Les débits du Nil ne dépendent plus des pluies : comment le barrage de la Renaissance a changé le fleuve à jamais

Au Soudan, le recul du Nil révèle les risques du manque de pluies et de l’exploitation unilatérale du barrage de la Renaissance.
Collage éditorial d’un barrage et d’un cours d’eau asséché
Image de Aya Yasser

Aya Yasser

Le Nil connaît une baisse de niveau, sous l’effet de faibles pluies sur les hauts plateaux éthiopiens et de débits saisonniers réduits, parallèlement à la diminution des lâchers du barrage éthiopien de la Renaissance. En ce mois de juillet, les eaux ont reculé à des niveaux historiques dans plusieurs secteurs des deux rives au Soudan. Des îles et des bancs de sable sont apparus dans le lit du fleuve, notamment dans l’État du Nil-Bleu, ainsi qu’entre Khartoum et les États du Nil et du Nord.

Le ministère soudanais de l’Agriculture et de l’Irrigation a annoncé une baisse d’environ 100 millions de mètres cubes par jour des débits arrivant au réservoir de Roseires et de quelque 82 millions de mètres cubes par jour des débits du réservoir de Sennar. Les stations de mesure ont enregistré des baisses temporaires de niveau de 1,50 mètre à Roseires, 1,70 mètre à Wad El-Eis, 1,60 mètre à Wad Madani, 1,08 mètre à Khartoum, 94 centimètres à Halfaya et 54 centimètres à Chendi.

Cette baisse a affecté le pompage des stations alimentant certains quartiers de Khartoum et le nord du Soudan. Elle a entraîné l’arrêt ou la diminution de la production de certaines installations d’eau potable, comme celle d’El-Salha à Omdourman, alors que des avertissements font état d’un risque d’aggravation de la crise humanitaire provoquée par la guerre. La sécheresse accroît les risques de conflits armés en Afrique : le continent en a connu environ 94 liés à l’eau depuis 1989, selon l’Atlantic Institute, le plus grave étant la guerre mauritano-sénégalaise de 1989 à 1991.

Les volumes du Nil arrivant en Égypte en juillet représentent environ 15 % de l’apport annuel total de 55,5 milliards de mètres cubes. Les eaux du Nil constituent plus de 95 % des ressources hydriques totales du pays. Le quota reste stable grâce au Haut-Barrage, qui joue un rôle de sécurité : la capacité totale du lac Nasser, situé en amont, atteint environ 162 à 169 milliards de mètres cubes. Cette réserve stratégique peut couvrir les besoins du pays pendant cinq à sept ans en cas de pénurie ou de sécheresse. Des experts ont néanmoins exprimé leurs inquiétudes à long terme concernant de possibles années sèches en Égypte et au Soudan, sous l’effet du changement climatique et de l’exploitation du barrage.

 

Sécheresse saisonnière et exploitation du barrage

Nader Noureddine, professeur de ressources en eau à la faculté d’agriculture de l’université du Caire et expert auprès de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, attribue la récente baisse du Nil au Soudan à deux facteurs concomitants. Il cite la poursuite de la gestion unilatérale du barrage de la Renaissance par l’Éthiopie et la diminution des pluies sur les hauts plateaux éthiopiens sous l’effet de la phase chaude d’El Niño. Celle-ci provoque des vents chauds sur la Corne de l’Afrique et les hauts plateaux, limite la formation des nuages et réduit les précipitations. Il avertit que l’année en cours figure parmi les années sèches, dont les apports en eau sont inférieurs à la normale.

Il explique que les années sèches ne se succèdent généralement pas sans interruption. L’histoire hydrologique du bassin du Nil n’a connu que peu de périodes de plusieurs années sèches consécutives. Il cite la sécheresse de 1981 à 1988 et souligne que les réserves du Haut-Barrage avaient alors permis à l’Égypte de traverser la crise, jusqu’au retour de fortes crues qui avaient compensé le déficit.

