard issus du dessalement et 1,3 milliard des précipitations.

L’Égypte comble cet immense écart par deux moyens principaux : la réutilisation de l’eau, soit 21,6 milliards de mètres cubes par an d’eaux de drainage agricole traitées, et l’importation de cultures agricoles sous forme d’« eau virtuelle », équivalant à 34 milliards de mètres cubes par an. S’y ajoute un prélèvement excessif de trois à quatre milliards de mètres cubes par an dans les nappes profondes, une solution non durable sur le plan environnemental.

Les ressources en eau par habitant en Égypte sont passées d’environ 2 053 mètres cubes par an en 1960 à moins de 570 en 2018. Elles devraient diminuer à environ 500 mètres cubes, un chiffre inférieur au seuil international de pauvreté hydrique, fixé à 1 000 mètres cubes par personne et par an, et très inférieur au seuil de rareté de l’eau de 500 mètres cubes.

En juin 2025, l’Université du Caire a publié dans la Revue égyptienne d’économie agricole une étude proposant quatre scénarios pour le bilan hydrique du pays jusqu’en 2050. Dans le pire, dit catastrophique, qui combine croissance démographique, changement climatique, pleine exploitation du barrage de la Renaissance et absence d’utilisation des eaux usées traitées, le déficit pourrait atteindre 110 à 120 milliards de mètres cubes par an à l’horizon 2050.

Un rapport de la Banque mondiale publié en 2025 avertissait que l’Égypte atteindrait le seuil de « rareté extrême » de l’eau d’ici 2033, soit dans neuf ans. En 2037, le volume disponible par personne pourrait tomber à seulement 242 litres par jour pour la boisson, soit 88 mètres cubes par an pour ce seul usage. Pour 2050, un rapport gouvernemental égyptien prévoit des ressources de seulement 390 mètres cubes par personne et par an.

Une étude menée en 2022 par l’Agence égyptienne des affaires environnementales (EEAA) prévoit que le changement climatique pourrait réduire les apports du Nil de 5 % à 20 % d’ici 2030. Une autre étude, de l’Université de Californie du Sud, estime la baisse moyenne à 6 % d’ici 2060. Dans les pires scénarios, lors d’années de sécheresse sévère, les apports pourraient diminuer de 31 % d’ici 2100. Certaines études vont jusqu’à envisager une baisse de 70 % dans des scénarios extrêmes.

Même si l’Éthiopie n’utilisait aucune goutte d’eau pour l’irrigation, le barrage de la Renaissance entraînerait d’importantes pertes pour l’Égypte en raison du gigantesque lac artificiel formé derrière l’ouvrage. Des études estiment les pertes par évaporation à environ 3,8 milliards de mètres cubes par an, soit 6,5 % à 8,7 % des apports. Les infiltrations souterraines sous le barrage atteindraient dix à quinze milliards de mètres cubes par an, soit 17 % à 24 %. Avec des pertes annuelles totales comprises entre douze et dix-huit milliards de mètres cubes, le barrage aurait ainsi réduit la part égyptienne des eaux du Nil de 15 % à 22 % par an.

Un effet direct sur l’électricité

Selon les données du ministère de l’Électricité et des Énergies renouvelables, le haut barrage d’Assouan est la plus grande centrale hydroélectrique d’Afrique, avec une puissance de 2 100 mégawatts. Des études scientifiques avertissent toutefois que le changement climatique et la hausse des températures augmenteront l’évaporation des eaux du Nil, réduisant les débits du fleuve dans une proportion pouvant dépasser 0,5 %. Les estimations situent déjà l’évaporation actuelle dans la retenue d’Assouan à environ 10 %.

Avec la hausse des températures et la mise en œuvre simultanée de plans gouvernementaux de rationalisation de la consommation d’énergie et de délestage, les besoins des citoyens en eau propre augmentent. Cela impose de réexaminer la part d’eau allouée à l’Égypte, dans un contexte de pression croissante sur les ressources.

La FAO prévoit une hausse des températures comprise entre 1,8 et 3,6 °C dans certaines régions d’Égypte au cours de ce siècle. Elle doublera les besoins en eau de l’agriculture, avec une évaporation plus importante dans le Nil et les réseaux d’irrigation. L’offre ne devrait toutefois pas suivre la demande, menaçant le pays d’insécurité hydrique et d’une grave crise économique.

Depuis le début de la construction du barrage de la Renaissance par l’Éthiopie en 2011, l’Égypte considère le projet comme une véritable menace pour sa sécurité hydrique. Ces dernières années, Le Caire a souligné le coût économique catastrophique d’un remplissage et d’une exploitation unilatéraux. Selon les estimations officielles présentées devant le Conseil de sécurité des Nations unies, la perte d’un seul milliard de mètres cubes de la part égyptienne du Nil pourrait entraîner la disparition de 290 000 emplois, une baisse de productivité sur 130 000 hectares, une hausse des importations alimentaires d’environ 150 millions de dollars et une perte de 430 millions de dollars de recettes agricoles.