El Niño a des effets étendus en Afrique. De fortes sécheresses frappent le sud du continent, notamment le Zimbabwe, le Botswana, la Namibie, l’Angola et l’Afrique du Sud. Elles détruisent les récoltes, provoquent la mort du bétail et aggravent l’insécurité alimentaire. Au Zimbabwe, environ 2,4 millions de personnes connaissent ainsi une grave pénurie de nourriture. À l’inverse, le phénomène provoque des inondations et des glissements de terrain en Afrique de l’Est. Le principal expert climatique de la Banque africaine de développement a averti qu’El Niño pourrait entraîner des pertes de 10 à 20 milliards de dollars dans les pays africains touchés, ainsi que des déplacements massifs de population et une forte hausse des prix alimentaires.

Noureddine explique que les lâchers du barrage de la Renaissance, tombés selon son estimation à moins du quart des niveaux habituels jusqu’au 20 juillet, montrent que les eaux sont libérées selon des décisions opérationnelles éthiopiennes unilatérales. Elles ne reposent ni sur une coordination avec le Soudan et l’Égypte ni sur la prise en compte des besoins des deux pays en aval. Au Soudan, cela s’est traduit par une baisse des niveaux, l’arrêt de certaines stations d’eau potable et des conséquences sur les zones agricoles et pastorales directement tributaires du Nil Bleu.

Il déclare à Zawia3 : « L’Éthiopie continue de donner la priorité au remplissage du réservoir du barrage de la Renaissance pour compenser les pertes de l’année écoulée dues au fonctionnement des turbines et à l’évaporation, avant de laisser passer l’eau vers les deux pays en aval. Cela reflète l’absence d’accord sur les règles d’exploitation pendant les périodes critiques. » Il précise que l’Égypte avait demandé, lors des précédentes négociations, que le remplissage et la production d’électricité soient limités pendant les années de sécheresse à environ 70 % à 80 % de leur capacité habituelle. Les trois pays partageraient ainsi les effets du manque d’eau, au lieu de les faire supporter uniquement à l’Égypte et au Soudan.

Il souligne que l’effet direct sur l’Égypte demeure limité à court terme grâce aux réserves stratégiques du lac du Haut-Barrage. Toute diminution des apports se répercute actuellement sur le niveau du lac, plutôt que sur l’approvisionnement quotidien des habitants. Selon lui, la crise révèle moins une transformation climatique permanente du bassin qu’un problème de gestion unilatérale du barrage. Elle tient essentiellement à l’absence de coordination, d’échange de données et de règles d’exploitation contraignantes, en particulier pendant les sécheresses.

 

La sécheresse menace l’Afrique de l’Est

Plus de 81 % de l’apport annuel du Nil provient de l’ouest de l’Éthiopie, le reste venant des lacs équatoriaux. C’est ce qu’a indiqué Abbas Charaki, professeur de géologie et de ressources en eau à la faculté des hautes études africaines de l’université du Caire, dans une publication sur Facebook en juin dernier. Il y évoquait les prévisions du Centre de prévision et d’applications climatiques de l’IGAD, l’ICPAC, concernant une possible baisse des pluies en Éthiopie durant la saison de juillet à octobre.

Charaki estime toutefois que les éléments scientifiques ne suffisent pas à considérer la baisse des pluies attendue cette année comme le début d’une sécheresse prolongée. Il explique que les sécheresses historiques ont coïncidé avec une diminution des précipitations à la fois sur les hauts plateaux éthiopiens et aux sources équatoriales. Or, cette année, le lac Victoria reçoit des pluies supérieures à la moyenne, un facteur rassurant qui s’ajoute au bon niveau des réserves du Haut-Barrage.