Le troisième rapport national présenté à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques souligne que l’eau douce et l’agriculture sont les secteurs les plus vulnérables aux effets du changement climatique en Égypte, qu’il s’agisse de la hausse des températures ou de la baisse des précipitations. Pour réduire la consommation d’eau, le gouvernement a déjà diminué la superficie cultivée en riz de 1,76 million à 750 000 feddans, afin d’économiser environ trois milliards de mètres cubes d’eau par an.

Les difficultés restent cependant considérables. Des études prévoient une diminution des superficies agricoles pouvant atteindre 29,47 % en Haute-Égypte et 23,03 % dans le delta du Nil, le grenier du pays. Ce recul, conjugué à la dégradation de la production de riz et d’autres cultures essentielles, comme les fruits et légumes, menacerait la sécurité alimentaire et ferait monter les prix. Il annonce d’importants risques économiques et sociaux, d’autant que l’agriculture représente environ 23 % du marché du travail égyptien.

La perte attendue de terres agricoles est comprise entre 1,8 et 6,75 millions de feddans, soit 18 % à 67 % d’un total de dix millions de feddans. La perte de produit intérieur brut agricole atteindrait dix à 51 milliards de dollars selon le scénario de remplissage du barrage. La production alimentaire devrait diminuer de 5,7 % d’ici 2050, une baisse supérieure à la moyenne mondiale de 4,4 %.

Sur le marché du travail, le secteur agricole emploie 5,5 millions de personnes sur un total de 28,8 millions de travailleurs en Égypte. Dans le pire scénario, la perte de terres agricoles pourrait supprimer 4,75 millions d’emplois, faisant passer le chômage de 11 % actuellement à une fourchette de 25 % à 34 %.

Faut-il de nouveau miser sur les négociations ?

Au milieu des nouvelles controverses sur la baisse des lâchers d’eau, l’Éthiopie a réaffirmé sa position traditionnelle sur le barrage de la Renaissance et invité l’Égypte à reprendre les négociations. Le ministre éthiopien de l’Eau et de l’Énergie, l’ingénieur Habtamu Itefa, a déclaré que son pays appelait Le Caire à participer à des négociations « dans des cadres communs » servant les intérêts de toutes les parties, plutôt qu’à lancer ce qu’il qualifie d’« accusations sans fondement factuel » concernant le barrage.

Dans des déclarations rapportées par l’agence de presse officielle éthiopienne Fana, Itefa a décrit le barrage comme un projet de développement et un symbole de coopération africaine. Il a affirmé qu’il avait été construit pour répondre aux besoins croissants de l’Éthiopie en électricité, et non pour nuire aux deux pays en aval. Il a nié que l’ouvrage constitue une menace pour l’Égypte ou le Soudan, estimant qu’il avait contribué à réduire les risques de crue et à soutenir l’intégration régionale par l’exportation d’électricité vers plusieurs pays voisins, dont le Soudan, Djibouti et le Kenya.

Le ministre éthiopien a rejeté les accusations égyptiennes reliant la baisse des débits ou des niveaux d’eau à l’exploitation du barrage de la Renaissance, les qualifiant d’« inacceptables ».

En juin dernier, le président américain Donald Trump a exprimé la disposition de son pays à reprendre un rôle de médiateur entre l’Égypte et l’Éthiopie pour résoudre la crise du barrage. Les autorités égyptiennes ont toutefois affirmé qu’il n’y avait aucun élément nouveau concernant une médiation effective. Le ministère égyptien de l’Irrigation a insisté sur la nécessité que tout processus de négociation garantisse les droits hydriques de l’Égypte.

Pour l’ambassadeur Rakha Ahmed Hassan, ancien ministre adjoint des Affaires étrangères, les discussions sur une reprise des négociations entre l’Égypte et l’Éthiopie ne peuvent être évaluées indépendamment de leur objectif réel. Il explique que le désaccord fondamental ayant bloqué toutes les négociations précédentes portait moins sur leurs mécanismes que sur la nature des résultats recherchés.

Hassan souligne que, tout au long des négociations antérieures, l’Égypte a demandé un accord juridiquement contraignant fixant les règles d’exploitation du barrage, notamment les quantités d’eau à relâcher pendant les sécheresses prolongées, les sécheresses courtes et les saisons de fortes crues. L’Éthiopie préférait, selon lui, se limiter à une déclaration ou à un communiqué politique, sans s’engager dans un accord juridique contraignant régissant la gestion de l’ouvrage.