Il rappelle que le bassin du Nil a connu une sécheresse entre 1981 et 1987, qui a touché la plupart de ses pays. Le Haut-Barrage a permis à l’Égypte d’y faire face grâce au lac Nasser, dont le niveau est descendu jusqu’à environ 150 mètres, avant qu’une crue exceptionnelle en 1988 ne le remplisse à nouveau. Depuis 1988, explique-t-il, les précipitations se sont maintenues à des niveaux moyens ou supérieurs à la moyenne pendant environ 39 ans. Les apports des crues ont nettement augmenté durant les périodes 1998–2002 et 2019–2025. Il souligne le rôle central du Haut-Barrage dans la régulation du Nil au cours des dernières décennies.

En mai dernier, les prévisions de l’ICPAC privilégiaient des conditions sèches et des précipitations inférieures à la normale dans une grande partie du nord et du centre de l’Afrique de l’Est en juillet 2026, avec des températures plus élevées et une configuration proche des effets d’un fort El Niño. Elles annonçaient des pluies inférieures aux moyennes dans la majeure partie de l’Éthiopie, du Soudan, du Soudan du Sud, de l’Ouganda, de Djibouti et de l’Érythrée, ainsi que dans certaines parties de l’ouest et du littoral du Kenya. La probabilité de sécheresse atteignait 60 % à 80 % dans le centre, le nord-est et l’ouest de l’Éthiopie, le nord de l’Ouganda et le Soudan du Sud.

L’Égypte connaît une grave pauvreté hydrique. La disponibilité par habitant atteint actuellement environ 500 mètres cubes par an, soit la moitié du seuil mondial de pauvreté hydrique de 1 000 mètres cubes. Les ressources conventionnelles totales ne dépassent pas quelque 60 milliards de mètres cubes, face à des besoins supérieurs à 114 milliards. L’État tente de combler cet énorme déficit par le recyclage des eaux de drainage agricole. Les ressources disponibles, réutilisation comprise, ont atteint 81,63 milliards de mètres cubes. Le Nil en fournissait la plus grande part, environ 55,5 milliards de mètres cubes en 2023, selon les données publiées en 2024 par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques.

Une diminution d’un seul milliard de mètres cubes des eaux du Nil arrivant en Égypte pourrait entraîner la perte de 290 000 emplois, la dégradation de 130 000 hectares de terres agricoles, une hausse de 150 millions de dollars des importations alimentaires et une perte de 430 millions de dollars de production agricole, selon une étude publiée par l’Université américaine du Caire à partir d’estimations des Nations unies.

 

Gestion unilatérale et fluctuations croissantes

Diaa El-Qoussi, expert des ressources en eau et ancien conseiller au ministère de l’Irrigation, affirme que la récente baisse du Nil au Soudan est directement liée à l’exploitation du barrage de la Renaissance, ainsi qu’au retard et à la faiblesse des pluies au début de la saison sur les hauts plateaux éthiopiens. Il accuse Addis-Abeba d’avoir délibérément évacué une partie des eaux stockées en amont du barrage en prévision de la nouvelle crue, après une baisse des réserves due au fonctionnement des turbines et aux pertes par évaporation.

Il explique que les pluies ont été inférieures à la moyenne en mai, puis ont augmenté en juin. La situation de juillet reste incomplète, ce qui rend difficile l’estimation des apports définitifs de la saison. Selon lui, la baisse des entrées quotidiennes dans le réservoir de Roseires, d’environ 207 à 129 millions de mètres cubes par jour, reflète l’effet de la gestion du barrage de la Renaissance sur les eaux arrivant au Soudan. Les barrages soudanais, dont celui de Merowe, sont contraints de retenir une partie de l’eau pour reconstituer leurs réserves avant de la laisser passer vers l’aval.