Cette divergence d’objectifs a enfermé les négociations dans un « cercle vicieux », ajoute-t-il, amenant Le Caire à les considérer comme des « négociations pour négocier ». Il relève qu’aucun élément ne montre à ce jour un changement fondamental de la position éthiopienne.

Commentant le dernier appel éthiopien à reprendre les discussions, Hassan estime que ses motivations restent floues. Il se demande s’il répond à des pressions ou à une demande américaine, alors que Donald Trump a plusieurs fois déclaré être prêt à contribuer à la relance des négociations entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie, ou s’il s’agit d’une nouvelle invitation sans différence de fond avec les précédentes.

Il souligne qu’un nouveau cycle de négociations serait inutile sans accord préalable clair sur l’objectif final : parvenir à un accord juridiquement contraignant, présenté sous la forme d’un projet discuté par les trois parties. Reprendre l’examen des mêmes questions en reportant leur règlement à des étapes ultérieures n’apporterait, selon lui, aucun progrès réel. Pour l’Égypte, explique-t-il, le dossier touche à la sécurité hydrique et constitue une « question de vie ou de mort », tandis que l’Éthiopie le considère comme un projet de développement et d’essor économique.

Concernant les moyens dont dispose l’Égypte si la baisse des lâchers se poursuit, Hassan explique que l’évaluation dépendra de l’ampleur des dommages réels pouvant découler de la diminution des apports. Il rappelle que la déclaration de principes signée à Khartoum en 2015 comprend des dispositions sur les situations dans lesquelles les deux pays en aval subissent un préjudice important.

La situation ne s’éclaircira qu’en suivant l’évolution de la saison des crues actuelle, ajoute-t-il. La question essentielle est de savoir si la baisse restera compensable par les réserves du lac Nasser et des autres retenues, ou si elle deviendra assez marquée pour affecter l’agriculture, l’industrie et la consommation quotidienne d’eau.

Hassan relève que les spécialistes des ressources hydriques évoquent déjà de premiers indicateurs d’une nette baisse de la crue cette année. Évaluer l’ampleur de la crise et sa durée suppose toutefois de surveiller la saison au cours des prochaines semaines. Il souligne que la situation deviendra plus claire au milieu du mois, lorsque les niveaux de la crue pourront être établis avec davantage de précision.

Quant à un éventuel recours aux Nations unies ou au Conseil de sécurité, Hassan doute que l’ONU soit la voie la plus efficace. L’organisation a l’habitude de laisser les différends sur les fleuves internationaux aux cadres régionaux, explique-t-il, alors que de grandes puissances confrontées à des dossiers hydriques semblables ne souhaitent pas élargir son rôle dans ce type d’affaires.

L’action la plus réaliste reste, selon lui, celle des institutions régionales africaines, tout en tirant parti du rôle américain, les États-Unis disposant d’une certaine influence sur les dirigeants éthiopiens. Il espère que la période actuelle, après l’achèvement du barrage, permettra de réunir des conditions plus favorables à des ententes garantissant les droits de toutes les parties.

À propos de l’invitation éthiopienne, Nader Noureddine indique que Le Caire n’a pas encore annoncé sa position. Il évoque les déclarations de Donald Trump sur l’examen d’une possible relance des discussions entre les trois pays, tout en soulignant qu’aucune décision officielle n’a encore été prise concernant la reprise du processus.

Noureddine explique que les institutions internationales ne jouent pas les médiateurs dans les différends politiques : leur rôle se limite à publier des données, des prévisions et des analyses scientifiques. Des organisations internationales spécialisées dans le climat et l’eau avaient déjà estimé que les précipitations diminueraient sur les hauts plateaux éthiopiens pendant la saison actuelle. La médiation entre États reste toutefois la responsabilité de pays ou de puissances internationales, comme les États-Unis, la Chine ou la Russie.

Il relève que les évolutions régionales, en premier lieu la guerre en cours dans la région, captent actuellement l’attention internationale. Cela pourrait reporter toute initiative effective de relance des négociations sur le barrage jusqu’à l’atténuation de ces crises.

Alaa al-Nahri se montre, pour sa part, pessimiste quant aux chances d’accord tant que l’Éthiopie continue de refuser un engagement juridiquement contraignant sur l’exploitation du barrage. Il estime que ce dossier nécessite davantage de fermeté politique et diplomatique. Il appelle à faire preuve de « force » dans la conduite des négociations et à internationaliser plus largement la crise au sein de l’ONU. Selon lui, le droit international des fleuves partagés accorde aux pays en aval des droits qui doivent être respectés, et la construction de barrages ne doit pas porter atteinte aux droits des autres États. Il considère aussi que la déclaration de principes signée par les trois pays reposait sur la bonne foi, mais que l’Éthiopie l’a utilisée, selon son analyse, d’une manière différente de ce qu’attendait Le Caire.

Al-Nahri affirme que l’Égypte dispose, à ses yeux, d’un fondement juridique pour demander aux Nations unies de contraindre l’Éthiopie à établir des règles équitables de partage de l’eau entre les trois pays. Elles devraient garantir la continuité des écoulements, même pendant les sécheresses, et empêcher toute partie de contrôler seule les lâchers.

Évoquant le pire scénario, al-Nahri indique que le lac Nasser restera largement capable d’atténuer les effets d’une baisse des apports. Il réaffirme toutefois que le seul recours aux réserves ne constitue pas une solution durable. Il renouvelle son appel à internationaliser le dossier et estime que, face à ce qu’il qualifie d’« intransigeance éthiopienne », le recours à l’ONU est devenu une nécessité qui ne peut être reportée.

L’échec des négociations précédentes

Au cours de quatre cycles successifs de négociations, l’Égypte et l’Éthiopie n’ont trouvé aucun accord sur la crise du barrage de la Renaissance. En décembre 2023, Le Caire a officiellement annoncé l’échec du dernier cycle, qui avait duré quatre mois. Il a accusé Addis-Abeba d’avoir utilisé les négociations comme couverture pour imposer une politique du fait accompli, sans tenir compte des intérêts des deux pays en aval, l’Égypte et le Soudan. Dans un communiqué officiel, l’Égypte a affirmé qu’elle continuerait de suivre de près toutes les opérations de remplissage et d’exploitation, tout en conservant pleinement son droit de défendre sa sécurité hydrique.

L’origine de la crise remonte à mars 2015, lorsque le président Abdel Fattah al-Sissi a signé à Khartoum une « déclaration de principes » avec l’Éthiopie et le Soudan. Cet accord prévoyait que l’Éthiopie tienne compte des besoins en eau des deux autres pays et évite de leur causer des dommages importants pendant la construction et le remplissage du barrage sur le Nil Bleu, principal affluent du Nil. Selon Le Caire, les pratiques éthiopiennes ultérieures ont toutefois contrevenu à cet engagement.

En juin 2021, l’Égypte a saisi le Conseil de sécurité des Nations unies pour tenter de mobiliser une position internationale poussant l’Éthiopie à suspendre ses initiatives unilatérales de construction et de remplissage. Le Conseil s’est cependant limité à exhorter les trois pays à poursuivre les négociations sous l’égide de l’Union africaine. L’Égypte et le Soudan ont jugé cette position insuffisante au regard de la gravité de la menace.

Le Caire considère que la décision éthiopienne de commencer la construction du barrage en 2011 ignorait ouvertement les droits de 110 millions d’Égyptiens et de 46 millions de Soudanais, qui dépendent du Nil comme source presque unique d’eau douce. Depuis, l’Égypte tente d’amener Addis-Abeba à un accord juste et équilibré, en particulier sur l’un des points les plus sensibles du différend : le calendrier de remplissage de la retenue et son effet direct sur les débits vers les deux pays en aval.

L’Égypte demandait un calendrier de remplissage d’au moins sept ans pour éviter une pénurie d’eau aiguë menaçant la sécurité alimentaire et économique de ses citoyens. L’Éthiopie insistait, elle, sur un remplissage en trois ans seulement. Elle l’a effectivement mis en œuvre au cours des premier, deuxième, troisième et quatrième remplissages, dont l’achèvement a été annoncé en septembre 2023, sans accord avec l’Égypte ou le Soudan.

Le différend concerne aussi la conduite même des négociations. L’Égypte et le Soudan demandent une internationalisation du dossier et une médiation multilatérale associant l’ONU, les États-Unis et l’Union européenne. L’Éthiopie insiste pour que l’Union africaine reste la seule instance chargée de parrainer les discussions, bien que les précédents cycles sous égide africaine n’aient produit aucun progrès tangible.

La crise à laquelle l’Égypte fait face ne semble donc pas se limiter à une faible saison des pluies ou à une « année maigre » exceptionnelle. Elle met à l’épreuve la capacité de l’État à gérer ses ressources hydriques sous trois pressions simultanées : le changement climatique qui réduit les apports du Nil, un déficit hydrique structurel supérieur à 54 milliards de mètres cubes par an et l’absence persistante d’accord juridiquement contraignant sur l’exploitation du barrage de la Renaissance pendant les sécheresses.

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Rasha Ammar
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites d’information égyptiens et arabes et s’intéresse aux affaires politiques et aux questions sociales.

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