Il affirme que la construction du barrage de la Renaissance a modifié la nature des débits du Nil Bleu. L’Éthiopie contrôle désormais les volumes envoyés au Soudan et à l’Égypte par l’exploitation du barrage, alors qu’ils arrivaient auparavant naturellement, selon les apports annuels. Tout retard ou affaiblissement des pluies se répercute donc sur l’approvisionnement des deux pays en aval. Selon lui, une gestion unilatérale peut conduire à deux scénarios opposés : une forte diminution des approvisionnements pendant la sécheresse, ou de grands lâchers pendant les pluies abondantes, augmentant le risque d’inondation au Soudan. Il souligne que la coordination entre les pays riverains reste la garantie essentielle d’une gestion stable des débits du Nil Bleu.

Il estime que l’Égypte a épuisé ces dernières années les différentes voies de négociation, diplomatiques et juridiques concernant le barrage. La poursuite de sa gestion unilatérale, sans accord contraignant sur les échanges de données et les règles d’exploitation, complique davantage la crise et nécessite, selon lui, de chercher des moyens plus efficaces de protéger les droits à l’eau des pays en aval.

Officiellement, le ministre des Ressources en eau et de l’Irrigation Hani Sewilam a indiqué que les pluies dans le bassin du Nil Blanc avaient été supérieures à la moyenne durant la saison de mars à mai. Sur les hauts plateaux éthiopiens, elles étaient légèrement inférieures à la moyenne depuis le début de leur saison. Lors d’une intervention téléphonique dans l’émission « Yahdoth fi Masr », il a toutefois refusé de qualifier la situation actuelle de sécheresse à partir des données de la première partie de la saison des crues. Il a souligné que les capacités de stockage et d’exploitation du Haut-Barrage constituaient le pilier de la sécurité hydrique dans tous les scénarios.

 

Un risque accru de déficit hydrique

Une image publiée par Al-Arabiya avait montré un niveau d’environ 625 mètres au-dessus de la mer dans le réservoir du barrage de la Renaissance, correspondant à près de 42 milliards de mètres cubes stockés. Sa capacité totale atteint environ 74 milliards. Ce stockage considérable expose les deux pays en aval à une baisse des niveaux pendant les sécheresses et à des inondations pendant la saison des pluies. C’est ce qui s’est produit au Soudan lors de la crue de 2025, lorsque le Nil a atteint des niveaux sans précédent et submergé plusieurs États. En juillet 2025, Sewilam avait annoncé que le remplissage du barrage avait affecté l’Égypte et que chaque volume retenu en amont était déduit de la part de l’Égypte et du Soudan.

Mohamed Hafez, professeur d’ingénierie des barrages à l’université Yonten en Malaisie, explique que la pleine exploitation du barrage a profondément transformé le régime hydrologique du Nil Bleu. Les débits ne dépendent plus entièrement du cycle naturel des pluies, mais sont largement liés aux politiques d’exploitation et aux décisions de remplissage et de lâcher. Auparavant, le fleuve connaissait des crues saisonnières marquées et des variations naturelles. Ce nouveau fonctionnement a affaibli le rôle de l’irrigation naturelle par les crues, notamment au Soudan, modifié l’arrivée des eaux aux barrages soudanais et au Haut-Barrage, et réduit les quantités de limon atteignant le cours du fleuve. Des signes de baisse des niveaux sont apparus près de certaines prises d’eau potable entre le 7 et le 9 juillet 2026.

Il souligne que l’absence de coordination technique entre l’Éthiopie et les pays en aval accroît les risques d’exploitation dans un contexte de changement climatique. Celui-ci n’entraîne pas une hausse ou une baisse constante des débits, mais accentue les variations entre fortes crues et sécheresses prolongées. Cela impose des règles d’exploitation plus souples, des capacités de stockage adaptables, des systèmes d’alerte précoce et une coordination régionale plus efficace.

Pour Hafez, le scénario le moins dangereux serait une accentuation des variations saisonnières, accompagnée d’une baisse limitée des apports annuels. Le plus grave serait une sécheresse plus longue et une extension des terres touchées, avec des conséquences sur l’agriculture, l’approvisionnement en eau et l’hydroélectricité, surtout en Égypte, presque entièrement dépendante du Nil. Il ajoute que la fin d’une longue sécheresse ne signifie pas un rétablissement rapide : les barrages devront reconstituer leurs réserves dès les premières fortes crues, ce qui peut prendre trois à cinq ans selon la gravité et la durée de la sécheresse. Le Haut-Barrage demeure, selon lui, la principale ligne de défense de l’Égypte. Mais la persistance de la sécheresse sans coordination pourrait accroître le risque de déficit, quelle que soit la qualité de sa gestion.

Bakinaz Zeidan, professeure d’ingénierie des ressources en eau et des barrages à la faculté d’ingénierie de l’université de Tanta, affirme que la récente baisse du Nil au Soudan est partiellement liée à l’exploitation du barrage de la Renaissance, mais ne s’explique pas uniquement par lui. Interviennent aussi les pluies sur les hauts plateaux éthiopiens, le moment de la mise en marche ou de l’arrêt des turbines, le remplissage du réservoir et l’exploitation des barrages soudanais, comme Roseires et Sennar. Les baisses soudaines peuvent refléter des ajustements opérationnels du barrage, mais l’absence de données quotidiennes rend difficile l’identification de leurs causes ou leur prévision.

Elle explique que l’ampleur des effets dépend de l’exploitation des barrages, et pas seulement de leur présence. Le Soudan pourrait subir une baisse de ses approvisionnements si le stockage se poursuit alors que les apports naturels diminuent. En Égypte, la situation dépend principalement de la capacité du Haut-Barrage à compenser le manque. Elle avertit toutefois que plusieurs années sèches consécutives pourraient épuiser une partie des réserves stratégiques et imposer des mesures de gestion de la demande : améliorer l’efficacité de l’irrigation, développer la réutilisation de l’eau et rationaliser la consommation.

Zeidan estime que l’expérience a livré des enseignements techniques pour la gestion des barrages transfrontaliers : échanges réguliers de données hydrologiques et opérationnelles, règles d’exploitation convenues, notamment pendant les sécheresses et les crues, systèmes communs d’alerte précoce, simulations de scénarios et commission technique permanente réunissant les experts des pays concernés. Ces mesures permettraient une utilisation équilibrée des ressources et préserveraient la sécurité hydrique en amont comme en aval.

 

L’échec des négociations

En décembre 2023, Le Caire a officiellement annoncé que la dernière série de négociations, qui avait duré quatre mois, n’avait abouti à aucun accord sur la crise du barrage de la Renaissance. Il a affirmé qu’Addis-Abeba avait utilisé les pourparlers comme couverture pour imposer le fait accompli, sans tenir compte des intérêts des pays en aval. L’Égypte a indiqué qu’elle continuerait de surveiller le remplissage et l’exploitation, tout en conservant pleinement le droit de défendre sa sécurité hydrique.

Auparavant, en mars 2015 à Khartoum, le président Abdel Fattah Al-Sissi avait signé avec l’Éthiopie et le Soudan une « déclaration de principes ». Celle-ci engageait l’Éthiopie à tenir compte des besoins en eau de l’Égypte et du Soudan et à éviter de leur causer des dommages importants pendant la construction et le remplissage. Les pratiques éthiopiennes ultérieures ont toutefois contrevenu à cet engagement. En juin 2021, l’Égypte a saisi le Conseil de sécurité des Nations unies pour mobiliser une pression internationale sur l’Éthiopie. Le Conseil s’est contenté d’inviter les trois pays à poursuivre les négociations sous l’égide de l’Union africaine, une position jugée par l’Égypte et le Soudan insuffisante au regard de la gravité de la menace.

L’Éthiopie maintient, de son côté, que le barrage est un projet de développement hydroélectrique au service d’environ cent millions d’habitants, dont près de la moitié n’a pas accès à l’électricité. Elle affirme l’avoir financé elle-même, par des obligations d’État et les dons de ses citoyens. Lors de son inauguration officielle en septembre 2025, le Premier ministre Abiy Ahmed l’a décrit comme « une occasion commune, plutôt qu’une menace » pour les pays du bassin du Nil, tout en affirmant la disposition de son pays à coopérer de manière constructive avec les deux pays en aval.

L’ambassadeur Rakha Ahmed Hassan, ancien adjoint au ministre égyptien des Affaires étrangères et membre du Conseil égyptien des affaires étrangères, affirme que les négociations sont suspendues depuis la dernière session et n’ont pas repris. Certaines initiatives politiques ont pourtant eu lieu, notamment l’intérêt du président américain Donald Trump pour une solution et l’évocation du barrage par l’envoyé spécial américain lors de ses visites en Égypte, sans avancée concrète.

En août 2025, Trump avait évoqué la crise en affirmant que « l’Éthiopie a construit le barrage en grande partie avec l’argent des États-Unis », qu’il s’agissait de « l’un des plus grands barrages du monde » et qu’il « ne laisse pas passer beaucoup d’eau vers le Nil ». L’Égypte, avait-il ajouté, « n’en est pas contente, parce que sa vie dépend du Nil ». Il avait exprimé sa conviction que « cette question sera résolue à long terme ». Il convient de rappeler que le barrage est financé par l’Éthiopie elle-même, grâce à des obligations publiques et aux dons de ses citoyens, et non par des fonds américains comme l’a déclaré Trump.

Pour l’ambassadeur, la saison actuelle constitue le premier véritable test des effets du barrage dans un contexte de baisse attendue de la crue, après environ neuf années de fortes crues, dont trois exceptionnelles. Il déclare toutefois à Zawia3 : « Il est trop tôt pour affirmer si la baisse de la crue cette année est exceptionnelle ou marque le début d’une période prolongée. Les effets du stockage sur les eaux arrivant en Égypte et au Soudan apparaîtront avec le temps. On ne peut pas encore déterminer leurs conséquences sur la part de l’Égypte. »

Il indique que la baisse des niveaux pourrait aggraver la situation humanitaire au Soudan, notamment dans les zones rurales où la population dépend de l’agriculture alimentée par les crues, au détriment de la sécurité alimentaire et du cheptel. Il explique aussi que les relations soudano-éthiopiennes sont tendues, dans un contexte d’accusations de transit d’armes vers les Forces de soutien rapide par le territoire éthiopien, auxquelles s’ajoutent les tensions de l’Éthiopie avec l’Érythrée et la région du Tigré.

Il précise que la position soudanaise sur le barrage ne coïncidait pas entièrement avec celle de l’Égypte. Khartoum estime qu’il pourrait lui apporter des avantages : réguler les débits pour limiter les inondations au sud, étendre les surfaces agricoles, permettre plusieurs cultures par an et fournir une électricité moins chère. Il ajoute toutefois que ces gains n’empêchent pas le Soudan de subir les effets des années de faible crue, dont les signes commencent déjà à apparaître.

Entre phénomènes climatiques extrêmes comme El Niño, baisse des pluies sur les hauts plateaux éthiopiens et poursuite de l’exploitation unilatérale du barrage, l’Égypte et le Soudan font face à une situation hydrique plus complexe que durant les dernières décennies. Les réserves stratégiques du Haut-Barrage limitent actuellement les effets directs sur l’Égypte, tandis que le Soudan paraît plus exposé à la diminution des débits. Les experts s’accordent sur un point : le danger tient moins à une seule saison sèche qu’à l’absence d’un accord contraignant garantissant l’échange des données et la coordination de l’exploitation pendant les années de pénurie, pour éviter que les variations naturelles ne deviennent une crise hydrique et humanitaire durable dans le bassin du Nil.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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